‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 63 sur 99 · VIE DE SAINT NIL · texte numérisé non relu

VIE DE SAINT NIL

les coiivi'iits |iar l'ailmiiiistralinii cixih', monaraiil surluul ilr l'airi' couimt les mains à ceux des moines qui oseraient imposer la tonsure à .Nil. l'^jinnvantés, les pauvres religieux llreiil parlir le nouveau cat(5chumènc pour un monastère où il trouverait plus de tranquillité.

(^ette vocation si décidée du saint était d'autant plus méritoire que les moines, chose inouïe, n'étaient pas très considérés à cette époque de la première moitié du x° siècle en Galabre. « C'était, dit l'abbé Batifl'dl dans l'intéressante étude qu'il a consacrée à l'abbaye de Rossano, c'était l'âge héroïque <lcs moines batailleurs et thaumaturges, c'était l'âge aussi des moines mendiants et errants, des caloyers en guenilles, que le clergé des villes tenait à distance et que la population regardait de mauvais œil. Saint Jean « le Moissonneur » rencontre des paysans qui fauchent, et ceux-ci de l'insulter, <( comme c'est l'ordinaire aux moines de l'être », ajoute humblement le biographe. Et la 17e elle-même de Nil nous apprend tout à son di'but qu'à cette époque de la jeunesse du saint on voyait rarement des moines par les villes de Galabre. « Rare édait leur robe, puur ne })oint dire méprisée. » « Qu'allez-vous faire au milieu de ces animaux sauvages ? » disait-on à Nil. Et n'est-ce point encore un des compagnons du saint qui, cheminanl un jour par le pays, est poursuivi à coups de pierres par une bamlo d'enfants ijni crient : « Sus au Bulgare! sus au Fi'anc 1 sus à l'Armé'nien ! »

Tout autre devait être la génération monacale (jui sui\it immédiatement celle-ci dans la seconde partie du x° siècle, plus assise, plus considérée aussi, plus cultivée surtout, et dont Nil de Rossano est le plus illustre exemple. « Ses disciples ne dirent plus comme jadis saint Vital à un slratigos de Bari : n Panim i/iai^'/a//i litteras novi ». Ils ne trouvèrent plus non plu-i comme saint Elie le Spéléote, le grand saint calabrais du conimenciiment du x" siècle, que (( le psautier suffisait à (nul et qu'il ne fallait surtout pas qu'il fùl trop bellement écrit ». Ce ne fut j)lus pai'mi eux qu'on put dire. lors(|u'()n s'iiiformail de la demeure « où avait habiti- le V('néra!de calligi'ajdie du monastère », (pi'il n'yédait plus cl ijue sa cellule avait été transformée en chai. Les moines avaient perdu peu à peu jriir |iilliMi'^(jiir sauvagerie, et la société allait gagner par eux des td(''nients supi'rieurs de culliM'e. Leiu' iidluiMire allait si; faire seiilii- au loin. »

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J'en l'eviens à mon ivcit de la promiiMc partie de la vie de saint Nil antérieure à répoque dont je m'occupe. Ou itait alors en 940. C'étaitrannéi' où les ducs longobards de Capoue et de Salcrue livraient dans la Pouillicontre Imogalaptos, straligos byzantin du thème de Longobardie, unigrande bataille dontrissuedemeurait indécise. Mais si la Fouille contiiuiait à être ensanglantée par des luttes continuelles avec les Longobai'ds, la Calabre jouissait d'un moment de répit au milieu de ces soufTrances et tâchait de réparer des désastres auxquels Rossano avait seule échappé, grâce à la force de ses murailles plutôt quà la protection de la Panagia.

