MEREAU DE CUIVRE DU MONASTERE DE STOUDION
COFFRET byzaniin d'ivoire da X"" ua da XI"" Siècle. Paroi untériearc. — Scenca da Paradis tei'restre. Adam, Eve, le Christ. — {Musée grand-ducal à Darmstadt.)
mmiM. 1
Révolte de Bardas Phocas en Asie. — Il se fait ppoclamep basileus. — Sort lamentable de son père le curopalate et de son frère Nicéphore. — Bardas Sklèros envoyé contre lui par Jean Tziniiscès met fin à sa rébellion et s'empare de sa personne. — Derniers préparatifs de .Jean Tziniiscès pour entrer en campagne contre les Russes. — 11 épouse en secondes noces la porphyrogénète Théodora, fille de Constantin VU. — Conronuement de la nouvelle basilissa. — Départ de Jean Tzimiscès pour le théâtre de la guerre. — Procession solennelle. — Revue et départ de la flotte pyrophore. — Le basileus et Tarniée franchissent sans coup férir les défilés du Balkan. — Siège et prise de la Grande Péréiaslavets. — Désastre des Russes. — JÎarche des impériaux sur Dorystolon (Silistrie).
DURANT que ces événements se déroulaient dans la grande plaine de Thrace, Jean Tzimiscès, dans Constanlinople, ne perdait pas une heure pour achever ses immenses préparatifs. Sans cesse il recevait d'Anatolie des contingents nouveaux. On les équipait à Constantinople, on les entraînait par des exercices journaliers, puis, en grande hâte, on les expédiait sur le théâtre de la guerre, dans les districts septentrionaux des thèmes de Thrace et de Macédoine. Ils y prirent leurs quartiers d'hiver. Une assez longue accalmie, en elTet, si l'on s'en rapporte du moins aux récits byzantins que je suis ici de préférence, paraît avoir été la suite immédiate de la déroute d'Arkadiopolis et il ne semble pas qu'on se soit battu davantage cette année dans les parages du Balkan. Les débris du corps d'invasion si vigoureusement bou.sculé par Bardas Skléros avaient probablement regagné en toute hâte vers Philippopolis le gros des forces
MONNME D'AR- GENT du hasilea.'^ Jean Tzimiscès ,
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de Sviatoslav, et celui-ci, abandoniianl la Tlirace, avait aus;sitùt repassé le Balkaii, se concentrant à nouveau en Bulgarie. Malgré le désir des historiens russes modernes (1) de transformer d'après leurs annales nationales en un grand succès toute celte expédition des Russes au delà des monts (2), je ne puis admettre rien de pareil, à moins de refuser tout crédit aux sources byzantines, à Léon Diacre surtout (3).
D'après les expressions bien vagues des Byzantins, de Léon Diacre surtout qui ne donne jamais di' date nième ajiproximative, il semble ipie Bardas Skléros et ses troupes durent passer dans les cantonnements de la plaine de Tbrace tout cet hiver de 970 à '.•71.
Nous ne sommes, hélas ! en rien renseignés sur ce qui se passa dans la ville même de Constantinople durant cette première année et ce second hiver du règne nouveau. En dehors des démêlés du basileus avec le patriarche Polyeucte, de la mort de ce dernier, du couronnement de Jean et des préparatifs militaires j)our la guerre russe, nous ne savons rien de ce qui occupa les esprits à Byzance durant ces longs mois. Avec les premiers beaux jours de l'an 1171 le basileus, complètement iirèt, se disposa à marcher à la tète de toutes les forces disponibles contre les envahisseurs russes, voulant achever de les repousser, ce qu'avaient si bien commencé ses deux lieutenants, voulant surtout leur arracher la Bulgarie danubienne. Mais, à cet instant précis, il fut arrêté dans cette poursuite de l'ennemi vaincu par un événement de la plus haute gravité qui devait le forcer à remettre encore cette lutte suprême.
