‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 81 sur 99 · ALLIANCE DES DEUX DARDAS · texte numérisé non relu

ALLIANCE DES DEUX DARDAS

négociations avec son rival, probablement presque aussitôt après s'être fait proclamer à Cliarsian. La distance n'était pas grande entre cette ville et Mélitène. L'historien syrien ne s'accorde du reste pas ici sur tous les points avec les chroniqueurs byzantins. Pour ceux-ci, ce fut Bardas Skiéros qui fit les premières avances. Je suis de préférence le récit de Yahia qui m'inspire ]ilus de confiance. Après je donnerai la version des Byzantins dans ce qu'elle a de différent.

Bardas Phocas, disent Yahia et Elmacin, écrivit à Bardas Skiéros,

POROUTCHI {ornements sacerdotaux) D'OR ÉMAILLÉ, dits da métropolite Photias, conservés au Trésor da Saint-Synode à Moscou. Les émaux sont do trai'ail purement byzantin du XI"" Siècle eni-iron. — (Histoire des Emaux byzantins, de N. Kondahoi-.)

lui proposant de combattre ensemble contre le basileus, lui offrant en cas de victoire de lui abandonner toute l'Asie, tandis que lui conserverait Constantinople et les thèmes occidentaux ou thèmes d'Europe. Il lui demandait, pour achevé^' ces négociations préliminaires, de lui envoyer son frère Constantin Skiéros qui avait épousé sa sœur à lui. Skiéros accepta le partage proposé (1). Son frère eut bientôt fait d'aller à Cliarsian et d'en revenir. Il fut convenu que les deux armées, partant chacune ainsi du fond de l'Asie et convergeant dans la direction de la capitale, opéreraient en commun. Mais lorsque tout fut conclu et qu'on eut échangé les ser-

(1) Acogh'ig, qui fait ;i peu près le même récit, raconte que Bardas Skiéros congédia à cette occasion les contingents auxiliaires nuisulnians qui l'accompagnaient. Ce fut probablement pour ménager les scrupules de Bardas l'iiocas i-t de ses lieutenants, plus timorés à ce sujet que ce fameux Skiéros, si parfaitement ili'pourvu di' préjugés.

nients d'usage, il arriva que le fils de Skléros, Romain, plus défiant, refusa de s'associer à cette convention, s'efforçant de convaincre son père que Bardas Phocas ne cherchait qu'à le jouer. Gomme Skléros maintenait son acceptation, Romain, furieux de n'être point écouté, le quitta. Courant fil Ii.Uft à (lonstantinople, il fut le premier à informer le basileus des actes criminels de son père et de la convention impie qu'il venait de signer avec Phocas.

Skléros, abandonné par ce fils que jadis il avait eu tant de peine à arracher à la captivité du Palais Sacré, eut alors deux entrevues successives avec Bardas Phocas. La première réunit les deux prétendants, qui étaient en même temps les deux premiers capitaines des armées byzantines de ce temps, en un point sur les bords du Pyrame, le Djeyhàn d'aujourd'hui, certainement dans quelque localité du liant cours de ce fleuve, peut-être bien près d'Arabisso.-; (1). Nous ignorons quels propos échangèrent CCS deux hommes qui jouaient une si grosse partie. D'après Yahia, il semble qu'ils se soient séparés en apparence bons amis après avoir convenu d une réunion nouvelle. Mais celle-ci, qui, au dire d'Elmacin, eut encore lieu quelque part en Cappadoce, eut un résultat tout différent. Les pressentiments de Romain Skléros s'étaient vite réalisés. Son père, dupe de son rival, fut traîtreusement saisi par les hommes de celui-ci. Dépouill('' lirutaloment des attributs impériaux, le malheureux, si vile retombé en captivité, fut de suite envoyé sous escorte au château de TyroptTon (2), kastron héréditaire de la famille des Phocas. 11 y fut confié à la garde de la femme de Phocas.

Tyropœon est une forteresse d'Asie fréquemment mentionnée par les sources byzantines, en particulier dans les guerres du règne de Romain Diogène. M. Ramsay a récemment démontré '3) qu'elle ne faisait (ju'iine avec Tyriaïon (4), kastron également cité' à maintes reprises dans les chro-

(1) Cotait ilonc Bardas Phoca:; qui avait fait un jri-and détour pour aller à la rencontre de Skléros, lanilis que ce dernier n'avait l'ait que niarclier droit vers l'occident par la grande route qui de Mélilène conduisait à Césarée.

