PHOCAS SE RÉFUGIE DANS LE KASTKON DE TVRIAÏON
un mot il avait fait de ce lieu sa jikce de réserve. Il n'eut qu'à se féliciter d'avoir ainsi pris ses précautions.
Bardas Skléros, qui n'avait pas été long à apprendre la fuite du prétendant, s'était jeté incontinent à sa poursuite avec un gros de cavalerie. Ses hommes mirent la main sur quelques-uns des compagnons de Phocas qui n'avaient pu le suivre jusqu'au bout dans sa course folle. Suivant l'ordre formel de l'empereur, on leur creva les yeux et Léon Diacre dit que le lieu où ils subirent leur commun supplice en prit le nom de Typhlovivaria (1). Phocas lui-même courut le plus grand danger dans cette terrible chevauchée. Comme il galo-
MOSAÏQUE BYZANTINE du XI"" Sii'cle ch- la Cathédrale de Sainte-Sophie à Kiev. — Sfiint Laurent.
pait, on bon capitaine,
à l'arrière-garde de sa
petite troupe, un groupe d'impériaux lancés à sa poursuite réussit à
le rejoindre, juste comme il 'gravissait avec les siens les dernières
pentes du mont qui pcirlail la forteresse de Tyriaïon. Chacun mil
aussitôt l'épée à la main, mais un des impériaux, plus audacieux,
Constantin Charon, piquant des ileux, laissant ses compagnons en
(1) C'ûlait la coutunip naïve on terre liyzantine à cette (■poque de désigner les localités où s'étaient déroulés de grands événements historif[iies par dos noms qui rappelaient ces faits. Ainsi, précisément à celte occasion, Léon Uiacre nous informe que
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arrière, se précipita sur Phocas, l'injuriant horriblement, lui ordonnant de s'arrêter pour recevoir la récompense de sa rébellion, l'appelant vil et lâche. Il allait le frapj)er de son épée : « Epargne-moi, lui crie Bardas, je suis déjà assez malheureux, épargne-moi, je t'en supplie. Songe, songe combien la fortune est changeante. Vois : mon père était curopalate, mon aïeul césar, mon oncle basileus, j'étais moi-même au premier rang. Vois où j'en suis maintenant. » Il continua à l'implorer ainsi, sourd à ses injures, affectant d'ignorer (pii il était, puis brusquement arrêta son cheval, comme s'il voulait se rendre à merci. On était devant la porte de la forteresse. Charon, se souciant peu des supplications de Phocas et se riant de ses beaux discours, éperonnant sa monture, se rapproche de lui au galop, criant que ce sont là paroles pour des enfants. Déjà il cherche à le transpercer. Alors Phocas, empoignant sa masse d'armes qu'il portait suspendue à la housse de sa selle, fait subitement volte-face et d'un seul coup formidable fracasse le casque et le crâne de son ennemi qui tombe mort sans pousser un cri. Puis, poussant furieusement son cheval, il se précipite dans la forteresse, qui referme aussitôt ses portes sur lui et les siens tandis que les compagnons du mort s'arrêtent épouvantés. Telle fut la tin de cette poursuite épique. Ainsi Phocas se trouva après ce grand danger
le lieu où Léon Phocas, grand-oncle paternel du prétendant Bardas Phocas, avait été jadis privé dn la vue sous le règne du Porphyrogénéle, en avait conservé le nom d'Oëleonta ('ùr^'i.ivtiy.. Malheur de Léon], devenu Goléonta {Voi'iio'ixa) par corruption populaire. On se perd dans tous ces drames et supplices des membres d'une même famille. Léon Diacre fait un sombre récit de ce malheur arrivé à ce premier Léon Phocas. C'était aux temps anxieux de la minorité orageuse du Porphyrogénète, après la mort de son oncle Alexandre, sous la régence de sa mère Zoé. Le terrible tsar bulgare Syméon, en guerre contre les Grecs, ne songeait plus qu'à monter en personne sur le tréme des faibles successeurs de Constantin. Le péril était extrême. Léon Phocas, le premier capitaine de l'empire à cette époque, fut nommé domestique des Scholes, c'est-à-dire