(hi apprit soudain au Palais Sacré que le duc Bardas Phocas, second fils de Léon Phocas et neveu du basileus défunt Nicéphore, qui avait été, on se le rappelle, interné à Amasia du Pont, à la mort de son oncle, s'était évadé de ce lieu avec la connivence de deux de ses cousins, les patrices Théodore Bardas et Nicéphore Phocas, fils du patrice Théodoulos Parsa-
(1) >I.\I. Tclic-rlkov, BiiHov, Drinov, Ouspensky, etc.
(2) Au dire de l'unaaliste russe Jésigné sous le nom de Xestor, Sviatoslav, on le verra plus loin, se serait, après la prétendue victoire d'Andrinople, avancé jusqu'aux faubourgs de Constantinople. Là seulement Jean Tzimiscès aurait réussi à l'arrétor par de trompeuses promesses, signant avec lui un traité que le perfide basileus se serait empressé de violer dès l'année suivante.
(3) J'admets cependant i[uil put y avoir à ce moment, sous la pression des événements, quelc|ue trêve entre les belligérants.'
RÉVOLTE DE BARDAS PIIOCAS 61
kouténos. On désignait d'ordinaire ces personnages sous le nom des deux Parsakouténos, à cause de Parsakoula, leur lieu d'origine (1). Ce devaient être de hauts archontes asiatiques. La conspiration avait été très secrètement et très habilement menée. Les conjurés comptaient évidemment sur les embarras immenses de la guerre russe que Jean Tzimiscès avait sur les bras. Bardas l'hocas, échappé de sa prison par une nuit de tempête, se posa aussitôt en prétendant comme successeur de son oncle JNicéphore. La situation païut si grave au Palais Sacré, que non seulement le départ du basileus et de l'armée vers le nord fut contremandé, mais que Bardas Skléros fut rappelé par lettres impériales et expédié en hâte en Asie avec presque toutes ses forces.
On comptait évidemment, dans les conseils du basileus, que les Russes, encore accablés par leur récente défaite, peut-être bien maintenus par quelque trêve, laisseraient à l'empire le temps d'en finir avec ce péril nouveau avant de reprendre leur marche en avant. Au contraire, s'il faut en croire les rares sources d'origine russe, Jean Tzimiscès, se trouvant pris entre la révolte d'Asie et la marche victorieuse de Sviatoslav nullement arrêtée par le combat d'AndriiKiple, voyant sa capitale déjà menacée, se serait vu forcé de signer avec ce dernier un traité humiliant, traité qui n'était du reste qu'une feinte pour le Byzantin rusé et à la suite duquel le prince russe se serait retiré sans défiance au delà du Balkan.
J'en reviens au prétendant d'Asie. A partir d'Amasia, des relais avaient été secrètement établis qui permirent à Bardas Phocas et à ses fidèles de traverser au galop de leurs chevaux, sans être arrêtés, le vaste espace qui sépare cette ville de Césarée, la métropole de Cappadoce. A moins que jiour jdus de sûreté les conjurés n'aient préféré prendre les chemins de traverse, ils durent suivre dans leur course rapide la grande route qui passe par la vallée du Scylax jusqu'à Karissa, puis par Euagina, par Basilika Therma et le fleuve Ilalys. Césarée était la capitale de cette vaste province montagneuse et centrale d'où tous les Phocas étaient originaires. C'était tout naturellement la première place dont devait chercher à se rendre maître un membre de cette puissante famille d'ar-
(1) Je ne sais où placer celle loculilé.
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chontes provinciaux prêt h tout riï^cpier pour ressaisir le pouvoir échappé aux mains des siens. C'était là que le glorieux Nicéphore évoquait les plus unanimes regrets. Autant la Cappadoce avait profité de l'élévation des Phocas, autant elle avait naturellement souffert de leur chute.
