LE MESOIXJGION DE BASILE
cet esprit indoniptablc. Ce fut également sous son gouvernement que, sur l'ordre du basileus Basile, on réunit pour la première fois en corps, en « menologion », suivant l'expression byzantine, les vies des saints
PAVEMENT de mosaïque du Monastère d'Ivirôn aa Mont Athos , contemporain de la fondatio'"' de cet édifice soas Basile II [voy. p. Ji35).
innombrables de l'Église orientale. Un en lit un vaste catalogue, contenant la vie et les actes de chaque saint à son jour. On y adjoignit un « synaxarion » ou calendrier religieux, indiquant les fondions à célébrer chaque samedi, chaque dimanche et pour chacune des fêtes des saints (1).
(1) Sur ces divers termes de Menaion, Menologion, Synaxarion, voy. l'inléressanl articli' du Père Delehaye, intitule'' Le Syna.raire de Sirmond dans les « .\cta nollandiana » (1895).
LES JEUXES Ay.XEES DE BASILE
In exemplaire de luxe de ce recueil fameux, qui devait dès lors jouer un rôle capital dans la vie religieuse intime des Grecs d'Orient, fut exécuté dans des conditions excejitionnelles à l'intention du basileus Basile et sur son ordre. Enrichi de nombreuses et magniilques miniatures, ce manuscrit célèbre, demeuré une des merveilles de l'art byzantin vers l'an mille, a été, en partie du moins, conservé jusqu'à nos jours. Connu sous le nom de « Menologion des Grecs », il est, actuellement encore, un des plus beaux ornements de la vénérable Bibliothèque Vaticane. Je reviendrai plus en détail sur ce joyau de l'enluminure et de la calligraphie byzantines.
Nicolas Chrysobergios, successeur tardif d'Antoine le Stoudite en 984, devait exercer le pouvoir suprême jusqu'en 996. Elevé au trône patriarcal par un accord accidentel et momentané de forces opposées, ses actes en durent être fort empêchés. Nous n'en connaissons absolument rien. Les chroniqueurs ne le nomment que pour dire qu'il gouverna l'Eglise d'Orient durant douze ans et huit mois. Ce fut lui qui présida à l'introduction officielle du christianisme dans la nation russe, sous le règne de Vladimir.
DF.SIER D ARGENT DU PAPE BENOIT VI AU NOM d'oTHON I"^'.
MONASTÈRE DE S.'UNT-LVC EN PHOCIDE. Plaques de marbre sculptées contemporaines de la fondation de l'édifice, à la fin da X"" Siècle.
Affaires d'Italie. — Émeute des Rossaaitains. — Vie Je saint Nil. — Incursions des Arabes de Sicile.
— Expédition cl'Othon II en Italie, en 981 Mort de Pandolfe Tète de Fer. — Changements dans le»
principautés longobarjes. — Othon II prend Bari, puis Tarente. — Déroute des .\IIeuiauds à Stilo. — Mort dWboul-Kassem. — Othon II é.-happe iiiirarulLniseuient à la mort et à la captivité. — Retraite de l'armée alIeinanJe. — Dja'ber est nommé émir de Sicile. — Les Byzantins réoccupeat les places conquises par les Allemands. — Othon II prépare sa revanche. — Champ de mai de Vérone. — Affaires de Venise.
— Othon II entre en campagne. — Mort de Benoit VII. — Mort d'Othon II. — Avènement d'OKuon III.
— Les thèmes byzantins d'Italie. — Documents byzantins.
DEPUIS le bni la nuit ilii
;puis le brusque trépas de Jean Tzimiscès, dans Kl janvier 97C, la situation ne s'était [loint améliorée pour les populations si constamment malheureuses de l'Italie byzantine. Si la trêve avec les Allemands s'était forcément prolongée, si le jeune empereur Othon II, retenu au delà des monts par les heureux débuts d'un règne qui devait trop vite et si tristement se transformer, semblait avoir renoncé, piiiir le iiiiiiacnt du moins, aux obstinées revendications di' sa maison sur les provinces méridionales de la péninsule, le calme et la sécurité n'avaient pas reparu |)Our cela sur les beaux rivages de l'Apulic et des Calabres. Tout au contraire, par suite des incessantes incursions sarrasincs, l'existence de ces thèmes infortunés était devenue pire d'année en année. L'empire grec, en proie à l'affreuse guerre civile suscitée par les ambitions de Bardas Skléros, ne pou-
SCEAUdun (onc tionnaire hyzanti n da thème de Longobardie, vers l'an 1000 (1).
(l)Z.u légende signifie: Sli'phanos Servlias, protospalhaire et conimeriiaire de Longobardifi.