« La vraie raison des difficultés que le gouvernement provincial opposait aucbiiix tait par Nil de la vie mimaslique, a dit Fr. Lenormant, devait être probablement celle-ci : Il était un des décurions de sa ville natale, et. comme tel, responsable des impôts sur sa personne et sur ses biens. L'honneur du décurionat était un dur esclavage auquel on n'arrivait pas à se soustraire, et les autorités impériales non seulement ne permettaient pas qu lin l'aliandonnàt. mais encore ne se faisaient pas faute de saisir celui qui clu'rchait à y échapper, même en revêtant l'habit ecclésiastique, et de le réintégrer de force dans son office. Nikolaos, c'était le nom du siècle du saint, n'avait donc pu prononcer ses vceux dans un des couvents de Saint- Basile que possédait sa ville natale. Aux monastères de Mercure encore il se trouvait sur les domaines impériaux, et donner l'habit à un décurion sans l'autorisation du gouverneur de la province eût été gravement compromettre le couvent. Fantin l'envoya à une grande distance de là, probablement sur les terres du prince longobard de Salerne, qui s'étendaient à cette époque jusque dans la portion septentrionale de la Calabre. prononcer ses vœux dans le monastère l)asilien de Saint-Nazaire. dunl l'emplacement n'a pu encore être identifié (1).

Gomme Nil se rendait en ce lieu, suivant solitairement à pied le bord de la mer, le saint vit à son grand effroi sortir du maquis un Sarrasin suivi d'une foule de nègres pareils à des démons. C'étaient les équipages de plusieurs gros navires arabes qui, mouillés tout auprès, attendaient le vent

(1) Voy. dans Minasi. op. cit.. note 7, pp. 282 à 286, les raisons pour lesquelles ce monastère de Saint-Nazaire ne peut avoir existé dans les environs de Seminara. comme on l'avait dit jusqu'ici, comme lo dit encore Araari. op. cit., II, p. 317, note 2.

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favDial)!!'. Sans se trovililor dovaiit cette étrange et formidable apparition, Nil, faisant le signe de la croix, ri'pondit sans crainte an chef qni, entouré de tons les siens, l'interrogeait snr sa présence en ce lien. Il Ini dit son origine, sa famille et le but de son voyage. L'autre, voyant ce beau jeune homme encore vêtu de son riche et élégant costume de primat grec, lui dit qu'il était bien sot de renoncer au monde et de s'enfermer dans un couvent avant d'avoir atteint la vieillesse. Enfin, n'ayant pu ébranler sa résolution, il le laissa partir, Ini indi(pia la route à suivre et lui donna même de bonnes paroles d'encouragement. Comme Nil, saisi jpour la première fois de terreur à l'idi'e du dangerqu'il venaitde courir, s'éloignait en jetant derrière lui des regards craintifs, le bon Musulman, s'apercevant qu'il était sans provisions, courut après lui et, l'appelant frère et ami, lui remit du pain qui, s'il n'était frais, était du moins de belle et blanche farine. Nil poursuivit sa marche, tremblant de tous ses membres et remerciant Dieu. K Ce charitable Musulman, dit fort bien Fr. Lenormant, devait être quelque honnête marchand qui mettait en pratique une des (euvres de miséricorde ordonnées par le Coran. Mais les Calabrais considéraient alors tellement tout Sarrasin comme un démon incarné, que notre saint vit un miracle dans l'assistance qu il avait reçue de celui-ci. »

Arrivé enfin an couvent de Saint-Nazaire, après avoir encore rencontré sur sa route le diable sous la forme d'un cavalier, Nil y fut bien reçu par l'higoumène et les moines, refusa les poissons et le vin qu'on lui offrait, n'accepta que du pain et de l'eau et prit l'habit. Après quarante jours de macérations extraordinaires, vêtu comme l'ascèlc le plus rigide, il regagna les monastères de Mercure pour y vivre sous la direction de Fanlin. Ilv porla à un si liant degré' de perfection l'obéissance, l'humilité, l'ascétisme, la mortification extraonlinaire des sens et la contemplation, en même temps la prudence, la sagesse, la charité chrétienne, l'étude de la religion, qu'on l'appela vite un autre Paul, alors qu'on donnait à Fantin le nom du nouveau l'ierre. Sa réputation <le sainteté devint prodigieuse. « Il mena la pure vie érémitique, ne s'cntretenant qu'avec Dieu. »

Les chefs de la province le vénérèrent. Prélats et hauts fonctionnaires accouraient le visiter et réclamer de lui conseils et prophéties.

