‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 80 sur 99 · PIECES DE VERS DE JEAN GÉOMÈTRE · texte numérisé non relu

PIECES DE VERS DE JEAN GÉOMÈTRE

de toutes les guerres qui ensanglantèrent les quinze premières années du règne de Basile II. Naturellement, dans ces trop courtes poésies il nous a fait de cette époque lamentable un tableau douloureux. A maintes reprises il se plaint de l'abandon aIVrcux dans lequel la science et les lettres étaient tombées à Constantiuople, des moqueries donl Ini-nième était sans cesse poursuivi parce qu'il avait consacré sa ^ ie à des i)C(;tipations |iurcmeul intellectuelles. Par Psellus nous savions déjà qu'autant Hasili; Il lui grand guerrier et administrateur intelligent, autant il ne cachait pas son aversion pour l'étude des sciences et des lettres, surtout pour les savants et les rhéteurs, pour lesquels il témoignait d'un parfait mépris. Tout naturellement les opinions professées par le souverain se reflétaient sur son entourage.

Parmi les pièces de vers de ce poète contemporain ipii punvoul inté-resser nos recherches historiques, il s'en trouve une surlout qui est comme un écho précieux de ces luttes sauvages dont je viens de parler, luttes dont nous savons si peu, pour la connaissance desquelles le plus léger indice nouveau est une découverte véritable. On y trouve une allusion saisissante à la terreur inspirée aux populations de l'empire par les agressions incessantes du féroce souverain bulgare et de ses bandes, aux appels désespérés que ces multitudes désolées adressaient à un secours suprême. Le nom même que l'auteur a donné à cette pièce est frappant. Elle est intitulée « le Comitopoule » (I), c'est-à-dire « Samuel », car j)ar ce titre il faut certainement entendre ce prince, de beaucoup le plus célèbre des quatre frères de ce nom. « Au lirmament, s'écrie le poète, la comète a embrasé l'éthcr. Sur la terre, le « comité » ravage toutes les provinces d'Occident. Cet astre a été comme le symbole annonçant ce calaclysme. Il disparaissait au lever du soleil (2), et cette autre comète « Samuel )) s'est allumée au coucher deNicéphore. Cet horrible Typhon, fdsdc scélérats, brûle tout. Où sont les rugissements de ta force imincible, ô basileus par la naissance et Nicéphore par tes hauts faits (3) ? Sors pour uu

(1) M. Wassiliewsky {Fragments russo-bijzaniins, p. l'iU) a corrigô la lodun' Je oo titre inexactement transcrit par les éditeurs des poésies de Jean Géomètre, l'abljé Migne et J. A. Cramer.

(2) Lucifer.

(3) Jeu de mots. Nicrphore, en grec, signifie « viclorieux ».

VUE DE SOPHLi, l'ancienne Serdica, Stmlet: oa Triadilza. A l'arrière -plan, le panorama

du Mont l'itoch.

moment de ton tombeau. Rugis, ô lion! Apprends à ces renards qu'ils doivent demeurer cachés parmi les tanières de leurs montagnes (1). »

Le lecteur aura compris le jeu de mots, d'une ingéniosité douteuse. Comité, comte, s'écrivait co?}iitès, exactement comme le mot comète. Le poète fait un rajtprochement entre le terrible souverain bulgare et l'astre errant qui tant et si longtemps épouvanta les populations de l'empire durantl'été de 973 et qui passa pour avoir prophétisé entre autres calamités la mort inopinée de Jean Tzimiscès. Les expressions mêmes employées par Jean Géomètre viennent confirmer ce fait, que cette catastrophe fut bien le vrai signal de la levée de boucliers générale des sujets de l'enragé « Comitopoule )). Bien que le poète traite Samuel et ses guerriers de renards qui n'ont qu'à aller se réfugier dans leurs tanières, il est très évident qu'il les redoute fort, puisqu'il appelle à grands cris au secours de l'empire un héros disparu. Seulement, en [place de Jean Tzimiscès, qui n'est même pas nommé, il n'est queslion que de Mcéphore, et c'est lui, l'empereur

(1) Littéralement : « parmi les rochers ».

PIÈCES r>F. vr;f!.< m-: je.\s géomètiu'.

Vi'E DE aOI'lllA, l'oncirnnc ■Se/'Jiai, Strvdetz ou Triaditza. A l'arrièrc-plan, le panorama

lia Mont Vitoch.

assassiné, que Jean Géomètre supplie de sortir de la tombe pour chasser les Bulgares. C'est que, fidèle à sa haine pour l'Arménien, auquel il ne peut pardonner le meurtre de son héros favori, il le passe sous silence et ne peut se décider à le mentionner à côté de Nicéphore. Bien donc que le soulèvement bulgaie n'ait éclaté de fait qu'après la mort de Jean Tzimiscès, Jean Géomètre représente tous ces événements comme s'ils n'avaient été que la suite du déplorable meurtre de Nicépiiore. Ce n'est pas l'Arménien qu'il évoque de la tombe où le héros vient de se coucher, mais comme toujours, comme jadis contre les Russes, comme plus tard encore contre les Bulgares après la grande déroute des gorges du Balkan, c'est >>icéphoreet toujours >'icéphore qu'il appelle (1).

On retrouve encore une très brève mais précieuse allusion aux souffrances causées par les constantes agressions du tsar bulgare en Thessalie dans V Apologie manuscrite de saint Photios, document encore inédit que

(1) Ces derniers vers du poêle relatifs à Nicéphorc, si semblables à ceux de l'épitaphe de ce basilous qu'on savait avoir élé réiligre par un évèiiue Jean de Mililènc, n'ont pas peu contribué à permettre à M. Wassillewsky de prouver par de très solides arguments que Jean Géomètre et cet évi^quc ili' M.'lllène ne faisaient en réalité qu'un seul et nic^'uie personnage.

646 LES JEUXES .i.XNEES DE BASILE

cilo M. M'assiliewsky dans un très récent mémoire (1). Voici comment s'exprime l'auteur anonyme de cette vie du saint thessalien : « Le roi dos Mésiens bulgares sinsiu'gea contre le pouvoir impérial. Toute la Thessidie et le pays de Dologne furent exposés à ses incursions. 11 causa de grandes inquiétudes au tsar des Ausones (2). On ne pouvait plus recueillir l'impôt. Personne ne circulait dans le pays sans courir les plus grands dangers. Les Bulgares tuaient ou faisaient des prisonniers, reniant l'unité de la race, excitant l'un contre l'autre les peuples appartenant à une même famille. »

Et c'est bien là tout! Nous ne savons pas un mot de plus sur ces dix premières années de guerre entre la Bulgarie indépendante et l'empire grec, rien de plus non plus sur l'expédition des Bulgares vers le sud en 986. Longtemps la lutte dut demeurer surtout une lutte de frontières, les garnisons des places byzantines s'efforçant d'empêcher les troupes bulgares de pénétrer sur le territoire impérial. Il y eut aussi de ces transplantations de populations d'une extrémité de l'empire à l'autre, transplantations si familières au gouvernement byzantin, qui dotait ainsi d'une race guerrière nouvelle les points de la frontière plus directement menacés ou les districts à tel point ravagés, épuisés et dépeuplés par des années de guerre, qu'il fallait à tout prix qu'on leur infusât un sang nouveau. L'historien arménien contemporain Acogh'ig (3) dit ijiie vers l'an 981 une multitude d'AruK'niens fut installée en Macédoine par le gouvernement impérial dans le but de les opposer aux Bulgares. Ibn el-Athir s'exprime dans le même sens (4). Il serait intéressant d'étudier de plus près ces immenses migrations forcées du moyen âge byzantin, les mélanges de races, les conséquences de toutes sortes qui en résulteraient.

Peu à peu le nouveau royaume bulgare acquérant sans cesse de nouvelles forces sous l'énergique impulsion de son audacieux souverain, le péril et aussi l'affront devinrent tels pour l'empire, qu'il fallut aviser aux mesures les plus graves (.^). Aujourd'hui ([ue nous connaissons mieux la date

(1) Un des recueils manusrrils //recs de la Bibliothèque Synoda/e de Moscou, Sainl-PcMersbourg, 1886, p. .3S. n" 17 du Recueil il" 160 do la liibliolliùqiie Synodale.

(2) Le basileus Basile.

(3i Op. cit., p. 1-42.

(4) Voy. Rosen, op. cit., note 138, p. 202.

(.ï) Mathieu d'Kdesse (éd. Dulaurier, p. 34) raconte que Basile cita devant son trùne le

LES TSMiEVlTfll flOllIS Ef ROMMX 647

(le la gjrandc oxpcdilion qui porta Samuel el son armée jusqu'aux limites du Péloponèse, il semble certain que ee tut le danger terrible créé par cette marche en avant et par la conquête de laTliessalie qui fut la cause déterminante de la première campagne du basileus Basile contre la Bulgarie dans le courant de celle même année 98(i. L'orage bulgare amena l'orage l)yzanlin. J'ai d('ià cib' un bien curieux passage de la vie manuscrite de saint Nikon Métanoite (1). Quand le saint accourt auprès du stratigos du Péloponèse accablé sous le poids des dangers qui le menacent, ses premiers mots sont |iour lui annoncer que l'armée bulgare vient de se mettre subitement en pleine retraite vers le nord. Aucune explication n'est donnée de ce fait étrange venant interrompre si brusquement une longue suite de succès. Et cependant, aujourd'hui que nous sommes mieux informés, cette expédition nous apparaît très clairement. Si le tsar victorieux et ses troupes, a\i lieu de |roursuivre jusqu'au C(eur du Péloponèse leur marche dévastatrice et triomphante, ont brusquement repris le chemin de leur patrie, c'est qu'ils ont été soudain informés de l'orage qui se forme enlin à Constantinople et qui menace plus spécialement la Bulgarie d'au delà du Balkan . La vive diversion que va tenter Basile a porté un premier fruit. L'armée bulgare, aliandonnant l'espoir de conquêtes nouvelles, retourne en hâte défendre ses foyers menacés par la grande expédition byzantine.

Cette mémorable campagne de Basile, la première dirigée personnellement par ce prince contre la Bulgarie, avait été précédée par un incident tragique qui parait avoir élé lié étroitement à la si subite extension du mouvement national bulgare. Les deux princes légitimes de Bulgarie, les deux infortunés tsarévitch, fils du tsar Pierre, le roi Boris II et son frère Romain, qui depuis tantôt quatorze années menaient, et cela pour la seconde fois (2), la vie de prisonniers d'État à Constantinople, crurent le moment venu de tenter de remonler sur le trône de leurs pères. Ils réussirent à

tsar Samuel (i|iie l'ôcrivain arménien nomme à Imt Alousianos) et ses buliades, mais qne ceux-ci refusèrent de comparaître.

(1) Voy. p. 619.

(2) La première fois ils avaient été envoyés à Constantinople en qualité d'otages par leur père sous le règne de Nicéphorc Pliocas. A ce moment avait conmiencé l'insurrection des quatre « Comitopoides ». Après la mort du tsar Pierre, survenue en janvier 'Jti'J, ils avaient

LES JEUXES JX.XEES DE BASILE

s'évader secrètement de leur prison dorée. C'est du moins ce que disent les sources. Mais on a vu plus haut (1) que peut-être liien les deux princes agirent ici de connivence avec le parakimomène et les grands chefs militaires conjurés contre les velléités de gouvernement personnel du liasileus Basile. En s'appuyant ainsi sur ces descendants de la race royale de Bulgarie, ces traîtres cherchaient

Mjâ^^

à créer au jeune autocralor des embarras qui le forceraient à compter désormais plus sérieusement avec eux.

Quoi (pi il eu soit, ces malheureux princes ne réussirent pasdansleur entreprise.

Ils n'atteiguirent même pas la Bulgarie, à peine le Balkan.

Le tsar Boris, l'aîné, qui, pour mieux détourner les soupçons,

LA PORTE DE TRAJAN telle qu^elle existait encore ^Vait COUServé le vêtement

aaXVIIt" Siècle. — {Graiare tirée d'an ouvrage de ^ la grecqUC (2) qu'il portait Marsigli sar le Danube et la région de ce peai-e,

pablié à la Haye en 17^6. — l'oy. pp. 637 et 663.) daUS la Capitale, fut tué daUS

un bois d'un coup de flèche par un Bulgare qui, cruelle ironie du sort, le prit pour un soldat byzantin. Ce Bulgare était certainement un soldat des « Comitopoules », probablement originaire des provinces bulgares annexées à l'empire par Jean Tzimiscès. Ainsi périt obscurément le dernier souverain de la dynastie du grand Syméon. Romain, le second des iils de Pierre, qui était eunuque, apprenant la mort de son frère, accepta sans résistance sa déchéance définitive. Il renonça à tous ses droits et retourna à Constantinople. Tel est le récit qui' Ci'ih-énus a emprunté à Skylitzès. La

Èlé renvoyés en Bulgarie par Nicéphore, précisément pour tenter de réprimer ce soulèvement. Le basileus comptait ainsi réduire à néant les espérances du parti national ; mais dès celle même année, on se le rappelle, les je mes princes avaient été faits de nouveau prisonniers, celte fois par les Russes. Cette seconde captivité de Constautinople était donc en vérité la troisième qu'avaient subie les fils de Pierre.

(1) Voy. pp. .'iCS sqq.

(2) 'Evsôlê'jTO yip <7T0/riv 'ptojjiaïxriv. Cédrénus, p. 435.

LES Tf^ARF.Virril UORIS ET IlOMAiy

DEFILE de la Porte de Trajan. Entrée da côté de l'ouest. — {Photographie commami/née par M. V. Dobrousky.)

version un j)eu (lifléi'enle des historiens orientaux, tels que Yahia et Elniacin, donne quelques détails de plus. Surtout, je l'ai dit, le premier de ces écrivains fixe une date précieuse pour cette tentative avortée do restauration de la race de Syméon. « Dans le courant de l'été de l'an 986 (1), écrit-il, les deux princes se sauvèrent de leur prison du Palais de Constantinople, sur des montures préparées d'avance. D'une rapide chevauchée ils atteignirent le défilé de la Porte de Trajan. » C'est par ce col

(1) CertaineniiMit Jans lo commencemeiil de l'été. Elmaciii. dOriliiiaiie liislnrioii 1res exact, dit que 1rs deux prinivs s'enfuiront dans le cours de la huiljènie année de leur captivité, ce qui nous ini'Urail à U80 ou '.>81 au plus lard, puiscpie Jean Tziniiscès les avait ramenés avec lui à (Constantinople dans le courant de l'aulonine de l'an 972, mais à un autre endroit le même auteur précise et indique, comme Valiia, l'élé de 9S6, l'année mémo de la prise de Larissa par les lîulf^ares et de la première campagne de Basile contre eux. ("est cette date qui me parait devoir être adoptée de préférence. M. Hnsen, op. cit., p. 404, est de cet avis on plutôt il place, je ne sais pourquoi, la fuite des princes en 935, l'année d'auparavant. Conx-ci ccrlainement tentèrent de profiter de l'absence de Samuel et de son armée, qui guerroyaient à ce moment en Tliessalie et jusque sur les confins du Péloponèsc. M. Lipowsky, op. cit., note 3 de la page 127, défend la date de 976. Les arguments de l'écrivain russe ne m'ont pas convaincu et je crois (pi'il a fait ici complètement erreur.

célèbre que passe et qu'a passé de tout temps, on le sait, la roulo conduisant des plaines de Thrace et de la vallée de la Maritza, par consé(|uent aussi de Constantinople, à Sophiaet aux régions delà Bulgarie occidentale. Les jeunes princes cherchaient donc à gagner la capitale de cette portion de la monarchie et non les provinces conquises par Jean Tzimiscès sur lesquelles ils avaient régné jadis.

