‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 74 sur 99 · PRISE DE IIOMS PAR LES GRECS · texte numérisé non relu

PRISE DE IIOMS PAR LES GRECS

rélrogrado dans la direction d'Antioche pour se mettre à l'abri sous les murailles de cette grande forteresse. Pour le savant historien russe, la poursuite des Grecs par les Alépitains jusque sur territoire antiochilain, la prise et le sac par eux du grand couvent de saint Syméon n'ont eu lieu que plus tard, seulement en l'an 983, et ici le récit do Yahia mérite plus de confiance que ceux des chroniqueurs piirimenf musulmans. Kémal ed- Din lui-même semble déjà hésiter h quel de ceux-ci il doit donner confiance. En effet, après avoir constaté que, suivant d'autres sources, Bard.as Phocasne s'éloigna qu'après avoir signé un traité nouveau avec Saad, le chroniqueur va jusqu'à se demander si, pour cette expédition de l'an 373 de l'IIégire, il n'a pas été fait de confusion avec quelques épisodes de celle bien postérieure de l'an 421, lors de la déroute de l'armée de l'empereur Romain III dans ces mêmes parages dans l'été de l'an 1030. Pour le baron Rosen, cette confusion faite par les chroniqueurs entre ces deux expéditions si distantes cependnnt l'uiii' de l'antre ne saurait faire le moindre doute (1).

Toutefois il est un trait fort remarquable rapporté par Kémal ed-Din et qui, lui, est bien particulier à l'expédition de l'an 373 de l'Hégire, c'est la présence dans l'armée de Bardas Phocas de troupes géorgiennes. Les chroniques tant i)yzantines que géorgiennes nous apprennent, on le sait, que le brillant domestique des Scholes d'Anatolie n'avait fini par Iriomplier du rebelle Bardas Skléros que grâce aux contingents ibères qui lui avaient été fournis par le roi curopalate Davith de Géorgie (2] . Ces mêmes contingents avaient dû certainement suivre Bardas Phocas jusque sous les murs d'Alep et c'est avec raison que le liaron Rosen croit retrouver dans la transcription arabe si déformée du nom du prince gi'orgien qui périt sous Alep dans les rangs de l'armée impériale les traces d'un nom de forme et de désinence purement ibères, tel que Tchortvanel par exemple.

Nous ignorons entièi-ement comment se termina ci'lte grande expédition des armes byzantines. Nous savons si'uleiun:! ijue vers la fin de

l Voy. dans Rosen, op. cit., uolc 212, le récit de cette défaite de l'empereur Uomaiii. lilmacin ne dit rien absolument de celle expédition de Bardas Phocas. — Voy. encnre la fin de la note 127 du baron Rosen.

2) Voy. pp. 41j sqq.

560 LES JEL'XES .lyXEES DE BASILE II

l'anni'e 983 ou ilaiii? le courant du nioi:^ de janvier suivant, Bardas Phocas, qui n'avait peut-être voulu que répandre l'épouvante parmi les Sarrasins de la région de Homs sans songer pour cette fois à annexer définitivement à l'empire le territoire de cette ville, laissant une forte garnison dans cette place lointaine, ramena, la mauvaise saison étant venue, ses troupes aux environs d'Antioche pour leur faire prendre leurs quartiers d'hiver en terre byzantine.

Bakgour, je l'ai dit, s'était de nouveau retiré ou plutôt enfui à Damas. Dès le !l décembre 983, il reçut du Khalife d'Égvpte l'investiture officielle du gouvernement de cette ville et de son territoire. Avec les troupes que lui envoya Al-Aziz, il se rapprocha aussitôt d'Alep au fur et à mesure que les Grecs remontaient vers le nord pourregagner Antiochc.Puis, redoutant peut-être quelque retour oflensif du domestique, il s'éloigna lUie fois encore de son ancienne conquête et se retira à Djoùcie, « localité située à six parasanges de Iloms » (1). Son administration à Damas fut extrêmement dure. Il njipriina i ruelienient les Damasquins. Yahia dit qu'il fit périr sur la croix on en les faisant enterrer vifs plus de tmis mille d'entre eux qui s'étaient révoltés contre lui et qui furent capturés par ses soldats.

(( La puissance du Khalife d'Egypte grandissait de jour en jour en Svrie, dit le chroniqueur : aussi l'émir Saad, délivré de la terreur de l'armée du domestique, jugea-t-il prudent à ce moment de se mettre une fois de plus officiellement sous la protection de ce nouveau maître de l'Orient sarrasin, et de faire dire derechef en signe de vassalité la prière officielle à son nom dans ses Etats. »

C'est à cette même campagne de Bardas Phocas en Syrie en l'an 983 de notre ère qu'il faut, ce me semble, rattacher la remise sous l'autorité du basileus du très fort château d'Ibn-Ibrahim, château fort de la ville de Ra'bàn. Ce fait de guerre, que nous connaissons par la Chronique de Yahia, est, semble-t-il, assez vaguement fixé par cet historien à l'an 370 de l'Hégire, qui correspond à la seconde partie de l'an 980 et à la première partie de l'an suivant, mais Elmacin, qui a copié plus ou moins exacte-

(1) Voy. YaKout, II, p. 154;Ritler, op. cit., IV, p. 997.

LE CHATEAU D'inX^IIU: \IIIM EST LIVRE ACX GRECS

ment le récit de cet épisode dans le chroniqueur anliochitain, le place deux ans plus tard, à l'année de l'Hégire 373, c'est-à-dire précisément dans la seconde moitié de l'an !I83 ou dans les premiers mois de 984 (1). Ra'bàn, ville du futur comté d'Édesse, si connue dans la suite lors des grandes luttes des Croisades, était située quelque peu à l'orient de Marasch,

lirLXEt> (le Qala'at Sem'ôn, ancirn monasti'i:: tL- ^aint Syméon Stijlite, saccagé en 9SS par //•s (rou/ji's alépitainos. Autre vue générale. — Toi/. /)/). 3Ji3, 3,'i9 et 563. — {Photographie ri)mma,nhjiiée par M, M. Van Berchem.)

entre cette ville et K'éçoun (2). A bien des reprises déjà, Byzantins et Sarrasins se l'étaient disputée. Une dernière fois, elle avait été prise en même temps que Dolouc et Marasch par Nicéphore Phocas au mois il'avril lKi2 et nous ignorons à quelle époque elle était depuis retombée aux mains des Musulmans. Le baron Rosen estime, avec raison, que ce dut être au (lihul de la sédition de Bardas Skléros, alors que toute cette frontière de l'empire se trouva, jiar suite des événements, livrée presque

(1) Rosen, op. cil., note 99. — Lobeau (l. XIV, p. 22:i) et, après lui, Murait oui rapporlé à lori cet événement aux années 1022 ou 102;i.

(2) llist. Armén. des Croisades, pp. 127, l'.'yj, etc.

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sans défense aux entreprises dos Arabes (1). Yahia raconte donc comment cette conquête nouvelle du château de Ra'hàn jiar les troupes de liasile II se fit grâce à une ruse singulière.

« Le gouverneur de la forteresse d'Ibn-Ibrahim. dit-il, avait à son service une captive cliréticune d'origine arménienne dont les frères et la sœur demeuraient aus>i dans la ville. Celaient probablement tous des esclaves, prisonniers de guerre, tlette sœur \iiit un jour rendre visite à la recluse du château et fit auprès d'elle un assez long s(''jonr. durant lequel elle vit combien la forteresse était mal gardée par fort peu de monde. (>ette femme intelligente et courageuse nota un point plus faible de la muraille où l'escalade serait possible, et mesura les hauteurs avec le fil de sa quenouille. Rentrée en ville, elle communiqua le résultat de ses observations à ses frères, leur exposant avec (juelle facilité on jiourrait pénétrer par ruse dans la forteresse. Eux, ayant fabriqué une échelle sur les mesures qu'elle leuravail donm'M's, aidi's dr leur autre S(cur jirisiuinière, pi''nétrèrenl de nuit dans le château avec leurs complices. Le gouverneur avait précisément choisi ce moment pour aller dans son harem s'enivrer avec ses femmes. Il avait expressément recommandé qu'on ne le dérangeât sous aucun prétexte poui' affaires de service, et les gardes s'en étaient allés j)0ur la (dupart à leurs plaisirs. Les autres dormaient. Quand donc les Arméniens eurent pénétré dansla forteresse, ils n'y trou vèrenl qu'un unii|ue soldai, (pi il-; tuèrent aussitôt. Se pn'cipitanf eii>uile dans l'appartement du gouverinjur, ils regorgèrent sur sa comdie. Me même ils massacrèrent son fils. Après (|uoi, ils proclamèrenl l'autorili' restituée du liasileus, criant à haute voix ces paroles : « Au num du hasileus des Romains: longue vie <à Basile ! » l'uis ils occupèrent tmil le i hàleaii. durant que le reste des guerriers sarrasins fuyaient é|ii'rdii>.

Une députatiuu envoyée à Rasile pour lui olliir la possession de la cili' reconquise fut favorablement accueillie par lui. 11 récompensa fort généreusement ces courageux Armi^niens el urdnnna d'augmenter si bien les fortifications de Ra'bân, qu'elles en di'vinrent inprenables. Klmacin, racontant les mêmes faits, ajoute que liasile donna au chef de ces Arméniens un

(1) Op. cit., note 10(1.

NOUVELLES [xrnmuE.-i DE r.AKnnun ~,i-a

c'onimiiiulcint'iil iiiipurtiuit. qu'il viiil on personne h IJa'h.-'in et ijue cette forteresse lut pai- ses soins munie de Imites sortes de machines, d'armes, lie vivres et dapprovisionnenients de guerre.

(lertainement le chroniqueur a confondu Bardas Phocas avec Basili', (jui ne (lui venir que hien plus tard à Ita'hàa, si même il y vint jamais. C'est au brillant domestique Bardas Phocas que les partisans arméniens si habilement vaincjueurs de la garnison arabe durent faire remise de leur cité.

Ici le pn'cienx récit de Yahia, qui est presque le seul à nous parler de ces obscures luttes gréco-arabes de cette époque en Syrie, alors (pie les Byzantins n'en souftlent mot, s'embrouille fort à nouveau. Ce chroniqueur d'ordinaire si clair, si précis, si attaché à nous fournir des dates e.vacles, devient confus, mêlant ensemble des événements survenus dans plusieurs années dilTéronles. Le baron Bosen s'est elTorcé avec ({uelques succès de remettre un peu d'ordre dans ce chaos (I). Je le suivrai |ias à pas dans cet essai de restitution.

Bardas Phocas, nous l'avons vu, après avoir renouvelé le traité d'alliance avec l'émir Saad qu'il avait sauvé des griffes de Bakgour, après avoir pris Emèse et s'être avancé encore [dus loin vers le sud, était retourné à Antioche vers le mois de janvier de l'an !t8i. Bakgour, lui, s'était retiré à Damas, dont il était devenu gouverneur pour le Fatimite. De cette douce retraite 2), le turbulent et toujours inquiet condottiere ne songeait toutefois toujours qu'à rentrer à Alep. (c centre commercial du nord de la Syrie, comme Damas l'était au centre », et à en chasser une fois de plus le souverain légitime, l'émir Saad. Cette fois, voulant essayer plutôt de la ruse que de la violence, il entra en pourparlers avec l'émir, lui promettant fallacieusement l'appui éventuel iln Khalife Al-Aziz. Naturellement Saad Eddaulèh pencha du côté de celui de ses deux grands voisins (pii lui faisait espérer davantage, une ind(''peiidance a!)solue étant, nous

(Il Voy. op. vit., surtout les notes lit et 142.

i.2'i \'0y. dans l'édition de lIoi|uailihisi de li. Le Strange {Dexcription of Sijvia incliitliiif/ l'alesliitc) aux pages 11! et suiv. la description enchanteresse de Damas préciscinenl aux environs de l'an 98j, l'abondance de ses marchés, la richesse, la beauté de ses bains et de ses fontaines, mais aussi la turbulence de ses habitants. La grande mosquée est décrite connue étant la plus belle de toutes les terres musulmanes. Damas était à cette époiiue le grand rendezvous des pèlerins allant à la Mecque. Ce mouvement continuel y amenait un inmiense trafic. Voy. lleyd, op. cil., 1, p. -42.

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l'avons VU, chose poiiv lui :i pou près impossible. Fort du secours promis, il larda volontairement, dès la lin do cette année 984 ou le commencement de '.tSo, à payer le tribut qu'il devait au basileus conformément aux nouvelles conventions signées l'an précédent.

Le châtiment ne se fit pas attendre. Sous la main de fer de Bardas Phocas, les armes byzantines étaient à cette époque sans cesse sur le quivive sur cette extrême et mouvante frontière du sud, La moindre offense était incontinent relevée, rudement châtiée. Vers le milieu do l'an 983, semble-t-il. Bardas Phocas, c'est Yahia qui nous l'apprend, envaliil à nouveau avec toutes ses forces le territoire alépitain (1). Cette fois, son premier objectif fut la forte place de Killis (2), située exactement au nord d'Alep, à treize lieues de marche de cette capitale. Cette circonstance ferait môme croire que quand le domestique, apprenant la violation du traité par l'émir d'Alep, se décida à aller le châtier de suite pour tenter d'étouffer ce nouveau péril dans l'tBuf, il devait se trouver, non à Autioche, mais plus au nord, quelque part en Cilicie, peut-être à Anazarbe.

Killis se rendit à Bardas Phocas vers la fin de juin ou dans le coui'anl de juillet 983 (3). La population fut emmenée captive. Cependant, à la première nouvelle de cette agression, les troupes africaines du Khalife en garnison à Damas s'étaient mises en marche à la rencontre des Grecs, Bardas Phocas, apprenant ce mouvement, quitta brusquement Killis, vers la seconde moitié d'août, senible-t-il, battit sur la route les troupes alépitaines qui avaient attaqué son camp et cherchaient à le retenir, et, laissant Alep sur la gauche, s'avani^^a à marches forcées vers le sud dans la direction d'Apamée (4). Aussitôt arrivé devant cette place, il l'attaqua avec

(1) Voici une coïncidence curieuse qui peint bien celle époque de terreur pour la Syrie incessamment violée par les troupes greciiues. Moquadassi, dans sa précieuse Description de la Syrie, rédigée très probaljlement dans le cours de cette même année 985, s'exprime en ces termes (éd. Le Strange, pp. 3 et 4) ; « Par toute la Syrie on rencontre des houuiies riches et faisant du commerce, aussi des libraires, des artisans de divers métiers, des médecins. Mais toute la population y vit dans une terreur constante des Byzantins, exactement comme si elle vivait en exil, car ses frontières sont incessaumient ravagées par eux et ses places fortes sont constamment prises et reprises. »

(2) Elmacin dit que ce fut Dara (ou Daras), forteresse célèbre non loin de Nisibe, mais cette localité est bien trop éloignée. Voy. Gfrœrer, op. cil., II, p. 593.

(3) « Au mois de safar de l'an 375. »

(4) Elmacin donne les mêmes indications, mais d'une manière fort confuse. 11 vaut mieux s'en tenir à Yahia. Voy. Rosen, op. cit., note 133.

SAC DU iUO .v.i.s77i;/;/i r)r: s.\/^T-sYMp:oy :iG:>

la dernière vigueur. Ses puissantes inachiiies de guerre eurent lui l'ail «le jeter bas plusieurs tours do la muraille. La situation semblait désespérée. Alors, pour tenter une diversion, pour détourner l'attention du terrible domestique, aussi pour donner le temps aux Africains d'arriver, l'émir Saad envoya ses contingents faire une pointe hardie en terre chrétienne. Il les avait placés sous le commandement du fameux Kargouyah, l'ancien mamelouk favori de son père Seïf (1). Marchant tout droit vers Antioche par le chemin des caravanes, l'armée alépitaine, sans se soucier des Grecs cpii opéraient tellement plu au sud, rencontra d'abord sur sa route à l'extrême frontière des territoires d'Alep et d'Antioche, par conséquent à l'extrême frontière chrétienne, à sept heures et demie de marche d'Antioche seulement, le vaste et fameux couvent alors florissant de Saint-Syméon d'Alep, ainsi nommé de son fondateur le

célèbre Stylite qui était venu habiter en 412 à côté de ce village, actuellement connu sous le nom de Deir Sem'àn al-IIalebi, sur la colonne fameuse où il devait passer les vingt-sept dernières années de son existence (2).

A l'époque où nous sommes, celte immense construction fortifiée était habitée par une foule de moines. Puis, à l'approche des Sarrasins d'Alep, les populations du voisinage, épouvantées, s'y étaient réfugiées en masse. Mais tous ces nombreux défenseurs improvisés furent impuissants à défendre le monastère contre ces sauvages guerriers, vétérans de tant de combats. Après trois jours de lutte acharnée corps à corps de nuit et de jour,

AKlNASTÈRE ih' Qala'at Sem'àn, fnndé pur suint Sijnu-on Slylite. Fragment de la base. île la colonm' lin célèbre ascète, encore aaj'oard'hai subsistant dans In cour centralr. — M. de Voyàé, Syrie centrale, Architecture civile et religieuse.