généralissime. Romain Lécapène eut le commandement de la (lotte ignifère, c'est-à-dire des navires armés du feu grégeois. Léon Phocas entré en Bulgarie culbuta les forces de Syméon, lui tua beaucoup de monde, et transforma en un moment l'aspect des événements. Syméon, acculé, ne savait quel parti prendre, lorsqu'on apprit soudain que Romain Lécapène, trahissant sa foi, avait fait voile avec sa flotte vers la capitale pour se saisir du pouvoir. A cette nouvelle, Léon, plus traître encore, bal en retraite et marche de son coté avec toutes ses forces sur Constantinople, espérant gagner Lécapène de vitesse. Syméon croit d'abord à une ruse, puis, mieux renseigné, se jette à la poursuite de Léon, le rejoint, le bat et massacre une partie de ses soldats. « Aujourd'hui encore, dit Léon Diacre, on aperçoit à Anchiale des monceaux d'ossements, derniers vestiges lie ce désastre des armes impériales. » Léon, arrivé ainsi trop tard sous les murs de Byzance, trouve le Palais Sacré occupé par Lécapène qui s'était déjà fait proclamer co-empereur. Il passe en Asie, débarque à Abydos et inaugure la guerre civile. Bientôt il est pris et aveuglé par ordre de son rival. — Voy. encore l'n Empei-eur Byzantin au Dixième Siècle, p. 41.
n.lRDAS SKLEROS S'EMPARE DE PIIOCAS Vi
sain et sauf avec la majeure partie de ses trois cents cavaliers derrière les hauts murs de cette forteresse perdue.
Bardas Skléros mit immédiatement le siège devant le château, dernier asile de l'infortuné prétendant, le conjurant de se rendre à merci, lui promettant de lui donner la vie sauve, de le traiter en parent et on ami. Bientôt, réduit aux dernières extrémités, sans espoir d'être secouru, après de cruelles hésitations, Phocas, faisant taire son orgueil, dépouillant ses rêves de gloire, se décida à subir cette humiliation dernière. Il demanda seulement la vie pour lui et les siens. Sitôt qu'il eut obtenu de Skléros la promesse formelle de n'être point inquiété, il descendit du haut kastron dans la plaine au camp du vainqueur avec la « magistrissa » sa femme et ses enfants. Telle fut l'issue lamentable de cette entreprise follement commencée. Bardas Skléros, fort embarrassé de son prisonnier, en référa au basileus qui, toujours miséricordieux, ordonna seulement qu'on le fit tonsurer et qu'on l'expédicvt, sous l'habit religieux, dans l'île de Ghio avec sa famille. C'était un châtiment bien doux pour un tel attentat.
Telle fut la fin très prompte et très heureuse pour l'empire de la rébellion de Bardas Phocas, neveu de l'autocrator égorgé. Il n'y avait pas de temps à perdre sur la frontière du nord. Bardas Skléros eut ordre de ramener immédiatement en Europe son armée si facilement victorieuse. Quant aux troupes improvisées du prétendant, sitôt la révolte écrasée, elles se débandèrent et se fondirent plus vile encore qu'elles ne s'étaient assemblées.
Ainsi les trois Phocas, le père et les deux fils, victimes tragiques de ces événements terribles, précipités de si haut en si peu de temps, durant que les ossements lamentables du chef de la famille achevaient de pourrir dans le grand sarcophage de l'hérôon de Constantin, se trouvèrent réunis tous trois, misérables captifs, sous la garde de grossiers soldats, dans deux îles voisines delà côte d'Asie, duiMiilquc leur cousin el ancien compagnon de guerre s'asseyait en maître au Palais Sacré sur le trône éblouissant des successeurs de Constantin (1).
(1) Uno pifcciî ilo vers quelque peu obscure du poète conteuipiuviiu Jean Géomètre, intitulée : El; TV' Ttûv'P<j)|ix'!(.)v \i.iy fri, Sur la guerre [civile) des Romains, c'esl-i-dire des Byzantins, se rapporte cerlaineinent à la lutte entre les deux Bardas (voy. Migne, Palrol. gr., t. CVl, col. 910, et Cramer, o/i. vil., IV, 274).
