DATE DE LA PREMIÈRE GRANDE GUERRE BULGARE
que nous pouvons considérer comme à peu près certaines? C'est que cette grande expédition de Samuel vers le sud, qui valut aux Bulgares la prise définitive de Larissa et les mena jusqu'à l'Isthme de Corinthe (1), n'a point eu lieu vers 980, plutôt même vers 981, ainsi qu'on l'a toujours cru jusqu'ici sur le témoignage obscur de Skylitzès et de Cédrénus, mais bien cinq années plus tard, en 980, dans la même année que la première grande attaque de Basile contre la Bulgarie, attaque que je vais raconter et qui ne fut que le contre-coup innnédiat de l'invasion des Bulgares vers le sud, unediversion tentée certainement par le basileus pour les forcer à se retirer précipitamment vers le nord, diversion qui, du reste, se termina fort mal pour les Byzantins, par le grand désastre que nous allons voir.
On saisit maintenant de quelle extrême importance est en l'espèce cette mention du gouvernement de Nikolitzès dans le thème de Hellade en la quatrième année du règne du basileus Basile et combien cette indication nous est précieuse pour arriver à préciser enfin d'une manière, espérons-le, définitive et en tout cas rationnelle, cette date si importante de la lutte entre le basileus Basile et le tsar Samuel, cette date à partir de laquelle le conflit qui durait depuis dix années déjà prit enfin des proportions formidables. Il devient aujourd'hui de toute nécessité de reporter à cette année 986, à l'année même de la fatale première campagne de Basile
(1) Une note d'un scoliaste de Strabon écrite vers le x» si<!cle fait certainement allusion à cette invasion destructrice du tsar bulgare. Il y est dit ceci : « ICn ce moment les Scythes slaves dévorent toute l'Kpire et l'IlelUide et presque tout le Péloponèse et la Macédoine ». Voy. Strabon, éd. d'Amsterdam île 1707, t. VII, p. 12o, et t. Vlll, p. 126.
COFFRET BYZASTIX divoire ik's A""' oit XI"" Siècles. Un des pannt'aïuv latéraax {voy. pp. S37 et S63). — (Ce coffret, provenant (la Trésor de la Cathédrale de Veroli, est aujourd'hui conservé au Musée de South-Kensington, ci Londres.)
638 LES JECXES AWEES DE BASILE
en Bulgarie, cette prise de Larissa par les Bulgares, cette pointe poussée par eux jusque l'Isthme de Corinthe, toute cette campagne qu'on plaçait jusqu'ici cinq années plus en arrière. On ne peut faire autrement. Il faut trouver six années à partir de 1180, trois pour le gouvernement de Kékauménos, trois pour celui de son incapable successeur. Du reste, dans Skvlitzès comme dans son plagiaire Cédrénus, le récit de la prise de Larissa par Samuel précède immédiatement celui de la fameuse première expédition de Basile au delà du Balkan, et si on avait jdacé jusqu'ici vers 980 la campagne de Samuel vers le sud, c'est simplement parce que ces auteurs en parlent immédiatement après nous avoir dit la fin de la révolte de Bardas Skléros dans celte même année.
De même ces auteurs confirment virtuellement le récit fait par notre écrivain anonyme de l'exception faite par Samuel en faveur de Nikolitza ou ^ikolitzès et de sa famille après la prise de la capitale thessalienne par les Bulgares. Ils racontent en effet plus loin que le tsar de Bulgarie confia à ce personnage si favorablement traité par lui le commandement de la place forte de Servlias après qu'il eut réussi à s'en emparer par surprise. Je répète que ce Mkolitzès était lefilsdecelui qui avait été duc du thème de Ilellade. C'est lui qui lut le père du troisième Nikolitzès, chef de l'insurrection desYlaques et des Bulgares eu lIMi", auteur de la seconde parlie du manuscrit de Moscou dédiée au basileus Michel VII, contemporain aussi et parent da Kékauménos, petit-fils de l'auteur du « Traité de la stratégie ».
Nous voyons encore que l'invasion bulgare se fit cette année 98G en plein été, puisque ce fut tout naturellement le moment choisi par Samuel pour empêcher les habitants de Larissa de récolter leurs moissons.