(1) Voy. Kreytag, op. cit., \l, p. 210. Le poète .Vhvasùui a fait allusion à ce sai- ilu l'.uneux couvent chrétien dans une de ses pièces de vers.

(2) C'est donc bien à cette date, et non à l'année 37.3 de l'Ilogire ^15 juin 983 au 4 juin 984;, qu'il faut placer le sac de ce couvent par les Alépilains.

566 LES JEUXES AXXEES DE B.l.<ILE

les forces alépitaines donnèrent l'assaut le mercredi 2 septembre 985 (1) et se ruèrent victorieuses dans ce sanctuaire illustre. Ce fut une effroyable tragédie, un massacre horrible, que Yahia, hélas, se contente de nous narrer en quelques mots, mais qui semble avoir laissé l'impression la plus profonde dans la mémoire des contemporains. Les moines, les paysans des environs, furent égorgés en masse. Beaucoup d'autres, emmenés en captivité, eurent un sort plus douloureux encore ; ils furent exposés en vente sur les marchés d'Alep aux risées de tous (2).

De nos jours encore, écril le plus récent historien des Stylites (3), le voyageur contemple avec étonneiiieut. aux lieux mêmes que saint Syméon a illustrés par sa pénitence, un groupe de monuments incomparables, témoins de la vénération des contemporains pour le grand Stylite. C'est l'ensemble de ruines grandioses désignées aujourd'hui sous le nom de Qala'at Sem'àn, Château de Syméon, au sommet du plateau escarpé qui domine la vallée de l'Afrin, à six kilomètres au nord de la montagne que les Arabes appellent Djebel Cheik Bereket. Ce sont les restes de l'église et du monastère construits en l'Iiduiieur du saint. L'admirable basilique (ju'Evagrius a jadis visitée et décrite doit avoir ('té commencée peu après la mort de Syméon. L'architecte lui a donné une disposition tout à fait originale. Elle affecte la forme d'iiuu croix dont les branches viennent s'appuyer sur les côtés d'une cour octogonale, au centre de laquelle se dressait la colonne du saint. Circonstance faite pour éniotionner les âmes les moins sensibles à la poésie de l'histoire : la base de la colonne illustrée par tant d'années de cette incroyable pénitence est encore debout aujonril iiui. Par ses dimensions, la basilique peut rivaliser avec nos cathédrales. Elle nous étonne par la hardiesse de la conception et l'élégance des détails. C'est vraiment l'expression d'une grande pensée. Le majestueux édifice traduit dans un langage plus éloquent que la parole la dévotion du peuple de Syrie pour l'illustre Slylitc.

^1) Ou le 8. lui tout cas un Jes pi'emiers jours do ce mois de septembre. Voy. Rosen, op. cit., note 146.

(2) (".'est encore à Yahia que nous devons ce détail.

1,3) Le père H. Delehaye, Les SlylUes (ICxtr. du Compte rendu du S" Congrès international des Catholiques, tenu à Bruxelles du .3 au 8 sept. 1894). Voy. aussi M. de Vogiié, Syrie Centrale, Architecture civile et religieuse, Paris, 1863-77, pp. IIj, 139-150.

PRI.'^E DE liALAXEE PMI LE^ EGYPTIE.XS ^dl

Tel est l'état actuel de ces lieux fanuMix (lui virent cette tragtnliu de l'an 98o, ce massacre affreux des pauvres caloyers, fils du grand Syméon, par les sauvages cavaliers de l'émir d'Alep (i;.

« Sitôt, dit Yahia, que le basileus eut eu connaissance de lalVreux désastre du monastère de Saint-Syméon, plein de fureur il envoya au domestique l'ordre écrit de lever le siège d'Apamée et de marcher de suite, cdùle que coûte, sur Alep (2). »

Cependant, durant que se pressaient ces événements tragiques, les Iriiupes égyptiennes concentrées à Damas n'étaient point demeurées dans l'inaction. Laissant le domesti(iue s'acharner au siège d'Apamée et faire ravager par ses colonnes volantes le territoire de cette ville, elles avaient, de leur côté, pris la direction du littoral et enlevé aux Grecs la forte place de Balania, aujourd'hui Banias, sur la mer .Méditerranée, l'antique Balanée de Strahon, la future Valénie des (Croisés, entre Tortose et Gabala (3). Prise par Jean ïzimiscès, lors de la dernière campagne de ce priuei' en Syrie, cette ville était demeurée depuis aux mains des chrétiens. De là les Egyptiens se préparèrent à attaquer encore d'autres cités de la côte alors aux mains des Grecs (4).

(1) Voy. les vignettes des pages ")4S, ."i49, fi.'iS, TiSI, 561 et 565.

(2) Le but (le Saad, en faisant opérer cette diversion par ses troupes, avait donc été atteint, du moins partiellement. Durant qu'il faisait le siège d'.ipamée, Bardas Pliocas avait envoyé dans la direction du nord-ouest, à Kefer Tab', l'ancienne Kafarthoba des guerres juives, un détachement de ses troupes battre un gros de Bédouins et de troupes alépitaines ipii clierchait à l'inquiéter.

(.3) « Bulunyas •■ dans .Moquadassi. — 11 me laut signaler ici une grave erreur de .M. Wassiliewsky {rrar/menls russo-byzanlins, pp. 142 sq(i.) qui, par suite d'une mauvaise lecture, a cru que le chroniqueur parlait de Xich en Bulgarie, alors qu'il s'agit de Balanée. Voy. Rosen, op. cil., note 138.

(4) Dans la description si curieuse de la Syrie par Moquadassi, précisément vers cette époque, exactement vers l'an 985, on lit quelques précieux passages qui ont traita celte lutte incessante entre les Africains et les troupes byzantines en Syrie, surtout le long du littoral de cette province. .\insi l'auteur, décrivant avec soin les fortifications puissantes de Sour, la Tyr antique, son port si bien protégé dans lequel chaque soir se retirent les vaisseaux, ajoute : « Chaque soir, aussitôt après cette rentrée, on tend une chaîne à l'entrée du port, .\insi les Grecs ne peuvent attaquer nos navires. inDesci: ofSyria. éd. Le Strange, p. 31.) Plus loin encore (tbid.. p. BT on lit ce qui suit : « Tout le long du littoral de la province de Syrie sont disposés les postes d'observation (ribàt) où s'assemblent les milices. On voit aussi venir dans ces ports les vaisseaux de guerre et les galères des Grecs, amenant les captifs faits par ceux-ci sur les Musulmans, olfranl de les vendre au prix de cent dinars pour cluuiue trois prisonniers. Kt dans chacun de ces ports il y a des gens qui savent le grec, parce qu ils ont été en mission chez les Byzantins, ou fait avec eux le commerce de diverses marchandises. Aux stations d'observation, dès (|u'uii vaisseau grec est en vue, on sonne de la corne, et si c'est de nuit, on allume un grand feu sur la tour, ou si c'est de jour, on fait une forte colonne de fumée. De station en

5ti8 LES JEUNES AXXEES DE BASILE

Comme le domestique avait assez à faire à lutter devant Alep contre les troupes de l'émir, le basileus, averti de ce nouveau péril, dépêcha le niagistros Léon Mélissène, après lui avoir conféré le titre de duc d'Anlioche yl . pour s'opposer aux progrès des troupes du Khalife le long du littoral. Ce grand chef avait ordre de repren(h'e avant tout Banias. 11 se mit immédiatement en marche et vint assiéger cette place forte.

Yahia. dit le baron Rosen (2), place exactement à ce moment la disgrâce et la chute du fameux parakimomène Basile, disgrâce et chute dont il va être question tout à l'heure. Surtout ce chroniqueur fait comlirendre, malheureusement en termes fort obscurs, qu'il dut y avoir une corrélation très étroite entre ce grand fait et l'attitude subséquente du nouveau duc d'Antioche. Les Byzantins, il est \Tai, qui, ainsi que nous le verrons, parlent dune intrigue nouée contre Léon Mélissène lors de l'expédition malheureuse du basileus en Bulgarie dans l'été de l'an 986, placent la iliutcdi' l'eunuque à une date bien postérieure, seulement après la mort de Bai'das Phocas, dans le cours de l'an ilSl). Telle semble du moins être la version de Psellus, historien d'ordinaire très véridique (3). Dans cette pénurie universelle d'informations, il est difllcile de savoir où se trouve exactement la vérité. Cependant du récit de Yahia on peut inférer avec une quasi-certitude que, dès ce moment, quelque sourd complot avait commencé à se tramer contre le basileus entre le parakimomène d'une jiart, depuis longtemps gêné et exaspéré par les velléités d'indépendance sans cesse croissantes de son impérial pupille, de l'autre, les grands chefs

-talion, jusiiu'à la capitale delà province maritime, qui est Kamieh, sont disposées de hautes tours ayant chacune pour la garder une compagnie de soldats. A l'arrivée des vaisseaux grecs, ces hommes, dès qu'ils les aperçoivent, allument le bûcher disposé sur la tour la plus proche. Puis les gardiens des tours voisines allument leurs feux de proche en proche. Si bien qu'une heure ne s'est pas écoulée qu'à Handeh les trompettes sonnent et les tambours battent aux champs, appelant les hommes armés dans leurs stations respectives sur le rivage. Ils y accourent en armes et les jeunes hommes de chaque village se rassemblent. Alors commencent les négoriations pour le rachat des prisonniers. On échange des captifs ou bien on offre pour les racheter de l'argent, des bijoux, jusqu'à ce que tous ceux qui ont été amenés par les vaisseaux grecs aient été mis en liberté. »

(1} Ce détail est peu vraisemblable, car Bardas Phocas était toujours encore duc d'Antioche.

(2) Op. cit., note 141. — Voy. Ibid., note 139, l'erreur qui a fait lire dans le récit d'Elraacin racontant les mêmes faits le nom de Bringas au lieu du titre du parakimomène.

(3) Il est vrai que, Psellus ne donnant jamais de dates, il ne faut peut-être pas attacher une importance trop grande à la simple succession des faits dans son récit. De ce que deux faits sont indiqués par lui l'un à la suite de l'autre, il ne s'ensuit pas nécessairement que le second ait suivi immédiatement le premier.

CO A'S7'//,M 77' *.V MIIJTMIIE

MOSAÏQUE BYZANTINE ihi commencement da XI"" Siècle, de rEyIise da Monastère de Dupliné, jirès d'Athènea. — I.'Inn-éilulilé ilc s^ninl Tlunnaif. — [Photoijroplde coniniuniiytiétf l>(ir M. G. Millet.)

militaires tels que Bardas Phocas et Léon Mélissèiie qui estimaient comme li'iiji effacé leur rôle aclucl dans la direction générale des affaires. Probablement le sac du monastère de Sainl-lSyméon, si fameux dans tout l'Orient à celte ('poque, j)uis, presque aussitôt après, la prise de la forte place de Balanée par les troupes africaines du Khalife d'Kgyple, furent considérés

:m LES JEUNES AXXEES DE ISASILE H

|iar li's ciiTiiiin'S coninio des L'véncnieiit!? très nuillifureux pour la dynastie, destinés à hàler l'accomplissement de leurs nnirs desseins. I*rol)al)lement encore Léon Mélissène, exjtédié ]iar le l)asileus pour reprendre Balance, devait se démasquer au moment convenu et soulever ses troupes, le secours de Bardas Phocas et, par suite, celui de tout le reste de l'armée d'Asie, lui ayant été d'avance assuré. D'autre part, en Europe, les mêmes conjurés de liaut bord espéraient bien (•('l'Iaineuieni, en faisant remettre en lii)erté les deux lils du d(''liint tsar Pierre de Bulgarie, provoquer de nouveau les agressions des armées de cette naliiui. Enlin, durant les troubles qu'on allait ainsi fomenter, durant l'/'inenlc urbaine qu'on organiserait vraiseml)lal)lement, les conjurés espéraient bien se défaire d'une manière ou d'une autre des basiieis. Ce coupable projet finit par échouer parce que l'empereur Basile en découvrit trop tôt la trace et déposa et exila à temps, ainsi que nous Talions voir, l'agent principal de toute cette conspiration, je \eux dire le trop fameux paiakiniomène.

Durant (juc les événements à Constantinople tendaient précipitamment à cette issue si désastreuse pour les conjurés, Léon Mélissène, un d'entre eux, s'efforçait donc de repriMidreBanias aux Egyptiens. Yahia, eu (jnebiues mots obscurs qu'il faut presque deviner, nous le montre mal informé des événements à cause d(> la distance, ignorant absolument la catastrophe qui venait d'atteindre le idut-puissant eunuque, répandant au contraire autour de lui la nouvelle, qu'il jtcnsait véritable, du succès de la conspiration à Constantinople, enfin abandonnant subitement son poste et le siège de Balanée pour courir joindre ses troupes à celles de Bardas Phocas, qu'il croyait de retour à Antiocbe, prêt à se soulever au premier signal venu de Constantinople, et auquel certainement un rôle fort important avait été réservé par les conspirateurs. « Et le bruit courut dans l'armée, dit Yahia, que Léon .Mélissène s'était soulevé et avait abandonné le siège de Banias. » Mais Bardas IMiocas, plus avisé, averti à temps avant Mélissène de l'échec de la conspiration dans la capitale, se tint coi et poursuivit ses opérations contre l'émir d'AIep. Yahia nous en a dit seulement l'issue, qui était du reste facile à pn^vuir. Saad Eddaulèh, forcé une fois de \\\u> de demander l'aman, dut prendrr l'engagement pour ses sujets, non seulement de payer le ti'ibut anniirl lix(' par le dernier traité, maii^ encore

LEOX MELISSÈNE I!EPItEXD BALAXEE 571

de solder les annuités en rcliird, ce ijui l'aisail dece seul chef une sonnne de quatre cent mille dirhems (1). Yahia dit que celle nouvelle convention fut signée en l'an 371) de l'Hégire, c'est-à-dire bien probablement dans le courant de l'été de l'an 98(i, précisément au moment, si grave pour l'empire, de la première campagne de Bulgarie (2).

Ce tribut en retard à payer était une punition bien légère pour la conduite déloyale de l'émir, siirluut jiour cflte sanglante dévastation du grand monastère de Saint-Syméon et l'odieux massacre de tant de moines innocents ; mais, d'autre part. Bardas Phocas avait tout intérêt à être débarrassé au plus vite de cette campagne contre Alep, pour se trouver prêt à toute éventualité, de l'autre la mansuétude même du basileus à l'endroit de ce faible adversaire peut fort bien s'expliquer par le vif désir (pi'on devait avoir aussi au Palais Sacré d'en finir avec ces éternelles all'aires de Syrie, de manière à être à tout hasard libre de ses mouvements. Pour ces mêmes raisons, Basile, bien que délivré de tout danger immédiat au palais et débarrassé du terrible parakimomène, ne put pas se montrer aussi sévère qu'il l'eût certainement désiré pour les autres conjurés de marque. Aussi le voyons-nous pardonner à Léon Mélissène, si coupable cependant, et passer l'éponge sur sa pitoyable incartade. La seule punition infligée par lui au lieutenant qui avait voulu le trahir fut de le renvoyer devant Balanée dont il avait si honteusement abandonné le siège. « Le basileus, dit Yahia dans son récit malheureusement d'une déplorable brièveté, se fâcha contre Léon Mélissène et lui donna le choix ou de retourner prendre Balanée ou de payer de sa j)0che les frais de la première expédition et de c(''der la place à un autre. Léon Mélissène, heureux certainement d'être quitte à si bon compte d'une aventure qui eût pu lui coûter la liberté ou la vie, s'engagea à reprendre la forteresse. Il repartit aussitôt mettre de nouveau le siège devant la malheureuse petite cité. Il fit construire, dit l'historien syrien, un bélier si puissant qu'une des tours du rempart s'écroula promptement avec sa courtine sous les coups furieux de ce diabolique engin. La garnison égyptienne, pour éviter l'assaut et le massacre qui eût fatalement suivi, demanda l'amàn et s'éloigna aus-

(1) Elraacin dit « quarante mille a seulement.

(2) Voy. Rosen, op. cit., note 142.

sitùl pour retourner probablement à Damas. L'injure faite au gouverneur impérial par les guerriers du Fatimite était brillamment vengée. Léon Mélissène fit relever le pan de muraille détruit, restaura les remparts et, laissant une forte garnison dans la ville reconquise, reprit de son côté la roule d'Antioche.