76 JEAN TZIMISCÈS
La belle saison de l'an 971 s'était passée à étouffer la révolte de Phocas. Le basileus s'était également, nous le verrons plus loin, préoccupé d'enlever aux Sarrasins les moyens de lui faire la guerre et avait conclu, à cet effet, au mois de juillet de cette même année, avec lanaissante république de Venise, un accord demeuré fameux. De même il avait, nous le verrons aussi, pris les mesures nécessaires pour pouvoir repousser une agression des troupes du Fatimite d'Egypte contre Antioche. Son activité s'était aussi tournée vers les affaires d'Italie, et il venait de donner, à cette époque même, la dernière main aux arrangements pour le mariage de la jeune porphyrogéncte Théophano avec l'héritier de l'empire d'Allemagne. Enfin, durant tout ce temps, l'infatigable souverain n'avait pas cessé un instant de veiller aux préparatifs de l'expédition qu'il préparait pour en Unir avec Sviatoslav et ses bandes (1).
Fort heureusement les Russes, encore étourdis par l'accueil qu'ils avaient reçu à Arkadiopolis, surtout aussi retenus par le pillage des villes prises sur les deux A^ersants du Balkan, n'avaient pas fait durant tout ce temps de tentative nouvelle du côté de la capitale, malgré la confiance que devait leur avoir inspirée le départ de Bardas Skléros et de ses troupes pour l'Asie. Maintenant l'année 971 était trop avancée pour que les j)arties belligérantes pussent reprendre de suite les armes.
Force fut à Jean Tzimiscès de remettre cette fois encore aux premiers beaux jours de l'année suivante la campagne finale contre ces odieux envahisseurs de l'empire. Et certes il était plus urgent que jamais d'en finir avec l'insolence intolérable de Sviatoslav et de ses guerriers. Si elles n'avaient point menacé très directement Gonstantinople, les bandes varègues n'en étaient pas demeurées plus tranquilles pour cela. Rassurées par l'absence de Bardas Skléros et de la plus grande partie des forces impériales, elles n'avaient jdus trouvé devant elles, à la tête des trouj)es grecques demeurées pour les contenir, qu'un chef devenu peu redoutable. C'était le magistros Jean Courcouas ou Gourgen, de la grande famille arménienne de ce nom, autrefois capitaine renommé, un des meilleurs
(1) Sur cette immense activité de Jean Tzimiscès dans le courant de celte année 971, opposée à la prétendue inaction dont l'ont accusé des auteurs mal informés, voyez Wassiliewsky dans Lambine, op. cit.
yifi.lA' TZIMISCÈS ÉPOUSE TIIÉODORA 11
de l'empire, devenu sur le tard fort incapable, alourdi par l'âge, le besoin du repos, devenu même, paraît-il, tant soit peu ivrogne. Mal surveillés par cet adversaire, les barbares du nord, durant toute celte année, repassant à tout instant le Balkan, n'avaient pas cessé un jour de ravager horriblement les fertiles campagnes de Thrace et de Macédoine. Leurs incessantes razzias avaient porté dans toutes les directions la ruine, la captivité ou la mort. Les populations rurales, terrorisées, réfugiées derrière les murs des villes ou les remparts des kastra, n'osaient plus se montrer. Les terres demeuraient sans culture. Les Russes, vivant grassement en pays concpiis, étaient plongés dans une sécurité absolue.
Donc l'hiver se passa encore pour le basileus en préparatifs nouveaux. Toute la flotte pyrophore, celle que nous avons vue sous le règne de Romain II rendre de si grands services dans l'expédition de Crète (1), fut rapidement mise sur pied de guerre, pour être dirigée par la mer Noire vers le théâtre des hostilités. D'innombrables bâtiments de transport concentrèrent dans Chrysokéras les approvisionnements nécessaires à une grande armée, approvisionnements de blé, de fourrages, d'armes, d'appareils de guerre. Tout fut disposé pour entrer en campagne dès les premiers jours du renouveau.