Je reprends le récit de Yahia. « Les montures des pauvres fugitifs étaient épuisées. Ils descendirent de cheval, et se sachant probablement poursuivis, craignant d'être pris, se cachèrent parmi les hauteurs boisées, voulant continuer leur route à pied. Là de nombreux Bulgares qui gardaient les passages des montagnes contre les brigands (1) les atteignirent. Boris, qui avait pris les devants et portait un déguisement (2), ne fut pas reconnu par eux sous les traits de cet humble voyageur isolé. Un d'eux le tua aussitôt. Alors survint Romain, le cadet, marchant sur les pas de son aîné. Il réussit à leur l'aire comprendre qui il était et évita le sort du pauvre roi Boris. »

Ici les récits byzantins et orientaux divergent complètement. Tandis que les premiers disent que Romain retourna reprendre à Constantinople sa triste vie de captivité, les seconds affirment que les Bulgares par lesquels il s'était fait reconnaître au défilé de Trajan l'emmenèrent en triomphe chez eux. Yahia ajoute qu'une foule de partisans se groupèrent aussitôt autour de lui et le proclamèrent leur tsar (3). Probablement sa

(1) Bien plutôt des soldais des postes frontifres de Samuel.

(2) C'est là le vêtement à laromaïque dont parle Cédrénus.

(3) Ces derniers renseignements de Valiia .Rosen, op. cit., p. 56) sur le second des fils du tsar Pierre, semblent bien moins véridiques que ceux qui nous sont fournis par Skylitzès et les autres Byzantins sur les destinées ultérieures, en réalité bien moins brillantes, de ce prince. M. Lipowsky cependant, op. cit., p. 128, donne plutôt raison à l'écrivain syrien et admet d'après lui que Romain fut vraiment proclamé tsar de Bulgarie, qu'il prit une part active aux luttes contre Basile, et que Samuel fut son dévoué clief d'armée. M. Ousponsky, dans un mémoire consacré à la critique des renseignements nouveaux fournis à rbistoire de la Bulgarie et de la Russie par la Chronique de Yahia, s'est montré d'un avis très dilférent et me semble avoir grandement raison. Contrairement aussi à l'opinion du baron Rosen, le savant éditeur de cette Chronique, il estime, très judicieusement selon moi, que pour tout ce qui concerne la Bulgarie, Yahia, écrivain trop éloigné, par conséquent forcément mal renseigné, doit être placé très au-destous des Byzantins, qu'il enrichit fort peu, sauf cependant pour un certain nombre de faits très importants et pour quelques dates très précises, entre autres celle si | récieuse de la déroule de Basile au mois d'août 986. Mais tout le récit de la lutte bulgare est chez lui étrangement inexact et confus. Les noms propres sont confondus. Beaucoup de faits sont omis. Le râle de Romain est démesurément grossi; celui de Samuel

LES T^.MtEVI 1 I II linitls i:r HnMMX 651

qualité (l'(HiiiU(iue, ([ui ne lui ponuettiiil |i;is de devenir vraiment le roi de ce peuple si brave, fit ipio Samuel, ne le redoutant point, le dédaigna et l'épargna.

En tons cas, il ressort de tous ces n'^ils (pir Romain ne joua [dus de rôle actiC, mais qu'il demeura dès lors dans l'unilire à côté du véritable nouveau souverain Samuel. Plus tard, en eiïel, nous le retrouverons, lamentable ironie du sort.voivode ou gouverneur bulgare à Skopje,rUskup d'aujourd'hui, pour le compte du fils de Schischman, usurpateur du trône de ses pères. Il avait donc accepté le fait accompli, en pauvre et faible eunuque qu'il était. Il trahit, du reste, nous le verrons, ce maître qui l'avait définitivement écarté de la couronne, et livra au basileus la ville dont la garde lui avait été confiée.

Immédiatement après ces événements qui sa reUent certainement à elle par des liens fort étroits, peut-être même concurremment avec eux, eut lieu la fameuse première campagne du basileus Basile en Bulgarie. L'expédition de Samuel en Thessalic, la conquête faite par lui de celte province, sa marche en avant à travers le thème de Ilellade vers le Péloponèse créaient un danger tellement pressant que l'empire ne pouvait plus se contenter de la seule défensive. Il fallait agir, agir de suite, attaquer à son tour, écraser à tout prix ce [léril mortel avant qu'il ne s'accrût jusqu'à devenir insurmontable. Les temps étaient venus de vaincre ou de périr (1).

Skylitzès s'exprime en ces termes : « Le basileus Basile, brûlant de venger de telles injures, dès qu'il en eut fini avec Bardas Skiéros (2), rassembla les forces romaines et décida de les conduire de sa personne en

par contre est tout aussi inexactement diminué et le brillant « Comitopoule » n'est plus que le serviteur et le général des armées de l'eunuque Uomain. Le récit de sa prétendue captivité, de sa mort, est embrouillé avec celui qui concerne en réalité Romain. Sans hésitation et malgré MM. Rosen et l.ipowsky, je maintiens avec M. Ouspensky que pour la guerre grécobulgare le récit de Yahia mérite bien moins de confiance que ceux des Byzantins. Même le peu que nous apprennent les poésies de Jean Géomètre sur le rôle prépondérant du « Comitopoule » vient confirmer les dires de ces derniers.

(1) Certains chroniqueurs semblent dire encore que Basile |iarlit en guerre contre la Bulgarie pour venger le meurtre du tsar Boris. Kn réalité le gouvernement impérial avait assez d'injures propres ù venger, l'ennemi bulgare était assez redoutable pour la sécurité de ses provinces d'Europe pour qu'il n'eût pas autrement à se préoccuper de chercher des prétextes d'intervention.

(2) Le chroniqueur byzantin commet là, je l'ai dit, une erreur de date de plusieurs années. Bardas Skiéros s'était réfugié dès l'année 98G auprès du Kbulil'e de Bagdad.

652 LES JECXES AXXEES DE BASILE

Bulgarie. Il ne coniniuniqua pas sa résolution à Bardas Phocas, qui était en Asie, où il exerçait encore depuis l'écrasement de Bardas Skléros son commandement suprême de domestique des Scholes Orientales. » Le rude capitaine était fort jaloux de sa situation à la tête de l'armée et c'était un véritable coup d'Etat qu'accomplissait le jeune empereur en le tenant ainsi dans ri^;norance de ses résolutions et en se substituant à lui dans le commandement de l'expédition. « Basile, poursuit le chroniqueur, ne souffla du reste mot de ceci à aucun des autres chefs de l'armée d'Orient, estimant qu'aucun ne méritait sa confiance! » Bien que Skylitzès et Cédrénus n'en disent rien, il ne semble pas davantage que Basile ait consulté le parakimomène, dont il devait, alors déjà, supporter impatiemment le jougpesant. Il faut se rappeler que le jeune basileus avait à cette époque de l'an 98(1 tout près de vingt-huit ans. Sa décision de gouverner seul détermina la formation tlu vaste et dangereux complot que nous commençons seulement à soupçonner aujourd'hui et dont lavortement provoqua la chute délinitive du parakimomène et la disgrcàce, du moins momentanée, de Bardas Phocas et de plusieurs des autres grands chefs militaires (1). Cette attitude nouvelle du jeune liasileus se révéla évidemment jiar une sorte de coup de théâtre comme le fut, dans d'autres circonstances, la brusque entrée de Louis XIV au Parlement en 1655. Les courts récits de Skylitzès et des autres Byzantins ont bien cette signification. Ils expriment du moins avec une extrême énergie, certainement voulue, cette idée, que Basile partit à la tête de son armée de sa volonté propre, ne demandant l'avis de qui que ce fût. C'est la même idée que Lebeau a traduite dans cette phrase prétentieuse : « Basile, né pour la guerre, commençait à se reprocher son caractère; il rougissait de languir comme un eunuque dans la molle oisiveté d'un jialais. »

Basile donc déclara qu'il commanderait seul l'expédition et ne voulait personne à ses côtés, puis il partit sans consulter les grands chefs militaires, les Bardas Phocas et autres, sans même les prévenir, semble-t-il, malgré les engagements qui avaient été certainement pris avec eux dans ce sens par l'eunuque lors de l'envoi de Bardas Phocas contre Skléros,

(1) Voy. pp. 568 sqq.

l'OnrUAlT DE BASILE II 653

dans la situation presque désespérée où renipirt' :se trouvait à ce moment. De là la fureur des généraux contre leur jeune souverain volontairement oublieux de ce pacte, de là leur tentative de conspiration vivement déjouée, puis la disgrâce et, un an après, la révolte de Bardas Phocas exaspéré.

Le réveil du lion p(3ur être tardif n'en lut i|ui'|ilu.s terrilde. I]asilt>,dans la seconde moitié de l'an 980, vers le mois de juillet vraisemblabliuicut. prit donc avec toute l'armée d'Eurdjic le chemin de la Bulgarie ind(''ptMidante, résolu à détruire la puissaïui' du tsar Samuel. « Certes, dit Li'dii Diacre, dans son désir ardent d'en Unir d'un coup, il cédait plutôt à la colère que lui inspirait cette audacieuse et constante agression des Bulgares qu'à la prudence en se lançant ainsi à corps perdu dans celte campagne prodigieusement ardue. »

C'est ici le lieu de placer le vivant portrait que nous a dinuK; l'sellus des vertus militaires de cet illustre empereur guerrier (1) : « Une des particularités de Basile, dit cet auteur, était de ne tenir aucun compte de la coutume traditionnelle qu'on a eue de tout temps de limiter à certaines saisons les époques favorables à faire campagne. Dédaigneux de ne partir en guerre qu'au milieu du printemps, pour regagner les cantonnements d'hiver dès la fin de l'été, comme l'avaient constamment fait tous les basileis ses prédécesseurs, il avait coutume de plier les saisons aux exigences du but qu'il poursuivait dans ses expéditions. Il supportait sans se plaindre le froid le plus vif comme les plus brûlantes chaleurs. Véritablement c'était un homme de fer. Jamais, même mourant de soif, on ne le vit se précipiter avidement vers la source désirée. Toujours il sut se vaincre. Il possédait à fond toute science militaire, étant non seulement instruit parfaitement de tout ce qu'il importait à un chef de connaître, mais également bien informé sur les devoirs et les fonctions d'un sous-officier, voire d'un simple soldat. Il s'entendait admirablement à mettre chacun à la place qui lui convenait, à tirer parti des aptitudes de chacun, (lette connaissance si parfaite de l'art de la guei're était le double [irodiiit di' ses immenses lectures et d'une sorte de science innée qui l'aidait à ne point

(I) Tii'S iiialhtiu-ousemiMit pour nmis, Pscllus s'est conleuté do nous doniior ce porlrait sans enlror dans le délai! des campagne^ entreprises pur son liéros.

634 LEt; JEi'NES ANNEES DE ISASILE

faiblir. Il aimiiil à combaltrc en halaille rangée. Détestant toutefois de laisser le champ libre au hasard, préoccupé de s'assurer contre les chances du sort, il ne dédaignait point d'avoir recours aux ruses, aux embuscades, à tous les artifices de guerre. Son principe favori de tactique était qu'il no fallait jamais rompre l'ordre de bataille. Pour lui, c'était le secret de la victoire, la recette suprême qui rendrait ses légions à jamais invincibles, inaccessibles à la déroute. Une fois que chaque soldat, chaque cohorte, chaque bataillon avait pris son ordre de combat, il ne permettait à qui que ce fût de s'en écarter, fût-ce pour se précipiter sur l'ennemi, à moins de nécessité absolue, et punissait avec la dernière rigueur, en le chassant di' l'armée au lieu de le récompenser, l'audacieux qui, impatient de la consigne donnée, se serait précipité de son propre mouvement sur l'onneini cl l'aurait mis oi déroute. Quand cette discipline si inflexiblement rigoureuse faisait murmurer ses soldats, il avait coutume de leur dire en souriant, dans le plus grand calme, qu'il ne voyait pas d'autre moyen pour eux comme pour lui d'en arriver à ne plus être forcés de faire la guerre. Il avait comme une double nature qui le rendait propre à la fois aux travaux des armes et aux occupations de la paix. Pour mieux dire, il était plus ingénieux dans la guerre, plus impérial dans la paix. Lorsque quelqu'un de ses suliunloniiés avait commis en campagne une faute grave, il savait admirablement dissimuler sa colère, la couver en son cœur comme sous la cendre, pour pouvoir mieux, une fois de retour au Palais Sacré, châtier le coupable avec la dernière rigueur. Bien qu'il fût d'habitude fort dur, inaccessible à la pitié, il savait au besoin s'adoucir et pardonner les fautes dont on parvenait à lui faire apprécier les circonstances atténuantes. Une fois qu'il avait pris une décision, décision souvent très lentement préparée, aucune force humaine ne lui eût fait changer d'avis. Jamais son attitude ne se modifiait à l'égard de ceux auxquels il voulait du bien, à moins que ce ne fût par leur faute. Toujours il se décidait de luimême, comme poussé par une force supérieure. »

« Le basileus Basile, dit encore Psellus, avait un souverain mépris pour la masse de .ses sujets. Il voulait être craint plutôt qu'aimé. A mesure qu'il eut conquis de l'expérience avec les années, il éprouva de moins en moins le besoin de s'entourer de conseillers éprouvés, car il faisait tout par lui-

riIRTHAIT DE BASILE 11 635

même,dirigeantetpi'ésiilaiil en iiri'sonnc loiilrs les délibérations, organisant et commanilanten personne ses armées. 11 gouvernait ses Etats, non point par les lois déjàétal)lies, mais par celles que i"al)ri(jnait de toutes pièces son esprit vigoureux et fort. Aussi n'avait-il que déilain pour les docteurs, mépris absolu pour les lettres. Et pourtant, chose étonnante, malgré cette disgrâce dans laquelle étaient tombées sous ce règne les choses de l'esprit, le nombre de ceux (pii cultivaient la philosophie et l'éloqueiire demeura fort respectable. A ce phénomène étrange je ne vois (pi'une explication possible, c'est que ceux qui dans ce temps s'intéressèrent aux hdtres étaient bien uniquement dirigés par leur ardent amour pour elles, alors que d'ordinaire ce culte des choses de l'esprit n'est, comme tant d'autres recherches, qu'un moyen d'arriver, moyen qu'on s'empresse de mettre de côté dès qu'il ne vous a pas conduit de suite au succès et à la gloire. »

Ce prince vraiment remarquable fut peut-être un des hommes les plus inébranlablement opiniâtres de l'histoire. Merveilleuse fut la patience obstinée avec laquelle, à travers sa longue vie presque entière, après les grands échecs du début, il poursuivit son plan d'anéantissement, on pourrait dire d'extermination de la nation bulgare. Il avait estimé qu'il n'était pas d'autre moyen d'en finir avec ce peuple rude, belli(iuoux, passionnément avide d'indépendance, qu'aucune violence ne lasserait. Pas un jour il ne se découragea. Enfin, après quarante années de luttes, de flots de sang versé, de cruautés effroyables, alors que lui-même était un vieillard, il vit le but de ses constants désirs définitivement atteint.