Quant à Bardas Phocas, moins coupable, puisqu'on ne pouvait lui reprocher aucun acte de rébellion ouverte, mais qui certainement avait été, dans le fond de l'âme, d'accord avec les conjurés, Basile se contenta de le destituer de sa haute charge de domestique des Scholes orientales, lui laissant celle de duc d'Antioche et de toutes les marches d'Orient (1\

Kémal ed-Dîn raconte qu'en celte même année 376 de l'Hégire l'émir Saad reconnut à nouveau le pouvoir du Khalife d'Egypte et fit dire au nom de celui-<i la prière officielle dans Alep. Dans le mois de cha'bàn de cette année, c'est-à-dire dans le courant de décembre de l'an 986, Al-Aziz lui envoya en signe d'investiture des vêtements d'honneur. Ce rapprochement entre l'émir et le Khalife fut peut-être la suite de la défaite des troupes impériales grecques dans le Balkan, défaite qui dut avoir dans tout l'Orient un retentissement considérable. Prévoyant, bien à tort, l'affaiblissement de la puissance byzantine pour de longues années, l'émir se serait trop hâté de se rapprocher des Egyptiens. « Les choses, dit excellemment le baron Rosen (2;, peuvent très bien s'être passées ainsi, cependant le témoignage de Kémal ed-Dîn, entièrement isolé, en opposition avec tout ce qui précède, et qui n'est confirmé par aucun autre chroniqueur, ne manquera pas d'éveiller certaines suspicions. »

(1) « Cédrénus (c'est-à-dire Skylitzès), il est vrai, dit le baron Rosen [op. cit., note 141), ignore cette disgrâce de Bardas Phocas. Ce chroniqueur semble même dire clairement (éd. de Bonn, II, pp. 36, 45), de même du reste queZonaras, que ce grand chef était encore domestique des Scholes orientales à l'époque delà première campagne de Bulgarie. Par contre, Psellus (éd. Salhas,p.88) nous apprend que la cause de la rébellion de ce capitaine en 987 fut qu' « honoré d'abord de grands honneurs et plus tard de moindres il se vojait déçu dans ses espérances». Le fait, rapporté par Skylitzès et par Cédrénus, que Bardas Phocas en voulait au basileus de ce que celui-ci n'avait pas réclamé ses avis lors de l'expédition de Bulgarie est très admissible, mais le mémo chroniqueur nous donne plus tard exactement le même motif pour la rébellion de Bardas Skléros et aussi pour celle du fils même de Bardas Phocas, Nicéphore Phocas. Il est bien à craindre que ce ne soit là un de ces clichés si chers à ces Byzantins d'imagination peu fertile.

(2) Op. cit., note 142.

DISGRACE DU [' M! AKIMOMENE 573

Il est temps de parler avec plus de détail de ce changement capital (pii se préparait lentement dès longtemps dans les conseils suprêmes de l'immense empire, changement qui cul à ce moment sa solution définitive, transformant profondément les conditions mêmes du gouvernement en en modifiant du tout au tout l'esprit et la direction, et agissant de la sorte l'xtraordinairemcnt sur toutes les circonstances politiques extérieures et intérieures de la monarchie. Ce changement si profond, ce fut la chute du parakimomène depuis tant d'années tout-puissant, sa disgrâce et son exil, bientôt suivis de sa mort. Longtemps nous avons été très mal renseignés sur l'époque vraie de ce mémorable événement. Skylitzès et Cédrénus, qu'on suivait d'habitude, semblaient en lixer la date aussitôt après la lin de la première révolte de Bardas Skléros, c'est-à-dire dès l'année 980 environ (1). Les byzantinistes se sont crus mieux renseignés depuis qu'ils possèdent la Chronique de Psellus. Cet historien d'ordinaire excellent, presque contemporain de ce règne, dit très nettement que la disgrâce de l'eunuque survint seulement un peu après la fin de la rébellion et la mort de Bardas Phocas à la bataille d'Abydos, au printemps de 989. Mais, cette fois, l'éminent écrivain du xi" siècle semble bien avoir commis une grave erreur. La publication, par le baron Rosen, de la Chronique de Yahia nous a enfin donné la date de 98u, qui paraît bien être décidément la vraie. Hâtons-nous de dire cependant que cette catastrophe qui emporta le fameux ministre après cette longue existence où il avait presque constamment brillé au premier rang, après que dans ce seul dernier règne il eut constamment gouverné l'empire durant neuf années consécutives, ne fut pas l'effet d'un moment. Je l'ai dit : elle s'était dès longtemps lentement préparée; dès longtemps le jeune aiglon, héritier de la couronne des basileis, maintenant parvenu à l'âge d'homme, supportait impatieninuMit le joug intransigeant, âpre, violemment autoritaire, de son vieux premier ministre. 11 n'était pas possibli' ipiil put en advenir aulremeiil, éUint donnés les deux personnages et leurs situations respectives.

(1) Ces cluviniiiueiii's disent que lors du reloui' de Bardas .Skléros de Bagdad, ivtom- à peu prés conteraporain de la révolte de Bardas Phocas, le parakimomène était déjà en exil. Plus loin, ils répètent encore que cet exil eut lieu bientôt après la fuite de Bardas Skléros à Bagdad. Zonaras dit la même chose, mais en termes .bien moins explicites. Voyez Burv. op. cil., p. 49.

Il se passa petit à petit entre ces deux hommes ce que nous avons vu de nos jours se passer au cours d'une disgrâce autrement illustre. Le parakimomène tout-puissant, se reposant orgueilleusement sur tant de services rendus, sur la confiance à lui témoignée par quatre basileis successifs, sur la part si grande qu'il avait prise à l'avènement de chacun, sur son origine impériale enfin qui, bien qu'irrégulière, ne manquait pas de rehausser extraonlinairement son prestige: le parakimomène, dis-je, croyant n'avoir toujours affaire qu'à des enfants, avait longtemps continué à gouverner comme s'il fût rimique souverain. Il dut. dans ce rôle poursuivi obstinément durant plusieurs années, cruellement froisser à maintes reprises un homme aussi jaloux de la suprême puissance que l'était le basileus Basile, se refuser probablement — l'histoire est toujours la même — à lui céder à un moment la moindre parcelle d'autorité. Certainement, aveuglé par sa situation d'omnipotence, il ne sut ni comprendre ni deviner quel homme était son impérial pupille (1).

Probablement aussi Basile, qui, dans l'origine, semble avoir éprouvé le besoin de placer sa jeunesse et son ignorance des affaires sous la protection de cette vieille et parfaite expérience, finit assez promptement par s'effaroucher. Cependant force lui fut de patienter très longtemps. Les premiers symptômes du réveil du lion n'apparaissent que plusieurs années après les débuts du règne, plusieurs années durant lesquelles le vieil eunuque demeura certainement tout-puissant, le véritable maître de l'empire enfin, luttant contre le terrible Bardas Skléros, envoyant contre lui Bardas Phocas, combattant les Allemands en Italie, les troupes du Khalife d'Kgypte en Syrie. Soudain nous voyons la situation se modifier. Une goutte d'eau a fait déborder le vase. La disgrâce du tout-puissant ministre va se précipiter.

Voici comment les chroniqueurs racontent cette tragédie de palais qui en ra]ipolle de si près une autre toute récente où un homme d'Etat

(1) Serait-ce au parakimomène et au rôle joué par lui auprès de son pupille que fait allusion cette phrase du paragraphe 247 des Conseils et récits d'un grand seii/neur byzantin publiés par M. Wassiliewski : '. L"n homme âgé et dépourvu de raison disait au seigneur Basile le l'orphyrogénète, dont il souhaitait la perte : « Tiens le peuple dans la misère. » L'écrivain anonyme ne cite ces paroles odieuses que pour protester contre de pareils sentiments et pour en faire apprécier les conséquences déplorables.

DISOIiACE DU l'AHAKIMOMÈXI: ô",

longtemps tout-puissant a été si aisément déposé et brisé par un jeune et fougueux empereur impatient de régner seul :

« Basile, disent ces écrivains (pii jusque-là avait mené une vie de dissipation, résolut subilemcut de modilier son existence. Il se fit brusquement chez lui un revirement complet. La première manifestation publique de cet état d'esprit nouveau qui montra d'une manière éclatante le ciiangement survenu dans le caractère de l'empereur fut la disgrâce foudroyante du jiarakimomcne. L'eunuque, auquel Basile avait si longtemps abandniiné le pouvoir, et qui était en même temps son parent puisqu'il se truuvait être le demi-frère de sa grand'mère, femme du basileus Constantin {[], avait toujours été personnellement très attaché à son pupille 11 l'aimait fort et avait gouverné au mieux de ses intérêts. Mais il s'était rendu impopulaire à tous par sa dureté, sa rapacité, insupportable au jeune basileus par son humeur essentiellement autoritaire I Tout en cet homme extraordinaire, ajoute Psellus, auquel nous devons ce précieux détail inédit, tout en lui : apparence, stature et maintien, révélait sa haute origine et était véritablement impérial. 11 avait la taille d'un géant, l'attitude la plus noble et la plus imposante, malgré sa qualité d'eunuque. »

Son expérience des affaires publiques, dont Jean Tzimiscès, vivant constamment dans les camps, lui avait abandonné l'entier maniemenl durant tout son règne, était immense. Basile, à son tour, en montant sur le trône, lui avait tout remis en mains, le civil comme le militaire, si bien (jue, suivant l'expression très particulière du chroniqueur, « il fut bien comme l'athlète qui courait dans le stade durant que le jeune basileus le regardait agir, non point toutefois pour lui placer sur la tète la couronne de victoire, mais bien pour apprendre de lui sa leçon, jiour ajqirendre à niuiir un jour la course en son lieu et place ».

Après avoir raconté la lin tragique de Bardas Phocas et comment à partir de ce moment l'empereur changea complètement de caractère, après avoir décrit cette transformation si totale cl si curieuse, Psellus, qui, je l'ai dit, place ainsi à une date de quatre ans trop tardive la chute de l'eunuque, poursuit à peu près en ces termes : « Le basileus ne voulut plus laisser

(1, lit non son aeuii-frère à lui, 1,01111110 dit Psellus par erreur. — 11 était, je le rappello, (ils naturel de Romain Lécapène, le beau-père de Constantin Porphyrogénète.

davantage l'administration de l'eniiiire aux mains du parakimomène. Violemment jaloux de lui, il se mit petit à petit à l'exécrer, sans aucun souci ni des liens du sang qui les unissaient, ni de tous les immenses services que l'eunuque lui avait rendus, ni de la situation si élevée qu'il occupait depuis si longtemps. Rien ne put attendrir le jeune souverain. Il ne voulut pas davantage tolérer l'infortuné ministre même en qualité de second à ses côtés. Après mûre réflexion, il se décida subitement à lui ijulever toute espèce d'autorité. Et il le lit sans égards aucuns, sans le moindre ménagement, cruellement, avec une simplicité brutale, à la stupéfaction de tous. Au lieu de lui demander sa démission, il le cbassa du Palais, le mettant aux arrêts dans sa demeure, avec défense expresse d'en sortir. » Comme c'est presque toujours le cas, le colosse avait des pieds d'argile. Cet homme qui avait été longtemps si arrogant, si redoutable, ne put et ne sut faire autre chose qu'obéir au signe que lui lit son maître aussitôt que celui-ci daigna se révéler. Il se résigna sans murmure apparent. Mais même ce premier si complet effondrement ne parvint pas à calmer la rancune impériale. Presque aussitôt Basile lit embaniuer de force le malheureux et l'envova en exil, probablement dans quelque monastère des rives du Bosphore.

Tel est le dramatique récit des Byzantins. Toutefois, depuis que nous possédons des extraits de la Clironique de l'historien syrien contemporain Yahia, publiés par le baron Rosen, il est permis de penser que les choses ne se passèrent pas tout aussi simplement. Nous pouvons même entrevoir que l'eunuque, avant de se laisser déposer aussi aisément, avait cherché à résister, même qu'un complot avait été en voie d'organisation, peut-être sous son impulsion directe, certainement avec son assentiment, dans le but de paralyser dans l'œuf les velléités d'indépendance du jeune basileus, peut-être même de s'assurer de sa personne. .Malheureusement le passage dans lequel Yahia, écrivain d'ordinaire très clair et très précis, nous parle à mots couverts de ces faits, que les Byzantins, inspirés par leur zèle dynastique, ont entièrement passés sous silence, est fort obscur. On devine que le chroniqueur syrien a eu à sa disposition une source contemporaine, très probablement d'origine byzantine, source très détaillée, mais dont il a tiré le plus mauvais parti en l'abrégeant à outrance.

CONSPIRATIOy A VOriTEE

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MISIATURE d'un très bel rt riche Evanijéliaire byzantin du A'"" Siècle, conservé à la Bililinthè(jiie Nationale. Edicule contenant un tableau consacré à la concordance des Éi.-angiles. — Le te.vtc est écrit en tninuscale d'or appliiiaZ-e sur an dessous écrit en carmin.

I'oui'merésunier,ilressurtdi,' la IcctiiTL' aUcntive de ces lignes de Yaliiii que dans le courant de l'an !J8o il dut y avoir à Constautinople (juelijue vaste complot contre l'empereur, cyniplut ijui' nous ne pouvons aujour-

:;-;8 LES JECXES .l.V .Y £■£.•.•? DE BAfilLF 11

A'\m'\ (juo soupçonner cl dont l'existence nous est surluul révéléf par l'attitude infiniment louche prêtée par ce chroniqueur à Léon Mélissène, un des chefs de l'armée en Syrie, et par le châtiment même infligé par le basileus à ce capitaine et à un autre des principaux chefs impériaux, Bardas Phocas, après l'avortement de leurs coupables menées. Avec un peu d'attention, en lisant entre les lignes, il devient presque facile de reconstituer tout cet épisode, du moins dans ses grands traits.

Voici ce qui a dû se passer : Lorsque l'eunuque, depuis longtemps en butte aux mauvais procédés de son royal pupille, se fut bien convaincu (pie celui-ci était décidé à le sacrifier, il s'aboucha avec les chefs de l'armée, mécontents du peu de cas que Basile semblait faire de leurs avis, furieux de voir que le jeune basileus ne paraissait vouloir tenir aucun compte des conventions de jadis par lesquelles le Palais Sacré s'était engagé à ne plus rien entreprendre sans les consulter et sans être d'accord avec eux. Ce fut de la sorte qu'un vaste complot dut s'organiser, ainsi que je l'ai raconté plus haut (1. .Malheureusement pour les conjurés, la première partie de leur programme échoua misérablement jiar l'énergie du basileus, qui nliésita jias à mettre la main sur l'eunuque, auteur principal de tout ce trouble, et celui-ci, comme de nos jours le plus fameux des ministres modernes, grandi comme lui dans l'air des cours, céda sans la moindre résistance à l'énergique volonté de son jeune maître. Il n'en fut pas de même de la seconde partie de ce plan criminel qui eut, bien malheureusement au contraire, on le verra, le succès le plus complet, succès d'une forme peut-être bien inaltendue puur les conjurés eux-mêmes. En effet, l'expédition du basileus Basile en Bulgarie, provoquée par les agressions si vives des Bulgares, agressions qui avaient eu elles-mêmes pour cause première la fuite des deux princes bulgares fils du tsar Pierre et l'activité inouïe déployée par le comitopoule Samuel, chef du parti national en ce pays, se termina par une lamentable catastrophe. Et cette nouvelle du désastre de l'armée impériale dans les gorges du Balkan, rapidement portée à Bagdad, dut contribuer puissamment à la mise en liberté de Bardas Skléros et, par contre-coup, fournir à Bardas Phocas lui-même l'occa-

(1) Voy. p. 368.

compiuatiox avortée otj

sion de poursiiivro sos projets amliiticux. Seules l'exlraordinaire énergie déployée par le jeune basileus Basile, énergie merveilleuse que les conjurés n'avaient point prévue, puis plus tard l'assistance si opportune d'un corps auxiliaire russe, réussirent à amener la victoire finale du jeune et vaillant empereur fl).