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On suivait en ces temps lointains, en ce couvent calabrais vénérable, une vie céleste et angélique. « A l'aube, dit l'abbé BatifTol transcrivant la vie du saint, on se mettait au travail ; de prime à tierce on copiait, c'était du moins l'occupation de >«il, « qui copiait d'une main rapide et serrée et qui remplissait un quaternion par jour » ; de tierce à sexte, on récitait le psautier; de sexte à noue, on lisait, « on cludiait la loi de Dieu et les œuvres des maîtres » jusqu'à savoir par cœur des discours entiers de saint Grégoire de Nazianze ; de none au soir, c'était le temps de la récréalion ; on se réunissait pour la « collatio » et on lisait l'Écriture en commun. Il arrivait alors que ses frères demandaient à ZS'il de commenter la lecture; avec quelle joie ils recueillaient les paroles pleines de doctrine qui touillaient de ses lèvres. On lisait de même saint Grégoire de Nazianze; il était la somme de ces moines basiliens; on discutait les passages dil'iiciles et on rivalisait à les bien entemlro. Ajoutez saint Basile, saint Athanase, saint Jean Ghrysostome, saint Ephrem, Th('odoret, Théodore le Stoudite, saint Jean Damascèiic : autant d'auteurs familiers à notre saint. C'est dans ce milieu de moines lettrés, dialecticiens, exégèles que Nil devait vivre toute sa vie et devenir le |ilus illustre parmi eux. » Une fois, il fut dépêché à Rome jiour en rapporter des manuscrits pour son monastère. Comme il se rendait à la basilique de Saint-Pierre pour y faire ses dévotions, le diable le tenta sous la forme d'une très belle femme de nation germanique (pi'il vil jiasser. H eut toutes les |ieines du monde, avec l'aide de Dieu, à chasser de sa pensée cette vision pcrturlialrice.

Bientôt, hélas, les signes d'une rupture entre les Byzantins et les Arabes de Sicile avaient fait présager (jue les terribles invasions des bandes sarrasines allaient recommencer. L'asile accordé par Romain Lécapène aux révoltés agrigentins, les spéculations éhontées du stratigos de Calabre Krinitès, profitant de la famine pour vendre du blé à des prix énormes aux Arabes affamés, avaient irrité à tel point le Khalife .Mansour, qu'il avait déclaré la guerre à l'empire où Constantin Porphyrogénète occupait alors seul le trône.

L'higoumène Kantin, ne voulant pas se trouver en butte une fois de [lins dans sa vieillesse aux violences des infidèles, quitta la Calabre sur cette nouvelle et se retira avec d'autres moines àThessalonique, où il passa

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la lin lie sa vie el oi'i il niniiiul cm iioniK' (rmic anr(''(ilo de saintelé. Nil refusa de lui succéder et, plus que jamais alïamé de vie cénobilitiue, obtint même de ses nouveaux supérieurs d'aller vivre en solitaire dans une grotte de la forêt voisine sur le liane de la montagne Aulinas, aujourd'hui le mont Saint-Elie, auprès d'une petite chapelle dédiée à l'archange Michel (1). Il passa de longues années dans cette haute retraite. Deux compagnons vinrent successivement l'y rejoindre : Stéphanos et Géorgios. Ce dernier, un vieillard, ('tait aussi un <li''{urion de Rossano. L'Eglise l'a mis au nombre des bienheureux.

De même que toute l'Italie méridionale était à ce moment couverte de monastères élevés par les fils de Basile, ainsi les monts qui avoisinaient Rossano fourmillaient de laures monastiques qui en faisaient une véritable sainte montagne, un Syicv sps;. Il en était, du reste, ainsi par toute l'étendue des thèmes byzantins d'Italie. On voit encnre dans la Terre d'Otrante, dans la région de Tarente aussi, beaucoup de ces sortes de laures : cellules éparses, toutes du même plan, creusées dans les bancs de tuf calcaire. Chacune de ces cellules était l'habitation d'un moine: souvent on y retrouve des restes des peintures dont elles étaient à l'origine entièrement revêtues (2).

