GRANDES FAMILLES BYZANTINES EN T HESS ALI E
cularités, qu'elle a été écrite par un autre auteur également anonyme et qu'elle s'adresse non plus à la famille de l'écrivain, mais bien au basileus régnant, auquel les conseils et les préceptes de ces derniers paragraphes sont destinés. Ce second auteur (1) désigne à son tour son aïeul, probablement paternel, sous le nom de ^'ikolitza et nous apprend que ce personnage avait été nommé par le basileus Basile duc du thème de Hellade (2). Ce second aïeul fut donc très probablement le père du célèbre personnage du même nom, Xikolitza ou encore iVikolitzès, que nous allons voir jouer un rôle considérable dans la guerre bulgare et qui servit tour à tour le basileus Basile et le tsar Samuel, trahissant successivement l'un pour l'autre. La famille du Nikolitza du manuscrit s'était aUiée de son vivant à celle des Kékauménos, c'est-à-dire que son fils avait épousé la fille de Kékauménos, grand-père de notre premier écrivain, ou viceversa, ce qui paraît encore plus probable. Son petit-fils, rédacteur de la seconde portion du manuscrit, s'appelait de même Nikolitza et nous voyons qu'il fut longtemps un fidèle serviteur de l'empire byzantin, un des combattants contre la révolte bulgare de l'an 10 iO. Plus tard, en 1067, il fut chef d'une insurrection de Vlaques et de Bulgares. Il devait être encore fort jeune en 1040 et semble n'avoir rédigé son écrit que bien plus tardivement, à l'intention du basileus Michel VII, qui monta sur le trône en 1071, étant encore en bas âge.
Les deux auteurs dont je viens de dire le peu que nous en savons furent certainement intimement unis par leurs liens de voisinage comme de parenté. Probablement même le troisième auteur, celui de l'Introduction, descendait de tous les deux. Leurs écrits, pour nous si précieux, sont rédigés sous forme de chapitres ou paragraphes indépendants, consacrés chacun au développement et à l'illustration d'un précepte d'art militaire, de morale ou de vie familiale. Ils sont, du reste, sans aucun mérite litté-
(1) Une Introduction, d'une troisième main, qui se trouve en tote du nuinuscrit, le présente ainsi au lecteur : '■ Un homme sage, de noble naissance, éminent dans lart de la guerre, qui avait pris part à une foule d'expéditions dans divers pays avec diverses armées, qui a fait de nombreuses et grandes actions, qui a beaucoup vu, beaucoup entendu de ses aïeux, ot, chose plus notable encore, qui a fait la guerre aux i)lus grands souverains, qui a vu leurs victoires et leurs infortunes et connu les causes des unes comme des autres, a estimé qu'il serait coupable en n'écrivant rien doutant de souvenirs. Alors il se mita l'œuvre et rédigea ce livre.»
(2) Op. cit., l" article, p. 250, et 3" article, pp. 325 et 326, note 1.
l'aire. Kékauménos avoue qu'il n'a reçu aucune instruction de celle; nature et qu'il est demeuré constamment étranger aux lettres. Mais celle simplicité, cette inexpérience du style ont leur charme d'originalih'. Kékauménos était, nousl'avons vu, <lr donlile origine étrangère. 11 parlait le bulgare. II éprouve le l)esoin constant de se distinguer des simples sujets grecs du basileus. Il rêve la situation quasi indépendante de dynaste vassal. Je profiterai, dans le cours de ce récit, de tous les renseignements historiques inédits que ce manuscrit si important nous fournit. Malheureusement la plus grande partie se rajiporte à une époque postérieure au règne de Basile II. Pour le moment, avant de reprendre le récit de la lutte bulgare et de m'aider, chemin faisant, des récits du petit-fils de Kékauménos, je ne résiste pas au désir de reproduire pour mes lecteurs quelques-uns des exemples de morale ou de conduite qu'il expose à ses enfants avec une si charmante naïveté. Ces fragnuMils de lilliTature familière byzantine du xi" siècle sont bien amusants et bien instructifs à la fois.