456 LES JEUXES AXXEES DE BASILE
vait diriger aucune opéralion militaire importante contre le pouvoir des Fatimites africains qui, sans cesse, allait s'accroissant dans la Méditerranée, et comme la paix n'avait point ('4!'' rétablie entre les deux nations, les Arabes de Sicile et du Maghreb n'avaient pas mampit' de profiter de ces terribles embarras du pouvoir à Constantinople pour renouveler impunément leurs expéditions annuelles de pillage sur les côtes italiennes. En Apulie, nous l'avons vu, dès avant la mort de Jean Tzimiscès on en était venu aux mains (t).
Des deux côtés on s'arma pour une action plus énergique. C'est certainement à cette époque (lu déliul (lu règne des jeunes fils de Romain II ([u'il tant placer les préparatifs nouveaux faits par le magistros Nicépliore, préparatifs dont il est question dans la Vie manuscrite de saint Nil, ce précieux document presque unique pour cette époque dont j'ai longuement parlé déjà dans mon livre sur Mcéphore Phocas et dont la lecture éclaire pour nous d'un jour si intéressant et si touchant à la fois l'histoire si profondément obscure et ignorée de ces temps agités dans l'Italie méridionale. J'ai raconté dans cet ou\rage comment, par quelques mots de cette biographie de l'illustre saint, nous savons que Nicéphore Phocas avait confié, vers 967, à son homonyme le magistros Xicéphore (2), une mission réparatrice dans les thèmes d'Italie, « les deux provinces », comme on disait alors, le thème deCalabre et celui d'Italie (3), et lui avait donné à cet effet pleins pouvoirs avec le titre de magistros, « que nul n'avait porté avant lui en Italie et que nul ne porta depuis ». (^e Xicéphore semble être demeuré à la tète de l'administration byzantine dans la péninsule durant tout le règne de Jean Tzimiscès et avoir conservé, à travers toute cette période, cette autorité quasi dictatoriale, car dans cette même biographie de saint Nil nous le retrouvons toujours encore chef du pouvoir au début du règne de Basile et de Constantin après la mort de Jean. Vers une époque probablement très voisine de cette première année 976 de la commune administration des jeunes basileis, nous lisons, en effet, dans cette
(1 Voy. p. 212.
(2; Voy. Un Empereur Byzantin au Dixième Siècle, pp. 445 sqi]. et G'8 sqq. C'est par erreur, je, l'ai dit déjà, que j'ai fait une seule et même personne de ce magistros Nicéphore et de son homonyme et contemporain le saint i^véque Xici-pliore de Milet. Ce sont deux personnages distincts.
'3) C'est-à-dire l'Apulie.
KM EL TES DES HOSSAXITAfXS 457
précieuse Vie ce renseignement important, que « ce Nicéphorc, lequel s'intitulait « magistrosde Calabre, envoyé par les très pieux empereurs », donna ordre, conformément à la loi byzantine, de construire et d'armer des clielmidia, c'est-à-dire des navires de combat, aux frais des cités italiennes, à la fois pour défendre les rivages des thèmes et pour assaillir la côte arabe sicilienne ». C'était bien déjà l'état de guerre déclaré.
La ri'prise de la lutte active contre les Sarrasins était iiitiniment impopulaire, dans la Calabre surtout, dont les habitants n'avaient pas de peine à prévoir les maux nouveaux qu'elle allait attirer sur eux. Les ordres du magistros, continue l'historien de saint Ail, pesèrent si durement sur les habitants de Rossano, mal exercés au maniement de ces navires, qu'ils s'ameutèrent, brûlèrent les chelandia en construction sur les chantiers de leur port et en massacrèrent les protocarabes, c'est-à-dire les capitaines. Le magistros furieux se disposa à les châtier avec la dernière rigueur, comme on châtiait alors de semblables méfaits. Revenus di' leur folie, tremblant d'en subir les conséquences, les malheureux Rossanitains, qui comptaient parmi les plus turbulents des sujets itahens de l'empire, hésitèrent un moment entre la révolte ouverte ou l'envoi au magistros de dons pour le lléchir. Une heureuse inspiration les fit, au lieu de cela, s'adresser à leur compatriote saint Xil, le célèbre moine dont la vie extraordinaire nous a révélé à peu près tout ce que nous savons sur l'existence sociale dans les thèmes byzantins d'Italie au x° siècle. Né vers 910, âgé par conséquent à cette époque de soixante-six ans environ, illustré par un long passé de vie ascétique et d'innombrables services rendus à une foule de ses contemporains, le grand religieux avait atteint, à ce moment déjà, au pinacle de sa popularité et de sa gloire. Son influence était sans rivale auprès des grands comme des petits. Il n'avait qu'à paraître, à parler de sa voix chaude et pénétrante, pour obtenir tout ce qu'il voulait, pour calmer, désarmer, apaiser. Le vénérable médiateur, descendant de sa retraite, accourut dans la cité grecque soulevée. Au nom du Christ il exhorta les habitants à ne pas fermer leurs portes au magistros profondément irrité.