Bardas Phocas, pour qui les heures valaient des semaines, ne séjourna que peu dans Césarée. C'était, semble-t-il, dans les premiers jours du printemps de 971. Mais ce peu lui suffit pour voir se grouper autour de lui une foule de partisans et d'aventuriers. « 11 y avait à cette époque, dit Léon Diacre, en Asie, comme par toul l'empire, une quantité de gens sans aveu, louches produits des guerres et des agitations (lu dernier règne, décidés à tout risquer pour obtenir renom et richesses, gens de sac et de corde, déclassés de toute espèce et de tout rang, jetés sur le pavé des grandes villes d'Anatolie par les hauts et les bas de la politique ou les contre-coups de la guerre sarrasine. » A ces hommes sans scrupules qui eurent tôt fait d'affluer sous les bannières du nouveau prétendant se joignirent une foule d'autres individus alliés aux Phocas par les liens du sang ou faisant partie de la clientèle de cette nombreuse et illustre maison qui venait de toucher à la toute-puissance. Chaque jour voyait, disent les chroniqueurs, survenir des adhésions nouvelles. De leur côté, les deux Parsakouténos avaient en toute diligence réuni leurs contingents familiers, et ce détail, donné par Léon Diacre, nous montre bien ce qu'était cette noblesse byzantine d'Asie Mineure, véritable féodalité toute semblable à celle d'Occident avec ses hauts et formidables barons qui pouvaient à un moment mettre en campagne de véritables armées de partisans. Parmi les autres adhérents de marque du prétendant, le même historien cite encore le patrice Syméon, surnommé Ampélas parce qu'il était propriétaire de grands vignobles dans ces parages. Les origines de ce personnage étaient, parait-il, fort humbles, mais il ne le cédait à personne en courage, en énergie, en grandes qualités du cœur. Cet homme remarquable, qui semble avoir été une des figures les plus en vue en Asie à celte époque, est cité dans la vie manuscrite de saint Nicéphore parmi les plus généreux protecteurs du célèbre évèque de Milet.
Bardas Phocas, se voyant soutenu par de tels partisans, ce qui prouve du reste à quel point le pouvoir du nouveau basileus était encore mal
BARDAS PflOCAS PROCLAMÉ BASILECS 63
établi dans ces provinces lointaines, Bardas, dis-je, se sentant à la tète de forces assez nombreuses pour pouvoir lutter avec de sérieuses chances de succès, n'hésita plus à entamer la lutte. Quittant les chaussures de couleur sombre que portaient alors les membres de la noblesse, les archontes, il osa leur substituer les bottines de pourpre, symbole de la toute-puissance impériale, et se fit proclamer solennellement basileus. Xous n'avons pas de détail sur cette cérémonie. Ce dut être certainement, peut-être exactement dans les mêmes lieux, une répétition de la grande scène du mois de juillet 1M)3 où Nicéphore Phocas, l'oncle du prétendant actuel, avait été proclamé par ses légions dans son camp établi aux portes de cette même Césarée (1). Ce durent être pour ce nouveau prétendant asiatique les mêmes incidents enthousiastes et tumultueux, la même ivresse des troupes, les mêmes espoirs triomphants, avec cette ditTérence en moins qu'on ne revenait pas d'une brillante expédition victorieuse au delà du Taurus contre l'ennemi héréditaire.
Si les débuts furent pareils, la suite, hélas I ne devait point être pour le neveu ce qu'elle avait été pour l'oncle. Grâce même à cet oncle, les rôles étaient cette fois renversés. En 963, c'était un général victorieux, déjà couvert d'une gloire immortelle, qui, à la tête de ses invincibles légions, déclarait la guerre à un pouvoir faible représenté par une femme, sa complice, par un eunuque et deux enfants. Cette fois c'était un banni, un fugitif qui levait l'épée contre le gouvernement régulier puissamment reconstitué par Nicéphore lui-même et actuellement aux mains du premier capitaine survivant de l'empire. Toutefois l'avenir ne pouvait se lire clairement encore, et les débuts de Bardas Phocas, comme ceux de presque tous les prétendants, furent heureux et pleins d'illusions. Résolument il se mit à jouer son rôle de basileus, distribuant le peu d'argentdoiit il disposait, en promettant bien davantage, conférant à ses partisans titres et grades, créant des chefs militaires, nommant des " stratigoi " à lui pour les thèmes d'Asie. 11 avait réussi dès longtemps à entrer secrètement en rapport avec son père le curopalate Léon, bien que celui-ci fût étroitement gardé à vue dans sa prison insulaire de Mjlilène, et Léon, désespéré par cette dure
(I) Voyez : Un Empereur Bi/zaiilin au Dixième Siècle, p. 280.