Le basileus ne fut cependant pas si fort absorbé par ces préparatifs et par la répression de la rébellion de Bardas qu'il ne s'occupât d'une autre affaire qui était pour lui de première importance, je veux dire son mariage. On sait qu'il était depuis quelque temps déjà veuf de Marie, une sœur de Bardas Skléros, morte, semble-t-il, sans lui avoir laissé d'enfant, du moins d'enfant ayant survécu. Les convenances, la crainte du scandale inouï, surtout la résistance opiniâtre du vieux patriarche, l'avaient forcé de renoncer à épouser sa maîtresse la basilissa Théophano. Il ne pouvait cependant différer de contracter un mariage nouveau pour consolider sa situation au Palais vis-à-vis des héritiers légitimes du pouvoir. La raison d'Etat le poussa à conclure une union bien différente de celle ipi'il avait rêvée, dans laquelle l'amour ne fut certainement pour rien. Sur les avis toujours sages, toujours écoutes, du parakimomène Ba-
(1) Un Empereur Byzantin au Dixième Siècle, pp. 52 sqq.
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sile (1), Jean jeta son dOvolu sur une princesse de la famille impériale régnante. C'était bien la meilleure voie pour légitimer son usurpation que de s'allier ainsi à la vieille dynastie héréditaire de ses deux jeunes collègues et pupilles. De même que jadis Romain Lécapène avait voulu devenir le beau-frère de son pupille Constantin, do même que Nicéphore Phocas avait fortement consolidé sa situation en s'unissant à l'impératrice veuve Théopliano, de même Jean, meurtrier et successeur de ce dernier, augmenta certainement la sienne en épousant une porphyrogénète, fille de Constantin VII, soeur de Romain II, tante par conséquent des deux petits basileis. Cette princesse avait nom Théodora. C'était une des cinq sœurs de Romain que nous avons vues jadis, environ douze années auparavant, chassées du Palais Sacré et enfermées dans des monastères sur la demandr dr Irur ji'une belle-sœur Théophano (2). Théodora avait dû vieillir quelque peu depuis lors dans sa lugubre cellule monacale, puis dans la terne existence du gynécée impérial. Nous ne savons rien, rien absolument, de cette princesse devenue ainsi basilissa d'Orient, le plus beau titre féminin dans ce siècle. Son nom effacé ne figure que cette seule fois dans les chroniques, et Léon Diacre fait, à cette occasion, cette remarque caractéristique, qu'elle n'était ni indlo ni tdégante, expressions qui donnent singulièrement à réfléchir dans la bouche d'un de ces écrivains officiels si portés à proclamer la beauté admirable de toute princesse de sang impérial. L'honnête chroniqueur ajoute immédiatement après que nulle femme dans l'empire ne fut plus accomplie, plus chaste et modeste que la nouvelle basilissa. La vérité semble donc bien être que la seconde épouse que Jean venait de se donner était aussi laide que riche en vertus. Mais elle était fille d'empereur et il était dune importance «apitale pour l'heureux aventurier arménien couronné de s'unir ainsi par les liens du mariage à celte illustre race impériale macédonienne. Ouelle admirable légitimation de son usurpation aux yeux de la foule urbaine et des peuples des provinces que cette alliance avec la propre tante des jeunes empereurs I Ainsi Jean devenait vraiment le tuteur naturel de Basile et de Constantin. Skylitzès fait même cette observation que le peuple
(1) Zonaras, éd. Dindorf, IV, p. 90.
(2' Vn Empereur Byzantin au Dixième Siècle, pp. 52 sqq.
COURO.y.VEMEXT DP: Tin:ODORA 79
fui enchanté de cette union, parce qu'il cinil y vnir la preuve (pie^ Jean Tzimiscès ne songeait nullement à exclure du pouvoir la dynastie régnante. Léon Diacre aussi parle de l'allégresse populaire extrême qui sigivala les fêtes du mariage. Quant aux sentiments intimes du nouvel emjiereur à l'endroit de son impériale fiancée, peu importait à ce voluptueux la laideur de la pauvre jjrincesse. Certes il n'était pas embarrassé pour peupler sa couche des plus belles créatures de toutes les races de son immense empire.