Dans la montagne même du Patir, derrière Rossano, la tradition prétend reconnaître encore l'ermitage du glorieux >sil. « J'y ai visité, dit l'abbé Baliffol, laGrotta de santi padri. Dans un pli raviné de la montagne, au [lins épais du macjuis, auprès d'une mince cascade, on aperçoit un creux de rocher abrité par un petit mur. C'est là qu'une tradition locale au moins antérieure au xvn" siècle voit la propre laure du grand ascète. » C'est là cpril se livrait à ses dévotions extraordinaires ; c'est là qu'il vécut, exemple glorieux entre tous, de cette forme de la vie chrétienne du x" siècle qui entraînait à l'ascétisme le plus prodigieux toutes ces populations tourmentées de tant de maux incessants.

De tous ses contemporains ayant mené cette existence étrange, Nil

(1) Voy. sur remplacement de celle grotte : Minusi, Sun Nilo di Calahria. p. 2'JO, annot. 11.

(2) Voy. Fr. Lcnormant, Gaz. archéol., 1SS2. p. 12:t: 1SS3, p. 21)4. Voy. aussi lialill'ol, op. cit.. pp. l:i sipj. Voy. surtout iliins Dielil, L'Art Byzantin dans l'Italie tnèridionale. les curieux chapitres intitulés : Les peintures l/i/zantines de la Terre d'Otrante: Les grottes érémiliques de la région de Urindisi; Les grottex érémiti(/ues de Massafra, Mottola. etc.

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est le seul qui ait laissé après lui une trace profonde. Afin de sauver son âme, il abandonna la vie du monde, il passa son existence entière à mortifier sa chair, à lutter contre ses passions quelles qu'elles fussent et de quelque manière (ju'cUes se manifestassent. Il arriva ainsi au plus haut degré de perfection dans ce genre de macérations et nous avons vu, nous verrons encore combien sa gloire et sa réputation franchirent les bornes de la tlrande-Grèce. Vrainitiit il l'ut lo seul à se distinguer parmi celte masse de médiocrités qui travaillaient à la même œuvre que lui. Tous avaient bien fait vœu dhimiilité. de chasteté, d'indigence, mais il n'y avait bien (ju'un seul Nil. Comme les autres étaient loin de lui ! La vie du saint ne nous le révèle que trop. Elle nous les montre aimant l'or et la bonne chère, ne teiiiuit nul cnniplt' de leur vœu de chasteté, si bien que tout tête-à-tète d un de ses moines avec une femme inspirait au saint les plus >-ives inquii'tudes. 1! dut leur ordonner de ne sortir que deux par lieux. Dans un cou\ eut de femmes à Capoue dont il avait la veille en vain censuré l'abbessepourla vie peu édifiante menée par ses nonnes, on trouva un jour un jeune moine dans les bras d'une religieuse. Ces mêmes ascètes qui prêchaient le mépris des biens de ce monde se montraient ravis du coup de tonnerre qui foudroyait un malheureux parce que celui-ci avait volé un cheval appartenant à leur monastère. Au milieu de ces hommes si asservis encore aux jouissances et aux passions terrestres, Nil seul n'était vraiment jikis de ce monde et semblait l)ien vivre d'une vie surhumaine admirable. Il uK'prisait et haïssait la femme, préférant, disaitil en son rude langage, les caresses d'un serpent au nmindre échange de paroles avec une d'elles. Pour lui, la seule apj)arition dune femme infectait tout un monastère. Sous l'inspiration de cet idéalisme pénétrant qui lui faisait considérer le monde comme le réceptacle du mal, et le bonheur et la béatitude comme possibles seulement en dehors de lui, nous le verrons affirmer au juge Euphraxios qu il ne fallait pas prendre des mesures pour défendre la Calabre contre les Arabes, et reprocher à l'archevêque Vlattos de chercher h lil)érer des esclaves chrétiens, le blâmant de vouloir les soustraire ainsi à des souffrances corporelles si utiles pour délivrer leurs âmes du péché.

Souvent cet excès de rigorisme le rendait dur. même cruel. Dans un

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