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réclusion, avait immédiatement répondu à l'appel de son fils. Un de leurs plus fidèles amis, demeuré obstinément attaché à la fortune des Phocas, dont nous ne savons rien de plus, mais qui paraît avoir été un homme aussi hardi qu'influent, Etienne, évêque d'Abydos sur l'Hellespont, avait parcouru, sur l'ordre du vieux prince, les provinces d'Europe, cherchant à préparer des soulèvements, annonçant la prochaine évasion du curopalate et de son autre fils Nicéphore et leur venue en Thrace, promettant en leurs noms titres et dignités aux personnages en vue qui se joindraient à eux pour chasser du trône l'usurpateur.
Jean Tzimiscès reçut coup sur coup ces graves nouvelles si imprévues, au moment précis où il allait entrer en campagne contre les Russes. Il en fut très ému, mais, sans perdre une heure, avec l'activité extrême qui le distinguait, il se mit en mesure de faire face aux événements. Avant tout, le remuant évèque d'Abydos, dont les menées avaient été surprises, fut saisi et immédiatement mis en jugement pour haute trahison. Il avoua tout, comparut devant le Saint Synode qui le déposa et le livra au bras séculier. Les sources contemporaines ne disent pas quel fut son châtiment ; bien vraisemblablement ce dut être la peine capitale après de cruelles tortures. Il est probable qu'au cours de ce procès la culpabilité du curopalate et de son fils Nicéphore dut être tôt et nettement établie, car tous deux se virent aussitôt enveloppés dans la même catastrophe. Leur condamnation à la peine de mort fut prononcée, peut-être par quelque cour martiale réunie d'office dans l'ile de Métehn. Mais Jean Tzimiscès, toujours humain, commua leur peine en celle de l'aveuglement et de l'exil perpétuel. Même au dernier moment, le bourreau expédié à Lesbos reçut, en secret, des instructions encore plus clémentes. Le basileus Jean, estimant que les émotions par lesquelles les deux coupables venaient de passer, constituaient une peine suffisante, commanda de procéder à un simple simulacre du supplice. Le bourreau avait même ordre de cacher aux victimes à quelle volonté suprême elles devaient ce salut inespéré et de faire comme s'il agissait par pitié sous sa propre inspiration. Tel demeura, avec cette atténuation, le sort lamentable de Léon Phocas, de ce tout-puissant curoj)alate qui avait été l'homme le plus riche, le plus influent de l'empire
G' ^asitit^
MINIATURE BYZAN'fiyE d'uni- i/raiulr beauté, contenue dans un évanyéliaire du XI"" Siècle conscné aa célèbre cmiirnl d'Ii-ienn nu des lbéi-ien>- au Mont Alhos. — Le baptême du Christ.
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SOUS le dernier règne, ilii hrillanl vainqueur des Sarrasins à Kylindros et dans tant d'autres combats fameux.
Lorsqu'on aveuglait un criminel d'État à Byzance, on commençait d'ordinaire par le lier et le jeter à terre. Puis, tandis que des valets, brutes féroces, se couchaient sur lui pour l'immobiliser, le bourreau lui enfonçait dans les orbites un instrument pointu. Le sang jaillissait de ses prunelles à jamais perforées, tandis que la douleur lui arrachait des cris affreux. On l'abandonnait se roulant sur le sol et souvent l'inflammation qui suivait cette mutilation abominable mettait, en le faisant périr, un terme à ses souffrances.
Dans la plupart des cas, ce supplice, si fréquent dans les cruelles annales de Bvzance, qui, par contre, répugnait si fort à nos mœurs plus douces d'Occident et qui, dès les débuts de notre histoire, disparut à jamais de la liste des châtiments officiels, s'infligeait ainsi que je viens de le dire. Parfois cependant ou avait recours à un mode opératoire différent. L'aveuglement se pratiquait alors par le moyen du feu. Le bourreau approchait des yeux du condamné une tige de métal chauffée à blanc. Le malheureux patient, maintenu de force, sentait ses orbites se fondre et crépiter au contact de ce corps ardent et devenait aveugle pour toujours dans les plus cuisantes douleurs. Mais ce procédé, bien plus que l'autre, comportait des adoucissements. Le bourreau, secrètement autorisé, ou gagné à prix d'argent, ou simplement ému de pitié, pouvait à son gré éloigner ou rapprocher la tige brûlante, se contenter ainsi d'un simulacre. La victime s'en lirait alors avec une simple plaie des paupières, parfois avec une taie sur la cornée, qui ne détruisait pas entièrement la vue. ("est à un de ces simulacres que le bourreau dut avoir recours sur l'ordre de Jean Tzimiscès pour Léon Phocas et son fils Nicéphore (1).