Ce fut en une journée du mois de novembre de cette année 971, seconde du règne de Jean Tzimiscès, (|u'(iil liru le mariage du couple impérial, suivi du couronnement de la nouvelle basilissa. Le mariage dut être vraisemblablement béni dans la petite église de Saint-Etienne de Daphné, suivant ce que nous apprend le Livre des Cérémonies de Constantin Porjdiyrogénète, peut-être bien encore à celle de la Panagia du Phare. La {)ompe dut en être comme toujours merveilleuse. Le basileus et le patriarche y recourent la nouvelle épousée escortée d'une nuée de cubiculaires et de patriciennes à ceinture. On l'euveloiipa des plis du tivs saiul Maphorion, le Voile de la Vierge Toute Sainte. On lui mil sui- la tête la mystique « sticharis ». Puis le patriarche récita les prières d'usage. Alors les despotes ôtèrent le Maphorion à la basilissa et le remplacèrent par la chlamyde qu'ils lui agrafèrent sur l'épaule, et le patriarche, saisissant de ses mains tremblantes la couronne à pendeloques, la tendit à l'empereur triomphant qui lui-même la posa sur la tête de la souveraine agenouillée. Celle-ci alluma les cierges à la Sainte Croix.
Après d'interminables autres fonctions, les nouveaux époux sortirent par rOctogonion et l'Augoustion et se rendirent dans l'Onopodion oîi ils furent reçus par la foule des « magistroi » et des patrices. Là, devant l'autocrator et l'autocratorissa debouts, on célébrala fonction solcuinHi' de Xaholoutliia. Us se rendirent ensuite au Sekreton où,. toujours suivis des « magistroi » et des patrices, ils furent reçus par les sénateurs et assistèrent à une nouvelle akoloulhia. Les miliciens des Factions occupaient le Tridinion des candidats de chatjue côté des marches de la Magnaure. Au moment où les souverains franchirent les portes du Consistorion, leurs orgues d'argent, placées à la gauche des marches, commencèrent à se faire
JEAN TZIMISCES
entendre tandis que les chanteurs des Verts comme des Bleus poussaient trois acclamations et entonnaient bruyamment les souhaits accoutumés : n 0 notre Sauveur, conserve les despotes, nos maîtres. Esprit très saint, préserve la basilissa. Seigneur, prolonge la vie de nos souverains par la nôtre. Basileus nouvellement marié, que Dieu te protège. Prince estimé, prince excellent, que la Trinité te protège et que le Dieu céleste te donne
du Ininheur, bénissant ton mariage. Que celui qui à Cana autrefois assista aux noces, que le Christ Philanthrope qui bénit l'eau et multiplia le vin, que celui-là te protège avec ta compagne et que Dieu t'accorde des enfants porphyrogénètes. C'est ici le jour de la joie pour les Romains, jour dans lequel Jean Tzimiscès fut marié à la félicissime Augusta Théodora. » Les cérémonies admirables se poursuivirent bien longtemps encore. Le cortège impérial parcourut cent lieux divers. Les augustes époux allèrent dans la Conque du lit nuptial déposer les diadèmes et les couronnes, que les cubiculaires suspendirent dans le Pentapyrgion. Enfin, au son d'acclamations sans cesse nouvelles en l'honneur de l'épousée, ils parurent dans le somptueux Triclinion des XIX Accubiteurs où eut lieu le festin nuptial solennel, l'Estiasis, qui clôturait les fêtes.
Il y eut encore auparavant le baisement des pieds oîi défilèrent devant l'impératrice les fonctionnaires des deux sexes. Cette cérémonie était conduite par les eunuques silentiaires, par les topotérètes, les comtes des largesses et le préposite. Chaque fois que l'ostiaire porte-verge inclinait sa verge, toute l'assistance s'agenouillait par trois fois (1).
LE CHRIST DE LA CHALCE {Chalciiés) (iyiiré au revers d'un sceau impérial byzantin dema Collection; [voy. p. 83).
(1) Ce fut dans ce même hiver de 971 à 912 qu'une autre princesse byzantine contracta une union qui la força de quitter les splendeurs des palais du Bosphore pour le ciel brumeux de l'Occident. Nous verrons bientôt qu'une ambassade allemande arriva à la fin de décembre ou au commencement de janvier à Conslantinople pour conduire à Rome, où elle devait épouser l'héritier de l'empire d'Allemagne, la jeune princesse Théophano, fille de Romain II et de la première Théophano, et sœur des deux basileis régnants. Celle même qui depuis si longtemps était réclamée par la diplomatie germanique et pour la main de laquelle tant de sang avait été déjà versé, quitta Byzance au printemps pour aller rejoindre à Rome Othon II qui l'épousa
COUFlOXyEMENT DE TIIEODORA
nEUUVMUE DE LA VRAIE CROIX. Ce mw/nifuiar i-nuiil hi/^antin du AV"" 6'iVWf est un des joyaux du trésor de la Cathédrale de la ville de Gran, siè<je du primat de Hongrie.