(2) Ou Tj-ropoion.

(3) Op. cil., p. 141.

(4) Tyropoion étant, nous l'avons vu (voy. p. T2, note], une altération pour Tyriaïon ou Tyraion, due à la tendance étymologique. Acogh'ig nomme ce château Géraos ou Géraus, certainement par erreur pour Tyriaïos, Téraos.

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iliciiieurs ot (iiii ucciipail l'cinplacemeiil dr l'Il^hin actiul. l'ar uni' élraiige coïncidence, c'était dans ce même liaiil iliàlraii di' sa Caniille, siln('' sur la grande route entre IMiiloniélion à l'est et Laodicée à l'ouest, sur une montagne vraiseniblablenieiit identifiée par. M. Hanisay, que jadis, lors de sa première prise d'armes contre Jean Tzimiscès, Bardas l'hocas, poursuivi par Skléros, s'était réfugié (1). C'était là qu'il s'était rendu à son vainqueur avec tons les siens après une résistance déses{)érée. C'était de là qu'il était parti pour son lamentable exil insulaire. Maintenant, par un de ces prodigieux retours de fortune, si fréquents dans cette bistoire byzantine inouvementéeentre toutes^ c'était le captif de jadis qui expédiait sous buniic nanle dans ce château perdu son vainqueur d'autrefois, tombé en ses nuiins par la plus insigne trabison.

Le malheureux prétendant, précipib' si \ite d'une captivité dans une autre plus dure encore, fut étroitement surveillé par ses geôliers. « Je me suis constamment défié île toi », lui avait dit Bardas l'hocas en mettant traîtreusement la main sur lui. « Aussi tu demeureras prisonnier dans cette forteresse jusqu'à ce que j'aie compns l'empire. Alors seulement je remplirai les promesses que je t'ai faites, el je ne faillirai pi)inl à la parole que je t'ai donnée. »

Yahia, auquel nous devons la connaissance de tant de dates précieuses, fixe celle de la trabison de Bardas l'hocas envers Skléros au mercredi 17 djoumada premier de l'an 377 \2 de l'IIégire, qui correspond au 14 septembre 987, jour de la fête de l'Exaltation de lat^roix, moins d'un mois par conséquent après le fameux conciliabule de Charsian. On voit par la situation qu'occupe sur la carte d'Asie .Mineure le château de Tyriamn, (jue Bardas Phocas n'avait pas perdu de temps depuis son départ de la maison de Maléinos. De Charsian, il avait gagné les bords du liaul l'yram<', uù il avaiteu sa première entreviu; avec Skléros. Dr là jiar Tzamandos, Césarée et Laodicée, il avait marché vers l'est, suivant avec une foudroyante rapidité la grande route (pii, partant du fnnd de l'.Vnatolie, de .Miditèue, franchissait ensuite toute la Cajqiadoce cl menait à Conslantinople par l'iii-

(1) Voy. p. -ri.

(2) Eliuucin dil dans le iiioi.s Ji- Jjouiuaclii M-ron.l il llr imi'-iiic miiU'O. Lo conmicnce-

inent de ce mois correspondait au i'i scpleniLirf 08'.

lomélion et Dorylée. Au dire de l'écrivain syrien (1), ce ne fui qu'après s'être ainsi débarrassé de son importun rival, que Bardas Phocas, jekuit définitivement le masque, se fit proclamer basileus, en prit ouvertement le titre, en assuma les fonctions et soumit rapidement à nouveau à sa puissance presque toute l'Asie Mineure. On sait que Skylitzès fixe la date de la proclamation au lo août. Ces négociations entre les prétendants avaient donné un mois de plus à Basile II pour se préparer à la guerre contre son ancien généralissime.