Tel fut pour l'infortuné curopalate le résultat de sa descente projetée sur la côte de Thrace. Sa captivité n'en devint que plus étroite. Tous ses adhérents et ceux de ses fils, tous ceux qu'on put saisir, furent enveloppés
(11 Lt'on Diacre dH niioii ne sut si les Pliocas durent la conservation de leurs yeux aux instructions secrètes du basilcus ou à la pitié du bourreau. « La première hypothèse, ajoule-t-il, est la plus vraisemblable puisque ce dernier ne fut point puni lorsque la chose fut connue. »
RESISTAXCE DE BARDAS PHOCAS 67
dans sa disgrâce déliiiilive. On conlis((ua leurs biens. Réduits à la misère, ils Irainèrenl dans l'exil une existence insupportable.
Ces sombres événements i[ui aui'aienl (là èlre pitur lui du plus sinistre présage n'arrêtèrent point Bardas l'Iiocas sur la pente fatale qu'il suivait éperdument. AtTolé d'orgueil au spectacle des bandes nombreuses qu'il avait pu grouper à sa suite, rêvant l'empire immédiat avec tontes ses joies, le prétendant persévéra plus que jamais dans son entreprise. Quittant ses cantonnements de Gésarée, il s'avança résolument avec ses contingents dans la direction de la capitale, brûlant les demeures de ceux qui refusaient de se rallier à lui, donnant leurs biens en pillage à ses partisans. Sur la route, une lettre de Jean Tzimiscès lui parvint. C'était un appel suprême à la raison. Le basileus lui dépeignait éloquemment le châtiment terrible auquel il s'exposait si follement, feignant de croire qu'il s'était laissé entraîner par les excitations de son entourage bien plus que par celles de son ambition. «. Diu'ant qu'il en est temps encore, Bardas, rentre en toimême », lui mandait-il, « soumets-toi à notre puissance, nous voulons bien encore te promettre la vie sauve et la conservation des biens pour toi et tous ceux (pii te suivent. Si tu résistes à nos prières, tu périras d'une mort horrible. »
Rien n'y fit. Sans daigner répondre à ces ouvertures, Bardas Phocas, perdant la tête, se répandit en folles injures contre le basileus, traitant publiquement Jean de débauché infâme, de monstre impie, l'appelant scélérat et parricide. « Rends-moi l'empire, lui écrivait-il, pour lequel je suis fait bien plus et mieux (pie loi. Je te ferai payer sept fois, misérable, le meurtre de l'infortuné Xicéphore mon oncle, et les tortures que tu as infligées à mon père, à mon frère ( 1) . Tu les as fait condamner sans preuves, alors que jamais tu n'aurais dû te permettre de porter la main sur eux, puisque l'un était le propre frère de ton souverain, l'autre son neveu, petitfils de l'illustre césar Bardas IMiocas. »
A l'ouïe de ces injures que lui rapportèrent ses envoyés, Jean Tzimiscès ne put douter daviintagi' de i'elal d'exaltation dans lequel se trou-
(I) Il semble par ces mots que Dardas IMioi-as cmyail bien à ci' moinent c]ue son père et son frère avaient été réellement |irivés de la vue.