Après le festin, remperoiir ronvia roux qu'il voulut particulirronient
dans Sainl-Pieire le 14 avril. Jo revieiidiMi sur les circonstances de cette mémorable iiiiinn dans le chapitre consacré aux allaiies d'Italie sous ce règne.
82 JEAiX TZIMISCES
honorer parmi les sénateurs et les patrices à l'accompagner dans la chambre nuptiale. A ce moment il portait le' sagion d'or, et ceux qui le suivaient avaient revêtu des vêtements spéciaux. Les patriciennes admises ne portaient pas la coiffure dite « propoloma ».
Trois jours après, l'impératrice se rendit au temple des Blachernes pour prendre le bain sacré. Les Factions lui firent escorte avec leurs orgues. On portait devant et derrière elle les trois grenades mystiques ornées de pierres précieuses et de pourpre. La parakathistria ou première fille d'honneur en portait une de ses propres mains. On portait encore les peignoirs et les linges de lin fin, le coflVe à parfums, les vases et les bassins. Ce devait être une étrange et saisissante cérémonie que ce bain officiel de la nouvelle basilissa.
Ainsi se passa l'hiver de 971 à 972. Le gouvernement paternel de Jean Tzimiscès, qui témoignait pour tous de la plus grande douceur, de la plus miséricordieuse indulgence, était en ce moment infiniment populaire, Fastueux, magnifique, bienveillant, équitable, libéral, ce prince séduisant passa ces mois de repos forcé à donner des fêtes à ses sujets. Ce ne furent que spectacles populaires, représentations scéniques adorées de la foule. Ces fêtes succédant à ce mariage qui faisait de Jean Tzimiscès une sorte de basileus légitime et qui, jinur cela, furent si joyeusement célébrées, durèrent probablement jusqu'au Grand Carême, se terminant peut-être seulement à la semaine de la Sexagésime, peut-être au dernier jour gras, qui fut cette année le 19 février.
Dès le premier printemps de l'an 972 (1), l'empereur quitta la capitale à la tête des troupes, quil n'avait pas cessé un seul jour de faire exercer. Léon Diacre, dans un récit quelque peu diffus, semble vouloir redire la dernière journée que passa Jean au Palais Sacré avant son départ i>our le théâtre de la guerre. C'était le 28 du mois de mars, cinquième jour de la semaine des Rameaux. Sortant dulidnl processionnellement des bâtiments
(1) M. Biélov place déjà en 971 et non point seulement en 972 l'expédition de Jean Tzimiscès en Bulgarie (voyez op. cit., note 1 de la page 177). La Chronique dite de Sestor donne de même la date de l'an du monde 6479 qui correspond à 971. M. Paparrigopoulos {op. cit., IV, 191) est du même avis. J'ai adopté l'opinion de Murait. Tchertkov tient également pour 972, op. cit., p. 221.
PROCESSIOX SOLENXELLE 83
palatins, tenant dans la main di-oilc l'étendard des autocrators, qui n'était autre qu'une riche croix processionnelle à longue hampe, au centre de laquelle une capsule était fixée contenant le fragment le plus considérahle de la VraieCroix, " Très Sainte, Vivifiante », le basileus, suivi de la cour tout entière, de tous les dignitaires, alla faire ses prières solennelles et invoquer le Dieu des Victoires dans l'Eglise du Christ Sauveur dite de la Chalcé, petit oratoire qu'il honorait d'une dévnliun particulière.