De tout ce qui précède, du passage de la vie de saint >('ikon Métauoite, comme du témoignage du manuscrit de Moscou, on peut donc conclure (pie l'extension successive des conquêtes bulgares dans la Thessalie, dans le thème de Hellade et jusqu'aux portes du Péloponèse fut l'affaire de plusieurs campagnes entre les années 976 et 980, non d'une seule. En 98G eut lieu la plus importante, celle qui fut décisive, dont nous sommes presque uniquement, bien que fort insuffisamment informés, qui mit aux mains des Bulgares la forte place de Larissa avec toute la Thessalie et con-
SIEGE de: la I-ORTLRESME de SEllVLrA.< G39
(luisit leurs avant-gardes jusqu'à l'isllinie de Corinthe. Les dangers terribles que cette invasion fit courir à l'emjiire furent cause du grand effort militaire des Byzantins dans le courant de celte même année.
Au paragraphe 70 du manuscrit de Moscou, l'auteur anonyme, préoccupé d'expliipier qu'un chef de ville assiégée ne doit jamais s'écarter de son poste, a fait une allusion déplus aux faits de guerre de cette première péiiode do la guerre gréco-bulgare. Racontant la prise de la forteresse mac('(loMicnne de Servlias par les Bulgares, événement probablement antérieur à la campagne de l'an 986, il s'exprime en ces termes : « Un stratigos impérial du nom de Magyrinos et deux taxiarqnes, chacun commandant à mille hommes, gardaient cette place. Mon grand-père maternel Démétrius Polémarkos, général du tsar Samuel, chef distingué sur cette frontière, passa une année entière avec bien des nuits sans sommeil pour chercher à s'emparer de cette ville vraiment imjirenable. Toutes ses tentatives échouèrent devant cu^ murailles défendues par des rochers énormes et des précipices effroyables. Heureusement qu'en bas de ces rochers coulaient des eaux dans lesquelles le stratigos Magyrinos et ses deux lieutenants allaient parfois se livrer aux douceurs du bain. Mon grand-père, arrivé de nuit avec ses cavaliers dans le bois qui faisait face à ce lieu, ordonna à chacun de ses hommes de couper une grosse branche qu'il tiendrait d'une main et qui le cacherait entièrement lui et son cheval. Deux vedettes placées sur la hauteur, voyant les trois officiers descendre au bain, donnèrent le signal convenu. Immédiatement les cavaliers, dissimulés derrière les branches d'arbre, donnant de l'éperon, entourèrent les baigneurs et se saisirent d'eux, (le fut ainsi que la forteresse de Servlias fut conquise par les Bulgares sans effusion de sang. » « Depuis, ajoute l'auteur anonyme, après la pacification définitive de la Bulgarie, mon grand-père maternel Démétrius fut nommé patrice et créé mystikos par le basileus Basile. » Ce chef bulgare, rallié à la cause byzantine, devait être quelque personnage fort considérable, pour être traité avec tant d'égards par le basileus victorieux.