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vaille prétendant. Renonçant à venir à tiont de lui par la persuasion, il se décida, je l'ai dit, à expédier contre lui son meilleur lieutenant, le vainqueur des Russes à Arkadiopolis, son beau-frère le brillant niagistros et stratilate Bardas Skléros, à la tète de la plus grande partie des forces d'Europe. C'était jouer gros jeu que d'enlever ainsi à la défense contre l'ennemi du nord un capitaine aussi éprouvé avec toutes ses troupes d'élite et de laisser à Sviatoslav la route libre jusqu'à Constantinople, mais il n'y avait pas à choisir. Il n'existait en Asie aucune armée prête à entrer en campagne. La révolte de Phocas avait tout désorganisé là-bas. Entre ces deux grands périls il fallait coui'ir au plus pressé et Jean espérait à force de rapidité en finir avec Bardas Phocas, avant que les Russes, immobilisés par leurs revers, peut-être par une trêve momentanée, contraints en tout cas d'attendre les renforts arrivant de leur lointaine patrie, fussent en (Hat de reprendre l'offensive.
Bardas Skléros eut ordre d'abord, tant il réiiugnait à Jean Tzimiscès d'inaugurer son règne par cette guerre civile, de recourir une fois encore à la douceur, à la ruse, plutôt qu'à la force. Le basileus lui enjoignit de n'en arriver à l'effusion du sang qu'en cas d'absolue nécessité et lui dorma pleins pouvoirs jiour jiromettre à tous ceux qui abandonneraient la cause du prétendant, non seulement la vie sauve, mais encore des honneurs et de l'argent. Le stratilate emportait avec lui force lettres impériales, huilées de la bulle d'or, lettres en blanc, véritables brevets de l'époque nommant aux dignités de stratigos, de patrice, etc.
Le mandataire impérial, franchissant le Bosphore à la tête des Scholes d'Europe, s'avança jusqu'à Dorylée (1), place désignée pour la concentratinn des contingents des thèmes asiatiques destinés à opérer contre le prétendant. Lorsqu'il estima que ces forces étaient suffisamment exercées et équipées, avant de marcher à l'ennemi, il tenta le suprême effort que le basileus lui avait recommandé et écrivit même à Phocas une lettre éloquente pour l'engager une dernière fois à réfléchir. 11 pouvait d'autant mieux s'adresser à lui sur le ton de l'affection, presque de l'intimité, qu'il se trouvait être à la fois son ancien compagnon d'armes et son
(1) Aujourd'hui Chéher-Euïuk rt Kanulja-Hissar.
nARDA.<^ SKLEROS ENVOYE COSTRË BARDAS PHQCAS
allié par le sang. Sun frère, en effet, le palrice Conslaiilin. celui-là même dont j'ai dit la conduite ii('riiï(iiie an combat d'AiI<ailin]i(ilis, avait épousé une tille de Léon l'hocas, Sophie, sœur du pn'leudant.
La lettre de Bardas Skléros était pressante. « Ti'enible, mandait-il à Phocas, de rt'veiller détinitivement le lion qui dort. Je t'en conjure, durant qu'il en est temps encore, reviens à toi, repens-toi. » La réponse de Phocas fut celle d'un désespéTcprêt à toutes les extrémités, en admettant du moins que Léon Diacre n'ait pas inventé cette lettre de toutes pièces, ce qui est plus probable. « .le sais fort bien, disait le prétendant, ijue la prudence et la réflexion sont des vertus capitales, car, moi aussi, j'ai lu les vieux livres écrits jiar les anciens, mais je sais de même ipi'il est des cas désespérés où la prudence n'e.st plus de raison. Tel est aujourd'hui mon cas. Le cruel tourmenteur de toute ma famille, l'assassin de mon glorieux oncle, le bourreau de mon père et de mou frère, mon persécuteur acharné, m'a acculé à une situation telle, qu'il ne
me reste plus à choisir qu'entre la victoire ou la mort. Ne te fatigue donc plus à me prouver éloquemment qu'il serait de mon devoir de me livrer pieds et poings liés à mon plus mortel ennemi. Le sort en est jeté. Ou je m'emparerai de l'empire et trouverai ainsi le moyen de me venger moi el les miens de l'abîme de maux dans lesquels nous avons été précipités, ou je subirai courageusement mon sort. »
La mansuétude de Skléros, prise pour de hi faiblesse, ne faisait que
IVOIRE BYZANTIN du XI"" Si,;-!,-. La mort de la Vierije. Divers saints. — (Musée de South Kensington à Londres.)