.1 ai (lil le (l{'parl lurcé, le dur exil du niallieureux parakimoniéne. Ce n'était là que le commencement des infortunes qui accablèrent ce grand ministre lonilK', de cette disgrâce si brutale cl si complète à la fois, qu'elle brisa cette âme vigoureuse et tua ce corps de fer. l'dur lui enlever tout espoir d'un retour de fortune, il fut, svir l'ordre du basilens inexorable, dépouillé de tous ses biens immenses, amassés en tant d'années de pouvoir absolu. Palais, maisons, fermes, domaines, fortune mobilière, argent, joyaux, pierres précieuses, objets de prix, tout fut confisqué. Puis, par un raffinement de cruauté, Basile, comme s'il voulait effacer toute trace du passage de sa victime aux affaires, fit procéder d'urgence à la recbercbe de tous les actes de ce long ministère. On éplucha chacune des mesures prises par le parakimomène, et tout ce qui, dans les choses d'intérêt public, parut au basileus porter la trace des visées personnelles ou l'empreinte des idées particulières à l'eunuque, fut impitoyablement cassé, abrogé, déclaré nul et non avenu, k Le jeune empereur, ditlechroni(pieur, feignit d'ignorer toute cette œuvre immense accomplie par son ministre pour le bien de l'Etat, ne laissant debout que les mesures d'ordre général qui, ne portant aucune marque particulière, eussent ]>u être édictées par n'importe qui. »

L'eunuque, dont les richesses étaient immenses, avait fait construire dans la capitale un monastère superbe qu'il avait consacré à son glorieux

(1) Au fond, pour la suite de ces événements mémorables, la version de Psellus est à peu près identique à celle que je viens de développer ; seulement ce chroniqueur place à tort tous ces faits à une époque beaucoup trop tardive, « Basile, dit-il plus loin à propos de la naissante faveur de Komain Skléros, avait disgracié le parakimomène, qu'il sentait critiquer chacun de ses actes et chercher l'occasion de commettre quelque crime sur sa personne. .\près l'avoir chassé du palais, il lui avait ordonné de garder les arrêts dans sa maison. Puis, voyant rhorame toujours plus exaspéré s'agiter en toutes sortes d'intrigues pour tacher de ressaisir le pouvoir, il l'avait relégué sur le Bosphore (ivi to --vivi], le dépouillant de toute son immense fortune pour mieux aiusi le paralyser. Aussi, privé qu'il se trouvait ainsi des avis accoutumés, ayant besoin d'un ami et d'un conseiller fidèle, accuoillit-il avec joie Romain Skléros, qu'il savait h' mime d'intelligence et d'énergie, et avec cela parfait homme de guerre. »

580 LI^^ JECXES ANXEES l)E fi.lfilLE II

homonvmc cl patron, le graml saint B;i<ilê i . Il l'avait doté df très graml.s biens, de revenus considérables. Basile, violemment tenté de faire jeter bas cet édifice admirable, n'osa toutefois aller aussi loin. Il se contenta d'arrêter les travaux et de faire mettre le beau couvent dans un tel état de délabrement que les moines en furent réduits à la misère noire (2).

« Ainsi, dit l*selliis. le malbeuroux ciiambellan fut torturé de jour en jour. Accablé par la douleur d'une telle injustice et d'une telle chute, rien ne put le consoler de sa disgrâce, qui lui parut insupportable. Il s'efîondra rapidement. Son intelligence même se voila. Cette nature si forte, si grande, si richement douée, devint un corps sans âme, un cadavre vivant. Sa noble prestance fît place à une complète décrépitude. La vieillesse aussi était venue (jui avait diminué sa vigueur naturelle. » Le ramollissement cérébral, suite d'une pareille secousse, la sénilité, firent des progrès extraordinaires, et le malheureux ne tai'da pas à succomber, exemple tragique de la vanité des choses humaines. Nous n'avons aucun détail sur la date précise ni sur les circonstances de cette fin lugubre. Nous ignorons même (juel fut le triste lieu d'exil assigné au parakimomène sur les rives du Bosphore par un maître impitoyable, quel fut le couvent qui vit la fin de ce fils d'empereur tombé de si haut. Basile le parakimomène demeurera une des figures intéressantes de l'histoire byzantine. Depuis sa première arrivée aux affaires publiques, il avait joué un rôle presque constamment prépondérant dans l'Etat (3).

Immédiatement après cette ciuite retentissante, disent à l'envi tous

(1) C'est le monastère dont parle Psellus dans le premier livre de son histoire, monastère dédié à saint Basile. Du Cange en parle de même dans sa Constantinopolis Christiana.

(2) Il y a là dans le texte de Psellus un pauvre calembour intraduisible, qu'on pourrait exprimer à peu près comme suit : « Basile disait en parlant de ces moines : « J'ai transformé « leur réfectoire en réflectoire. car ils n'y sont plus occupés qu'à y réfléchir comment ils se « procureront de quoi manger. ■>

(3) Il avait, parait-il, rédigé un traité sur la tactique navale. Voy. Fabricius, Bibliotheca gra:ca. éd. Harles, t. IX, p. 97. — Ses goûts étaient somptueux. Je rappelle que parmi les plus splendides monuments de l'orfèvrerie byzantine parvenus jusqu'à nous, deux au moins, l'admirable et célèbre reliquaire de la Vraie Croix de Limbourg, exécuté vers 960, et le non moins beau reliquaire en forme de calice du Trésor de Saint-Marc de Venise que j'ai fait reproduire, l'un à la page 669, l'autre à la page 291 de mon histoire de Xicéphore Phocas, portent le nom du fameux bâtard de Romain Lécapène et ont été exécutés à ses frais pour être donnés à des églises. Basile figure, dans les légendes gravées sur ces monuments d'un prix inestimable, avec les titres de parakimomène et de proèdre très illustre.

TnAAifFOIlMATIOX EXT RAORDI S AIRE DE BASILE

;;si

les chroniqueurs (1), il se fil un cliangenient étrange, merveilleux, dans la manière d'être du jeune empereur. « Comme subitement, dil Psrlhis, il |)arut apprécier tout dilTéremmenl la grandeur de son rùle et les dil'licultés de sa liaute situation. 11 en parut si impressionné que toute

MOSAlQl E lia jioi-ch'- de Véijlise du monastère de Grottaferrata fondé par Saint Nil aa.v environs de Rome. Cette niosaïryue remonte probablement à l'époi/ae même de la construction de l'éijllse. Au.v pieds du Christ, l'hiijouméne revêtu du costume de l'ordre de Saint-Basile. — C'est probablement VUigouméine Barthéleray qui préside à l'achèvement de l'éijlise.

son existence en fut soudain transformée. D'un viveur qu'il avait été il devint une sorte d'ascète couronné. Alors que jusque-là il n'avait vécu que pour ses plaisirs à l'égal de son frère plus jeune, il se consacra dès lors exclusivement aux plus sérieuses affaires de l'Etat et renonça d'un coup à toute espèce de dissipation. » Il n'eut plus le culte de son corps. Il s'abstint dorénavant de toute bonne chère, de tout confort, menant la vie la plus sobre, la plus frugale, « observant strictement la chasteté, vêtu avec la plus rigide simplicité, ne portant sur lui aucun ornement » , pas même une chaîne ou un collier à son col, jamais de

(1) Psellus surtout et aussi Zonaras (éd. Dinforf, t. IV, p. 115) qui place ce changement dans le caiaclèrc du basileus seulement et inimédiateraent après la mort de liardas l'hociis.

;iS2 LES JEUX ES ANNEES DE BASILE II

diadème au front, ni même de vêtements de iiourjire. II ùla de ses doigts toutes ses bagues, ne porta plus que des vêtements de couleur sombre. Il ne parut plus absorbé que par une unique pensée, faire concourir tous ses actes à raccroissement et à la consolidation de son autorité personnelle, unique, surtout l'empire, «à la consécration de l'harmonie impériale », suivant l'expression même de Psellus.

Souverainement jaloux de cette autorité, il se détla dorénavant de tous. Il se défia même de son frère, ce prince d'un si pauvre et faible caractère, qui ne fut vraiment son associé que de nom et auquel, fort lieureupoment pour la chose publique, ainsi que le dit Psellus, il ne laissa qu'une ombre de pouvoir, réduisant sa cour et sa garde à fort peu de chose, semblant toutefois jalouser encore cet état si médiocre. Constantin accepta avec une bonne grâce admirable cette situation inférieure, contraire même aux volontés paternelles, qui, pour un autre, eut été si humiliante, et eût j)u devenir cause des plus violentes luttes intestines. Malgré sa jeunesse, âge où d'ordinaire on est ambitieux, sa nature presque féminine, ses mœurs de libertin s'accommodèrent facilement de cette vie inutile consumée dans les plaisirs de l'amour, du jeu, de la campagne, du bain et de la chasse, parmi de gais et frivoles compagnons. Psellus, qui semble favorable à ce prince, dit qu'il faut le louer pour tant d'abnégation (1). Durant ce temps son frère aîné volait aux frontières de l'empire, repoussant à l'orient comme à l'occident, au midi comme au septentrion, les ennemis barbares qui le menaçaient incessamment.

Donc, à l'égal de tant d'autres princes qu'on pourrait citer tout au travers de l'histoire, après une jeunesse orageuse ensevelie dans les plaisirs, passionnée pour tous les désordres de l'âme et du corps, consumée dans les frivolités, Basile, arrivé à l'âge d'homme (il avait à ce moment environ vingt-sept ou vingt-huit ans), se transforma soudain et ne vécut plus que pour son ambition, la gloire militaire et la grandeur de son immense empire. Psellus, qui avait encore dans son enfance connu

(1) Le poète historien Manassès (v. 6030 sqq.), par contre, est très dur pour Constantin. Li' parallèle qu'il établit entre lui et son frère Basile est terriblement sévère pour le premier. Il laccuso de cruauté, presque de lâcheté. Cette dernière accusation ne semble pas fondée.

TU \xsrni;M rrrnx F.XTnAoïinixMur. ni-: itAfiu.h :i8:i

(les vieillards ayant vécu .nix i-n\v^ de rilhislru empereur, dit eneoriï ceci : «La plu|iart de nos contemporains ([ui avaient connu le basileus Basile parlaient de lui comme d'un prince impéi'ioux, de nature rude, abrupte, de caractère obstiné, prompt à la colère, de vie austère, détestant loutr délicatesse et toute mollesse. .Mais, à ce qui m'a été dit par les liistoriensde son époque, ce prince n'avait point été toujours ainsi el avait eu au contraire une jeunesse dissolue et débauchée. Puis, les circonstances ayant agi sur sa vigoureuse nature à la manière d'un fortifiant extraordinaire, il s'était subitement transformé et était devenu uniquement et définitivement sérieux, serrant vivement en ses mains les rênes du pouvoir qu'il avail jusque-là laissé flotter au gré de ses passions, fermant résolument le livre de son passé. Au début de ses ans il s'était livré sans pudeur, publiquement, aux plus folles orgies; il avait eu maintes liaisons amoureuses; il avail adoré la société de ses compagnons de fête. Mais, après les révoltes de Bardas Skléros, après celle de Bardas Phocas, après d'autres circonstances graves encore qui avaient mis l'empire en péril extrême (1), il quitta, toutes voiles dehors, les rivages du pays de luxure et se dévoua corps el âme aux plus sérieuses occupations.

« Il entendit désormais assurer son pouvoir par la terreur et non ]iar la bonne volonté. De plus en plus il voulut gouverner et administrer entièrement par lui-même et, à mesure qu'il prit de l'âge, son expérience personnelle le rendit absolument indépendant de celle de ses conseillers.» Suivant l'expression même adoptée par Psellus pour exprimer le caractère de son absolutisme impérial, « il dirigea le navire de l'Etat non d'après des lois écrites, mais d'après les lois instinctives de sa propre nature, si forte et si bien constituée, et, dans cet esprit, il ne tint nul compte des intelligences cultivées qui pouvaient l'entourer; tout au contraii-e, il les dédaigna profondément. » Ce fut là, nous le verrons, un des caractères essentiels de ce règne : la culture intellectuelle ne fut pointprotégée par le prince, mais bien méprisée, découragée, persiflée par lui. Cela faisait partie de son système général d'abaissement de la noblesse et des classes élevées, qui alors étaient

(1) Je l'.ipprllo uno l'ois oin'ore nui' l'srlliis ]Kirait avoii' l'uil rrriMir siii' l'époiiiio vraie de la disgrâce de l'eiininiue, (lui inaniiia le début foudroyant de celti' graiidr l't capitale transformation dans la manière dVtre du jeune empereur.

584 LES JEUXES AXNEES DE BASILE II

les classes intellectuelles. }vous verrons que l'éducation des nièces du basileus, Zoé et Théodora, fut onlitTement négligée. Ses secrétaires furent des hommes de rien et de nulle éducation, mais il formulait toutes ses dépêches dans un style si simple et si primitif qu'il n'était guère besoin de prépai-ation pour savoir les rédiger. Cela n'empêche qu'au dire des auteurs, les philosophes et les rhétoriciens demeurèrent nombreux sous ce long règne. Et Psellus. qui note ce fait comme curieux, fait cette remarque, que pour ces hommes la culture de l'esprit fut bien la fin même et le but de leurs existences et ne put jamais être un moyen pour arriver à la faveur du souverain ou à la fortune, « puisque maintenant, dit-il. l'argent est la fin de tout ».

De même Zonaras ^1' insiste sur ce changement extraordinaire qui se fit à ce moment dans l'àme du basileus, changement qui entraîna la chute du parakimomène. « Basile, dit-il, devint hautain, réservé, défiant, inexorable dans sa colère. Il abandonna pour toujours sa vie de plaisirs de jadis. »

(l) Ed. Dindorf, 1. IV, p. 115.

REVEIJS D i:SE MONNAIE D AROEN T DE fl BASILE ET CONSTANTIN BASII.EIS TRÈS FIDÈLES DES ROMAINS •»

LA FONTAI.VE SAIXTE dt; la Laure du Saint-Athanase de t'Atlios. Les plaques de murlire sculptées sont très probablement contemporaines de la fondation du célèbre monastère, suas Nicéphore Phocas et Jean Tzimîscés.

CMApiîR

Première guerre bulgare. — Ses origines dès la mort de Tzimïscèa. — Monarchie des Schischraanides. — Causes de son rapide accroiss'?ment. — >*es limites. — Le > Comité •> Schiscbnian et ses quatre fils les .. Comitopoules -. — Premières tiostililés contre Byzance à [tartir de 97(1. — Siège de Serres. — Avènemeob de Samuel. — Grande campagne de Samuel en 986 en Thessalie et jusqu'aux portes du Péloponèse. — i^rise de Larissa. — Conseils et récils d'un grand seigneur byzantin. — Poésies de Jean Géomètpe. — Les (sareviti;h Boris et Roinaia. — Première expédition de Basile au delà du Balkan. — Mécontentement des généraux. — Portrait de Basile. — Le royaume de Samuel. — lichec de l'armée impériale devant StreJctz (Sophia). — Retraite, surprise et déroute des Gr.'cs le 17 août 986 au défilé de la Porte de Trajan.

ii; fut peu de temps après celte cluite retentissante du parakiiiiuniène Basile qu'éclata enfin la friande guerre bulgare, depuis longtemps imminente, un des épisodes les plus graves, les plus extraordinaires et les plus prolongés des annales de l'empire d'Orient, qui a ^alu à Basile II une gloire immortelle pour l'énergie avec laquelle il soutint cette lutte de plus de trente années, depuis l'an 986 jusqu'en 1019. Cette guerre, prodigieuse par l'opiniâtreté de la résistance comme par celle de l'attaque, devait faire couler des flots de sang à travers la plus grande partie de ce long règne, mais elle se termina du moins après tant

MÉDAILLON D'OR bi/Kinrin des X"" oa XI"" Siècles trouvé à Drivasto, en Albanii;, — Les saints Théodore Strafilate, Démétrius l'Aumônier et Georges. — (Photo'jraphii; commaniiinée par M. Dcyrand.)

d'années de combats par une si complète victoire des forces byzantines, par un si total écrasement de la nationalité bulgare et du royaume de ce nom qui avait réussi à se constituer pour un temps au sein même de l'empire, que le peuple vaincu en demeura à demi détruit et que le prince vainqueur en conserva le nom de Bulgaroctone, ou « tueur de Bulgares », par lequel il est connu dan;^ l'histoire.

Pour cette guerre interminable dont les débuts avaient vu les Bulgares conquérir la Macédoine et l'Epire presque entière sauf Salonique et Nicopolis, envahir la Thessalie, la Grèce propre, menacer le Péloponèse, et dont l'heureuse issue sauva définitivement Byzance d'un péril terrible san< cosse renaissant, les sources l)yzantines sont, hélas, d'une paiivrch' lii'iil-rlre plus extraordinaire, plus désespérante encore, que pour aucune autrr période de ces siècles dixième et onzième sur lesquels nos informations sont si rares, si lamentablement incomplètes. Aucune queslinii liislori(pu', malgré quelques progrès récents, n'est demeuri'e jilus mal connue, plus embrouillée, plus obscure. Rien ne peut donner une idée de la lirirveté, de la confusion, souvent de l'inexactitude des récits de Skvlilzès pour toutes ces campagnes successives entreprises durant tant d'années par l'infatigable Basile contre la Bulgarie. Les faits les plus importants sont bien indiqués, mais sans ordre, sans aucune indication de dates précises. Impossible d'en rétablir la succession chronologique régulière. Et cependant cet auteur est la source capitale pour l'histoire de cette guerre interminable. En sa qualité de haut magistral sous le basileus Alexis Comnène, il a dû avoir à sa disposition, pour rédiger son Epilonte historiarum de l'an iSll à l'an 10.j7, des documents écrits de toute importance, peut-être bien même la Clironique perdue el JMS(prici introuvable de Théodore de Sébaste. Cédrénus n'a fait que le transcrire servilement. Zonaras n'est pas mieux informé. Lui aussi le contemporain d'Alexis Comnène, il a également beaucoup copié Skylitzès, parfois l'sellus. Quant à ce dernier historien si excellent, qui ne parle malheureusement que très courtement et seulement par ouï-dire du règne de Basile II, il ne souffle même pas mot de la giuTre Iiulgare. Léon Diacre, incideninieut. nous a fait un récit très précieux d'un des premiers drames de cette grande lutte, drame auquel il a assisté en qualité de témoin oculaire.

aOUliCEs DE LIIISTOIRE DE LA GUERRE BULGARE 581

Il lai l encore à la guerre bulgare iiiiciiiiies autres allusions utiles. Puis viennent les vies et panégyriques des saints, ([ui nous l'uurnissent çà et là quelques indications très précieuses parce qu'elles sont souvent tout ;i fait contemporaines. Quant aux sources d'origine bulgare, il n'en existe, ou mieux il n'en subsiste aucune. C'est là une lacune déplorable qui ne sera jamais comblée. Force sera toujours de recourir aux indications des Byzantins que je viens d'énumérer.