Le paragraphe 14 a Irait ii. au.v devoirs envers le souverain et sa femme (la basilissa?! » : « Honore ta souveraine comme ta véritable maîtresse, tanière du ta sceur. Si elle veut <( s'amuser » avec lui, di'lnnrnctoi, recule, parle-lui les yeux baissés. Si ton seigneur t'aime el Irnuxc du plaisir à être avec toi, demeure auprès de lui. Mais s'il est d'humeur maussade, éloigne-toi en paix. S'il l'a nlfeusé, ne l'accuse pas, mais pardonne-lui et le Christ te protégera. »
Le paragraphe 101 traifi' « de la manière dnnt il faut se conduire avec ses amis y. Il ne nous donne du reste pas une très haute idée de ce qu'étaient les relations d'amitié à Byzance à cette époque, de même aussi la fidélité des épouses grecqties : « Si tu as un ami demeurant au loin ([ui vienni' à passer par ta ^ ilje, ne le reçois pas dans ta maison, laisse-le descendre autre part et envuie-lni le nécessaire. Il t'en sera très reconnaissant. Si lu le reçois chi'z lui, lu n'en auras que des désagréments. r>'al)(ird, ni la femme, ui tes tilles, ni les brus n'auruni la liliei-jf' de soi'lir de leurs appartements et de diriger les serviteurs comme il convient. El si elles se trouvent forcées de se montrer, ton ami allongera le cou et fi.xera son regard sur elles. Quand lu seras présent,
COXSEILS ET RECIT!^ D'UX Gn.iXD t:ElGXEUR BYZANTIN
il IVindia di' bais^sLT 1rs yt-ux, mais il épiera quand mémo pour voir comment elles sont faites, quelle est leur démarche, leur altitude, comment elles sont habillées, quel regard elles ont. Bref il les examinera des pieds à la tète, et, une fois de retour chezlui,il les imitera devant les siens et s'en moquera. Ensuite il trouvera tout mauvais chez toi, tes î;ens, ta lahle, (a manière de
vivre. Il le (juestionnora sur tes affaires, te demandera si lu as ceci, si tu as cela. S'il en trouve l'occasion, il fera des signesd'auiiiur h ta femme el In llxera avec des yeuxéhontés.
S'il le peut, il la séduira, el s'il n'a jui y réussir, il ne s'en vantera pas moins plus tard de l'avoir l'ait.
Même si lui ne s'en vante jias, ton ennemi ira le disant partnul en se moquant de toi.
Le paragraphe 125 est intitulé : « Sur ce qu'il faut éviter de tomber aux mains des
médecins ». Nous y voyons une fois de plus que les médecins de Molière furent de tous les temps comme de tous les pays : « Prie Dieu que tu ne tombes entre les mains d'un médecin, même du plus savant, car il ne te dira jamais ce (pi'il faut. Si ta maladie est sans gravité, il l'exagérera outre mesure et le dira : « 11 le faut prendic des herbes « bien coûteuses, mais je te guérirai lnul ilr iiirnie ». Puis, ayant pris Ion argent, il te dira qu'il n'y en a pas assez encore pour toutes les
IVOIRE BYZANTIN des X'"' ou AV"" Siècles. — Les saints Pierre et Paul. — {Maséo de Soath-Kensington, à Londres.)
drogues que tu dois prendre. Décidé à l'exploiter à tout prix, il te fera manger ce qui ne te vaut rien et augmentera ainsi ta maladie pour pouvoir te soigner plus longtemps. Il mettra ta bourse à sec tout en te donnant à peine les soins les plus élémentaires. Donc, si tu tiens à ne pas tomber entre ses mains, mange à ta faim à chacun de tes repas quoti" diens, mais évite les festins, les longs soupers. Ne charge pas ton estomac de trop de nourriture. Fais maigre de temps en temps et tu te porteras bien sans médecin. Rends-toi compte des causes de la maladie dont tu souffres. Si tu t'es refroidi, réchauffe-toi. Si c'est d'avoir trop mangé, pratique l'abstinence. Si cela vient dr trop de fatigue ou de t'ètre exposé au soleil, repose-toi et tu guériras avec le secours de Dieu. Ne te mets jamais de cataplasmes sur l'abdomen, cela te ferail du Mm piuir trois ou quatre jours peut-être, mais ensuite tu iras plus mal. Ne buis ni antidote ni remède d'aucune sorte. J'en connais beaucoup qui en sont morts et qui passent pour s'être suicidés. Si tu veux boire quelque chose qui te fasse du bien, bois de l'absinthe. Si tu souffres du foie, prends de la rhubarbe uniquement. Toutes les tisanes sont nuisibles, surtout lorsqu'on est jeune encore. Fais-toi saigner trois fois par an, en février, mai et septembre exactement, mais pas plus. Ne châtie pas tes fds et tes filles avec la verge, mais par la parole. Ne donne pas à autrui le pouvoir de les punir, etc. »
Dans un autre chapitre (1), cette idée est développée « que les défenseurs d'une ville assiégée ne doivent pas insulter l'ennemi du haut des remparts » . « Tout au contraire ils doivent s'adresser à lui amicalement, car, en l'injuriant et en lui criant des propos obscènes, tu ne fais que l'irriter davantage contre toi. Bien au contraire, si tu entends quelque soldat grossier l'invectiver, ferme-lui la bouche et force-le à rougir de honte. Je termine en te conjurant de ne rien faire à la légère et sous l'empire de la colère. Qu'en toutes choses, la raison, la sagesse, la crainte de Dieu te guident. Ces vertus, unies à la prière, te donnei"ont le bonheur. Ton bon ange marchera devant toi et plus tard tu vivras éternellement dans le domaine des bienheureux. »
J'en reviens, après cette trop longue digression, à ceux des paragra-
(1) Paragraphe 190.