Ce basileus, au cœur rude et dur, adoré du clergé, haï du peuple qui succombait sous le poids des impôts, ce souverain (pii vivait comme un moine, qui vivait sans femme, qui était d'une sobriété d'ascète, n'aima jamais d'un grand amour que sa puissante armée et sa belle flotte de guerre, dont il s'efforça constamment d'augmenter la puissance par le choix des chefs les plus capables, par rajjplication des règles les plus perfectionnées appuyées sur l'expérience des siècles. Philippopolis, Mosynopolis, dont l'emplacement .se retrouve dans la basse vallée de laMesta, et Thessalonicpie fureiil, duranl luut son règne, ses points d'appui favoris, ses places d'armes |)rincipales dans ses opérations contre les Bulgares.

J'ai déjà dit ce que devaient être au temps des tsars Schischman et

656 LES JEUNES ANXÉES DE B.iSILE

David, les limites du royaume bulgare occidental demeuré indépendant (1). C'était à celte époque déjà une vaste et puissante monarchie. Mais au moment de la première invasion de Basile les victoires de Samuel avaient encore, très considérablement accru aux dépens de l'empire byzantin ces domaines déjà si étendus. D'abord une notable portion sinon la totalité des provinces situées an nord du Balkan entre cette chaîne elle Danube, jadis reconquises par Jean Tzimiscès, avaient très probablement déjà fait retour à Samuel, soit qu'elles eussent été réoccupées par lui lors de ses incursions incessantes en terre byzantine dont nous parlent les chroniqueurs, soit qu'elles se fussent soulevées avec succès contre les troupes d'occupation impériales. Puis nous avons vu que les bataillons du fils de Schischman venaient à ce monienl même de s'emparer de vastes territoires parmi les plus vieilles provinces de l'empire au sud du Balkan, en Thrace comme en Macédoine. Surtout ils avaient conquis la Thessalie tout entière, avec sa capitale Larissa, ses villes nombreuses, ses forteresses, peut-être même avec une portion du thème de Hellade, autrement dit de la Grèce continentale. A cet instant précis ils menaçaient la frontière du Péloponèse. Malgré l'extrême pauvreté des sources, les témoignages contemporains, nous l'avons vu, ne nous font point défaut sur l'étendue si subitement acquise aux dépens des Grecs par la jeune monarchie de Samuel. Certes tous ces territoires parcourus et dévastés n'étaient point conquis effectivement, mais il en était pourtant ainsi de beaucoup d'entre eux. Outre tous les témoignages auxquels je viens de faire allusion, nous en possédons encore un fort important, provenant de l'illustre historien des Croisades Guillaume de Tyr. Voici en quels termes il s'exprime au sujet de l'empire des descendants de Constantin au moment de l'arrivée à Byzance des guerriers de la première Croisade, dont il fut le contemporain : « Rien ne montre si bien la faiblesse de l'empire byzantin, dit-il, que l'étendue de la puissance qu'atteignirent pour un temps les Bulgares. Ce peuple grossier, arrivé du nord, occupa jadis toute la contrée qui s'étend au sud du Danube pre.sque jusqu'à Constantinopie et tout le long des côtes de la mer Adriatique jusqu'à l'extrême sud. (Iràceà de telles conquêtes, les noms des plus vieilles pro-

(1) Voy. p. GUI.

C0.VgC'ii7-£,-.s- DE ffAMi'i:/.

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hnmillê.s; les IVoiilirrcs fiiri'iil ICI! versées ; un espace de jiavs prodigieux, de trente joiirm'-es de inatcli(' do l'iiij;iieui-, de |iiiis de lix de largeur, on re-

DEFILE de la Porte dr Trajan. Restes de la Porte de Trajan. Partie centrale rfu déÇdé. — [Photographie communiquée par M. V.

Dobrowshy.)

çul, à la honte profonde des Grecs, qui ïseniblaient à peine s'en apercevoir , le nnm do Bulgarie. Les provinces dont tid l'ut le sort eurent nom jadis : Vieille et Nouvelle Epire, cette dernière avec sa capitale do Durazzo, autrefois Dyrrachion, capitale de l'empire de Pyrrhus, rAchaïc, la Thessalie, la Macédoine, enfin les trois Thraccs (1). »

Certainement, dans ces lignes curieuses, le célèbre évèquo de Tyr a voulu faireallusion aux conquêtes du tsar Samuel, bien plus rapprochées do sfin épocpie, et non point à celles du vieux Syméon, beaucoup trop anciennes pour qu'il ait pneu avoii' une connaissance aussi précise. Remaniuez (pn^ par deux fois, une fois dans lo texte de l'historien français, l'autre dans celui de l'historien versificateur Tzetzès (2), revient celte expression : « presque jusipi'àConstantinople». Ces paroles, dans leur tragique simplicité, en disenl

(1) (juillaunio di' Tyi', 1. 1 Jcs Historiens occidentaux des Croisades, p. "7.

(2) Voy. p. G08.

658 LES JEUXES .]XNEES DE BAfilLE

plus que bien des récits sur l'étenJuc foniiidahie des conquêtes de Samuel durant ces années douloureuses oà toute l'attention du Palais Sacré avait été forcément concentrée du côté de l'Asie. En admettant même que ces chroniqueurs, insuffisamment informés sur des événements survenus tant d'années auparavant, aient commis de fortes exagérations, il n'en demeurerait pas moins acquis que l'immense territoire si rapidement conquis par Samuel dut à un moment comprendre, outre la presque totalité de la portion occidentale de la péninsule balkanique, non seulement la majeure partie des provinces jadis reprises par Tzimiscès au nord de cette chaîne, mais encore une vaste étendue de terrain au sud du Balkan comme au sud du Rhodope, dans les plus vieilles provinces de l'empire, dans la direction de Constantinople, de Salonique et d'Athènes. Il était grandement temps en 986 pour le salut de Byzance que Basile portât à son tour la guerre en pays bulgare.

Par suite de l'occupation par les Byzantins de cette portion de la Bulgarie, située au nord du Balkan, le noyau de la nouvelle monarchie nationale s'était trouvé forcément reporté très à l'ouest dans ces terres de la Haute Macédoine situées à l'occident du Rhodope, sur les pentes de la chaîne centrale avec les bassins formés par ses chaînons latéraux et ses vallées. C'est dans cette région jioiuvuepar la nature de défenses formidables, dont Samuel avait fait comme le centre de tout son plan de défense, que ce brillant aventurier avait établi la nouvelle capitale officielle des rois bulgares, destinée à remplacer la Grande Péréïaslavets tombée aux mains des Byzantins et où ils se maintenaient peut-êti-e encore. 11 s'était d'abord, mais pour fort peu de temps, installé à Sophia, puis à Mogléna. Maintenant il était à Vodhéna. Plus tard, vers 993, il devait fixer à Prespa sa cour errante au luxe barbare, dans ce site étrange et poétique que j'ai brièvement décrit (1). 'Vers l'an 1000 enfin il alla à Ochrida (2).

Le jeune basileus, espérant terrasser d'un seul coup cet adversaire qu'il commettait l'erreur de trop mépriser, voulant surtout contraindre Samuel à ramener vers le nord l'armée à la tète de laquelle, après avoir conquis la Thessalie, il menaçait maintenant le Péloponèse, prit

(1) Voy. p.G13.

(2) Zachariiv v. Lingcnlhal, Beitr-rr/p, (■te, p. 15. Le palriarcho aiitocùphalo, chassé Je Dorystolon, suivit le tsar à Prespa d'abord, à Ochrida ensuite.

L'AliMi:i-: IMl-r.lHM.F. si-: met ICX MMHUIR VEUS le no un 659

avec toiilcs si's 1iimi[i('s la dircclidii du nord-oïK'sl mm'.s le cfi'ur même di' la inimariliii' du lils de Schischman. Ce n'était plus celte fois la route du n(u-d jiarle Grand Balkan qu'allaient suivreles forces byzantines, comme lors des récentes victoires de Jean Tziniiscès sur les Russes, caria 15ulgai-ie danubienne n'était plus l'objectif principal des Grecs. Cette fois, remontant la i!;rande vallée de l'Hèbre, ils allaient tenter de pénétrer dans cette montagneuse Hulgarie occidentale si merveilleusement défendue par la nature. Pour cola, ils devaient, après avoir remonté la vallée du fleuve, franchir les seuils élevés qui relient en ce point le Grand Balkan au Rhodope. Immédiatement ensuiti^ ils trouveraient devant eux, comme premier obstacle leur barrant la route, la plus ancienne capitale de la Bulgarie nouvelle, la grande citi' de Stredetz, qui est aujourd'hui Sophia.

J'ai dit qu'on était jusqu'à ces dernières années demeuré dans une complète erreur sur la date de cette première des grandes guerres bulgares du règne de Basile II. Lebeau, Hase dans ses notes à Léon Diacre (1), puis MM. Ililferding, Racki, I'aparrigo])Oulos, etc., même encore Murait, puis M. Jireccck dans son histoire des Bulgares, trompés par une phrase mal comprise de ce même Léon Diacre qui fut le témoin oculaire de ces faits, se sont obstinés à la placer en 981, immédiatement après la fin de la première révolte de Bardas Skléros. Gfrœrer le premier (2), puis tout dernièrement M. G. Fischer (3) ont prouvé, en s'appuyant principalement sur les dates fournies par le chroni(]ueur arabe Elmacin, historien toujours très précis et très digne de l'ni, que cette première expédition de Basile II en Bulgarie n'eut lieu qu'en '.)K(1. .le renvoie le lecteur à ces auteurs. Il demeurera convaincu connue je le suis moi-même. Du resl(> Skylitzès et Cédrénus comme Zonaras, tout en copiant incorrectement Léon Diacre et paraissant déclarer avec lui (|ue la preiiiière guerre bulgare suivit immédiatement la révolte de Skléros, se contredisent, sans s'en apercevoir, un peu plus loin,lorsqu'ils viennent tranquillement nous dire que la révolte de Bardas Phocas, présentée avec raison [lar eux comme une conséquence

(1) Pp. 172, 173 Jp l'éd. (le Bonn.

(2) T. II, p. 588.

(3) Dans son travail inlilulé : Heilr.Ti/e ziir kistorisclicit Kritil: des Léon Diakonos iind Mic/iaet Psellûs, publiù dans le toun' VII des Millliei/ungen des htsi. fiir Oester. Oesch. Forschungen, Innsbruck, 1S86.

immédiate de celte première campagne contre les Bulgares, fut inaugurée le 13 août 987. On ne saurait donc reculer la date de cette première expédition au delà de l'année précédente, 986.

Léon Diacre a simplement sauté par-dessus six années dans le récit rétrospectif qu'il a fait de ces événements à propos de l'apparition de la comète de l'an 973. Quant à Cédrénus et à Zonaras, simples annalistes copiant Skylitzès.ilsont tout uniment omis après lui le récit de six années, sans même daigner nous en avertir.

C'est à Skylitzès et à Cédrénus, aussi à Léon Diacre, un peu eniin à l'historien arabe Yahia, à son tour copié par Elmacin, que nous devons la connaissance du peu que nous savons sur cette première campagne de Basile lien Bulgarie, campagne qui devait se terminer si vite et si malheureusement pour les armes byzantines. Le plus ancien de ces écrivains, Léon Diacre, ne nous a parlé de ces événements terribles que d'une manière épisodique, à propos de l'apparition de la comète de l'an 973 qui, selon lui, les aurait prédits (1). Son témoignage n'en est pas moins d'une importance capitale, puisqu'il est celui d'un témoin oculaire. Nous apprenons en effet à cette occasion que lui-même avait fait partie de cette expédition lamentable en qualité de diacre, plutôt d'aumùiiier probablement attaché à la chapelle impériale. Ce détail donne un intérêt extrême au récit malheureusement très court de ce chroniqueur, d'autant qu'il passe à juste titre jinur un des plus dignes de foi parmi les Byzantins.

Le plan du basileus, en s'emparant des grands passages de la montagne

(1) On sait que la portion conservée de la Chronique de Léon Diacre se trouve mterrorapue à la mort de Jean Tzimiscès. Si cet auteur a eu l'occasion de parler de la campagne de Bulgarie, ce n"est qu'incidemment, à propos des calamités qui, selon lui, auraient été prédites par l'apparition de cette fameuse comète de l'an G'ÎS. Voyez dans Fischer, op. cit., pp. 334 sqq. et 372 sqq., les raisons qui font admettre à cet auteur que Léon Diacre n'a pu rédiger sa Chronique avant l'an 992, probablement même un peu plus tard encore et qu'il a du la prolonger au delà de la mort de Jean Tzimiscès jusqu'au temps de ses deux successeurs, mais que cette portion de son récit est aujourd'hui perdue. Du moins cette continuation a dit être dans les intentions du Diacre et il a dû s'y préparer. Le plus vraisemblable même est que cette portion n'était encore qu'à l'état de matériaux lorsqu'il mourut. L'exorde très abrupt de la Chronique de Psellus, qui débute au moment même de la mort de Tzimiscès, au point précis où Unit ce que nous possédons de celle du Diacre, le ferait croire. Psellus a peut-être été l'éditeur vrai de celte fin du livre de son prédécesseur. L'unique manuscrit que nous possédions de son œuvre historique se trouve placé immédiatement après une copie de celle de Léon Diacre. En un mot, M. G. Fischer estime que, Léon Diacre n'ayant pu achever son histoire, Psellus aura été en quelque sorte officiellement chargé par le basileus Constantin Ducas Monomaque de la continuer à partir du point où elle se trouvait interrompue.

LMiMEE IMI'EIUALI-: ArTEINT LE BAEEAS CCI

sur la route cuire Phili[ipo[inlis el Slredelzou Sei'dica. aujunrd'iiui Sophia, el eu occupaiil cette dernièn; cilé, (dait cerlaiuruicid de imuijici- a\aul lunl les communications entre les Bulgares danubiens et ceux de .Maci-doine. L'inexpérience militaire de Basile, le relâchement de la discipline dans son armée furent peut-être causes que ce projet d'opéraliuus eu apparence fori bien conçu échoua lamentablement.