■;0 JEAX TZIMISCES
surexciter l'auilace du rebelle. Abandonnant Phocas à son aveuglement, le stratilate reprit sa marche en avant ^1 .
Bardas Phocas, en quittant Césarée, s'était avancé dans la direction de l'ouest à travers la Phrygie Paroreios très probablement, en suivant la grande route militaire qui reliait la métropole de Cappadoce à Ephèse par Philomélion et Synnada. Il avait installé son camp à Bardaetta (2), un peu au sud-est de la localité de Dipotamon. aussi appelée Mesanakta (3) à cette éjioque. Mesanakta était un vaste et fertile domaine impérial avec de superbes campagnes à l'extrémité nord-ouest du 1î^ des Quarante-Martyrs, aujourd'hui Ak Cheher Gueuli, sur la route entre Polybotos et Philometion ^4), au point même où la magnifique source de Midas vient se jeter dans cette grande nappe d'eau. Léon Diacre, préoccupé de voir dans ce nom de Bardaetta un présage de la défaite du prétendant, nous dit que cette localité s'appelait ainsi de temps immémorial. Ce fut là que les troupes de Bardas Skiéros prirent pour la première fois contact avec les contingents rebelles. Fidèle à la consigne reçue, le généralissime impérial chercha à désorganiser les forces de Phocas avant de l'attaquer. Des émissaires, déguisés en vagabonds et en mendiants errants, pénétrèrent secrètement dans le camp rebelle, s' abouchant avec divers chefs, faisant briller à leurs yeux l'espoir du pardon, même d'une récompense en retour de leur défection. En même temps ils menaçaient les hésitants d'un châtiment sans merci. Probablement qu'à la nouvelle des dispositions si rapidement prises par l'empereur et de la marche en avant des bataillons éprouvés de Bardas Skiéros, quelque hésitation s'était de suite manifestée dans l'armée de Phocas, le travail de désorganisation étant déjà fort avancé parmi ses partisans. Ce mouvement ne fut que davantage précipité par l'arrivée des espions du généralissime. Les défections se multiplièrent.
(l'i Pour celle courte campagne je suivrai surtout Léon Diacre, certainement le chroniqueur le plus exact pour ces événements. Je m'aiderai pour contrôler ses indications du beau livre de M. Ramsay, raallieureusement très confus : The hisiorical geography of Asia Minov.
(2' Léon Diacre a altéré la véritable forme de ce nom pour tâcher d y retrouver le sens de « Défaite de Bardas ». M. Ramsay se demande si le nom véritable de cette localité n'était point simplement Baretta.
(3,1 Ramsay, op. cit., p. 140.
(4) Aujourd'hui Bolowodun et Ak Cheher.
BARDAS ■•?I<LI:H0S EXVOYr^ COSTRE BARDAS l'IlOCAS H
Chaque nuit, des personnages de marque réussissaient à quitter le camp de Phocas pour celui de Skléros qui les accueillait à bras ouverts. Le patrice Diogène Andralestos (l\ cousin germain du prétendant, tout d'abord l'abandonna; puis ce fut le tour du grand vigneron Syméon Ampélas et des deux frères Parsakouténos qui avaient été les premiers artisans de sa rébellion. Nous n'en savons pas plus, mais ces noms mêmes nous témoignent de l'importance qu'eut ce mouvement et nous montrent combien la cause de Bardas Phocas devait paraître dès ce moment perdue. Les soldats obscurs suivirent les chefs renommés.