On peut leur ajouter cependant quelques allusions faites comme en passant qui se retrouvent dans diverses sources étrangères. Ainsi les historiens arabes et arméniens, tout à fait indépendants des écrivains purement grecs, nous fournissent divers renseignements qui viennent parfois compléter admirablement, parfois même corriger, ceux des Byzantins. Il en est ainsi, par exemple, de Yahia, source souvent excellente, plus tard copiée par Elmacin. L'écrivain antiochitain, d'ordinaire si exact, est parfois très bien iiil'urmé de ces affaires si lointaines. Il a été le contemporain de tous ces événements et a dû disposer de sources très nombreuses. Chose précieuse entre tontes, il fournil des dates. Malheureusement et fort naturellement il ne iiarle jamais de la guerre bulgare qu'à titre incident. Dans des proportions moindres, Etienne de Darôn, dit Acogh'ig, est un historien contemporain de premier oi'dre, une source très véi-idique qui, tout en narrant les destinées de l'Arménie, nous fournit des indications sur les affaires de Bulgarie jusqu'à l'année 1004 et dit parfois quelques mots précieux au sujet des Bulgares (i). Pour l'étude d'événements à la fois si importants et si obscurs, l'historien digne de ce nom ne doit pas négliger le moindre indice. Dans sa poursuite constante du document, il ne doit dédaigner ni la plus distante allusion, ni le détail le plus insignifiant comme semé au hasard.

(1) Toutes ces sources de l'histoire de la grande guerre de Bulgarie se trouvent indiquées et étudiées avec quelque détail dans le travail de M. A. Lipowsky, intitulé : De l'/iisloire de la liitti' gréco-hulijare aux X' et XI" siècles (en russe), dans le Journal du Ministère de l'Instruction puljlii/uc russe, numéro de novembre 1891. M. Wassiliewsky, de son côté, a insisté sur deux sources très précieuses pour l'histoire de la guerre de Bulgarie, à savoir : diverses poésies de Jean Géomètre (Ibid., numéro de mars IM'G, p. 170) et le manuscrit de la Bibliothèque synodale de Moscou intitulé : Conseils et récils d'un r/rand seii/neur byzantin du .\7« sircli; publié précisément par >I. Wassilicwsky dans le même Journal du Ministère de l'Instruction puhlii/ue russi' de ISSl.

58S LfS JEVXEfi JXXEES DE liASILE

Depuis bien des années toute l'attention, toute l'activité du parakimomène et de son impérial pu|)ille i s'élaient trouvées forcément concentrées d'abord sur la révolte de Bardas Skléros qui, durant tant de mois, avait mis l'empire à deux doigts de sa perte en Asie, ensuite sur les afTaires d'Italie et de Syrie. Maintenant, plus tranquille de ces divers côtés, Basile pouvait plus librement jinrter tous ses efforts, toute son énergie vers la frontière septentrionale de l'empire en Europe où, depuis longtemps déjà, les événements les plus graves accumulaient menace sur menace.

La victoire totale dé Jean Tzimiscès sur les Russes, leur expulsion définitive de la Bulgarie avaient été, on le sait, suivies de la prise de possession par ce basileus de toute la portion orientale de cette monarchie située entre le Balkan et le Danube d'une part, la mer Noire et le cours de l'Isker de l'autre. On se rappelle également que li'> liéritiurs du dernier tsar Pierre, le tsar Boris avec sa femme, ses deux enfants (2) et son frère Romain, uniques survivants de la race de ce ])rince infortuné, en un mot tous les membres de l'ancienne dynastie bulgare, emmenés par leur vainqueur à Constanlinople, avaient été solennellement dépouillés par celui-ci de leur titre royal et transformés en simples dignitaires du Palais Sacré. Boris avait été créé magistros. De Romain on avait fait un eunuque. La Bulgarie transbalkanique avait été purement et simplement annexée à nouveau à l'empire dont toutes ses provinces avaient jaili- fail partie. Des « stratigoi » impériaux à la tète de garnisons byzantines nombreuses avaient occupé les villes fortes et pris en mains l'admiiiislridiiin. (Juant au reste de la monarchie bulgare, quant à t(jutes les provinces occidentales jusqu'à la mer Adriatique, réunies sous le sceptre d'un chef national du nom de vSchischman, elles avaient comj)lèlement échappé à l'action des armées de Tzimiscès. L'indépendance nationale s'y était maintenue absolument intacte, semble-t-il, en face de l'etrondrement de l'autre portion du royaume.

Les choses en seraient peul-rlre demeurées là longtemps encore si le grand Tzimiscès eût vécu. Mais ce prince infurtuné ne devait pas même

(1) Je ne nomme que Basile. Son frère Constantin ne comptait pas, ne prenant aucune part effective au gouvernement de l'empire.

(2) Probablement des filles.

IVOIRE HYZASflX cla XI"' Siècle. La portion in(érii:txre. repi-ésentant les quurante nnirtyri me parait d'époque postérieure. — {Musée de Berlin.)

390 LES JEUXES ANXÉES DE BASILE

survivre quatre années à ses victoires sur le Danube. A peine avait-il expiré au retour de sa campagne de Syrie, que le nouveau régent, le parakimoniène Basile, avait dû concentrer son énergie tout entière, user les ressources suprêmes de l'État pour combattre l'immense danger de la révolte de Bardas Skléros. Quatre années durant, cette sédition du grand chef asiatique avait uiis la maison de .Macédoine aux portes de l'abime. II avait fallu sans doute, jiour reformer toujours à nouveau les armées d'Anatolie incessamment mises en déroute par le terrible prétendant, retirer la majeure partie des troupes d'occupation de Bulgarie, diminuer l'effectif de certaines garnisons, en supprimer d'autres peut-être. Le parti national bulgare, tous ces boliades provinciaux fort nombreux encore, très ardents, très patriotes, qui supportaient avec une suprême impatience le joug détesté de l'étranger, s'étaient presque instantanément agités, surexcités par les nouvelles si désastreuses pour le gouvernement des basileis qui ne cessaient de parvenir du théâtre de la lutte en Asie. Le corps de Jean Tzimiscès était à peine déposé dans sa dernière demeure de l'oratoire de la Chaicé, qu'un [iremier soulèvement avait éclaté contre ses deux jeunes successeurs dans cette Bulgarie danubienne si chèrement, si glorieusement arrachée par lui au joug des Russes, soulèvement presque aussitôt appuyé par une prise d'armes universelle de toute la portiou du royaume demeurée indépendante. Un historien russe qui a écrit sur ces événements obscurs des pages remarquables (1) a eu raison de dire que les Bulgares avaient très certainement commencé à préparer leur action dès le règne de Jean, profitant probablement de l'absence prolongée de ce prince en Syrie. S'il n'en eût été ainsi, cette prise d'armes n'eût pu éclater ainsi presque immédiatement après sa mort.

Les documents contemporains qui nous sont demeurés de cette période des annales byzantines sont si peu nombreux, si imparfaits, l'histoire surtout de la monarchie bulgare à cette époque est si complètement inconnue, que jusqu'ici tous les historiens s'en allaient répétant sur le sujet qui nous occupe les mêmes erreurs stéréotypées. On croyait fermement que Jean Tzimiscès avait conquis et annexé la Bulgarie entière,

(1) M. A. Lifxiwsky.

MOXAllCUIE DES FILH DE SCU/SCII MAX 591

OU jiliilùt, dans le ï^ilcncc jinsquc alisolii des sources, on ne s'était jamais [iréoceiijié de savoir ec (juiHaieiil devenues, à la suite des événements de '.•72, les provinces occidentales de la monarchie du tsar Syméon. Ou ignorait purement et simplement tout cet immense territoire. Par suid'. les auteurs redisaient les uns après les autres, racontant d'a])rès les cIhumIqueurs byzantins la ^''ande guerre de Bulgarie du règne de Basile II, (pic celle lullc terrilde avait eu [Miur origine unique les soulcvemenls dans les provinces bulgares reconquises [)ar ïzimiscès, survenus à la suite de la niorl de crlui-ci et des troubles occasionnés par les priUentions de Bardas Skléros au trùne impérial. Ces origines paraissaient bien un peu minces pour un si grand et si prolongé bouleversement, mais comme on n'avait [las d'autre explication à donner, on s'en tenait à celle-là.

Il appartenait à un historien russe, .M. Drinov, défaire enliir quebpic lumière sur cette question. Dans un travail paru à Mo.scou en 1876 (1) cet ('•rudit s'est très heureusemcnl dccupi' de ces oiigines si ignorées de la grande guerre gréco-bulgare qui ensanglanta pi'.'S(pii' Imil le règne di' Basile 11. Il a Irès virbirieusement pi-()u\('' que l'inslrumi'iit princi|ial de cfilt' lutle nationale de la Bulgarie contre ses oppresseurs étrangers, lutte qui devait se lermiui'r pour ellr il'uui' l'acon si malheureus.', avait été non le soulèvement de la portion conquise et asservie de ce peuple, portion orientale transbalkanique, mais bien l'action vigoureuse et directe de la portion occidentale, demeurée [)lcinement indépendante sous le sceptre des quatre fds de Schischman. Certes les révoltes des Bulgares d'entre le Danube et le Balkan. révoltes lant facilitées par le rrlrait des garnisons liyzantines sous le couji des périls de la rébellion de Skléros, contribuèrent puissamment par leur action labiale à soutenir, à forlilier la lulle contre Byzance pour la liberb' et la pallie, mais jamais ces révoltes partielles, constamment tenues en

('chec ou du ins impiiéb'es par les lrou|)es grecques d"occn|iation, ne

fussent parvenues à entretenir une lutte aussi formidalile <|ui absorlia durant plus d'un quart de siècle toutes les forces vives de ce vaste emjiire byzantin, si, aux côtés des rebelles du Danube el du Balkan, ne se fût dressée la jeune monarchie indépendante des David et des Samuel, les fils du boliade

(1) Les S/avcs méridiunaiix et Bijzaïue au A'' sicrlc.

392 LLS JEUXES AXXEES DE BASILE

Schischman, le voivode de Teniovo, qui, die, ]iul soutenir iiuléliniment le poids principal de la guerre, grâce à toutes les forces militaires, à toutes les ressources matérielles d'un Etat fortement organisé. Seulement, jusqu'ici cet Élat bulgare occidental nous était demeuré presque totalement inconnu, puisqu'il est. hélas, sans annales. A M. Drinov revient l'honneur de l'avoir tiré de l'oubli. Je ne puis reproduire en entier son très intéressant mémoire. Je me contenterai de l'analyser rapidement, renvoyant à la lecture de ces pages, malheureusement écrites en langue russe, le lecteur désireux d'éclairer plus complètement sa religion.

Déjà, à propos de l'organisation établie par Jean Tzimiscès dans la portion de la Bulgarie annexée par lui à l'empire après ses victoires sur les Russes, j'ai parlé, d'après M. Drinov, de cette vaste portion de la monarchie de Syniéon qui avait, par le fait de sa situation à l'occident de la péninsule des Balkans, échappé à la conquête byzantine et qui semble à ce moment, au milieu des troubles alTreux qui signalèrent la fin du règne du tsar Pierre, s'être très fortement constituée à l'état de royaume indépendant sous le sceptre d'un boliade nommé Schischman (1). Celui-ci, révolté dès 963 contre son souverain légitime et proclamé tsar de la Bulgarie occidentale, demeura dès lors le chef du parti dit national en opposition à celui que représentaient les deux fils de l'infortuné Pierre, devenus de gré ou de force les humbles captifs de Byzance. J'ai montré aussi d'après l'auteur russe combien la disette inouïe, presque complète, de sources et de documents contemporains, rendrait à tout jamais à pevi près impossible la reconstitution historiiiiHili' la création de ce royaume occidental bulgare. L'existence même n'en avait presque pas encore été soupçonnée, et Schischman et ses fils, à peine mentionnés par les chroniqueurs, avaient toujours été tenus jusqu'ici non pour les souverains véritables et indépendants de cette Bulgarie occidentale, mais pour les simples chefs aventureux de la révolte des provinces danubiennes bulgares. Seule peut-être, la translation dans la Bulgarie occidentale du patriarche bulgare Damien chassé par Jean Tzimiscès de son siège primitif de Dorystolon, translation qui se trouve mentionnée dans un témoignage

(I) Voy. pp. 178 sqq.

MhMATURE d'un des ;y/u.s //i;uu.v ;imnu.scTi(s byzaidins da A'"" SiVr/i; </<; lu Bd>liothi-qae Nationale. — Le roi Salomon sur sa couche, enlouré de souxante seigneurs /lortant le costam<' de la noblesse byzantine.

594 LES JECXES AX.XEES DE BASILE

do source livzaiitiiif citi- j)ar Du (lange J à propos de la destrudioii de la liberté religieuse de la Bulgarie décrétée par cet empereur, était un indice presque certain de l'existence d'un royaume indépendant ayant survi'cu aux coups de celui-ci. Cet indice même aurait dû jilus vite contribuer à ouvrir les yi'ux des érudits qui se sont jusqu'ici occupés de ces origines de la seconde monarchie bulgare. Je laisse la par(de à M. Driiiov.

« Les témoignages que je viens d'énumérer, dit à peu près cet historien, nous sont une preuve certaine qu'en dehors des provinces bulgares danubiennes et balkaniques de Dorystolon, de la Petite Péreïaslavets, de IMiilippopolis et autres, conquises par Jean Tzimiscès et qui ne formaient <]u'une portion relativement restreinte de la Grande Bulgarie, d autres |inivinrrs ilaienl demeurées, qui, situées dans la vaste région entre le Rhodope et 1 Adriatique, continuèrent à former un corps polilitpie à pari entièrement indépendant. Ce furent elles, entre autres, qui dépêchèrent en mars 973 des ambassadeurs auprès du vieil empereur d'Allemagne Othon 1" à Quedlinbourg (2 . En un mot, ce furent elles qui, s'étant détachées jadis du tsar Pierre alors que les provinces depuis conquises par Jean Tzimiscès ('■talent demeurées, de cœur, fidèles à ce souverain légitime et à ses successeurs, se constituèrent eu corps politique séparé sous le gouvernement de Schischman et de sa dynastie et formèrent à ce moment le royaume occidental (le lîulgarie. Lors des grandes luttes des règnes de Nicéphore et de Jean Tzimiscès sur le Balkan et le Danube, ce fut la -l'ule Bulgarie orientale, oîi avait continué à régner l'ancienne dynastie de Syméon, qui fui vaincue par les Russes d'abord, par les Byzantins ensuite. Quant a Li jeune monarchie occidentale, elle demeura intacte et cette partie de la nation conserva sa parfaite indépendance politique. )>

« Cette théorie des deux royaumes bulgares, dont un seulemeni lu! conquis par Jean Tzimiscès, théorie que je soutiens ici, poursuit JLDrinov, reçoit une confirmation éclatante de ce que nous savons tant sur les origines que sur les circonstances du fameux mouvement bulgare hostile

(1) Catalogue des archevêques bulgares. \o\. la Kevue historique de l'Eglise bulgare, pp. 30, 34, note 7, de M. Drinov.

(21 Voy. p. 203. — Peiiz, Monmn. germ. hisl., SS., III, pp. 62, 63. — La conciuOte du royaume do Pierre et de Boris avait été entièrement aclievée dés l'an précédent. C'étaient donc bien là des envoyés du royaume occidental de Bulgarie.

MOXAIiClIlh: DE.< l-ILS DE .sr ///.v 7/.V.1.V 39:;

;'i IJyzaiici' (jui éclata dès 976, c'esl-à-dire cinq années seuliimiil après li's viiloiies de Jean Tziniiscès sur le Danube. Surtout cette opinion nous explique le caractère vrai de ce mouvement de libération si puissant et si intense (|ni a été jusqu'ici très imparfaitement compris.