Nous n'avons de renseignements ni sur la composition, ni sur la force numérique de l'armée impériale. Nous ignorons les noms de jiresque tous les lieutenants du basileus, même la date précise de l'entrée en campagne. Certainement Basile dut se mettre en route avec des forces très considérables, vers la fin de juin, peut-être seulement vers le commencement de juillet, et ce dut être la nouvelle de sa marche en avant qui interrompit brusquement l'invasion du Péloponèse par le tsar Samuel vainipieur en Thessalie. Très rapidement , nous l'avons vu par le récit trop bref de la Vie de saint Nikon (1), le tsar dut ramener vers le nord ses troupes victorieuses pour tenter de défendre contre l'armée impériale sa grande cité de Stredetz. Ajoutons ce détail, que |ieut-être bien le prince de Kiev, le grand Vladimir, le sauvage fils de Sviatoslav, prit part avec ses guerriers à cette première campagne de Basile en Bulgarie en qualité d'allié du basileus qui allait bientôt devenir son beau-père. On verra plus loin les raisons pour lesquelles cette hypothèse semble assez justifiée.

L'armée impériale remonta lentement la large et plate vallée de l'ilèbre, la Maritza d'aujourd'hui, ce grand fleuve qui, descendu du Balkan, va se jeter près d'^Enos dans la mer Egée, où jadis ses eaux roulèrent la tête et la lyre d'Orphée mis en j)ièces par les Ménades. Les forces byzantines longèrent ainsi le pied des pentes du Rhodope, aujourd'hui le Despolo-Dagh, qui, après s'être, lui aussi, dcdaché du Balkan, \ient border à l'ouest la vallée du fleuve. Sur le cours supérieur de l'IIèbre, dans cette large plaine déimdée toute parsemée de tumuli, sépultures mystérieuses des races anticpies, s'élevait sur ses hautes et abruptes collines de granit la forte |)lace de l'hilippopolis. C'était la base d'opérations naturelle pour une allaque de la Bulgarie de ce côté. Nous ne savons rien des mesures que Basile

(1) Voy. p. C:>0.

jiril [luiir en faire un camp retranché inexpugnable. On nous dit seulcnieiil que le basileus y séjourna et y laissa ])uur protéger ses derrières, aussi jiuur garder l'entrée des défilés du Grand Balkan, un corps nombreux sous le commandement du magistros Léon Mélissénos (1), encore un Arménien, celui-ci probablement, ainsi que l'indique son nom, originaire de Mélitène, la Malatya des Sarrasins. C'était ce même chef dont l'attitude avait été si louche en Syrie, quelques mois auparavant. Certainement le basileus lui gardait rancune et peut-être pour cela le laissa en arrière.

Au nord de Philippopolis, de la plaine de Thrace el de la vallée de la Maritza, courait la haute chaîne des Balkans. Ce n'était point cette fois, je l'ai dit, l'objectif de l'armée impériale. Son but premier était la grande ville de Stredetz ou Triaditza (2), aujourd'hui Sophia, une des capitales du tsar Samuel, une des plus fortes et inipiirlautes places du nouveau royaume. Pour y parvenir, il fallait franchir les monts qui unissent le Grand Balkan au Rhodope, c'est-à-dire le seuil assez bas qui sépare les plaines de Thrace du bassin de Sophia.

Basile et son armée, après avoir passé dans la lucalili' aiijiiurd hui appelée Tatar Bazardjik, l'antique Bessapara, jadis capitale des Bessiens, dont Strabon parle comme les gens les plus féroces du monde, après avoir remonté l'Hèbre longtemps encore, franchirent ces monts fort peu élevés en ce point, par la voie ordinaire de ce délilé, si souvent trempé du sang byzantin, qui s'appela jadis Porte de Trajau et qui se nomme de nos jours Kapoulou Derbend. J'ignore quel était son nom à l'époque byzantine. Par cette voie avaient constamment passé depuis des siècles aussi bien les armées impériales en nuuche vers le nord-ouest que les armées barbares accourant de l'Occident et de Sophia à l'assaut des remparts de Byzance. C'était, à ri'poque où nous sommes, une longue route grimpante entre des séries fort ra])j)rtichées de hauteurs boisées, franchissant successivement deux seuils d'ailleurs peu élevés avant de redescendre dans la plaine de Stredetz enfei'mée dans son enceinte de montagnes. Aujourd'hui le che-

(1) Ou encore Léon le Mélisséniole.

(2) Ou encore Serdica.

/.l l'Olvri: DE TliAJAX GG3

min de fer ([ui uiiil la capKal • ilr la Bulgarie à celle de la Roiiinélie a remplacé la voie antique.

Le principal ouvrage jadis élevé pour défendre ce passage, la fameuse Porte Trajane, Kapoulou Derbend, allribuée par les habitants du pays, qui l'appellent encore Markovo Kapouya, au héros serbe Marko, n'a été détruit qu'on 1835 ou 1830 par un pacha stupide, lors de la construction de la route actuelle. On peut en voir encore une représentation fort rudimentaire dans l'ouvrage écrit au sicL-le dernier par Marsigli sur le Danube et la région de ce fleuve (1). Il n'en reste aujourd'iiui que quelques blocs informes; puis sur les collines du voisinage les restes de deux anciens châteaux et d'une tour (2).

Après avoir traversé, probablement sans encombre, la première ligne de faite et cette porte fameuse, l'armée, descendant par des gorges boisées, vint camper auprès d'une petite place forte que Skylilzès nomme Stoponion. C'était à cette époque le nom nettement bulgare de la localité que les Turcs appellent aujourd'hui Iktiman, à deux heures seulement, dix ou douze kilomètres, de la Porte Trajane. A trente minutes a\i iKu-d de la ville actuelle on reconnaît encore les ruines de l'ancien kastron médiéval, qui porte toujours le nom de (Ihtipunié ou Stipunje, altération du Stoponion primitif. L'ancienne voie romaine, parfaitement reconnaissable, que suivirent certainement les légionnaires de Basile, traverse la petite cité actuelle.

L'arrêt des troupes impériales en ce point, au mili(ni d'uii!' |ilaine de piM d'étendue entourée de montagnes boisées, avait vraisemblablement |i(.ur but de préparer le siège de Stredetz,dont on n'était plus éloigné que d'une .soixantaine de kilomètres, surtout de donner aux ditTérents corps le temps de se rejoindre. Il ne semble pas que les Grecs eussentpris jusqu'ici contact avecl'ennemi, qui cependant n'était pas éloigné. Il se disait partout dans l'armée que le tsar Samuel et ses guerriers, acconrn-< du sud à marches forcées à l'annonce de l'invasion impériale, tenaient les cinies des monts environnants, résolus à éviter toute bataille rangée, uniquement occupés à tendre des embûches aux envahisseurs. Stéphanos dit

(1) Voy. la vigncUc de la p. 018.

(2) Voy. les vignettes des pp. 049 et 657.

664 LES .TEUNEf; AXXÉES DE DAf^ILE

Contosléphanos. c'est-à-dire « le Cuurt y>. à cause de sa taille exiguë, accompagnait le basileus dans cette campagne en qunlili' dr domestique des Scholes d'Occident, autrement dit de généralissime des forces impériales en Europe (1). Mais, comme je l'ai dit, Basile avait assumé le commandement en chef.

L'armée reprit sa marche, elle francliil le dernier seuil, liaul d'unpeu plus de huit cents mètres, qui porte aujourd'hui le nom de Vakarel et qui mar(pie la ligne de séparation entre les eaux de l'Hèbre coulant vers la mer Egée et celles de l'Isker el des autres affluents du Danube. Elle descendit les monts, ayant le Grand Balkan à sa droite, le superbe massif du Viloch à sa gauche, et atteignit enfin les campagnes magnifiques recouvrant le bassin de l'ancien lac desséché qui forme la plaine triangulaire riche et monotone où s'élève la Sophia turque et bulgare d'aujourd'hui (2), la métropole historique redevenue capitale du nouvel Etat fondé par les traités de 1878. L'antique UlpiaSerdica de Trajan,tanl aimée parAurélien, |iuis [lar Constantin, assise au pied du dernier échelon de l'imposante niasse du Vitoch. non loin des sources de l'Isker, l'ancien Oscius ou Œscus, avait été la première capitale de la naissante fortune du fils de Schischman. Dès longtemps célèbre par le concile qui y fut tenu au iv° siècle, dans lequel trois cent cinquante-six évoques d'Occident et d'Orient condamnèrent le schisme d'Arius, elle portait plus particulièrement à l'époque on nous sommes le nom de Stredetz (3) et encore celui entièrement scy- Ihique (i) de Tralitza, avec sa forme byzantine de Triaditza. C'était alors une (ns grande, 1res populeuse et très forte cité, bien plus considérable ((u'elle ne l'est aujourd'hui. L'Isker traversait du sud au nord la jilaine ierlile qui l'entourait avant d'aller s'engager dans des gorges splendides à travers cette tissure célèbre du Balkan aujourd'hui encore à peu près inexplorée.

(1) Los (Unix domestiques d'Orient et d'Occident étaient donc en ce moment Bardas l'hocas et SlépUanos Contostéphanos.

(2) Voy. les vignettes des pp. 644 et C45.

(3) Yahia la nomme Abarie (Anarie, Atarie, Asarie) pour Verria, la confondant avec Béroé. — Stredetz, nom slave, dégénérescence de Serdica, signifie « centre ». La ville s'élevait ciu sud et au centre de la plaine, adossée au dernier éperon du Vitoch. Elmacin dit précisément que Basile et son armée campèrent « au centre » de la Bulgarie. Acogli'ig dit que la bataille eut lieu c au milieu » du royaume.

(4) Bulgare.

ECHEC DES niPÉRIACX DEVAXT TRIADfTZ.l

CELEBRE MADONE dite de Saint Marr, an îles iilns heauv monuments d'orfet-rerie et d'éiitaillerie hij^antine des .V'"f ou XI">' siècles. — {Trésor de Saint-Marr à Venise.)

Je suis ici pas à pas le récit si curieux mais si bref, liélas, de Léon Diacre, que l'on doit croire de préférence, puisque cet historien fut le témoin de tout ce drame. Sa narration diffère fort de celle de Skylitzès. « Après, dit-il, (pie le basileus liasilc eut franchi les délilés des montagnes

mu; LES JEUNES ANNEES DE BASILE

ef atleint la forteresse de Serdica, qui porte aussi le nom scytliique de Triaditza, il installa son camp on face de cette ville et l'assiégea durant vingl jours (1) pendant que Samuel et ses troupes occupaient toutes les hauteurs environnantes. Mais, hélas, rien ne marcha à souhait, parce que l'armée, i)ar la négligence, l'inertie ou la trahison des chefs, ne fit pas son devoir, demeurant dans l'inaction. Comme nos gens se dispersaient aux environs pour faire du fourrage et couper de l'herbe pour la cavalerie, ils furent attaqués par surprise par les Bulgares embusqués sur les hauteurs, qui en firent un grand massacre et s'emparèrent d'une foule de chevaux et de bêles de somme. De même nos machines et autres engins de siège, tortues, etc., ne produisirent aucun cflet, parce qu'elles furent si déplorablement mal servies que l'ennemi réussit à les incendier. Finalement les vivres que nous avions apportés s'épuisèrent, parce qu'on les vilipendait abominablement. Tout le blé que l'armée avait amené se trouva consommé. Il advint donc que le basileus se vit forcé de battre en retraite et de regagner Constantinople avec tout son appareil (2). On leva le siège de Triaditza et on retourna en arrière. Le premier jour de marche (3) se fit sans que l'armée éprouvât de pertes. Nous campâmes au milieu des bois. Dans cette même nuit, avant la lin de la première A-eille, une énorme étoile exlraordinairement brillante, montant subitement dans l'éther jusqu'au firmament, sur le versant occidental de la vallée, éclata soudain, illuminant le camp, et vint tomber h l'orient en mille étincelles éblouissantes, tout près du fossé creusé par les troupes pour la garde du camp.

« La chute de cet astre prodigieux (4) était le présage de notre ruine si prochaine », s'écrie tristement le Diacre, qui aussitôt entame une digression historique sur d'autres phénomènes célestes analogues. Un seul parmi ceux-ci nous intéresse ici : « De même, dit-il, nous avons tous été témoins de la chute de cet astre tout semblable (pii tomba sur la demeure du proèdre Basile (le parakimomène) et qui précéda de si peu sa disgrâce et sa mort. »

(!) Zonaras dit vingt-trois.

(2) Elmacin, qui raconte ces faits à peu près de mémo, dit au-si que le basileus se décida à la retraite pour éviter d'être cerné par les Bulgares qui occupaient toutes les hauteurs.

(3) Qui ramena vraisemblablement l'armée à Sloponion ou Ikliman.

(4) Certainement un simple aérolilhe.

DFJiOUTE DES IMPERIAUX 667

« Le jour suivant, poursuit Lûoti Diacre, (évidemment durant que l'armée repassait en sens inverse la fameuse passe «le la Porte Trajanc;, comme nous venions de traverser un étroit défilé, un chemin creux serpentant sous des bois épais, comme nous nous apprêtions à escalader une série de hauteurs (1), nous subîmes une attaque des Bulgares aussi effroyable que soudaine. Sortant des embuscades où ils s'étaient tenus cachés, ils nous tuèrent une foule innombrable de soldats. Même ils s'emparèrent de la tonte du basileus, de tout le trésor de l'armée, de tous les bagages. Moi-même qui fais ce récit lamentable et qui accompagnais alors le basileus en qualité de diacre, il s'en fallut de bien peu que je ne périsse (2) et qu'une épée scylhique ne vînt trancher mes jours. Mais la miséricorde divine permit que je réussisse à franchir ces terribles hauteurs avant qu'elles n'eussent été occupées par l'ennemi, et cela par l'agilité de mon cheval qui m'emporta comme le vent à travers monts et vaux. Finalement les déj)lorables débris de notre armée, après la perte de presque toute la cavalerie et de tous les bagages, poursuivis jusqu'au bout par les Bulgares, réussirent à atteindre la froiilirre et à se réfugier sur le territoire de l'empire. »

Yahia, qu'Elmaciii a copié, exjdique la panique des Byzantins jiar la rumeur, répandue durant la nuit dans le camp grec, que la route de la retraite avait été coupée par les Bulgares. Cet auteur est aussi seul à nous dire la date infiniment précieuse de cette grande déroute des armes inqiériales, où l'audacieux Samuel commandait en personne les forces de sa nation, date que nous ignorions jusqu'à la publication par le baron Bosen des extraits de cette Chronique. La catastrophe du défilé de Trajan eut lieu, d'après cet auteur d'ordinaire si précis, le septième jour du mois de rcbîa" Il de l'an 376 de l'Hégire, qui correspond an dix-septième jour du moisd'aoùl de l'an 986, un mardi ^3).