En très peu de temps Phocas se trouva réduit presque à sa maison, à quelques familiers, à de bien rares contingents demeurés fidèles, et cela avant même que d'avoir combattu. Accablé par cette chute si soudaine, il se sentit pris de désespoir. Courant à ceux qui hésitaient encore, il les suppliait douloureusement de ne pas l'abandonner, leur rappelant leurs serments, cherchant à les attendrir, à réveiller leur ancien enthousiasme. Tout fut inutile. Plus que jamais le camp du jirétendant se vidait, ses troupes s'émiettant sans arrêt. L'n soir, raconte le chroniqueur, la uuil étant déjà fort avancée, le malheureux Phocas s'agitait sous sa tente, ne pouvant trouver le sommeil. Le cœur plein d'angoisse, dans sa solitude, il adressait à Dieu de ferventes supplications, récitant à haute voix ces paroles du psaume de David : « Eternel, conteste contre ceux qui contestent contre moi ; fais la guerre à ceux qui me font la guerre » (2). Tout à coup dans ce profond silence du camp endormi, alors que peut-être de nouveaux transfuges profitaient de l'assoupissement général pour fuir, le pauvre chef crut entendre une voix formidable, venant des cieux, qui hii défendait de continuer à réciter les paroles du roi-prophète, n En le faisant, lui disait la voix, tu prononces ton propre jugement, car ces paroles sont la condamnation même de toute ta conduite, et ton adversaire a du reste déjà pris pour lui le reste du psaume. » Trois fois la voix mystérieuse répéta la même défense. Alors Phocas, épouvanté, se jeta à bas de sa couche, attendant avec impatience la lumière du jour.
Au lever du soleil, le malheureux sortit de sa tente et monta à cheval
(1) Ou Andralestès.
(2) Psaume xxxv.
T2 JEAN TZIMtsCÈS
pour parcourir lo camp encore endormi. Soudain, comme il jetail les yeux sur ses chaussures écarlates, il s'aperçoit, ô miracle I qu'elles sont redevenues les bottes noires de jadis. Elonné, il s'informe auprès de ses scrvileurs de la cause de cette substitution. Eux, stupéfaits, le prient de mieux regarder, car ce sont bien là ses chaussures impériales. Certainement il est victime de cpiehjue illusion. Il regarde à nouveau et s'aperçoit qu'il s'est Irompé et qu'ils disent vrai. Ce nouveau présage achève de troubler son esprit déjà frappé! En même temps on le prévient que ses hommes, sourds à son ajipel, continuent à se diriger par groupes vers les lignes ennemies. Alors comprenant que c'en est fait de lui, il renonce à toute lutte et ne songe plus qu'à son salut. Au milieu de la nuit suivante, comme (nus dormaient, il réunit trois cents cavaliers bien armés choisis parmi ['('lili' de ceux (pii lui sont demeurés fidèles et, franchissant avec eux le fossé qui entoure le camp, il se jette à corps perdu à travers la campagne. Au galop de leurs chevaux, ces hardis compagnons gagnent un fort kastron que Léon [)iacre désigne sous ce nom bizarre de (( Château des Tyrans appelé Antigoûs ». Skylitzès et, après lui, Cédrénus et Zonaras donnent à cette même forteresse montagnarde le nom de Tyropœon ou Tyrojtoion.
Ce lieu fortifié, dont le vrai nom était Tyriaïon ou Tyraïon (1), parfois mentionné dans les sources byzantines, et qui est l'Ilghin d'aujourd'hui, se trouvait situé au sud-ouest de Césarée, siu' la route du Taurus et des [lortes de Cilicie, entre Dokeia et cette chaîne de montagnes. Certainement l'intention de IMiocas était de mettre le Taurus entre lui et les troupes de Bardas Skléros. Cefut par force qu'il s'arrêta àTyriaïon. En prévision d'un revers qui le forcerait à se réfugier dans cet inaccessible donjon alors presque imprenable, il l'avait, dès le début de son entreprise, fait anqilement apjjrovisionner du nécessaire. 11 en avait, à la hâte, fait réparer les murailles. Enfin il y avait envoyé sa femme et ses enfants. En
(1) « Il faut, dit M. IJamsay, corriger to twv T'jpiwwv tfpo'jptfjv en to tmv T'jpar,vwv çpo'jpiov. et Tyropoion est une forme altérée de Tyraïon. » C'est tout auprès de ce Tyraïon (aujourd'hui Itghin), à Koli-tolu, qu'il existe encore un monument hittite, sur la route directe de GeUiMi;r aux portes de Cilicie. M. Ramsay a vu à un mille environ au nord de Koli-tolu une haut'et abrupte montagne au pied de laquelle la localité d'ilghin était située, mais on ne pouvait l'apercevoir. Le château où se réfugia Bardas Phocas était peut-être sur le sommet ou les flancs de cette niontagne.