« Les iiistoriens byzantins (1) racontent qu'aussitôt après la mort imiirévne de Jean Tziniiscès, c'est-à-dire dès l'année DTG, les Bulgares se soulevèrent contre l'empire byzantin et envahirent les thèmes d'Europe. Dès 980, c'est-à-dire seulement quatre ans après, nous verrons, au récit (jui va être fait de cette guerre, les Bulgares en possession de provinces telles ([ue la Thessalie et l'IIellade, sur lesquelles leur autorité ne s'était jamais encore étendue. Xous verrons vers cette même époque une de leurs MriiM'es pénétrer, sous la conduite de leur t^ar Samuel, par l'isllime de (iorinthe jusque dans le Péloponèse et y jeter l'épouvante après avoir au préalable ravagé la Thrace, la Macédoine et les environs de Salonique, la Thessalie, le thème de llellade et conquis une foule de places byzantines, la puissante Larissa entre autres.

li. Voilà donc ce qui se passait dans la Bulgarie occidentale vers les années 980 et 981, c'est-à-dire ipialre nu einij ans à peine après la mort de l'empereur Jean Tziniiscès. Les historiens qui, n'ayant jamais examiné la ipiestion de près, ne mettent pas en doute que cet empereur n'ai! fait la cniiqucte de la Bulgarie tout entière, considèrent les mouvements des Bulgares qui éclatèrent presque aussitôt après sa mort et toute la longue guerre qui en fut la suite comme ayant été uniquement une révolte de ceux-ci contre leurs nouveaux maîtres, une lutte désespérée pour la délivrance du joug byzantin. .Mais dans cette hypothèse il deviendrait impossible d'expliipier comment, dès le début de cette prétendue révolte, les Bulgares ont pu se triiuver maîtres de provinces telles que la Thessalie et l'IIellade. iJien d'autres particularités encore demeureraient inininiir(''hensibles. 11 faudrait admettre que dans le court espace de ileux ou trois ann(''es les IJulgares révoltés auraient réussi non seulement à arracher au joug des (irecs toute la portion occidentale de leur monarchie, mais encore à v restaurer dans ce peu de temps tout un ordre civil l't politicpu?, à créer de

l) Skylitzès et Céilréiiiis. Il, 13t.

toutes pièces celle armée régulièrement organisée qui en si peu de temps réussit à franchir la frontière, à enlever aux Byzantins des forteresses telles que Larissa, à soumettre enfin la Thessalie et la Grèce jusqu'à l'Isthme de Corinthe. Est-il nécessaire de démontrer que l'accomplissement d'un tel programme en un temps aussi court par de simples bandes rebelles constituerait un fait inouï dans l'histoire, un fait presque fabuleux?

« Les absurdités, les impossibilités trop évidentes, découlant de ce système qui veut envisager un mouvement aussi puissant comme le produit d'une simple révolte des provinces bulgares soumises par Jean Tzimiscès, n'ont pu échapper aux partisans de cette opinion. Pour expliquer leur théorie ils ont inventé diverses hypothèses qui ne tiennent pas debout devant la critique lapins superficielle. Les uns (1) se sont bornés à répéter que la révolte de Bardas Skléros avait à tel point absorbé durant quatre années toutes les forces et toute l'attention du gouvernement et de l'opinion à Byzance, que le premier n'avait pu prendre aucune mesure pour étouffer les débuts de l'insurrection bulgare, que la seconde ne s'était même pas aperçue des progrès gigantesques si rapidement réalisés par celle-ci. Le départ précipité de toutes les troupes impériales d'occupation pour aller combattre le prétendant d'Asie demeure donc pour ces historiens une explication très suffisante des éclatants succès des révoltés bulgares. Or, dès le début de la lutte, nous voyons des villes comme Scrès, comme Larissa, comme Corinthe, fortement occupées par des garnisons impériales. Si ces anciennes cités du territoire de l'empire avaient ainsi conservé leurs défenseurs, à bien plus forte raison les places reconquises par Tzimiscès au nord du Balkan et sur le Danube devaient avoir aussi gardé leurs garnisons byzantines. Le vulgaire bon sens doit nous être garant que le gouvernement des jeunes basileis n'avait pas ainsi stupidement dégarni ces places fortes. C'eût été courir de gaîté de cœur à l'encontre des pires complications. La preuve en est que le tsar Samuel ne put plus tard s'emparer, à cause précisément de la résistance opiniâtre que lui opposèrent certainement leurs garnisons byzantines, ni de Dorystolon, ni de Phi-

(1) M. RaOky, par exemple, dans les Mémoires de /'Académie sud-slave, t. XXIV, Agrani.

MOXAnruiE DES FILS DE SCIllSrlIMAX 397

lippopolis, ni de Varna, ni de Mésombria, ni d'Anchiale, toutes places fortes reprises par Jean Tzimiscès.

« D'autres écrivains (1), qui ne nient point la présence de garnisons byzantines dans les principales villes de la Bulgarie transbalkanique, cherchent à expliquer le succès étonnant de la sédition bulgare en supposant que ces garnisons dont il n'est plus fait mention dans les sources auraient été en grande partie massacrées, tandis que les soldats impériaux survivants se seraient enfuis ou auraient passé à l'ennemi. Peut-on croire sérieusement que si pareils événements s'étaient passés, on n'en retrouverait pas quelque trace, quelque mention sommaire dans les chroniqueurs byzantins? »

« Ma théorie, poursuit M. Drinov, a précisément le mérite de rendre inutiles ceshypothèses qui toutes pèchent par labase.Pour moi, je nedoutc pas que la grande guerre gréco-bulgare sous Basile II n'ait eu ses origines premières dans le royaume resté indépendant de la Bulgarie occidentale, royaume dont l'existence était demeurée jusqu'ici inconnue aux historiens et qui avait survécu à la conquête des provinces do la Bulgarie occidentale par le basileus Jean Tzimiscès (2). Jusqu'à la mort de ce héros, ce royaume, que venait de fonder le boliade Schischman, n'était point entré en conflit avec Byzance, à la fois parce que l'empire grec était un adversaire trop redoutable pour la jeune monarchie et parce que celle-ci avait sur les bras de trop grosses difficultés intérieures. Ce ne fut qu'après la disparition de ce basileus si redouté que, profitant des cruels embarras créés à Basile II par la révolte de Bardas Skléros, le nouvel Etal se hâta de saisir l'occasion d'étendre sa puissance aux dépens de l'empire grec, trop sérieusement occupé ailleurs. Les souverains de cette Bulgarie de l'ouest disposaient évidemment de forces militaires bien plus considérables qu'on ne pourrait de prime abord le supposer. Bien naturellement aussi, et ceci on n'en saurait douter un instant, leur entreprise rencontra

(1) M. Ililferding, par exemple.

(2i M. Kokkoni, dans son Iliatoire des Bulgares parue à Athènes en IS'Il, ne croit pas à l'existence de ce royaume bulgare occidental ou schischmanide immédiatement après la conquête du royaume bulgare proprement dit par Jean Tzimiscès. 11 croit plutôt à une formation de ce second royaume consécutive au succès de la révolte des fils du « Comitopoule ». Voy. op. cit., note do la p. 110.

598 LES JEUSES ANXEES DE BASILE

la plus vive sympathie, le plus actif concours, parmi les populations de même race des provinces orientales redevenues sujettes des Grecs. Ces circonstances, jointes au formidable accroissement des troubles en Asie par le fait des premières victoires de Bardas Skléros, furent donc la seule vraie cause du succès si rapide du mouvement bulgare. Elles nous expliquent comment en quelques années à peine non seulement la majeure partie des provinces conquises par Jean Tzimiscès se trouva délivrée à nouveau du joug Ijyzaulin, mais commeni un certain nombre d'autres qui avaii'iil jusque-là constamment appartenu à l'empire purent lui être momentanément arrachées. Voilà, à notre avis, le vrai caractère du mouvement qui éclata en Bulgarie dans le cours de l'année 976 ; ce ne fut point un simple soulèvement, quelque insurrection des pi'ovinces jadis annexées par Jean Tzimiscès, ce fut une guerre régulière faite à l'empire par la Bulgarie occidentale demeurée indépendante. Tel est bien l'aspect sous lequel ce mouvement apparaît dans les récits des chroniqueurs, pour peu qu'on l'tudie ceux-ci avec quelque attention.

« Il ne me reste maintenant qu'à tenter de refaire en peu de mois l'histoire forcément liien courte de cette Bulgarie occidentale depuis son origine jusqu'au commencement delà lutte contre Byzance en 1I7(). On se rappelle que ce nouveau royaume de l'ouest avait été fondé du vivant du tsar Pierre, durant la grande insurrection soulevée contre ce souverain trop ami de Byzance par le parti bulgare dit national, dans le cours du printemps ou de l'été de l'an !)(]:}. A la tète de celle insurrection, qui ne fut qu'à demi victorieuse, se trouvaient le boliade Schischman surnommé «le Comle», le Comité, nous ne savons troppourcjuoi, cl ses fils. Ce Bulgare audacieux, originaire du sauvage kaslron de Ternovo sur les rives de la Jantra au pied du Balkan, s'était fait proclamer souverain des provinces occidentales, qui se détachèrent à ce moment du royaume du tsar Pierre. Il y eut dès lors deux monarchies bulgares : une de l'est, une autre de l'ouest en Macédoine et en Albanie. Divers documents historiques parvenus jusqu'à nous (1) attes- Icnl i|ue Schischman accepta le titre de roi ou jilulùl de tsar. »

On ne saurait dire exactement combien de temps il régna, mais, par

(1) Tels sniit le fumeux Rrgislre do Zograplios et aussi une charte de l'an 'J!)4 concernant le Ijidiade l'incius réfugié en Croatie. Voy. Karlati, lUyric. sacr., t. 111. p. Ml.

LES a COMITOPOULES y> S99

le témoiijnagc do Skylitzès qui dil tiii'aprt's le (k'cès du tsar Pierre, survenu le 30 janvier OO'J (1), les fils de Schischman, les « Comitopoules », ainsi que les appellent les historiens byzantins, se révoltèrent contre les nis de leur souverain défunt pour leur arracher la couronne, on peut estimer (]iic le premier monarque de la Bulgarie occidentale devait être iléjà iniul à cette d;ilo puisque ses fils agissaient en ses lieu et place. De ce même témoignage du chroniqueur byzantin, nous apprenons que les nouveaux chefs nationaux di' la Bulgarie occidentale guettaient attentivement chaque occasion de s'emparer des provinces orientales demeurées fidèles à la dynastie du tsar Pierre. Nous pouvons en conclure encore ([ue cette première entreprise du commencement de l'an 909 échoua, puis(jue les fils de Pierre, avec l'aide des Grecs, réussirent pour cette fois à conserver le trône de leur père sur lequel venait de monter Boris, l'aîné d'entre eux (2).

Des quatre fils de Schischman, également nommés les Schischmanides de Ternovo ou plus simplement les « (Jomitopoules » : David, Moïse, Aaron et Samuel, aussi appelé Etienne ou Stéphanos Samuel (3), ce fut David qui lui succéda. Ce fait nous est attesté par divers témoignages historiques, entre autres par le Registre des rois bulgares de Zographos, document très ancien dans lequel ce prince se trouve nommé immédiatement après son frère : « Dieu ait pitié de Schischman, de David, de Samuel, etc.» L'Eglise bulgare amis David au nombre des saints, et son image se rencontre aujourd'luii encore dans mainte église de Bulgarie avec cette légende : le « saint roi bulgare David ». II existe un antique portrait de lui au couvent deRyl. Un autre se trouve dans un livre religieux slavon publié à Pest au siècle dernier (4). Ses biographies manuscrites et celle écrite au milieu du siècle dernier à l'aide de ces documents plus anciens par le moine prêtre Païssios dans son Catalogue des saints bulgares disent que le pieux souverain, après avoir cédé le trône à son frère Samuel, se

(1) Jirecek, op. cit., p. 12G. L'Kglise bultçare célèbre ce jour-h'i l'office de ce malheureux prince.

(2) Voy. Vn Empereur liijznnlin au X" siècle, pp. 739 et "iO.

(3) Voy. dans Kokkoni, op. cit., note de la p. 116, comment, par suite d'une ornnir, on a pu croire que Samuel avait rgaleiuent porté le nom de Mokros. Voy. Anne Comnènr, t. 1, p. 343.

(4) Slemmatograp/tion de Jejerovicz à Vicnni'.

retira dans un monastère et prit l'habit religieux. Il y mena une vie sainte et agréable à Dieu et ne tarda pas à mourir. Ses reliques furent, dans la suite, transportées de Vodhéna à Ochrida. Les historiens iiyzantins citent à peine ce souverain. Skylitzès, on le verra, qui ne semble pas ici d'accord avec le témoignage des Vies manuscrites du saint roi, dit seulement qu'il l'ut assassiné par quelques Vlaques errants, quelque part entre Castoria et Prespa,en un Heu appelé « les Beaux Chènes(l)». Une serait peut-être pas

MlNLiTUltE d'un des plus bcuu.v manuscrits byzantins du A'"" Siècle de la Bibliothèque Nationale. — Roi dormant dans le costume d'un basileus byzantin. A droite, des officiers de sa garde ou spathaires.

impossible cependant de concilier les deux témoignages. Nous verrons dans la suite comment Samuel (2), qui n'était que le quatrième fils de Schischman, succéda pourtant immédiatement à son aîné, parce que les deux autres frères avaient également péri de mort violente.

C'est sous le gouvernement du tsar David qu'eurent lieu les premiers mouvements avant-coureurs de la grande guerre gréco-bulgare. Son règne avait commencé, nous l'avons vu, avant 969, puisqu'il dui'ait déjà lors de l'iusui'rectiou en cette année de ce prince et de ses frères, les autres Schischmanides, contre les héritiers du tsar Pierre. Il durait proba-

(1) (1 Ti; yEYOjjiÉvaî Kot). i; Ap-j;. »

(2) Le document de l'an 994 concernant le boliade Pincius accuse formellement Samuel d'avoir fait crever les yeux à son frère, puis de l'avoir fait assassiner. Ce témoignage est complètement unique. 11 demeure par conséquent, jusqu'à nouvel ordre, douteux.

LIMITES DE LA IlULniR/E OCCIDENTALE

GOI

bloinent encore lorsque mourut, ainsi que nous le verrons plus lard, Moïse, un des qualre fièros, au siège de Scrès, vers 97G ou 077. Donr, entre 977 au jilus tôt et '.)7!) au plus tard, le pouvoir passa aux mains de

MiXL-iTL'RE d'an rft's phis bfaïuv mdniiscritfi hyztuitîns (/u A'"" Sit'clii cIl' ht Bibliothèqixc Nationale. — Souverain (Tempcrear Tkéoctosr) sous (es traits d'an hasileas byzantin, accompagné de df.tuv de, ses oÇ^ciers ou spatliaires. Derrière lai, le. trnne impérial, ptrt cariea.v, .A sa droite, de hauts diijnitair.-s ecclesiasti<iues.

Samuel qui, en 9S0, se trouvait, nous le savons avec certitude, déjà à 1 1 tète du royaume bulgare occidental.

Essayons maintenant avec .M. Drinuv de tracer approxinuiliM'iucnl les limites de ce royaume de la Bulgarie de l'ouest à l'époque de la lin de la guerre russo-livzaiitiiir, avant même le d('l)Mt de la lutte entreprise jiar cette miuiarchie contre Byzance en 97fi. Vers le sud-ouest, ces limites n'avaient pas changé et demcuiaient celles si étendues vers le sud de la vieilli' Bulgarie des Syiui'on et des l'ierre, non encore coup('e en deux. La preuve en est que la guerre de 97(j conunença précisément par les sièges de Sérès et de Lari>sa, ipii, encore sous le règne de Pierre, nuus le savons,

C02 LES JEUXE.-i AXXÉEf; DE BASILE

élaienl des places fionlièies byzantines. Si de ce côté la Bulgarie avait conservé ses birnes, il va sans dire qu'elle les avait conservées également à l'occident, sur les rives de l'Adriatique, depuis l'embouchure de la Kalanià au sud, jusqu'à celle du Drin au nord. La frontière orientale commençait vraisemblablement aux monts du Despoto-Dagh, dans la province actuelle d'Achi-Tcheleby. De là elle courait vers le nord, suivant les crêtes de cette chaîne, puis celles de la « Montagne du Milieu » qui sépare les campagnes de Sophia, où le siège du patriarcat bulgare, chassé de Silistrie, avait été d'abord transféré (1), et celles d'Iktiman de celles de Philippopohs. Elle franchissait ensuite le grand Balkan d'Ëtropol. De l'autre côté de cette chaîne son tracé devient plus difficile à établir. Cependant .M. Drinov, avec raison ce me semble, croit pouvnir aflirnier que les grandes cités bulgares du Danube, Belgrade et Vidin, n'avaient point été touchées par la guerre gréco-russe et qu'elles durent en conséquence faire partie dès le dél)ut du royaume improvisé par Schischman et ses fils. Certes, si d'aussi fortes et notables cités eussent été conquises par les lieutenants de Jean Tziniiscès, les chroniqueurs byzantins qui vont jusqu'à mentionner la prise par ce prince de petites villes comme Dineia et Pliscouba, en eussent fait mention. Si on veut bien accepter cette hypothèse, on ne se trompera guère peut-être en prolongeant la frontière orientale de la Bulgarie d'Occident jiar delà le Balkan d'Ëtropol, suivant une ligne droite le long du cdurs de l'isker jiiscpi'à l'emboucliure de cette rivière dans le Danube.