(1) Probablement les plateaux du sommet de la chaîne.

(2) Littéralement : « Il s'en est fallu de peu que mes pieds ne m'aiejit m ui pié ». C'est une portion du verset 2 du psaume LXXIl.

(3) Dans les tables de Wiistenreld,le H août 986 correspond au S et non au 7 de rebia' de l'an 376. — Mathieu d'Édesse (éd. Dulaurior, p. 3S) place à celle même année, année 435 de l'ère arménienne (25 mars 986 au 24 mars 987), cette firande déroute des troupes do liasile, cpii dut avoir un si immense retentissement dans tout l'Orient. Seulement cet auteur fait ern iir sur le nom du roi bulgare vainipuur, qu'il appelle Alousianos, du ni>ni d'un des successeurs

668 LES JEC.XES A.YNEES DE BASILE

Le récit de Skylitzès, qu'a suivi Cédrénus, sensiblement différent de celui de Léon Diacre, mérite moins de créance puisqu'il n'est pas celui d'un témoin oculaire. Skylitzès, on le sait, n'a rédigé sa Chronique que près d'un siècle après ces événements. Il se peut aussi que le Diacre, écrivain contemporain, ait tenu à faire le silence sur les dissensions des lieutenants du basileus, dissensions que Skylitzès semble considérer comme la cause principale de cette déroute. Sans paraître admettre un instant que l'armée impériale ait pu être forcée à la retraite par l'effort victorieux des Bulgares, ce chroniqueur met en effet toute la faute de cette défaite sur l'un des principaux chefs byzantins, dont il signale l'odieuse conduite. La vérité est probablement que les deux récits, exacts chacun dans sa partie principale, se complètent l'un l'autre et qu'il y eut à la fois impéritie, peutêtre même trahison, des chefs byzantins et surtout surprise de l'armée par les Bulgares.

Voici le récit de Skylitzès : « Stéphanos Contostéphanos était le mortel ennemi de Léon Mélissénos, auquel le basileus avait confié le commandement des troupes d'arrière-garde destinées à surveiller les passes de la montagne et à empêcher les Bulgares de couper la retraite. Il imagina d'aller un soir à la tombée de la nuit trouver le basileus pour l'avertir que Léon le trahissait et songeait, lui aussi, à se faire couronner empereur. Tout était perdu, affirmait le fourbe, si Basile ne regagnait sur-le-champ la capitale. Troul>lé par ces indignes révélations, auxquelles il eut le l<irt d'ajouter foi, le jeune basileus donna aussitôt l'ordre de la retraite. Mais Samuel le Bulgare, prenant ce mouvement pour une fuite honteuse, attaqua de suite avec fureur. Ses troupes, épouvantant les Grecs de leurs cris incessants et de mille bruits affreux, s'emparèrent du camp byzantin avec la tente de l'empereur, même des insignes impériaux. Quand Basile, non sans les plus instants périls et d'affreuses fatigues, après avoir surtout

de ce prince. «Basile, dit-il, ayant conçu li> projet de ranger les Bulgares sous son obéissance, avait envoyé à Alousianos, leur souverain, et à tous les chefs qui relevaient de cekii-ri, l'ordre de venir se prosterner devant son trône, mais ceux-ci s'y refusèrent. » Puis Mathieu d'Kdessc raconte la déroute clés Grecs et l'immense butin, les nombreux captifs faits par les Bulgares. Basile rentra tout honteux dans sa capitale. — Acogh'ig, op. cit., I. 111, ch. 23, fait un récit à peu près identif]ue.

DEROCTE DES IMPÉRIAUX

Iienlii beaucoup de niontli', cul ivuïssi à graud'iicluc à alli-indre IMiilijipopolis, il y trouva le Mélisséniole fort tranquillement installé, demeuré parfaitement fidèle à sa consigne et n'ayant nullement songé à conspirer, surtout fort étonné de voir son souverain si tût de retour. Alors la fureur de Basile fut telle, que (juand Contostéplianos paraissant devant lui, au lieu de s'humilier, voulut payer d'audace et soutenir insolemment

RELIQUAIRE il'iirijent dun- en Corme de coffret. — Couvercle. — Sur les côtés est niellée une inscription à la louange des qiuitre martyi's de Trébizonde fiijwés sur ce couvercle. — Cette belle œuvre d'orfèvrerie byzantine du XI""- Siècle est conservée au Trésor de Saint-Marc à Venise.

(pi'il l'avait i)i('n conseillé, le snuverain, exaspéré, bondit de son tn'>iir. jeta à terre le fourbe et lui ai-iaclia à poignées les cheveux et la barbe. »

La colère de Basile contre le domestique des Scholes d'Occident ii'aurait-elle point eu tout simplement pour origine l'impéritie déployée par celui-ci dans le commandement et dans la retraite? Zonaras, qui fait le même récit que Skylilzès, donne un autre mobile non moins bas à la conduite infâme du généralissime d'Europe. « Léon Mélissénos estima, dit-il, que si Basile réussissait à vaincre les Bulgares dans cette prcinirre expédition, il en sérail ciicnuragé à n'en plus jamais faire qu'à sa tète, à coniiiianilcr loujnurs en personne, à ne plus jamais consullcr ni lui ni ses autres lieutenants.

C'est pour cette raison qu'il s'elVorca par tons les moyens de faire

G70 LES JEUXES A.XXEES DE BASILE

échouer l'expédition et qu'il poussa le basileus à la retraite par les affirmations les plus menteuses. »

Les vagues allusions faites par le chroniqueur contemporain Yahia à un vaste complot organisé contre le basileus, allusions dont j'ai parlé à propos de la guerre en Syrie et de la chute du parakimomène (1), se trouvent confirmées par chacun de ces indices. A travers les réticences des clironiqueurs, à travers leurs renseignements épars, si incomplets, on saisit toujours mieux à quel point la volonté témoignée par le jevme basileus de gouverner par lui-même avait irrité les chefs de l'armée. Certainement dans la déroute de la Porte Trajane il y eut une très grande part, sinon de trahison ouverte de leur côté, du moins d'insigne mauvaise volonté, de négligence voulue. Certainement parmi tous ces chefs qui virent de si mauvais œil l'expédition de Bulgarie et cette affirmation d'indépendance du jeune basileus, il y en eut peu qui ne firent en secret le même calcul que Contostéphanos et ne cherchèrent à mettre tous les obstacles possibles sur le chemin du niaitro. Non seulement nous avons sur ce point le témoignage décisif de Léon Diacre, qui a pris part à la campagne et qui accuse formellement le mauvais vouloir des chefs, mais encore, on le verra, le témoignage bien plus frappant des événements qui allaient se dérouler en l'an 987.

Ainsi le mouvement de colère furieuv de Basile contre Stéphanos Contostéphanos devient aussi explicable (pie vraisemblable. Le basileus exlialasa fureur contre son lieutenaiil qui, après s'être dès le di'but inonlré coupable de tant d'impéritie, ajoutait à ce crime celui de s'être fait battre si comi)lètement. Quant à la grossière intrigue imaginée par les autres Byzantins, Skylitzès, Cédrénus, Zonaras, qui est en si complet désaccord avec le récit très simple de Léon Diacre, elle me parait un conte à dormir debout, inventé pour excuser à tout prix la défaite des armes impériales (2).

(1) Voy. pp. :;G8, sqq.

(2) Voy. Ililferding, op. cit., nouv. éd. de ses Œuvres complètes, t. I, p. 208: Wassiliewsky, Fiaf/i/ienls russo-byzantins, p. 144; Rosen, op. cit., note 141. Très naturellement et très justement aussi, la trahison de Léon Mélissénos l'an d'auparavant à Halanée avait rendu ce chef très suspect à l'empereur. C'est peut-Être là l'explication la plus vraie de tout cet épisode étrange. L'altitude de Mélissénos en Syrie aura servi de thème pour l'invention de sa trahison imafrinaire dans le Balkan.

ItEHOUTE DES IMPERIAUX 671

Quoi qu'il (Ml S(ii(. ce fui l)ii'ii m deux jdurs ilc uiarclic eu iirrière de Triaditza, la So[ihia d'aujourd'luii, certainement au voisinage innuédiat de la Porte de Trajan, en pleins bois impénétrables des cimes du HalUan, que la furieuse attaque des Bulgares de Samuel transforma, lo 17 août ItSfi, en déroute lamentable la retraite de l'armée impériale. Cette déroute terrible, dont parlent tous les chroniqueurs, tant elle frappa les imaginations populaires, coûta au basileus la moitié de ses soldats. Ce ne fut que lorsqu'il se fut mis à l'abri derrière les rochers et les hautes murailles de Philippopolis que le malheureux jeune souverain se retrouva en sûreté avec les siens sur le territoire de l'empire.

Acogh'ig, l'écrivain arménien contemporain, qui raconte aussi ce grand désastre, donne ce détail inédit précieux, que le basileus dut son salut à son infanterie arménienne. Ces courageux auxiliaires, voyant leur empereur en danger de mort, privé de toute sa cavalerie, l'environnèrent, lui faisant un rempart de leur corps. Par des chemins détournés, en faisant un circuit énorme, ils le ramenèrent sain et sauf en terre romaine.

Non seulement la Bulgarie occidentale, la Bulgarie du Rhodope, de la Macédoine, de l'Epirc et de l'Adriatique, puisait dans ce désastre des Byzantins une force nouvelle immense, mais encore la Bulgarie danubienne, la Bulgarie du nord du Balkan, si glorieusement reconquise par Jean Tzimiscès, échappait définitivement de nouveau au pouvoir des Grecs. Il est certain qu'après la catastrophe du 17 août 98C le mouvement national dut acquérir dans ces provinces une activité prodigieuse et que s'il demeura quelques troupes byzantines au nord du Balkan, ce ne put être que dans un très petit nombre des plus fortes places et des plus grandes cités, où elles parvinrent peut-être à se maintenir contre la levée universelle de boucliers ((ui fut la suite immédiate de la déroute de la Porte Trajane.

De cette déroute fameuse, un écho lointain est parvenu jusqu'à nous sous la forme d'une pièce de vers de Jean Géomètre inspirée par cet événement affreux sous ce titre significatif : Du désastre des Roîiiains dans le défilé bulgare (1). Celte fois encore, le poète adresse aux mânes de son

({] Kî; To TiâOo; 'P(,i|ixiwv TÔ èv tti fi/j'j/.yapixf, xAeiffEi. Voy. Cramer, op. cil., IV, 290, et Migne, op. cit., col. 934.

héros favori, Nicéphore Phocas, uuv objurgation siiprrmr.lo suppliant de sortir de sa tombe pour accourir au secours de son peuple bien-aimé si gravement meurtri. « Qui jamais eût pu croire, s'6crie-t-il douloureusement, que le soleil éclairerait un jour pareille disgrâce, les lances bulgares victorieuses des flèches d'Ausonie (1)? 0 forêts, ô montagnes funestes, ô sinistres amas de rochers parmi lesquels les fauves bondissent sur les cerfs aux abois! ô Phaéton, tandis (jue tu guides au-dessus de l'univers ton char tout éclatant d'or, raconte ces événements à la grande âme de César (2). Dis-lui que le Danube a conquis la couronne de Rome. Dis-lui de voler à ses armes. Car, hélas, les lances bulgares sont victorieuses des flèches ausoniennes. »

(1) C'est-à-dire « de Grèce ».

(2) C'est-à-dire « de Nicéphore ».

SCEAU ou DILLE DE PLOMD D UN -MONASTÈRE DE SAINT SY.VIEON STYLITE. LE SAINT AU SOMMET DE SA COLONNE. IX"' OU X"" SIÈCLE.

ïfrr:

COFFRET byzantin il'ivoiiv, teint de jinnrprr^ da Trésor de la Cathédrale de 7'roi/i's. Coavercle. Empereur byzantin (jaittant son palais. XI"" Siècle. Vuy. pp. 397 et 7JiJi.

miffim »

Mécontentement croissant des chefs militaires. — Bardas Skléros s'échappe de sa prison de Bagdad. — 11 se fait proclamer basileus à nouveau. — Bardas Phocas à peine réintégré dans sa charge de domestique des Scholes, se soulève à son tour et se fait proclamer à Charsian par l'armée d'.\sie. — Alliance criminelle des deux Bardas, — Trahison de Phocas qui fait emprisonner Skléros. — Romain Skléros rejoint le basileus. — Marche victorieuse de Phocas. — Il campe eu face de ConstantinopJe et envoie ses lieutenants assiéger Altydos. — Détresse de la dvnastie macédonienne, attaquée d'autre part par les Bulgares. — Energie merveilleuse déployée par Basile II. — Vladimir, grand-prince de Kiev, fournit aux basileis un secours de six mille guerriers, — Histoire de la droujina russe .à Constantinople. — Novelle du 1* avril 988. — Basile reprend l'otrensive, — Victoires de Chrysopolis et d'Abydus. — Mort tragique de Bardas Phocas. — Bardas Skléros, mis en liberté par la veuve de Phocas, reprend la lutte contre les basileis. — Prise de Béroé par les Bulgares. — Prise de Cberson par Vladimir. — Les basileis envoient leur sœur eu mariage à N'Iadiniir.

O ASILE Jl, si mal servi par ses lieutenants, dut rega- ^ gner tristement le Palais Sacré dans l'automne de cette année 986, uniquement préoccupé de préparer sa revanche. L'infortuné souverain se doutait peu que de nouvelles épreuves, de nouvelles et terribles révoltes de ses lieutenants allaient à bref délai l'empêcher pour longtemps encore, en mettant une fois de plus l'empire à deux doigts de sa perte, de tirer vengeance de la déroute de son armée, « de prouver aux Bulgares que les flèches mésiennes n'étaient pas plus puissantes que les lances d' Ausonie » .

Les hauts personnages de l'empire, surtout les grands chefs militaires, ne pouvaient pardonner à Basile II de chercher à se passer d'eux, de vouloir régner et gouverner seul.

MONNAIE de enivre atuv initiale.^ de Basile II et de Constantin, frappée ail nom de cett basileis pour le thème de Cherson en Crimée.

674 LES JEUXES AXXEES DE BASILE

Ils avaient compris que cette impériale volonté qui venait de coûter même au tout-puissant parakimomène son rang de premier ministre, était parfaitement arrêtée, et cette constatation leur inspirait une irritation extrême. En même temps l'état si précaire du pouvoir des fils de Romain, si cruellement ébranlé de nouveau par le désastre du 17 août, les encourageait dans leur opposition.