« Tous, nobles, prêtres, gens du peuple, tremblant devant la colère du maître, n'osaient implorer Nicéphore. » Seul, le serviteur de Dieu ne
craignit pas do lui ])arlcr en faveur de tous. Lui, plein de respect pour les vertus du vieux ^sil, ému d'admiration pour le courage avec lequel il l'entretenait si librement, remué par les paroles pleines de la grâce de l'Esprit qui tombaient de ses lèvres, s'en remit à lui du jugement des coupables et des peines à leur infliger. Alors, d'une voix douce et claire, le saint lui dit : « Certes le crime de mes concitoyens est affreux et terriblement grave. Certes ils méritent un cbàtiment exemplaire, mais ce n'est point le crime de quelques-uns ou même des premiers de la ville, c'est le crime de tout un peuple. Dans ces conditions, comment pourrais-tu punir, ô maître, toute une cité ? }se serait-ce pas une faute grave d'enlever à Dieu et au basileus une aussi populeuse forteresse? » « Soit, répondit Xicéphore, j'épargnerai la vie des habitants de Rossano, mais je confisquerai leurs biens pour les rendre à l'avenir plus maniables. » Alors le saint de s'écrier à nouveau : « Magistros, qu'est-ce qui profitera le plus à ta gloire : d'enrichir le trésor des basileis ou de perdre ton àme? Souviens-toi que tu n'es qu'un mortel. Comment tes péchés pourront-ils t'ètre remis si, toi qui existes aujourd'hui, mais qui demain ne seras plus, lu ne sais faire grâce entière à ces insensés qui t'ont oflensé? Si tu te retranches derrière la volonté impériale pour demeurer sourd à mes supplications, alors permets que moi, très humble, je m'adresse [lar lettre directement à leurs très hautes et puissantes Majestés. Ce qu'elles auront (b'cidé, sera exécuté. » Nicéphore, fli'chi par une aussi pieuse insistance, liiiit jiar accorder à la ville coupable remise de toute peine contre le payement de deux mille sous d'or, « car il ne serait pas juste, dit-il. que le meurtre des protocarabes demeurât complètement impuni ». >>il toutefois, usant d'une sainte opiniâtreté, lui arracha encore une concession nouvelle. « Veuille, dit-il au magistros, me laisser juge du montant de l'amende », et, celui-ci y ayant consenti, le vénérable ascète condamna ses concitoyens à payer seulement cinq cents sous d'or (1).
(1) Cette triste atfaire s'étant ainsi heiireiisoniont terminée, grâce à l'intervention du saini, peut-être bien plutôt, dit Amari, parce que le magistros ne se trouvait pas assez fort pour châtier les rebelles aussi sévèrement qu'il l'eût désiré, toute la colère de ce dernier, poursuit la Vie de saint Nil, tomba sur le percepteur des impôts, qui se nommait Grégoire Maléinos, certainement de la famille asiatique de ce nom. Probablement, bien que le chroniqueur ne nous en dise rien, ce personnage, par ses vexations, avait été pour beaucoup dans la révolte des Rossanitains. Se sentant coupable, il s'était caché pour éviter la punition qui l'attendait. A
INCURSIOy.S DES ARABF.S DE SICILE 459
Do tout ce curieux rccil, il |iaraîl bien résulter que ces préparatifs guerriers du magistros Nicéphore, cause première de l'émeute de Rossano, furent entrepris par lui tout au début du gouvernement des deux jeunes basileis, aussitôt après la mort de Jean Tzimiscès, c'est-à-dire dès les premiers mois de Tannée 970. La suite semble on avoir été, dans cotte môme année, une expédition contre les rivages de Sicile, expédition dont nous ne savons presque rien, certainement destinée à châtier les déprédations des Sarrasins de cette île et à tenter de calmer lour esprit d'incessante agression. L'ndminislration réparatrice du magistros avait, on le voit, porté quelques fruits et la .situation des thèmes italiens en face de leurs ennemis séculaires parait bien s'être momentanément améliorée sous son gouvernement. Ce no devait être, hélas, que l'affaire d'un moment. Il semble, dit Amari (1), que les Pisans aient pris part à cette expédition exclusivemont maritime en qualité do mercenaires à la solde des basileis. La flotte chrétienne s'empara d'abord par surprise de Messine, mais l'émir Abou'l- Kassem, au rapport d'ilin el-Athir, accourut aussitôt avec toute l'armée sicilienne et une foule de hardis compagnons d'aventure. Déjà dans le courant de mai (2) il rentrait par surprise dans la ville conquise. Les Byzantins durent repasser précipitamment le détroit, poursuivis par l'émir, qui, alla mettre à son tourle siège devant Gosenza. Après quelques jours d'hostilités, les habitants se rachetèrent à prix d'argent. Puis ce fut le tour de Rocca di Cellara, petite localité du district actuel de Cosenza, entre cette place et Rossano, puis celui d'autres villes encore. La Chronique grecque découverte récemment au Vatican par l'abbé Cozza-Luzi cite Pitzinc,