Ainsi donc l'ensemble des provinces bulgares situées à l'ouest du Despoto-Dagh, de la Montagne du Milieu et du cours de l'Isker, dès avant la grande lutte russo-byzantine, s'étaient constituées en un corps politique particulier, qui ne fut en rien atteint par cette guerre. Même après la con(pu"'te par Jean Tziniiscès des territoires cunqiris entre le Balkan et le Danube, furniaiit l'ancienne Mésie proprement dite, ces provinces occidentales avaient conservé leur indépendance. ]\ous allons les voir servir de noyau à la formation de la vaste mais éphémère monarchie du tsar Samuel, de cette monarchie (pii ne fut jniinl. ainsi qu'on l'a cru d'abord,

(1) Ce qui prouve bien i|uc' Suphia n'avait pas été conquise par Jean Tziniiscès et qu'elle était (loMiiHirée bulgare.

PRICMIKJŒs llnsTIfJTES C03

Mil l'oyuuiiKj Iiiilgîirt' iioiivcaii Oris;!' du loiiles pièce^î, mais i|iii siirfïil |iai'ini les débris domeiiros indépendants di; l'ancien royaume du ,i;rand Syméon (1).

Il est temps d'en arriver enfin au récit de cette terrible guerre grfîcobtiigare si acharnée, si longue, sur les péripéties de laquelle nous ne possédons, hélas, que quelques renseignements aussi épars que déplorablement insuffisants. Les débuts surtout nous en sont à peu près inconnus. Tout ce (pie nous savons d'un jieu certain, c'est que presque immédiatement après la mort de .Jean Tzimiscès les hostilités semblent avoir commencé de la |iart des Bulgares, encouragés par la mort de leur rednutable adversaire, par la jeunesse et l'inexpérience de ses successeurs, surtout par le trouble amené dans tout l'empire par la sédition de Bardas Skiéros. Le mouvement national, consistant à la fois en une agression directe de la part de la Bulgarie indépendante de Macédoine et d'Albanie, et en une succession de séditions de la part de celles des provinces de cette nation qui étaient redevenues depuis peu partie intégrante de l'empire, eut cette fois encore pour chefs — SkNditzès, Cédrénus et Zonaras l'affirment (2y, et tous les autres témoignages en font foi — les fils du boliade Schischman, les quatre « Comitopoules » (3) ou fils de « Comité » (4), ainsi (|ueles nomment constammenl les historiens byzantins et aussi Yahia. Ces quatre jeunes hommes reconnaissaient pour leur chef et leur tsar l'aîné d'entre eux, David, qui avait été proclamé à la mort de leur père (pi, mais tous dirigeaient en commun l'attaque contre Byzance. Ces quatre

(1) Voy. à la page 119 de l'ouvrage de M. Drinov l'opinion de cel auteur sur la prétendue venue de l'armée byzantine après la conquête de la Bulgarie danubienne par Jean Tzimiscès jusqu'en Rascie, la Joupanie ou Serbie actuelle, venue signalée au chap. XXIII du Regnum Slavormn du Prêtre de Dioclée. Pour M. Drjnov, ce récit est sans valeur historique.

(2) Cédrénus, t. Il, p. 434. Zonaras, éd. Dindorf, t. IV, p. 110.

(3) Sur ce terme curieux de « Coniitopoule », voy. Rosen, op. cit., note 145, et aussi le Compte rendu de cet ouvrage par M. Th. Oaspensky {Journal du Ministère de l'Instruction puljlique russe, livraison d'avril 1884, pp. 288 sqq.}. M. Ouspensky, combattant l'opinion du baron Iloscn, traite avec beaucoup de science dans ces pages des erreurs et des confusions (principalement sur le rôle de Samuel le « Comitopoulc » qui enlèvent ici aux renseignement^ fournis par Yahia la plus grande partie de leur valeur. Les historiens arméniens appellent les « Comitopoules u les « Komsadzag ». Le récit ipie fait .Vcogh'ig de leur soulèvement est certainement très inexact. Voy. la note 2 de la page 12G <le l'article de M. .\. Lipowsky.

(4) En bulgare : boliade, boïar. Les boliades étaient les représentants de la noblesse territoriale. Voy. Th. Ouspensky, Mémoire cité dans la note précédente, p. 291.

(5) Voy. p. 399.

frères, dont nous voudrions tant connaître un peu plus exactement l'orageuse existence, semblent avoir été de véritables héros de la patrie, restaurateurs passionnés d'une nationalité quasi expirante sous les coups de l'étranger, privée de son antique lignée ro\ale, cherchant désespérément à se reprendre sous la conduite de ces hardis et enthousiastes chefs populaires. Dans les récits bulgares, empreints d'un patriotisme ardent, les fils du boliade Schischinan sont appelés les nouveaux Machabées, et le seul fait de ce nom glorieux donné à ces hommes par ce peuple où la lecture de l'Ancien Testament tenait une si grande place dans les préoccupations religieuses, en dit plus long sur leur compte que bien des récits contemporains. Combien nous voudrions pouvoir nous représenter ces libres etardents guerriers conduisant à travers les immenses et impénétrables forêts, les agrestes défdés de leur montagneuse patrie, les bandes pittoresques des rustiques paysans bulgares ou les forces régulières mieux organisées de la jeune royauté du fils aîné de Schischman à l'attaque des forteresses de la frontière byzantine défendues par des mercenaires russes, arméniens ou géorgiens !

De toute la première période de la lutte gréco-bulgare nous ne connaissons que deux ou trois faits à peine. Certainement, malgré les embarras suscités par la révolte de Bardas Skléros, les Byzantins durent opposer une résistance vigoureuse aux agressions chaque jour plus audacieuses des Bulgares. Il dut y avoir durant toutes ces années tout le long de la frontière grecque, aux environs des sauvages monts Rhodope surtout, des faits de guerre nombreux, guerre de partisans, guerre de surprises; mais les historiens byzantins, coiunu' fascinés par la grandeur de la lutte contre le prétendant d'Asie, absorbés par le récit de ces fameuses campagnes d'Anatolie, ne disent pas un mot de ces événements d'ordre en apparence secondaire. Tout ce que nous en savons durant la période qui s'étend de l'an 976 à l'an 980, se réduit à ceci : Les quatre fils de Schischman dirigeaient l'incessante attaque bulgare contre Byzance; David, l'aîné, était tsar; Moïse, qui le suivait par rang d'âge, périt le premier; les Bulgares assiégeaient alors, paraît-il, la forteresse impériale de Serres en Macédoine (1), aujoui'dluii Sérès, au nord-est et à peu de distance de Salo-

^1) Cédrénus, II, 435.

SIEGE DE SEItHES

CO'i

nique; .Moïse fut tué d'un coup de pierre jetée des murailles. >'ous n'avons sur ce fait de guerre que cet unique renseignement. II n'en est jias moins infiniment précieux en nous démontrant que, puisque les princes de la lUilgaric occidentale étaient dès cette époque en état de mettre le siège devant une forteresse aussi puissante que l'était Serres, ils devaient alors <léjà jiosséder de véritables troupes régulières, une vraie armée avec un |iarc de siège. Ce n'étaient donc priinl de simples Iiandes de paysans révol-

MIXI.iTL'RE d'un l'fs plus bcMui- inaniiscrifs byzantin» da A'"" Sincle de lu DibliutUciiuc Xationalc. — Constantin le Grand aa pont MiU'ius^ soas les traits d'u/i basileas byzantin.

lés qu'ils entraînaient à leur suite, ainsi qu'on l'a cru longtemps. En soutenant cette opinion, on faisait injure non pas seulement aux Bulgares, alors déjà bien plus civilisés, bien plus puissants qu'on ne le croyait généralement, mais surtout au basileus Basile, qui n'eût pas eu besoin de faire d'aussi prodigieux efforts durant quarante années pour écraser de si piètres adversaires. D'après Skylitzès, ce siège dut avoir lieu vers KTG ou 977 au jikis lard. Cette date doit être exacte. Cette cité byzantine de Serres, liant place frontière, dut très probablement être une des premières à subir dès le début des hostilités l'attaque des forces bulgares.

,1'ai (lit ipie le tsar David semble avoir régné jusqu'à une époque i[u"il faut placer entre 'J77 et 970, <late extrême. En 9S0, en effd, nous ver-

(iUC. LES JELWES AN.XEES DE BASILE

roiis que Samuel lui avait déjà succédé. Je rappelle encore que, suivant les sources bulgares, ce pieux souverain, après avoir abdiqué en faveur de son frère Samuel, se serait fait moine et serait mort en odeur de sainteté, mais que Skylitzès raconte au contraire qu'il l'ut assassiné entre Castoria et Prespa, en un lii'u nommé «les Beaux Chênes», pardes Vlaques eri'ants, c'est-à-dire quelques pasteurs de cette race (1) qui se trouvaient là dans leur patrie, quelques-uns de ces sauvages bergers vlaques dont les représentants actuels, demeurés presque aussi incultes qu'ils l'étaient aux environs de l'an mille, constituent parfois une rencontre fort désagréable pour le voyageur égaré en terre de Macédoine ou de Thessalie (2).

Samuel (3), le grand tsar Samuel, un des plus grands souverains de Bulgarie et un des jiersonnages à la fois l(.'s plus remar(pial)les et les moins connus du x"' siècle oriental, que nous allons voir soutenir à la tête de son peuple une lutd' si héroïque duranl tant d'années contre le basileus Basile et toutes les forces du vaste empire grec, succéda immédiatement à son frère David. En 980 nous savons d'une manière certaine qu'il était déjà tsar de la Bulgarie indépendante. Le seul survivant parmi ses frères, Aaron, aurait dû être préféré par droit de primogéniture, mais lui aussi, comme jadis Moïse, périt à ce moment de mort violente. Skylitzès et Zonaras nous disent simplement que, soupçonné de favoriser les Byzantins et de trahir sa patrie ou plutôt de vouloir régner seul au détriment de son frère pkis jeune, ]HMit-étre accusé de ces deux crimes à la fois, il fut assassiné par celui-ci un ipiatorzième j<inr d'un mois de juillrl dans la ]irnvi[ice ou topotérésie de Rhametanitza (4). Samuel fit de même périr ses enfants. Deux seulement échappèrent qui avaient noms Jean Vladislav et Alousianos, aussi nommé Spendoslav. Le premier, dit Skylitzès qui, du reste, ne nomme que celui-là (oj, fut sauvé de la fureur de Samuel par

(1) A. D. Xénopol, L'Empire valucho-bulgare. Rec. liisL. t. XLVU, 18'Jl, p. 277.

(2) Sur ces Vlaques de Thessalie du x= et du xi" siècle, ancêtres des Roumains d aujourd'hui, voy. Wassiliewsky, Conseils et récits, etc., Journal du Ministère de rinstrticlion publique russe, livraison CCXVI de juillet 1881, pp. 133 sqq., 139, 148 sqq., etc.

(3) Encore appelé Stéphanos Samuel.

,4) Je rappelle que la charte dite du boliade Pincius, un des descendants de Syméon, fail également allusion à la cruauté de Samuel, non seulement envers son père, qu'il fit aveugler, mais envers ses frères et les autres membres de sa famille. Voy. la note 2 de la p. 600.

i5i Zonaras, éd. Dindorf, p. 110, ne nomme également que ce seul fds de Moise, mais il l'appelle Jean Spendoslav. Il y a cerlainement là quelque confusion.

LE TSAR S. l M CEI. fiOT

le ]ir(i|in' lils <1(' ic dernier, Romain Radomir. Le second, alors encore iiii eiil'anl, lui |inrlé en secret à Conslantinople, où il vécut longtemps inconnu.

I>e toute la iluscendance màle du grand boliade Schiscliman de Ternovo, premier tsar de la Bulgarie occidentale, Samuel demeurait seul debout en élal de régner et de lutter contre l$vzance. Ce l'ut iivi'c une ardeui' \ irile, une résolution inéluanlable, que cet homme audacieux, aux passions sauvages, prit en mains la direction unique des destinées de sa patrie. Nous allons le voii- durant près de trente-cinq années faire terriblement et constamment parler de lui, adversaire acharné et redoutable attachi' aux tlancs du grand empire dOrient. « Cet homme belliqueux, dit Skylitzès, merveilleusement actif, (jui avait le repos en exécration, demeura seul monarque de toute la Rulgarie. Prdlitant de ce que les armées impériales étaient occupées en Asie à réduire la revulle de Bardas Skb'rns, il envahit incessamment toutes les jirovinces occidentales de l'empire. » Ilélas, ces quelques mots sont tout ce que nous savons du caractère de ce li(''ros national.

Certes ce dut être un hnnime de premier ordre que celui qui sut si rapidement accroître sa puissance aux dépens de son colossal voisin, au }ioint de mettre en péril l'existence même de celui-ci, qui sut faire si vite de ces troupes de paysans et de montagnards indisciplinés des armées régulières, capables de lutter avec succès contre les premières troupes du monde à cette époqin:- et de les vaincre en bataille rangée. Certes il fut barbare, inhumain, l'nurbe, peu scruiiuleux dans le choix des moyens, mais en cela il ne dilférait d'aucun des chefs de peuples de son époque, et le basileus Basile, son adversaire principal, le dé'passa de beaucuup en cruauté comme en duplicité. En tout cas, ce fut un merveilleux homme de guerre, un homme de fer, d'une bravoure parfaite, infatigable, inaccessible à la crainte comme à la fatigue ou au découragement, infiniment fertile en ressources et en ruses de cette guerre difficile entre toutes, tacticien consommé à l'égal des plus habiles capitaines. Puissamment favorisé |iar les troubles qui (•( datèrent dans l'empire grec à la mort de Jean T/.iiniscès, conslanunenl en r\i-\\ |ii)ur saisir lnutes les occasions, d'un(3 acli\ili'' inouïe, il ne cessa d'organiser avec ardeur le mouvement

608 LES JEVXES AXXEE:^ DE BASILE

unanime de sa patrie pour rejeter le joug byzantin abhorré. Skylilzès dit expressément, dans le passage dont je viens de citer le début et par lequel cet auteur et après lui Cédrénus entament le rtjcit de la grande guerre bulgare, que l'intrépide partisan, grâce aux embarras de l'empire, put impunément parcourir et saccager dans d'incessantes incursldus toutes les ]irovinces byzantines (1) occidentales et il désigne nriniiiinlivenient non seulement les thèmes de ïhrace, de Macédoine et les campagnes de Salonique, mais encore la Thessalie, moins proche, le thème lointain de Hellade, qui constituait la Grèce propre antique, même celui du Péloponèse. De même Zonaras, lui aussi, copiant Skylitzès, dit: « Durant que la guerre civile faisait rage daus l'empire, Samuel le Bulgare parcourut impunément diverses provinces de l'Occident. » Et en réalité il ne se borna pas à parcourir, même à saccager ces provinces. Bien au contraire il en soumit une bonne partie à son sceptre avec leurs grandes cités impériales et leurs forteresses puissantes, les unes pour peu de temps, les autres pour au moins ti'ente années. Un troisième auteur byzantin, Jean Tzetzès, célèbre pour son érudition et qui florissait vers la fin du xu' siècle, dit encore : « Depuis les monts du Pinde, depuis les campagnes de Larissa, depuis Dyrrachion jusqu'aux portes de Constantinople, toutes les terres de l'empire se trouvaient aux mains des Bulgares avant que le glorieux Basile n'eût mis un frein à la puissance de ce peuple. »

La vaste péninsule qu'on appelail hii r encore la Turquie d'Europe, cette péninsule des Balkans qui, à l'époque dont j'écris l'histoire, formait la portion occidentale do l'emjiire byzantin, la « Dusis », suivant l'expression officielle, possède un système orographique des plus remarquables (2'. Du cap Emineh sur la mer Noire, jadis cap de Mesembria, une haute et magnifique ciiaîne de montagnes court directement vers l'ouest dans la direction de l'Adriatique. Jusque vers le milieu de son étendue, ou plus exactement jusqu'au point environ où elle se trouve traversée par le défilé de la Porte Trajane, une des jirincipales voies qui la franchissent, cette chaîne portait dans l'antiquité le nom d'IIœmus. Aujourd'hui son nom est le Balkan. Au delà, les prolongements occidentaux portaient les noms

(1) Littéralement « tout l'occident », niiav Tr,v 'fjr.i^u.-t .

(2) Gfrœrer, op. cit., H, pp. C24 sqq.

MINIATURE d'an ilcs plus beavuv manuscrits byzantins du A'"" Siècle de la Bibliothèque Nationale. — Saints du mois de novembre, /la dernier registre on aperçoit saint Syméon sur sa colonne.