Le mécontentement profond des généraux augmenta très rapidement, bien que sourdement, durant le cours de l'hiver de 98G à 987, dans des circonstances que malheureusement nous ne pouvons que soupçonner, car les chroniqueurs ne nous en ont rien dit, se bornant à nous raconter l'explosion finale de toutes ces agitations. Seuls même Skylitzès et Cédrénus écrivent à peu près ceci : « Bardas Phocas, le domestique des Scholes d'Orient, vainqueur de Bardas Skiéros, et ses amis furent transportés de colère contre le basileus parce que, sans leur demander le moindre avis, il avait décidé d'attaquer les Bulgares et qu'il avait concerté et mené en dehors d'eux toute cette campagne. D'autres avaient d'autres motifs de mécontentement contre l'empereur, l'un pour une cause, l'autre pour une autre. »

Bref, les choses en étaient arrivées à un point de tension extrême. Au Palais Sacré, les mois d'hiver se passèrent dans les alarmes. On y tremblait chaque jour d'apprendre la révolte de Bardas Phocas et de ses lieutenants de l'armée d'Asie, lorsqu'on y reçut une nouvelle presque aussi troublante et qui venait compliquer affreusement une situation déj.à si chargée. Bardas Skiéros, le terrible Skiéros de jadis, lanti-basileus d'Asie, dont on ne savait presque plus rien depuis tant d'années, depuis sa fuite et sa captivité à Bagdad en 980, sauf qu'il était toujours encore, avec ses derniers partisans, le prisonnier du Khalife, Skiéros, dis-je, rendu à l'espérance par la désastreuse issue de la campagne de Bulgarie, avait réussi à échapper à ses geôliers. Il avait subitement reparu sur le tei-ritoire de l'empire el se posait derechef en prétendant!

Yahia et Elmacin, qui Ta copié, sont bien plus exactement et plus complètement renseignés que les Byzantins sur cette seconde prise d'armes de l'infatigable agitateur. Surtout ils sont beaucoup mieux informés de ce qui s'était passé à Bagdad au moment de sa fuite, événement au sujet

BARDAS SKLÉROS; RECOUVRE s.l LIBERTE 675

duquel les Byzantins accumulent erreur sm- erreur (1). Je suivrai dniic le récit de Yahia, m'aidant parfois de celui de Psellus, beaucouji mieux documenté que ne le sont les autres écrivains ses compatriotes.

Après avoir fait le récit de la déroute de la Porte Trajane le 17 août 986, Yahia et Elmacin (2) s'expriment à peu près en ces termes : k Quand donc Bardas Skléros (lequel était toujours retenu dans une dure captivité à Bagdad « dans l'ile de Modida (3), du ileuve Tigre ») eut eu connaissance de cette catastrophe, il s'adressa en su|)pliant au nouvel Emir el-Omérà, Samsam Eddaulèh, qui avait succédé dans ces fonctions, mais non dans sa situation véritablement unique, à son père le tout-puissant Adlioud Eddaulèh. Cet avide et ambitieux Bouiide, glorieux lettré et érudit protecteur des sciences et des arts, bienfaiteur des malheureux et des opprimés, était mort épileptique le 28 mars 983 (4), à l'âge de 47 ans, après plus de cinq ans de gouvernement presque absolu sur tous les territoires qui s'étendaient de la mer Caspienne au golfe Pcrsique et d'Ispahan à la frontière orientale de la Syrie (5j.

Skléros conjura Samsam de lui rendre la liberté et de lui fournir des secours en argent et eu subsistances pour le soutenir dans la lutte qu'il espérait reprendre avec des chances nouvelles de succès contre le basileus vaincu. En échange, il promettait sous serment de remplir (nus les engagements dont il était précédemment tombé d'accord avec le père de l'Emir el-Omérà alors que les premières négociations avec celui-ci avaient échoue'' par la faute des intrigues venues de Gonstanlinople (6j.

Samsam Eddaulèh, estimant la situation de sa famille, comme celle du Khalifat, fort ébranlée par la mort de son illustre père, accueillit favorablement la prière du captif, (^elui-ci, au dire d'Ibn el-Athîr, s'était en outre engagé, au cas où il réussirait dans son entreprise, à rendre la liberté

(1) Pour ces écrivains prétentieux, le Kluilife est toujours « le nù de Perse Chosroès »!

(2) llistoria Saracenica, p. 249.

(3) Ou .Madida. Renseignement d'Elmacin.

(4) Le 10 du mois de schoual de l'an ;n2 (voy. Weil, op. cit., III, p. 31), et non eu janvier, comme le dit Murait, op. cit., I, |i. 30(1. Voy. l'idoge de ce prince dans AbouUéda, op. cit., II, pp. 531 sqq.

(;;) 11 avait marié une de ses lilles au Klialife et espérait par les successeurs mâles de celle-ci en arriver à une fusion de la léfjitiniité avec la puissance cfTective. Ses espérances furent trompées.

(G) Voy. p. 443.

à la foule des guerriers musulmans retenus dans les fers des chrétiens, à céder au gouvernement du Khalife sept places fortes grecques avec leurs territoires (1), à ne plus jamais porter la guerre en terre sarrasine. Encore au mois de cha'bàn de cette année 376, qui correspond à peu près au mois de décembre de l'an 986 ('2), l'Emir el-Omérâ signa avec son prisonnier une convention d'alliance et le remit en liberté avec son frère (Constantin (3), son tils Romain (4) et ses compagnons d'armes survivants. En même temps il leur fit restituer leurs chevaux et leurs armes et distribuer de l'argent après qu'ils eurent cnlrt' ses mains prêté serment de remplir les engagements qu'ils venaient de prendre. Sur son ordre enfin, les sheïks des puissantes tribus des Benou >'omeïr et des Benou Okaïl, les fameux Bédouins Numérites et Okaïlides des chroniqueurs byzantins, maîtres à cette époque de la plupart des routes de l'Al-Djezirah, la Mésopotamie de jadis, eurent mission de conduire les bannis à travers les immenses solitudes désertes qui séparaient Bagdad de l'Euphrate et des marches chrétiennes(5). Alors comme aujourd'hui, la protection dequelque grande tribu bédouine était indispensable pour franchir sans péril ces espaces redoutables. « La nouvelle de la mise en liberté du célèbre Bardas Skléros, dit Yahia, produisit dans le monde musulman l'impression la plus pénible. Les vrais croyants estimèrent la conduite de l'Émir el-Omérà impie et coupable autant qu'impolitique ;6; . Même les esprits étaient si montés que le chef byzantin, redoutant quelque complication, supplia les Bédouins, sesnouveaux amis, de l'emmener au plus vite avec les siens dans leurs campements, ce qu'ils firent aussi promptement que secrètement- Puis, après

(1) Le chroniqueur ne désigne pas ces villes nominativement. (2 Et aux trois premiers jours de janvier 987.

(3) Constantin Skléros n'est nommé que par Yahia. Elmacin non parle pas.

(4) Voy. p. 772 le sceau de ce personnage, précieux monument qui lait partie de ma collection.

(5) Sur ces espaces infinis voy. le livre si curieux qui vient de paraître intitulé Le grand désert de Syrie par M. de Perthuis.

(6) Encore dans le courant de cette année 376 de l'Hégire, dans le mois même de raroadhan (l janvier au 2 février 987), qui suivit de quelques jours la fuite de Bardas Skléros, Sarasam Eddauléh fut déposé et jeté dans les fers à Chiraz par ordre de son frère Cheref Eddaulèh (voy. AVeil, op. cit., III, pp. 31-33) qui lui fit en outre crever les yeux. Cheref Eddaulèh, nommé à sa place Émir el-Omérâ par le Khalife, mourut lui-même dès le 6 septembre 989, n'étant âgé que de 28 ans. Il eut pour successeur leur autre frère, Behà, lequel, le 31 octobre 991, déposa le Khalife Et-Ta'yi après que celui-ci eut régné de nom plus de dix-sept années .depuis le 5 août 974), et le remplaça par El-Kadir, Clsd'El-Mouttaki-Lillah. Voy. encore Uosen, op. cit., p. 28.

L'AUDIENCE du. Préfet de Police à Bagdad. — ^Miniaturt- d'an Irrs ancirn manuscrit arabe

appartenant a M. CU. Sc/it'/'cv.)

que les fugitifs eurent revêtu le blanc costume des tribus pour mieux assurer leur incognito, une escorte rapide les conduisit en hâte à travers le désert. Cette folle chevauchée réussit heureusement, et dès le mois '^ schoual de cette année 376, c'est-à-dire dans le mois de février ou tout au commencement de mars de l'an 987, cette bande d'aventuriers hardis franchissait l'Euphrate et, après presque sept années de ce dur exil, atteignait à nouveau les terres chrétiennes et la ville impériale fi'ontière de Malatj-a, la Mélitène des croisades.

C'était de cette même cité lointaine, on s'en souvient, que Bardas Skléros était parti onze ans auparavant jiour inaugurer contre ses souverains légitimes cette gueri'e de quatre années qui, triomphante d'abord, l'avait conduit ensuite à la déroute, à l'exil, à la longue captivité en pays sarrasin. En rentrant libre à nouveau d'une manière si inespérée dans cette forteresse sise à quelques milles de l'Euphrate, le rude condottiere, à la tèlede la petite troupe de braves avec laquelle il allait reprendre la lutte contre le tout-puissant basileus, dut éprouver quelque chose de la joie farouche du prisonnier de l'île d'Elbe mettant le pied sur la côte provençale. Ilélas, toutes proportions g^.dées, lui aussi courait à son Waterloo.

Le stratigos (1) impérial à Malatya était à ce moment ce Kouleïba dit « le Chrétien », ce renégat sarrasin dont j'ai parlé àplusieurs reprises déjà (2), et qui jadis avait été créé par Jean Tzimisccs patrice et basilikos à Antioche pour lui avoir livré, lors de sa dernière expédition en vSyrie,la forteresse de Ilisn- Barzouyeh, la Borzo des Byzantins, dont il avait à cette époque la garde pour sonseigneur le mamelouk hamdanide Yaroktach. Comme le renégat avait agi en 975, de même Bardas Skiéros lui fit en 987. Il s'empara de sa personne et de la ville qui avait été confiée à ses soins ; il lui prit son trésor avec les armes, les chevaux et les équipages de la garnison, probablement peu nombreuse, qu'il commandait. Puis le rude capitaine se fit proclamer à nouveau basileus par les siens, recommençant à sept ans d'intervalle la même lutte avec la même activité, la même énergie sauvage, désespérée. A peine du reste eut-il fait dans Malatya cette victorieuse rentrée, qu'on vit à nouveau, comme jadis onze ans auparavant, se grouper sous ses étendards sur cette

(1) Yabia dit « basilikos et gouverneur ».

(2) Voyez pp. 299, 300, 376, 380 et 386. Voy. aussi Rosen, op. cit., note 21.

DARDAS SKEROS S' ALLIE AUX EMIRS SARRASIXS 670

frontière recelée, terre mouvante entre la Croix et le Croissant, terre de batailles, de luttes incessantes, une foule de hardis partisans de toute race, de toute croyance, bandits du désert, aventuriers des régions du Taurus et de l'Euphrate, de très nombreux Bédouins Okaïlides et Numcrites aussi, presque tous ceux ipii venaient de lui faire escorte à travers les sables de l'Al- Djezirali. Séduits par la brillante valeur de cet homme qui savait si bien se faire aimer de ses soldats, ces libres enfants du désert embrassèrent avec enthousiasme sa cause, certains dumoins sous sesordres de courirvileau combat, à la gloire, au butin. De même, comme toujours à cette époque, de nombreux guerriers de cette race arménienne alors si belliqueuse, depuis devenue si pacifique, se joignirent à l'adversaire irréconciliable des basileis de Roum.

En même temps, toujours encore comme lors de sa première levée de boucliers en 976, Bardas Skléros envoya de suite demander l'appui des dynastes sarrasins du voisinage, du puissant émir d'Amida entre autres, le fameux Bad ou Bat, dit « le Kurde » (1), tige de la dynastie des Merwanides de cette cité, qui conclut alliance avec lui et lui envoya de nombreux contingents sous le commandement de son frère Abou-Ali. A lire ces étranges récits de ces luttes asiatiques du x' siècle, on se blase vite sur ces alliances incessantes, en apparence si impies, entre chefs chrétiens et émirs infidèles. On se prend à penser parfois que l'esprit dévot du siècle ne franchissait guère les murailles de la capitale et des grandes villes.

Skylitzès, Cédrénus, Zonaras, puis aussi Psellus, racontent, je l'ai dit, quelque peu différemment, sous une forme plus romanesque, les circonstances qui valurent à Bardas Skléros le moyen de quitter sa prison de Bagdad et de reprendre la lutte contre le basileus. Suivant ces chroniqueurs, le Khalife et l'Émir el-Omérà, s'élant vus attaqués par vingt mille

(1) La forme arménienne est Cadou. Elmacin fait eiTeur en désignant ce personnage sous le nomdeNabar. Son véritable nom était AbouAbd .\llah ou encore Abou Clioudja' lloseïn ibn-Douschek. Ibn el-.\tbir et Ibn KUaldoun racontent conmient, à la mort irAdlunid Kddaulèh, le dernier Émir el-Omérà, Bad s'était emparé des villes de Mayyafarikin et d'Amida et de la plus grande partie du Diar-Békir. Ses avant-postes allaient jusqu'à Nisibe. 11 battit plusieurs fois les troupes envoyées contre lui par Samsam Eddaulèh, s'empara de Mossoul et tenta également de prendre Bagdad dans l'été de l'an «83, mais, gravement blessé par un assassin suborné contre lui, il dut faire la paix. Amida et presque tout le Di'ir-Békir lui furent alors cédés à titre de propriété personnelle, mais il dut restituer Mossoul. Voy. Rosen, op. cit., note 152, Weil, op. cit., III, p. 36 sq(|., et Ibn ol-Atliir, o;). cit., IX, pp. 23-28.

6S0 LES JECXES AXyÉES DE BASILE

Turks orientaux (1) sous la conduite d'un chef très noble et très audacieux, au nom certainement défiguré d'Inargos, après avoir éprouvé plusieurs défaites successives, suivies de massacres horribles, auraient accepté, dans cette situation presque désespérée, l'ollVe que leur faisait Bardas Skléros de les délivrer de ces adversaires. Fatigué do la vie misérable qu'il menait dans un dénûment profond entre les horreurs de la prison et les injures de ses gardiens, le vaillant aventurier avait saisi avec empressement cette lueur d'espoir. Il se fit fort de battre les Turks à la tète de ses compagnons de chaîne pourvu qu'on leur rendit leurs chevaux et leurs armes.

Frappés de la situation si considérable que leur prisonnier semblait avoir occupée dans l'empire de Roum, voyant qu'après tant d'années ses compagnons de captivité persistaient à lui rendre des honneurs quasi royaux, le Khalife et son maire du Palais, décidés à recourir à ses services, avaient commencé par lui offrir de diriger leurs troupes. Il refusa de commander à des infidèles, scrupule étrange chez cet homme qui si souvent contracta alliance contre ses souverains légitimes avec des émirs sarrasins. Ce n'était probablement que pour mieux arriver à ses fins. Après s'être longuement fait prier, il obtint en effet de faire assembler d'ici et de là, de par toutes les terres sarrasines du voisinage, environ trois mille captifs chrétiens auxquels il fit solennellement rendre la liberté par le Khalife. Puis, après qu'il lr> eut l'ait baigner, restaurer, vêtir à neuf et armer, il marcha à leur tête, sous la conduite de guidi'S du pays, à la rencontre des sauvages bandes d'Inargos.