force do Ji-marehcs et de prières, saint Nil réussit à le traîner aux pieds de Nicéphore. Le magistros, n'osant, à cause de la présence du saint homme, se livrer sur lui à des voies de fait, exhala sa colère en l'accablant de toutes les malédictions les plus originales. Il le maudit lui et tout ce qu'il possédait, « commençant, dit le chroniiiueur, par ses chevaux et ses bœufs, Unissant par ses poules et son chien ■). Grégoire Maléinos. pris d'épouvante, ne disait mot. (Cependant, à cause de son rang de protospatliaire, il demeurait assis devant son supérieur, connue c'était son droit. « Misérable, lui cria Nicéphore, va rejoindre tes pareils. Je te pardonne. » l'uis il ajouta, «'adressant à la foule : « Vous devriez faire peindre le portrait de saint Nil et ne cesser jamais de l'adorer et de lui rendre grâce. Vraiment, par la tOle de notre saint basileus Basile, vous devriez bien vous elTorcer de lui faire plus honneur. " Après avoir sauvé encore ce coupable, le saint retourna dans son monastère, rendant grâce à Dieu.
(1) Op. cit.. Il, .31.3.
(2) Uamadhan de l'an :JGj de l'Hégire.
460 LES JEUXES AXXEES DE BASILE
probablement Pizzo (1). En même temps l'émir envoyait son frère ravager à la tète de sa flotte les rivages d'Apulie, avec ordre de pousser ses Ijandes à travers toutes ces terres chrétiennes de la péninsule de manière à venir lui donner la main en Calabre où lui-même continuait à opérer avec le reste de ses forces. Ce dut être une terrible période d'épreuves dans cette fatale année pour ces malheureuses populations. Il n'y eut pas trop de toute l'activité du niagistros Nici'idiurc jimir Iniir tête à cet orage si rapidement amené par sa propre offensive. Parmi les nombreuses villes d'Apulie qui furent certainement attaquées par cette seconde portion des forces siciliennes, les sources ne citent que Gravina, qui fut vainement assiégée suivant les uns, prise suivant les autres. La vérité est probablement qu'elle se racheta à prix d'or (2). En somme, beaucoup de sang coula. Chargés de butin, emmenant une foule de captifs, l'émir et son frère retournèrent en Sicile (3).
Dès le printemps de l'année suivante, Alinu'l-Kassem qui. rriidu prudent par l'attaque inopinée de Messine, avait fait relever les fortifications de Rametta demeurées à terre depuis le siège fameux de l'an 965, et y avait installé une forte garnison sous le commandement d'un de ses plus fidèles chefs noirs, reparut à la tête de ses guerriers sur les rivages de Calabre. Cette fois, il commença par mettre le siège devant Sainte-Agathe, probablement la localité de ce nom encore existante près de Reggio. La Chronique grecque du Vatican découverte par l'abbé (>ozza-Luzi (4) dit que cette place fut ]iri>e alm-s puiir la siM-nmlr fuis par Irs Sarrasins. Elle avait été conquise une première fois vers 921 ou 1122. Les habitants, au prix de ton- leurs biens, obtinrent la vie sauve et la permission de s'en aller où ils voudraient. On se demande comment ces malheureuses places frontières trouvaient encore des populations assez courageuses, assez résignées, pour les habiter dans ces conditions effroyables d'attaque presque incessante.
Je viens de donner le récit d'Ibn el-Alhîr. Aboulféda, tout au con-
H) Op. cit., p. 80. — Voy. aussi F. Lenorniant. La Grande Grèce, t. I, p. 356.
(2) La Chronique du protospatkaire Lupus dit que les Arabes assiégèrent vainement cette place.
(3) Voy. pour les sources : Amari, op. cil., II, notes des pages 314 et 315.
(4) Op. cit., p. XO.