nEXSEIGNEMENTS INÉDITS Si'li LE SIÈGE DE LARISSA 631
|)hes de ce manuscrit qui nous lnurnissent de précieuses indications sur les débuts de la guerre bulgare ou plutôt sur cette première grande expédition du tsar Samuel à travers les terres de l'empire. Nous avons vu que les Byzantins Skylitzès et Cédrénns racontent que le ^^ Comitopoule » s'empara à ce moment de la ville de Larissa, capitale de laThessalie, 1res puissante place forte impériale. Les paragraphes 1G9 et 170 font des allusions très importantes entièrement inédites à cet événement, qu'ils nous montrent sous un jour certainement bien plus vrai, tout différent de ce que nous pouvions supposer parle récit si bref de Skylitzès. Avant tout, nous apprenons ce détail très nouveau, que les attaques du fils de Schischman, « le tyran bulgare », contre cette ville de Larissa s'étaient renouvelées six années de suite avant qu'il put s'en emparer. Le narrateur anonyme, traitant des rébellions et des insurrections à un point de vue général, s'exprime comme suit : « Lorsque feu mon grand-père Kékauménos, qui était pour lors gouverneur du thème de Hellade avec pouvoirs illimités (1), se trouvait en résidence à Larissa, le lyran l)ulgare Samuel tenta à plusieurs reprises, mais sans succès, de s'emparer de cette place de guerre, tantôt de vive force, tantôt par ruse. Chaque fois il fut repoussé à sa grande honte. De son côté, mon grand-père tantôt l'attacjuait les armes à la main, tantôt cherchait à le gagner ainsi que son entourage par de somptueux présents. En louvoyant de la sorte, mon grand-père réussissait chaque année à faire faire les semailles et les récoltes nécessaires à l'entretien de ses troupes et à assurer de la sorte leur bien-être. » Nous avons dans ces quelques lignes tout un laljlean de la guerre gréco-bulgare suivant la mode bvzantine à cette époque.
La suite du paragraphe nous fait voir qu'il y eut cependant un moment où, dans cette lutte incessante entre les assaillants bulgares et les troupes du valeureux stratigos impérial, les premiers semblèrent avoir pris définitivement le dessus. Le souple chef byzantin dut, en apparence du moins, accepter le fait accompli et Larissa parait bien être à ce moment tombée une première fois entre les mains du tsar, mais ce n'était là qu'une feinte voulue. Bientôt Kékauménos eut la joie de triompher à nouveau
(1) C'est-à-dirp « siraligos » ou plutôt encore « préteur » de ce thème.
de son royal adversaire par une de ces ruses de guerre dont il était coutumier et que son petit-fils, le narrateur de notre manuscrit, raconte avec amour.
« Quand, dit-il, le tyran Samuel eut complètement pris le dessus, mon grand-père le reconnut pour son souverain et le proclama (dans Larissa). L'ayant ainsi une fois de plus trompé, il put cette fois encore tout à l'aise semer et jjgcnj - récolter, puis il écrivit au basileus Basile la
(DIUL'''' ffi ,\ \ *•' lettre que voici : « Soigneur, contraint par
« le rebelle Samuel, j'ai dû le faire reconnaî- « tre pour leur souverain par les habitants « de Larissa, ce qui leur a permis de faire « en paix leurs semailles et leurs récoltes, « et par la puissance des prières de Ta Ma- « jesté, ses récoltes ont été si belles que les « gensde Larissa ontdevant eux pour quatre « ans de vivres. Aussi nous voici à nouveau « tes fidèles esclaves. » Basile, au vu de cette lettre, approuva hautement la ruse imaginée par mon grand-père. »
Ce paragraphe 169, si précieux pour nous, traite spécialement des qualités nécessaires à un bon et sage commandant de place forte. La conduite tenue par Kékauménos pour défendre Larissa contre les entreprises de Samuel sert ici d'illustration au précepte suivant formulé par le narrateur son petit-fils : «. Pour être le plus fort, il faut savoir amasser à temps des provisions dans la forteresse dont on a la garde, » Dans cette guerre aux procédés si différents de ceux de nos jours, alors que les magasins de vivres n'existaient que dans quelques places fortes de tout premier ordre, le châtelain, pour être en état de résister à un siège prolongé, devait avant tout chercher à faire rentrer dans la forteresse confiée à sa garde la récolte des campagnes environnantes. C'est en veillant à ce détail si important que Kékauménos avait réussi tant d'années durant à empêcher Samuel de
MINlATCltE du. fameux Menologion de la Bibliothèque Vaticane, exécuté pour le basileus Basile II.
Voy. p. Jtô3. — Croix ornée, cantonnée des mots suivants: Jésus- Christ vainqueur. La lumière du Christ resplendit pour tous. Jésus, sauve-moi !