Il en fut comme le prétendant l'avait promis au Khalife et à ses conseillers. Ces hardis compagnons, héros de tant de combats déjà lointains, joveux de cette occasion offerte si inespérée, se précipitèrent à grands cris sur les Turks épouvantés par cette brusque attaque de ces guerriers inattendus, à l'armement, à la tactique inconnus, à l'aspect étrange et nouveau. Ils les bousculèrent au fond d'un ravin et, dans une poursuite furieuse, les exterminèrent jusqu'au dernier avec leur chef (2). Puis aussitôt, d'un accord commun, ne voulant pas retomber en captivité, ils résolurent, au lieu de rentrer à Bagdad, de fuir à toute bride

(1) Que Skylitzès nomme des Perses.

(2) Il y a certainement là une exagération formidable.

ilOSAIljL'l-: hyzantini; (tu l'église (la couvent de Daplini, près d'Athéivs, »ur la rotitf d'Eleusis. — La Cracilixion. — Belle <vai're du comin-iimnenf ilii XI"" .*i.c/i'.

AUTRE RECir DE L'ÉVASIOX DE BARDAS SA'i,i.7.'0X

vers les terres chrétiennes, emmenant avec eux le butin et les chevaux nombreux pris aux Turks. Ils partirent ainsi vers le nord, galopant à grandes chevauchées. Le Khalife, infurnié trop tard de leur départ, lança sur leurs trousses un corps de cavalcrii', qui los rejoignit bion encore au

-pswiS

' r:^ -'<vs^ -^ -'•r>^^Z^^^^y^f<^^''>^<''^^T^<^ ^ -

COFFRET ARABE rhi XI"" Siècle, en ÇilUjrane d'argent, ayant servi de reliijuaire à l byzantine. — {Actuellement conservé au. Trésor de la Catliédrale de Trêves.)

époque

voisinage de la frontière, mais qui fit à ses dépens la cruelle épreuve de la valeur de ces braves. Bien que très inférieurs en nombre, les guerriers chrétiens culbutèrent leurs persécuteurs et les mirent en fuite (1).

J'en reviens au témoignage de Yahia et d'Elmacin, qui semble plus

(1) D'autres rocits encore, ajoiUeiit SkylitZL-s et Cédrénus, rapportent que Skléros et ses bandes victorieusi'S ivloiirnèrent d'abord aupris du Kbalife et que celui-ci leur fit le meilleur accueil, puis qu'au niouient de sa mort, survenue peu après, il recommanda à son fils et successeur de les renvoyer dans leur patrie avec une escorte pour les protéger. — « Toute cette aventure, dit fort bien Lcbcau, ressemble trop à ce qui est raconté de Manuel, domestiiiue des Sclioles d'Orient, rélugié à liagdad sous le règne du basileus Théophile, et je serais tenté de croire que les historiens grecs en ont emprunté plusieurs circonstances pour embellir leur récit.» Les chroniqueurs arabes ne soufllent nmt de cette lutte racontée par les Byzantins entre les guerriers grecs au service du Khalife et ces Turks envahisseurs connuandis par Inargos. M. Weil [op. cit., III, note 3 de la p. i'j) estime que s'il y a quelque vérité dans ce curieux récit de Skylilzès, ces événements doivent se rapporter aux guerres de l'Kmir el- Omérà Samsam Eddaulèh contre les Kurmallies ou encore contre le chef deïlémite .\sfar, qui eurent lieu précisément en l'an ■i'''i de l'Hégire USG-US'Ï (voy. Weil, op. cit., III, 33j. tl'est à cette annér mrmc de l'IIégire (pi Ibn el-Alhir place la mise en liberté de Skléros par Sam-

682 LES JECNES AXXEES DE BASILE

vraisemblable, et je poursuis le récit des aventures dernières de ce soldat de fortune dont la captivité à Bagdad et les hauts faits guerriers sont demeurés longtemps légendaires dans tout l'Orient musulman et chrétien. Cette nouvelle tentative pour s'emparer de la couronne impériale eût été vraiment, dans les circonstances présentes, un acte de criminelle folie si l'ancien prétendant n'avait été presque en droit de compter sur la désaffection à peu près universelle des populations asiatiques de l'empire pour le gouvernement de Basile II, désaffection en grande partie amenée par la longue ettyrannique administration du vieil et impopulaire eunuque Basile. Cette désaffection avait pris depuis peu des proportions très considérables ; nous en aurons la preuve non seulement par la conjuration des chefs de l'armée qui allait éclater à Charsian et dont il va être parlé tout à l'heure, mais aussi par les sentiments que nous verrons être ceux du peuple de l'empire durant la grande guerre de Bulgarie. Elle s'augmentait encore infiniment des craintes que la politique personnelle du jeune basileus commençait à inspirer. Jetant bas les barrières élevées depuis une génération à l'établissement de tout pouvoir tyrannique, Basile travaillait maintenant ouvertement à restaurer la toute-puissance impériale. A l'exception de quelques courtisans qui ne songeaient qu'à applaudir à chacun des actes du souverain, toutes les classes de la société byzantine tremblaient, non point tout à fait sans motif, de voir revenir les temps à jamais terribles de Justinien, l'omnipotent despote. Aussi s'étaient-elles probablement très rapidement détachées du jeune basileus, qui leur était devenu suspect dès ses premières velléités de « self-government ».

Et cependant, même dans ces conditions, cette nouvelle tentative si téméraire de Bardas Skléros s'expliquerait difficilement si l'on n'admettait que le prétendant croyait pouvoir compter sur quelque autre jiuissant allié. Il est très probable, dit l'historien Gfrœrer, que Skléros eut également pour lui à ce moment l'appui d'une notable portion du clergé de l'empire. Déjà, lors de sa première révolte, nous avons vu que le patriarche Antoine avait certainement pris parti pour lui et avait payé de son abdi-

sam Eddauléh. Quant au récit de la fuite de Skléros par rhislorien contemporain arménien Acoghig lop. cit.. ch. XXIV, p. Il'], il ressemble très fort jusque dans les moindres détails ù celui de Yahia. Bad le Kurde y est désigné comme émir d'Apahounik', de Kliélat et de Neperkert.

BARDAS SKLEROS S'APPCIE SUR LE CLERGÉ 683

cation forcée sa fidélité à cette cause perdue. «Qui pourrait douter, s'écrie l'écrivain allemand à l'imagination ardente, que, cette fois encore, les membres du haut clergé byzantin, animés d'un zèle pieux pour le maintien des libertés de l'Eglise orthodoxe, maintenant surtout que celles-ci semblaient devoir être si vivement menacées par les visées autoritaires d'un jeune basileus plein de fougue, n'aient continué à témoigner à Bardas Skléros de la même bienveillance, de la même chaude partialité?» Xous avons tout lieu d'estimer, en un mot, cpiele prétendant dut, dans une certaine mesure, être en Asie le candidat et comme l'anti-basileus du peuple et du clergé, etîrayés par les velléités de restauration d'un pouvoir impérial absolu, uniquement personnel. Bardas Phocas, l'autre prétendant, fut plutôt le candidat des revendications et des griefs de l'armée. Comme nous verrons que les chefs militaires assemblés à Charsian ne proclamèrent celui-ci que trois mois après le retour de Bardas Skléros sur le territoire de l'empire à Mélitène, même, s'il faut en croire Elmacin, seulement après que le basileus eut encore fait les derniers efforts pour ramener à lui l'exigeant domestique des Scholes d'AnatoIie, nous devons en conclure avec certitude que, par leur choix, ces hommes entendirent faire acte d'hostilité déclarée contre le protégé du clergé. Par cet acte, les hommes de guerre jetèrent le gant aux hommes d'église.

Yahia (i) semble dire que la première nouvelle de la fuite de Bardas Skléros fut apportée à Constantinople par l'envoyé impérial à Bagdad, Xicéphore Ouranos, qui, grâce à la connivence d'un chef bédouin, avait réussi, lui aussi, à (piittcr secrètement cette ville où il ilail depuis si longtemps retenu et à regagner la capitale. Nous pouvons imaginer sans peine l'émoi que causa à Constaniinople et dans tout l'empire, au Palais Sacré comme sous les tentes des chefs de l'armée d'Asie, l'annonce foudroyante que Skléros, le terrible tléau de jadis, le prétendant acharné, avait, après tant d'années, rej)aru dans Mélitène avec quelques milliers de ])artisans déterminés. Le ]ireniier effet de celle nouvelle fut de décupler instanlanémcnl Ir Imublf universel, de surexciter les velléités de révolte parmi les chefs militaires mécontents dus trnupes d'Asie. Bardas Phocas et ses lieutenants, déjà à peu [irès déi-idés à se snulevci' conln' Ir l'alais

(1) Uoscn, op. cit., p. 22.

684 LES JEVXES AXXEES DE BASILE

Sacré, comprirent de suite que s'ils laissaient prendre les devants à Skléros, auquel ses quatre années de toute-puissance en Asie avaient valu par toutes ces contrées des attaches si nombreuses et de si puissantes amitiés, c'en serait fait de leurs chances de succès. Aussitôt donc ils s'agitèrent pour rattraper le temps perdu.

Un passage de Yahia(l) fait allusion a des faits infiniment significatifs, en admettant du moins que les choses se soient passées exactement comme cet auteur est seul à nous les raconter. La nouvelle de la rentrée en scène de Bardas Skléros, dit-il à peu près, causa une grande impression de terreur à Constantinople, et la peur d'événements plus graves contraignit le basileus Basile à restituer à Bardas Phocas sa dignité de domestique des Scholes orientales, ce qui arriva dans le mois de dsoulkaddah de l'an 376 [qui commençait au 3 avril 987 de l'ère chrétienne (2)]. En même temps, l'empereur expédia à son lieutenant des troupes de renfort et lui enjoignit d'attaquer sur-le-champ le rebelle et de l'expulser à nouveau du territoire de l'empire. Auparavant il avait pris la précaution de lui envoyer un de ses fidèles chargé de lui faire jurer sur les plus saintes reliques qu'il lui demeurerait fidèle, à lui son basileus. Cette défiance dans laquelle au Palais Sacré on tenait déjà l'ambitieux généralissime s'expliquait d'autant mieux que Phocas avait été, on Ta vu, bien probablement mêlé à la conspiration ourdie dès l'an précédent chez le paralvimomène (3). On se rappelle que, lors de la première prise d'armes de Sldéros, Bardas Phocas, avant de marcher contre lui à la tête des troupes fidèles, avait dû cette fois déjà prêter aux basileis les mêmes serments de fidélité sur les plus vénérées reliques, sous la menace des plus affreux châtiments du ciel en cas de parjure. On se demande en vérité ce dont il faut le plus s'étonner, de cette perpétuelle duplicité de tous, de l'ardente ambition de ces capitaines constamment occupés à viser le pouvoir suprême, ou de la naïveté des temps qui prêtait encore quelque valeur à ces serments d'un jour constamment renouvelés, toujours transgressés à nouveau. La précaution prise par le basileus et ses conseillers fut, cette fois encore, infiniment superflue, «car,

(1) Reproduit par Elmacin.

(2) Le 21 mai 987 mourait à Senlis Lodewig ou Louis V, dernier roi franc de la race carolingienne.

(3) Yoy. pp. 568 sqq.

BARDAS l'IfOCAS RÉINTÉGRÉ DANS SA CHARGE DE DOMESTIQCE GiJ

ajoute Yahia, Bardas Phocas, trahissant reniporeur. onlra iiiiniédiatomcnt en négociations avec Skléros».

Ces détails inédits, fournis par l'auteur syrien contemporain, viennent éclairer d'un jour lumineux une situation qui paraîtrait sans cela inexplicable. Nous apprenons pour la première fois, par ces passages de Yahia, (pie l'attitude séditieuse et mécontente de Bardas Phocas, probablement dès avant l'ouverture de la campagne de Bulgarie et parce qu'il

f^i^^^fi>eg«â»yJMiT?-Syt?g-'«>3ÎT-'-'T'-'-T>:^^CT:Ji'-T^?^

kM !m ;:^^^ M f:ij: éjm.

COFFRET D'IVOIRE byzantin da XI"" Sii}dr,oi-né d'cniaax en jrtinde partie disiJiinis, ayant servi de reliquaire. — [Trésor de la Cathédrale d'Aix-la-Chapelle.)

avait conspiré avec le parakimomène alors qu'il se trouvait sur la frontière de Syrie, avaitobligé le basileus à luiretirerson haut commandement d'Asie. Nous y apprenons de même qu'en présence du péril intense créé par la rentrée en scène de Skléros, le Palais se vit contraint de s'humilier une fois de plus devant le généralissime, qui fut réintégré dans sa fonction et chargé de conduire l'armée d'Orient contre le prétendant de Mélitène. Mais, au lieu de faire son devoir, Phocas trahit, lui aussi, l'empereur et associa ses espérances à celles de l'homme qu'il était chargé de combattre. Il est aisé de se figurer l'état d'âme de Bardas Phocas tombé en disgrâce, semble-t-il, depuis peu de mois seulement. Déjà presque décidé à prétendre à l'empire et à tenter la fortune -pie les graves embarras du basi-

686 LES JEUXEfi AXXEES DE BASILE

leus Basile en Bulgarie lui présentaient comme propice, il voyait le Palais Sacré réduit à capituler devant lui et à lui restituer le commandement de l'armée d'Asie, c'est-à-dire le moyen de rendre sa révolte eiTective. Dautre part, depuis le mois de mars(l), Bardas Skléros était, lui aussi, prétendant jiour son compte et, de Mélitène qu'il avait occupée avec ses bandes, commençait à agiter toute l'Asie. .Si on lui laissait prendre les devants, on serait joué par lui. Il fallait se décider aussitôt, profiter de ce que la partie était belle encore, puisqu'on avait presque toute l'armée d'Asie avec soi, alors que Skléros ne commandait pour l'heure qu'à un ramassis d'aventuriers.

Dans ces conditions, la révolte à bref délai de Bardas Phocas était en quelque sorte fatale. Le 15 août de l'an 987 (2), un an presque jour pour jour après le désastre de la Porte Trajane, les chefs de l'armée d'Asie, assistés de nombreux membres de la noblesse territoriale d'Anatolie, hauts personnages provinciaux (3), contraints à cette décision par les nouvelles reçues des progrès de Skléros (4), tinrent à Charsian, dans la demeure du magistrosEustathios Maléinos(o), une réunion secrète au cours de laquelle, renouvelant une fois de plus la fameuse scène du 3 juillet de l'an 963 à Césarée, ils acclamèrent ])our leur basileus le domestique Bardas Phocas et le revêtirent du diadème, de la robe et des autres attributs impériaux. Cela faisait ni.iiiitriiaiit iliiix basileis rien qu'en Asie, et deux autres au Palais Sacré.