610 LES JEUXES AXXEEs DE BASILE

d'Orbelus et de Scordus, Scardus ou Scodrus. Ce sont aujnui'd'liiii le Perin-Dagli et le Char-Dagli.

Le versant nord de cette grande chaîne forme la portion méridionale de la vallée du Danube, auquel elle envoie plusieurs grands fleuves, qui sont, en allant de l'ouest à l'est : le Drin, aujourd'liui la Drina, qui se jette dans la Save pour aller avec elle à Belgrade rejoindre le Danulje; le Margus, aujoui-d'hui la Morava; le Pincus, aujourd'hui l'Ipek; le Timaclius, aujourd'hui le Timok; le Ciabrus, aujourd'hui le Czihru; l'Œskus, aujourd'hui l'Esker; l'Utus, aujourd'hui leVid; l'Eskamus. aujourd'hui l'Usnie; le Yatrus, aujourd'hui la Jantra; le Noes, aujourd'hui le Karalom. Tout cet immense espace compris entre le Danube au nord, la grande chaîne au sud, le Drin à l'ouest, la mer Noire à l'est, formait à l'époque roniainc les deux Mésies, la haute et la basse. Au x" siècle, c'était la Bulgarie danubienne qui venait d'être reconquise par Jean Tzimiscès sur les Russes. Aujourd'hui c'est la Serbie et la Bulgarie proprement dite.

Du versant méridional de l'IIremus, au point oii il prenait le nom d'Orbelus, deux rameaux secondaires principaux se détachent, courant vers le sud jusqu'à la mer. Ce sont d'abord le Scombrus et le Rhodope qui, partant de l'extrémité occidentale de Tlhemus proprement dit, descendent vers la mer Egée dans la direction du nord-ouest au sud-est. l'his loin à l'ouest, c'est la longue et interminable chaîne médiane de la péninsule qui, se détachant de l'Orbelus et courant presque droit vers le sud à travers le milieu môme de ce qu'on appelle encore la Tur(pue d'Europe, va se terminer au golfe de Corinthe. Les anciens donnaient à cette chaîne profondément ramifiée et tourmentée dilTérentes désignations : le Barnus, la Bora, les V. Candavii Montes )', le Bermius, le Pinde, d'autres noms encore.

L'Haîmus au nord, le Rhodope à l'ouest limitent le bassin du grand lleuve IIèbre,la Maritza d'aujourd'hui, etde ses nombreux affluents. Entre lo Rhodope d'une part, de l'autre le versant oriental de la chaîne médiane macédonienne, on voit s'écouler vers la mer Egée: le Nessus ou Nestosou encore Mesto, aujourd'hui le Karasou, dont l'embouchure est en face de l'ile Thasos; le Strymon, aujourd'hui aussi nommé Karasou ou encore Strouma, ipii, descendant de l'Orbelus, se jette dans l'ancien Sinus Singiticus, aujourd'hui golfe d'Orfani; l'Axius surtout, aujourd'hui le Vardar, le

FLEUVES ET MOXTAdXES: DE LA PÊMXSULE DES ll.iLKA.XS 611

plus grand fleuve de la région, qui, sortant du mont Scordus, va se jeter dans le goll'ede Salonique; l'IIaliacmon, aujourd'hui Vrvstitsa, qui se jette aussi dans ce golfe, le Siniis Therniaicus des anciens, le l'énée, aujourd'iiui le Salemvrias, qui coule au pied des murs de Larissa; le Sperciiiosenlin. aujourd'hui nommé Ilellada, qui va se jeter dans le golfe de Zeitoun, autrefois le Sinus Maliacus, en face de l'extrémité septentrionale de l'ile d'Kubée.

Sur le versant opposé de la chaîne médiane, versant occidental qui regarde l'Adriatique, on pml cilcr : le fleuve Evénus, aujourd'hui le Fidharo ou Fidaris, qui se jette dans le golfe de Gorinthe; à l'ouest de lui, l'Achelôos, aujourd'hui l'Aspropotamo, qui roule ses eaux furieuses dans la même direction; plus au nord, l'Arachtos, aujourd'hui l'Arta; le Thyamis, aujourd'hui Kalamà, qui se jette dans la mer en face de Corfou; l'Aous, aujourd'hui Vovussa,rApsos, aujourd'hui Beratinos, qui se jettent tous deux dans l'Adriatique, ainsi que le Drilo, aujourd'hui Driii ou Drino Xegro, fleuve frontière delà Dalmatie, qui, traversant le lac d'Uchrida, va, après avoir décrit une longue et vaste courbe à l'ouesl, porter ses eaux dans cette mer.

Tous ces fleuves, toutes ces chaînes de montagnes avec leurs chaînons latéraux sont l'explication même des plus anciennes divisions de l'empire byzantin. Les vastes territoires compris entre l'Hiemus au nord, le versant oriental du Rhodope ou le fleuve Nestos à l'ouest, la mer Noire à l'est, les détroits du Bosphore et des Dardanelles, les mers de Marmara . et de l'Archipel au sud, s'appelèrent Thrace durant toute l'époque romaine. A l'ouest de cette province s'étendait la Macédoine, dont les frontières étaienl le fleuve Nestos à l'est, au nord les monts Scordus et Orbelus, jirolongement occidental du Balkan, à l'ouest la grande chaîne médiane de la péninsule, au sud l'Olympe et les monts Cambuniens qui, se détachant de la chaîne centrale, se dirigent à l'est et atteignent le rivage de la mer non loin de l'Olympe, au sud-est enfin la mer Egée. Les bassins du Strymon, de l'Axius et de l'Haliacmon forment donc, on le voit, l'ensemble de cette lerre de Macédoine. Au sud de celle-ci était située la Thessalie, comprenant (ont l'espace entre les monts Cambuniens au nord, la chaîne centrale à l'ouest, le mont Œla à l'est, «[ui, se détachant de celte chaîne cen-

ou LES JEUNES ANNÉES DE BASILE

Irale dans la même direction que les monts Cambunicns, va, lui aussi, seulement plus au sud, atteindre la côte, la mer Egée enfin. La Thessalic comprenait donc les bassins du Sperchioset du Pénée. Au sud de la Thessalie commençait jla Grèce proprement dite. A l'ouest de la Thessalie se trouvaient la Vieille et la Nouvelle Epire, bornées à l'est par la chaîne centrale, à l'ouest par la mer Adriatique, séparées l'une de l'autre par la chaîne des monts Acrocérauniens.

Le centre, le noyau, le cœur de la puissance du tsar Samuel fut constamment, bien mieux que la Mésie orientale ou Bulgarie proprement dite, cette vieille terre de Macédoine ou Bulgarie ochridienne à l'est du Vardar, non point certes le thème byzantin de ce nom, simple unité administrative fort mal ainsi désignée, puisqu'elle comprenait surtout une grande partie de la Thrace ancienne, mais la vraie Macédoine antique des prédécesseurs d'Alexandre, cette âpre et sauvage province, encore aujourd'hui à peine connue, à peine violée depuis deux années par la première apparition d'une voie ferrée, couverte de montagnes et de vallées profondes limitant çà et là de hautes plaines fertiles et des lacs pittoresques aux rives tantôt marécageuses, tantôt boisées. C'était là que se trouvaient les villes capitales du roi Samuel, ses places fortes de réserve, ses palais, ses trésors enfermés dans d'inaccessibles kastra.

Quant à la résidence royale principale, Yaoïil du terrible Schischmanide, et avec elle celle du patriarclie bulgare expulsé depuis l'an 976 de son siège danubien de Dorystolon, elles changèrent très fréquemment, suivant les vicissitudes de cette belliqueuse royauté. Elles furent à Sophia (1) d'abord, alors connue sous le nom de Stredetz, puis, pour un court espace de temps, à Mogléna, aux environs de Salonique, cité byzantine aujourd'hui disparue, puis, tout près de cette dernière ville, à Vodhéna, l'ancienne Edesse de Macédoine où IMiilippe fut assas sine par Pausanias, la ville aux eaux merveilleuses, aux cascades fameuses, au j)anorama unique; dès avant 986 enfin, elle se trouvait plus au nord, à Prespa, au centre même de la Jlacédoine, dans ce site étrange et montagneux aux deux lacs à niveau changeant, que si peu

(1) Document dans Golubinsky, op. cit., p. 261.

Pli ESP A ET SES LACS

irEuropéens onl encore visité. La Prespa royale de Bulgarie a dès longtemps disparu, mais son nom sert toujours à désigner le plus grand des deux lacs et toute la contrée environnante. Au milieu de ce plus grand lac de forme ronde, une île s'élève rocheuse et boisée, à peine large d'un quart de lieue, lerniinéc de toutes parts par d'abruptes falaises de plus de vingt mètres de hauteur, qui s'aj)pclle aujourd'hui encore Grad ou Gradisite, c'est-à-dire « Château ». Là, dans cette position inexpugnable, s'élevait la burg royale du grand tsar Samuel. C'est là qu'il garda longtemps sa famille et son trésor de guerre à l'abri des coureurs byzanlius. Sur le bord de la pclilc anse de Vrata (1), au sud de l'île, on aperçoit encore les ruines de quatre églises et d'autres édifices avec des inscriptions en grec. Non loin, sur un second îlot non moins escarpé, Mali Grad, qu'aHCun érudil n'a encore visité (2), se voient d'autres ruines d'églises. Ce sont là les derniers souvenirs du mystérieux tsar Samuel. Nous verrons plus

tard qu'il dut, vers la fin de sa tragique et errante carrière, quitleiencore cette lointaine capitale insulaire et transporter sa cour barbaie dans la ville d'Ochrida, cette fois encore auprès d'un lac magnifique, lui aussi presque inconnu des touristes modernes, où deux châteaux en ruines dressent au-dessus de la cité leurs pans de murs mélancoliques dominant nu panorama admirable. Samuel avait fait dessécher les marais

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MINIATURE d'an manuscrit byzantin du A7"" Siijcle de la Bibliothéqiiu Nationale. — Saint Procope.

(1) « La Porte. »

(2) Jirececk, op. cit., p. 190.

environnants par de nombreux canaux qui se déversaienl dans le Drin{l).

« La Bulgarie ochridienne, dit M. Rambaud, ne s'appuyait pas seulement sur les sympathies et les forces inconsistantes des tribus slaves, mais sur de puissantes forteresses comme Prilèp, Castoria, Bitolia, Prespa, Ochrida, etc. Elle confinait au thème de Dyrrachion dont la capitale, sous le tsar Samuel, tomba un moment, nous le verrons, aux mains des Bulgares; aux massifs montagneux de l'Albanie, qui n'avaient pas besoin du secours des légions romaines pour faire respecter leur indépendance; à la Serbie, dont elle n'était séparée que par le cours de l'Ibar et le bassin de la Morava, faibles obstacles à ses projets d'envahissement. »

Le royaume de Samuel était en effet fort riche en places de guerre puissamment fortifiées. Dans le nord, je l'ai dit, les Bulgares tenaient Belgrade et Nich, puis Pristina et Liplian. Sophia ou Slredetz et Pernik avec trente-cinq autres kastra maintenaient les communications entre le Danube et la ^facédoine proprement dite doht je viens de parler, cœur de la monarchie. Dans la région du Strymon s'élevaient Velbûzd, aujourd'hui Kœstendil, Stob sur la Ryla, Melnik, sur le Vardar Skopje, aujourd'hui Uskup, Vêles et Prosêk. Dans la Macédoine occidentale, les places principales étaient Prilèp, Mogléna, Vodhéna, Ostrovo, Kastoria, Prespa, Ochrida et Dèvol, la plupart assises sur les rives de leurs lacs charmants. En Albanie et en Epire, dont les sauvages vallées étaient -alors encore habitées par une population d'origine slave, les Bulgares occupaient Bèlgrad, qui est aujourd'hui Bérat, Dryinopolis près d'Argyrokastron, Joannina, Glaviniça sur le bord de l'Adriatique, l'antique Akrokéraunia, Kamina, Chimaira et Buthroton, Dyrrachion enfin, la vieille et puissante forteresse romaine. Ils y avaient retrouvé aux environs de Nikopolis les colonies de leurs compatriotes jadis installées de force en ces parages par le basileus Romain Lécapène.

La principale force guerrière du jeune Etat consistait en une puissante noblesse territoriale, la classe des boliades ou propriétaires terriens, forte aristocratie dont l'influence dominante dans ce jeune empire nous

(1) Anne Comnène, dans Slritler, II, C83.

liELATlOy.? DE SAMUEL AVEC L'ÉGLISE 6lj

est révélée par des faits nomliroii\ el qui luttait pour son indépendance à chaque pas que faisait la royauté dans la voie de l'imifation byzantine, par conséquent de son an'aiblissenient à elle. Ce parti féodal national, antimonarchique, haïssait Byzance. C'est lui qui, dans la vieille Bulgarie, s'était allié à Sviatoslav et aux Russes contre Jean Tzimiscès.

Comme Syméon, comme Pierre, Samuel tenait du pape de Rome sa couronne royale (1). Et cependant il n'y avait pas pour elle union religieuse avec le siège de saint Ticrrc. Dans les écrits d'un contemporain, le prêtre Kosmas, qui exalte le zèle des vieux évèques du temps de Syméon et se lamente sur les tristesses de son époque, on voit clairement que les Bogomiles, ces dissidents fameux du moyen âge bulgare, avaient leur grande part dans la direction des affaires sous Samuel déjà et que ce roi fut constamment priTiccupi' de ne se brouiller ni avec l'Église bulgare orthodoxe qui lui servait tant pour combattre les missionnaires de Byzance, ni avec Rome (]ui lui donnait sa couronne, ni surtout avec les hérétiques qui fourmillaient |iar toutes ses provinces. Cette situation de neutralité forcée nous explique clairement pourquoi lui et sa race, n'ayant point trouvé grâce, à cause de leur tiédeur, auprès des historiens et des panégyristes de l'Eglise nationale, tombèrent dans la suite et par cela même rapidement dans l'oubli, alors que leurs prédécesseurs, les Boris, les Syméon et les Pierre et plus tard les Asànides, les Tertérides et les Schischmanides de Bolyn ont continué à vivre glorieusement jusqu'à nos jours dans la mémoire de cette même Eglise bulgare (2).

Donc Samuel et ses frères, à la mort de Jean Tzimiscès, avaient engagé résolument le bon combat contre l'ennemi héréditaire pour relever le vieil empire bulgare de Syméon. Des révoltes aussi avaient éclaté un peu partout dans ces provinces de l'ancienne Mésie d'entre Balkan et Danube reconquises depuis si peu par l'empire. En très peu de temps, sans que nous puissions citer un seul renseignement précis à ce sujet, toutes les nombreuses villes du Danube et de sa vallée qui s'étaient rendues à Tzimiscès aj)rès sa victoire sur Sviatoslav paraissent être retombées

(1) Theiner, MunumeiUa Slav. mer., I, IG, 28.

(2) Dans un unique document dont j'ai parlé déjà (voy. pages "i98, GOO, C06, notes' conservé au monastère de Zographos et découvert par K. Petkovié. Schischmann et ses flls David et Samuel se trouvent mentionnés parmi les autres tsars bulgares.

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aux mains des lieutenants des fils de Schischman. Très vraisemblablement il y eut peu de sang versé et toutes les garnisons byzantines durent se retirer au delà du Balkan, laissant aux troupes de Samuel le champ presque libre entre ces montagnes et le Danube. Peut-être quelques forteresses mieux défendues conservèrent-elles leurs défenseurs impériaux.

En même temps qu'il reprenait ainsi possession des anciennes provinces arrachées par Jean Tzimiscès aux héritiers du tsar Pierre, l'infatigable Samuel, demeuré seul debout parmi ses frères, poussait ses campagnes et ses conquêtes vers le sud dans la direction de Salonique et aussi de la Thessalie.

C'est du reste de ce côté, sur la frontière de .Macédoine surtout, que jiortèrent constamment ses plus vigoureux efforts. Ce fut toujours là le principal théâtre de la lutte. En même temps encore , à travers la Thessalie il faisait des incursions jusque dans le thème de Ilellade, oii l'élément slave était en pleine vigueur, ce qui était pour lui un avan tage considérable. Même les tribus slaves du Péloponèse venaient à peine à ce moment de faire leur soumission à la monarchie grecque.

De toutes ces premières agressions de Samuel et de ses bandes en terre byzantine, la plus ancienne qui nous soit connue avec quelques rares détails plus précis dut se produire probablement aux environs de l'année 986. A cette date nous voyons le tsar bulgare, à la tète d'une forte armée, franchir une fois de plus la frontière du sud, envahir les terres de l'empire et s'emparer de nombreuses places fortes. Léon Diacre (i) cite

(1) P. ns.

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MINLITURE d'an manascrit byzantin ila XI"" Siècle i-li's Homélies de la Vierge. Ce volume, appartenant à la Bibliothègae Nationale, est d'une richesse et d'une beauté rares. Il contient plas de soixante-dix scènes peintes sur fond d'or. Celle-ci représente « le Départ pour le Temple ».

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