Cet oratoire minuscule du Sauveur Ghalcitès tenait son nom de sa situation dans cette partie du Palais Sacré qu'on appelait Chalcé à cause du somptueux vestibule ainsi désigné qui en fermait l'entrée (i) et au-dessus de la porte duquel se voyait la fameuse Image de Jésus Sauveur Chalcitès. Nous verrons que Jean fut enseveli dans cette chapelle. On y parvenait directement de ce vestibule. Elle avait été édifiée par Romain Lécapène pour être l'oratoire privé de la demeure impériale. Jean, dès son avènement, avait commencé d'y faire élever son magnifique tombeau lamé d'or, enrichi d'émaux et de nielles. II est impossible de se représenter en imaginaliun ce que devait être à cette époque la merveilleuse richesse de cet édifice exquis, objet de la piété particulière du souverain. Ce n'avait été primitivement qu'un oratoire singulièrement petit, d'entrée tortueuse, d'accès difficile, de dimensions si réduites qu'à peine quinze personnes pouvaient s'y tenir en une fois. Jean l'avait aussitôt fait reconstruire sur des proportions plus grandes, sur un plan bien plus riche. « Le souffle de Dieu, dit le chroniqueur, l'inspira dans cette œuvre. Le résultat qu'il obtint fut admirable (2). »
Après ces premières dévotions dans l'oratoire palatin, l'empereur, toujours processionnellement escorté, se rendit à la Grande Eglise. Là, ses prières à la Divinité revêtirent uni; forme toute spéciale. II demanda avec ferveur à Dieu de lui donner pour le guider un ange de sa droite qui marcherait en tète de l'armée et, de son glaive flamboyant, lui montrerait la
(1) Labartf, Le l'alais Impérial de Coitslmiliiiople, p. lit.
(2) Voy. sar cet édifice et ce tombeau : Auonym.', Antiquitates conslantinopolilame, I, p. lu, Codhius. De .Edificiis, p. 12", Ms. lîibl. Nal., il» 1788, f« 9 r. Voy. eiicoiv, un article d'AILcrt Duniont sur une ninnnaie portant l'effi^'ie du Sauveur Chalcéen dans la Uevue niimismalique de 1867, p. 193. A. Dumont y donne Tliistoire de l'Image de Jésus Chalcéen ou Ghalcitès.
84 JEAN TZIMISCÈS
route. Puis le brillant et immense cortège prit encore la route du Temple des Blachernes, ce saint lieu illustre entre tous ceux de la capitale où était déposée cette Image célèbre de la Vierge, palladium de la Ville gardée de Dieu. Tout le long du chemin, le basilous et sa suite chantèrent dévotement les psaumes et les litanies de circonstance. Ce fut là le troisième arrêt pour invoquer le Dieu des batailles. Combien ces grandes pompes religieuses devaient présenter un aspect extraordinaire, ces visites aux principaux sanctuaires, dans ces circonstances solennelles, lorsque l'existence de l'empire était en péril, lorsqu'un ennemi cruel avait envahi les plus belles provinces, lorsque le prince en personne, espoir suprême, allait partir à la tète de l'armée I
C'étaient là des heures de paliinlique angoisse durant lesquelles les cœurs de toute cette immense niultilude liattaient à l'unisson de celui de son basileus bien-aimé, et quand lui, jiieds nus, la croix guerrière en mains, jiassait lentement par les rues caillouteuses et grimpantes de la grande cité, chantant d'une voix claire les grandes litanies, tandis que derrière lui, parmi les carrefours poudreux et encombrés, se déroulait d'église en église et d'oratoire en oratoire, comme un serpent aux anneaux sans tin, l'immense théorie des prêtres et des diguitaires, chantant à la suite du basileus, le peu}ile iiilini qui bnrdail les rues, qui peuplait les fenêtres, les crêtes des murailles et les toits des maisons, reprenait en chieur avec ses cent mille voix ces prières instaiitfs à Dieu et à la grande Théotokos, et c'était liien du plus profond de son âme naïve (|ue cette multitude prodigieuse appelait l'aide du Ciel sur la tête de son prince, de celui qui pour elle représentait vraiment Dieu sur la terre, qui s'en allait risquer sa vie et donner son sang pour le salut des Byzantins, ses pieux fds à lui et à la Vierge Toute Sainte.
Cette l'ois, le basileus Jean, en (|uiltant l'oratoire de Sainte-Marie des Blachernes, monta jusqu'au jialais du même nom (1). De ses hauts balcons en encorbellement il passa en revue la Hotte brillante des navires pyrophores massée juste en face dans la Corne d'Or. Ce palais, depuis si fameux, ce palais qu'à l'époque des Croisades les basileis devaient habiter
(1) Léon Diacre, p. 129.