Quelques semaines auparavant, au commencement de juillet, dans la belle cathédrale de Xoyon, l'archevêque Adalbéron de Reims avait posé sur le front de Hugues Capet, duc de France, cette couronne royale française qui échappait à la race défaillante de Ghaidemagne et que ses descendants à lui devaient se transmettre à travers tant de siècles.

(1) On était en mai.

(2) i5' jour d'août de la XV* Indiclion.

(3) AovaToî.

(4) Skylitzès, Zonaras et Cédrénus disent tous trois expressément que les chefs militaires de l'armée d'Anatolie réunis à Charsian, en même temps qu'ils proclamaient Bardas Phocas, avaient été informés que Skléros, auquel on ne pensait plus, venait de réussir à échapper à sa prison de sept années en pays sarrasin, et de se faire proclamer, lui aussi, empereur à nouveau.

(o) La raison du mécontentement de celui-ci était fort simple. On se rappelle qu'il avait été renvoyé honteusement durant la première levée d'armes de Bardas Skléros.

REVOLTE ET P lîOr LAM .\TION DE BARDAS: l'HOCAS 687

Zonaras dit que tons les chefs df l'arnu'c sans exception priicnt [)arl au conciliabule de Cdiarsian, cl, diuis le fait, nous voyons dès ce jour figurer nominativement dans celte entreprise presque tous les généraux qui avaient joué un rôle durant ces dix premières années du règne. iNicéphore Phocas, frère de Bardas Phocas, celui-là même auquel Jean Tziniiscès avait fait crever les yeux, Léon le Mélisséniote, que Stéphanos Conlostéphanos n'avait donc peut-être pas accusé si à tort de trahison l'an d'auparavant (1) et qui certainement avait un moment trahidevant Balanée de Syrie (2), le frère de celui-ci, Théognoste, le magistros Eustathios Maléinos, l'ancien lieutenant dévoué de Michel Bourtzès, le palrice Calocyr Delphinas, le même qui vers 980 avait été catépano à Bari, tous ceux-là apparaissent à ce moment parmi les partisans décidés du nouveau prétendant. On voit quel terrible orage avaient soulevé les premières velléités d'indépendance du jeune basileus Basile.

Je rappelle que Bardas Phocas redevenait prétendant au trône pour la seconde fois. La première fois, en 971, il s'était porté comme l'héritier et le vengeur de son oncle le basileus Nicéphore contre le meurtrier de celui-ci, Jean Tzimiscès. Réduit à l'impuissance par Bardas Skléros après une courte lutte, il avait été fait moine et exilé dans l'Archipel, d'dii le parakimomène l'avait rappelé huit années plus tard pour lui contier le soin d'écraser à son tour son ancien vainqueur Skléros. 11 l'avait, après bien des vicissitudes, battu et chassé à l'étranger. 11 en avait été récompensé par le titre de généralissime des troupes d'Analolie. Un aussi éclatant retour de fortune avait fait renaître en lui les aspirations de jadis. Tenu à l'écart parle jeune basileus, puis, très justement, révoqué par lui, rai)pelé, il est vrai, à nouveau, mais unitjuement sous la pression de la crainte qu'inspirait le retour de Bardas Skléros, il se vengeait en se faisant prochamer à son tour, cherchant à reprendre une fois de plus pour son compte, au détriment du basileus qui l'avait épargné, le rôle des Nicéphore Phocas et des Jean Tzimiscès. Aveuglé par le nombre et la qualité de ses partisans, par la masse de ses troupes dévouées, entraîné par les excitations des autres chefs mécontents, il n'hésitait pas à replonger l'empire, déjà si

(1) Voy. p. 667.

(2) Voy. p. 570.

menacé par les Bulgares, dans toutes les horreurs de la plus afTreuse guerre civile, un soulèvement militaire. Les chroniqueurs ne nous disent pas quelle fut l'étendue première de ce mouvement. Il est vraisemblable que, comme toujours dans les mêmes circonstances, l'armée d'Asie presque entière suivit d'abord ses chefs.

« Les généraux réunis à Charsian au mois d'août 987 agissaient, dit

Gfrœrer, comme si vraiment Basile II avait commis la plus coupable action en faisant la guerre aux Bulgares sans les avoir consultés et leur en avoir demandé la permission . Si tous ces chefs, en dépit de cette constante émulation jalouse qui divise et a de tout temps divisé les hauts officiers, prirent tous ensemble cette attitude si résolument, si unanimement hostile à l'empereur, ne fautil pas admettre qu'ils estimaient avoir de bonnes raisons pour agir ainsi ? Rappelons les circonstances dans lesquelles, neuf ans auparavant, Bardas Phocas avait entrepris de défendre contre le prétendant Bardas Skléros, victorieux et tout-puissant, les derniers rejetons de la dynastie macédonienne, les jeunes fils de Romain II et de Théophano. Les ressources suprêmes du parti de la cour étaient épuisées. Chefs et armées avaient disparu. Seul cet unique capitaine paraissait encore de force à sauver le trône si terriblement ébranlé. Aussi les annalistes officiels sontils d'accord pour dire que, dès qu'il eut accepté de se charger de cette mission presque surhumaine, on lui confia les pouvoirs les plus extraordinaires. Skylitzès et Cédrénus même indiquent et Zonaras affirme formellement que ces pouvoirs furent tels, que les conseillers

'Kl

EMAIL BYZANTIN da X- SU-cU; faisant partie da célèbre triptyque de la sainte Vierrje de Khahhnali, conservé au ninnastérc de Ghélat, en Géorgie. — La Crucip.\-ion. — (Histoire des émaux byzantins, par N. Kondakov.)

onrEF.9 DE n.inriAf: riincAS

(les basileis jugèrent imlispcnsablf crini]i(iser an sauveur île l'empire les plus terribles serments de ne jamais trahir la couliance extraordinaire qu'on se trouvait forcé Ar hii témoigner. Peut-être n'a-l-on jamais bien saisi la teneur de la convi'iitioii (jui dut être signée à cette occasion entre lui et le Palais Sacré. Celle-ci devait certainement contenir quelque disposition capitale portant que dorénavant le basileus pas jilus que son premier minis-

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tre ne pourraient déclarer la guerre ni conclure de traité, ni promulguer aucune mesure administrative, aucun édit important sans avoir au préalable pris l'avis et obtenu le consentement de Bardas Phocas. Le jeunesouverain,en marchant de son propre mouvement contre les Bulgares, sans consulter le domestique des Scholes, avait rompu le

pacte. Et comme nous voyous que non seulement lui, mais tous les autres chefs, en se soulevant ainsi contre leurs empereurs, paraissaient agir comme si le bon droit était de leur cVili'; et comma s'ils étaient les victimes de la déloyauté impériale, nous devons en conclure que, très probablement, les conventions portaient que, non seulement le généralissime, mais tous les autres chefs de la défense armée seraient consultés dans les graves alfaircs de l'État. De nos jours, dans des circonstances semblables, on se garderait d'investir un personnage unique de ces fonctions de conseiller suprême du prince. Immanquablement ou chercherait à répartir cette responsabilité entre plusieurs. Certainement Bardas Phocas avait dû exiger de pareils arrangements plus en vue du bien de l'Etat que par un motif di; sécurité personnelle. »

±^°At**JJ2fïll'^:^''~^'^'^-^^^

MI.SIATL'RE iifovi;nant du même manascrit qac celle fliaré'; nar la prtiji- GIO. Celle-ci reprodait « la Solhcitude (/<■ Zurluifïf pour I". Vi'.'r'jc. »

630 LES .It'iWEs AXXEES DE DASff.E

Nous avons un exemple d'une siluation analogue en 963, lors(juc Nicéphore l'hocas devint le tuteur des fils de Romain. Alors le patriarcludut se porter garant de la lionne toi du nouveau régent, et une sorte de con.seiI d'Etat fut institué dans le sein duquel rien ne pouvait se liécider sans l'assentiment de celui-ci. Très certainement on avait dû en revenir en 978 à une convention analogue, avec cette difTérence importante que ce nouveau grand conseil ne comprenait que des généraux, tandis que le premier, celui du temps de Nicéphore, avait compté parmi ses membres, outre un certain nombre de chefs militaires, le palriarchi' Polyeucte, plusieurs prélats parmi les plus considérables, plus quelques hauts fonctionnaires civils. Par la convention de 978, les hommes d'épée, sous la pression de Bardas l'hocas, avaient exigé pour eux la totalité du pouvoir en diminuant d'autant la part de la couronne, celle de l'Église, celle même de l'élément purement civil. C'était bien là un pacte tout à fait dans l'esju-it de ce turbulent et indocile clan des Phocas qui avait l'ait de llmstilité constante nu clergé comme une tradition de famille.

On ne saurait assez le dire, Bardas Phocas devait avoir en quelque chose le droit pour lui, sans cela il ne se serait point ainsi révolté contre son basileus. Puis aussi, furieux de no jouer aucun rôle, il voyait avec colère l'adolescent qu'il avait jadis compté pour rien, devenir le plus autoritaire des souverains, un maître réclamant l'obéissance absolue.

Psellus, en son style si laconique, a une phrase bien significative pour expliquer cette défection et cette révolte de Bardas Phocas. « Après l'écrasement de Bardas Skléros, dit-il, le basileus paraissait atTranchi de tout souci. Hélas, il en fut tout autrement et ce qui paraissait si bien terminé devint la source de maux infinis. Car Bardas Phocas, d'abord comblé d'honneurs, trouva bientôt qu'on le négligeait. Frustré dans ses espérances, il se persuada qu'il ne violait point la foi jurée puisque lui avait tenu tous ses serments. »

Charsian ou Charsianon Kastron ou encore Charsianon tout court, ville de la moyenne Cappndoce, où éclata cette sédition militaire de Bardas Phocas, une des plus terribles dont ait souffert l'empire d'Orient, était

lyFLUE.ycE DEf: PlIOCAS EX CM'PADOCE 6!)1

ciiciirc niic ili> ers ]il:i<-('s l'orli'.s jiiilis jn'csijur iiii|)ii'iialili-, nids il'aiglc dont les Hvzaiiliiis iivaicnl sejiié lescrèlos inacccssililcs des inuiilagnesde leurs thèmes Irontières d'Asie. Celle-ci, après avoir ('■li' la capitale du thème (le ce nom fondé au nord de l'Ak Dagh et à l'est du fleuve Ilalys par le hasileus Léon W et supprimé sous. son successeur, était pour lors redevenue un siniplr kastron du thème des Arméniaques (1). Le stratigos du Charsian y avait eu jadis sa résidence avec une forte garnison, tpii avait dû y être maintenue. Le lieu était fort hien choisi aux ]iortes de celte populeuse et remuante Gappadoce dont les enfants étaient devenus depuis près de quinze années les arbitres des destinées de l'empire. Comme son oncle Nicéphore Phocas, comme aussi son rival Bardas Skléros, Dardas Phocas était originaire de cette province, un membre de cette grande aristocratie féodale et terrienne d'Asie Mineure. Aucune famille n'avait conservé plus d'attaches en ces contrées, aucune n'y était jilus puissante et populaire (jue la sienne, aucune n'y avait possédé plus de biens, conservé plus de clients. Au temps de leur grande fortune sous Nicéphore, les Phocas avaient comblé de leurs bienfaits leurs concitoyens. Les hommes de Gappadoce avaient rempli l'armée et l'administration. Beaucoup étaient devenus des personnages influents. Maintenant tous étaient tombés en disgrâce sous la dure main du parakimomène, l'adversaire acharné de leur race, tous étaient prêts à acclamer le général heureux qui, en se faisant élire hasileus, leur restituerait du même coup puissance et influence. Et puis la rude Gappadoce, toute voisine des terres sarrasines, était un pays essentiellement militaire. Les armées d'Asie fourmillaient de soldats de cette province dont beaucoup avaient fait campagne sous un des Phocas. Tous chérissaient ce nom si populaire parmi les troupes, ce nom qu'elles avaient applaudi sur cent champs de bataille et de victoire.

Donc Bardas Phocas semblait avoir la partie inlinimunt belle. Psellus dit qu'il entraîna dans sa défection la plus grande partie de l'armée d'Anatolie, (ju'il réussit à mettre dans son parti toutes les familles les plus influentes en Asie Mineure et prit à sa solde une armée d'ibériens, c'est-à-

(1) Ramsay,o/). cil., pp. 2-49 et 239, l'identifie avec Garsi ou Karissa, « atthe important roatl centre of Alaja », à deux ou trois milles au nord-ouest du village actuel de ce nom.

dire de Géorgiens (1), qui passaient alors pour les meilleurs soldats des armées impériales. « Leur taille, dit le chroniqueur, atteignait presque dix pieds de haut. Arrogante était leur physionomie (2). » En 974 et 973 déjà nous avons vu les Géorgiens marcher avec des Arméniens contre les troupes égyptiennes du Khalife du Kaire sous les bannières de Jean Tzimiscès. En 979 et 980 ce n'avait été que grâce à l'appui des troupes ibériennes du curopalate Davith que Phocas avait enfin réussi à vaincre et à chasser Sldéros de l'empire. Cette fois, nous allons voir ces mêmes guerriers géorgiens suivre ce même Bardas Phocas dans sa mémorable tentative contre le basileus Basile jusque sous les remparts d'Abydos où il devait trouver la mort.

Ainsi, ce n'était pas assez de la rentrée en scène de Skiéros. A cet événement déjà si gros de périls, à toutes les angoisses de la lutte à soutenir contre Samuel le Bulgare et ses sauvages légions venait s'ajouter le souci plus effrayant encore de la révolte de presque toute l'armée d'Asie, chefs et soldats, sous le commandement d'un homme de guerre tel que Bardas Phocas. Jamais les circonstances ne s'étaient présentées plus menaçantes pour le gouvernement des jeunes basileis.

J'ai dit que les deux grandes influences sur lesquelles Bardas Phocas et Bardas Skiéros avaient chacun de son côté dû appuyer leur rébellion, l'armée et l'Eglise, étaient en ce moment en état d'hostilité déclarée, poursuivant les intérêts les plus opposés. Mais les nécessités immédiates furent ici plus fortes que les intérêts à venir. Phocas et Skiéros, tout en se haïssant de toutes leurs forces, tout en s'en voulant amèrement des embarras qu'ils se suscitaient mutuellement par cette commune concurrence à l'empire, eurent tôt fait de comprendre qu'en se combattant ils feraient le jeu des basileis, qui n'auraient qu'à se croiser les bras durant qu'ils s'entredéchireraient. Acceptant tous deux le fait accompli, ils tentèrent de s'unir contre l'adversaire commun, quitte à se disputer la couronne après l'avoir arrachée à ses possesseurs légitimes.

Au dire de Yahia (.3), ce fut Bardas Phocas qui entra le premier en

(1) Acogh'ig confirme ce fait,

(2) Littéraleiuent : « ils avaient les sourcils insolemment contractés ».

(3) Et d'Elraacin qui l'a copié.

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