Sur ces dix années de luttes entre les Bulgares et les Byzantins, dix années exactement depuis 976, date de la mort de Jean Tzimiscès, jusqu'à l'expédition de 986, nous ne connaissons rien de plus. Les rares indications
fournies par le manuscrit du Moscou que nous a l'ait connaître .M. Wassiliewsky sont les premières données un peu précises qu'on ait [lu recueillir sur ces faits de guerre qui ont dû être si nombreux et qui paraissent avoir eu pour théâtre jirincipal les campagnes et les places fortes de la Thessalie. Nous ne savons de même rien des mesures qui durent être prises par le basileus et ses conseillers à Constantinople pour protéger leurs malheureuses provinces contre ces incessantes attaques de Samuel et de ses Imndes, contre ces humiliantes agressions qui devaient tant exaspérer l'orgueil du parakimomène et de son peu endurant pujiille. Jusqu'à la hn de la sédition de Bardas Skléros, cette absence de faits est fort compréhensible. Il est probable que le gouvernement impérial, entièrement absorbé par les événements d'Asie, hors d'élal de préparer aucun effort sérieux, dut se contenter de renforcer les garnisons des places frontières, telles que Serres et Larissa par exemple, sans pouvoir autrement s'opposer aux ravages des troupes ennemies. Mais à partir de 980 jusqu'en 986, il semble que le jeune basileus et son premier ministre, bien plus libres de leurs mouvements, sauf peut-être en Italie, où les Arabes et Othon II leur donnaient fort à faire, aient dû organiser très sérieusement la résistance sur les points plus constamment menacés de la frontière bulgare, et cependant nous n'avons sur ce sujet presque aucune donnée, les seuls renseignements que nous possédions portant uniquementsurla résistance si prolongée et finalement infructueuse de la garnison de Larissa et sur les préparatifs organisés par le stratigos du thème du Péloponèse pour la défense de l'Isthme de Corinthe. Certes les quelques passages si précieux du manuscrit de Moscou nous montrent les « stratigoi » de Thessalie s'occupant par tous les moyens de prolonger la résistance et de reprendre l'olTensive sur le terrible Samuel. Certes ils nous montrent le basileus en correspondance suivie avec ces chefs des troupes impériales : mais que sont ces maigres indices en comparaison de ce que nous aurions tant intérêt à savoir? En un mot, si nous sommes si faiblement renseignés, il ne faut pas en accuser l'activité certainement déjà très en éveil du gouvernement impérial. L'unique raison de ce silence, hélas, est constamment la même : c'est la désespérante disette de tous renseignements. Pour ces dix premières années de lutte entre
JE. i.Y GEOMÈIIIE 641
lemiiire cl les troupes de Samuel, nous ne possédons pas cent lii^nes dans toutes les sources eontenijiorainos mises ensemble.
11 est inadmissible (|ue, durant tant d'années, le gouvernement impérial ne se soit point extiaordinairement ému de ces incessantes incursions des bandes bulgares, que des hommes tels que Basile II et le parakimomène n'aient pas mis tout en œuvre pour y mettre obstacle, (pour porter au contraire la guerre sur le territoire ennemi, (loncnit-on bien à qui;! point une semblal)le situation était à la fois périlleuse et humiliante pour l'empire : toutes les plus vieilles provinces de la monarchie parcourues et ravagées sans trêve ni repos par ce prince hardi et ses bandes féroces; les plus puissantes places fortes menacées, même prises par lui; la terreur de ces invasions dévastatrices se répandant justjue dans le Péloponèse aux extrémités de l'empire; des soulèvements se succédant sans relâche dans les provinces bulgares récemment annexées situées au nord du Balkan; ces territoires rendus presque inhabitables par les évolutions sans fin de ces troupes de partisans. Il est impossible d'admettre qu'un Basile 11, un parakimomène, n'aient pas rendu à de tels adversaires violence pour violence, coup pour coup. Seulement les historiens dont les œuvres ont survécu se sont abstenus de nous en rien dire dans leurs récits misérablement abrégés et tronqués, et ceux qui peut-être ont parlé plus en détail de tous ces faits, nous demeurent inconnus, tous leurs ouvrages ayant disparu. Ces dix années d'invasions et d'incursions durent être des années terribles pour ces malheureux thèmes de Macédoine, du Strymon, de Salonique, de llellade et de T hessalie.
A cette époque vivait à Constantinople le célèbre écrivain Jean surnommé Géométros, vulgairement désigné sous le nom de Jean Géomètre, théologien, poète, orateur, qui, plus tard, fut évoque de Milet. J'ai parlé déjà de lui à diverses reprises (1), entre autres à propos de la belle épitaphe composée par lui pour le tombeau de Nicéphore Phocas(2). Ce personnage, qui fut le contemporain des empereurs Constantin Porphyrcgénète, Romain II, Nicéphore Phocas et Jean Tzimiscès, qui fut célèlne à son époque et qui, depuis, était bien retombé dans l'oiiidi, nous est un
(1) Voy. entre autres pp. 39 et 317.
(2) Voy. p. 39 et aussi : Un Empereur Byzantinau Dixième Siècle, note 1 de l,i p. "38.