Le récit des Byzantins est quelque peu différent. Le rôle joué par Skléros surtout y est représenté comme des plus équivoques. Il n'est plus une simple victime de l'astuce de Bardas Phocas, mais un perfide qui ne songe qu'à se garantir des deux côtés en trompant chacun (2). D'abord ce serait lui qui, voyant qu'il ne pourrait venir tout seul à bout et du basileus et de Bardas Phocas, aurait fini, après de longues tergiversations, par expédier à Phocas des lettres lui proposant de mettre leurs destinées en commun, puis, une fois la victoire acquise, de se partager l'empure. Mais en même temps le fourbe expédiait secrètement au basileus son fils Romain avec ordre de se présenter à lui comme un transfuge détestant et désertant la rébellion paternelle. Par ce double artifice, poursuit Skylitzès, Skléros pensait s'être très habilement garé des deux côtés en cas de défaite. A supposer que Bardas Phocas fût le vainqueur, il lui demeurait facile de plaider auprès de celui-ci la cause de son fils ; que si, au contraire, Basile l'emportait sur ses deux rivaux, Romain, accrédité auprès du prince par le sacrifice ([u'il semblait avoir fait à son souverain des intérêts paternels, obtiendrait aisément de celui-ci la grâce de son père (3).

Romain s'en vint donc au Palais Sacré sous les apparences d'un transfuge. Basile, depuis peu privé des conseils du parakimomène, accueillit avec joie le jeune capitaine. Pour le récompenser de cet éclatant témoignage de fidélité, non content de lui conférer la dignité de magistros, il le combla d'autres honneurs et, le voyant fort intelligent, plein d'énergie,

(1) Et aussi dElmacin.

(2) Skylitzès et Cédrénus, II, pp. 441 sqq.

(3) Cette explication du départ de Romain d'auprès de son père pour aller retrouver le basileus parait peu vraisemblable. La version d'Elraacin est plus acceptable.

LES l'ARTlSAXS DE PZ/OCl.'* SIC RAIJJICXT .1 SKLIJROS

oxcellcril liiiininc di' t;iicrru, il l'adiuit dans soi iiiliinik', l'iusaiil de lui son conseillui' l'avori, n'entreprenant plus rien sans le consulter (I).

Pour la suite, Skylitzès et les autres Byzantins sont à peu près d'accord avec Yahia et Elmacin (2). Je reprends le cours de mon récit :

Une notable ipiaiilité des partisans déjà groupés autour de Skléros, gens sans aveu, aventuriers toujours prêts à se donner au plus offrant, se rallièreni à Bardas Phoeas. Le reste se dispersa.

Il semble toutefois, d'après un passaga /i assez obscur d'Acogh'ig (3) , ([u'uii certain nombre acceptèrent moins facilement ce changement subit de fortune. L'hislorien arménien contemporain, après avoir raconté citmment Skléros avait licencié ses auxiliaires arabes à l'occasion de son alliance avec Bardas Phoeas, ajoute que lorsque ceux-ci, à peine de retour dans leurs foyers, eurent appris le malheureux sort

' (1) Le récit cl<^ Psellus (éd. Sallias, pp. y-lO) est très Iji-pf. Pour cet auteur, cVst Skléros qui fait toutes les [iremières ouvertuEcs h l'Iioeas et se fait petit devant lui pour mieux accaLiler le tiasileus.

(2) D'après Skylitzès, Skléros devait avoir pour sa part, dans le partage de l'empire, Antiorlie, la l'iiénicie, la Oœlésyrie, la Palestine, la Mésopotamie. Les

deux prétendants se lièrent par les plus étroits serments, ce qui n'empêcha point Bardas Phoeas d'accomplir sa trahison.

(3) Op. cil., p. 178.

LAMPE d'cijlisc byzanthii: en vcriv ui't'C ;iiontare en ar<jent, conservée au Trénor (leSaint- Murc, à Venise. — .Y"" ou XI'"' Siècle.

ti;i8 LES JEUNES AXXEES I)E ISASILE

de ce chef qu'ils chérissaient, ils s'efforcèrent de le venger en faisant des incursions en terre chrétienne, incursions qu'ils poussèrent jusqu'au district d'Apahounik' en Arménie. Ce détail est curieux, malgré sa brièveté, en nous faisant voir combien ce prétendant de Mélitènc, ce type si intéressant du [irincc d'aNenture eu Orient au x" siècle avait r(''ussi, jiar sa chevaleres(|ue hardiesse, sa rude el familière iiieiiveillance, à se <-oncilier l'amour et la fidélité eidliousiasles des plus morlels ennemis de sa race.

L'heureux Bardas IMiocas qui de Charsian, je l'ai dit, marchait dans la direction de l'ouest avec toutes ses forces, poursuivit plus vivement, s'il était possible, a])rès la suppression de Skléros, sa marche sur Constantinople. L'occupation des thèmes asiatiques par ses troupes semble s'être accomplie avec rapidité. « 1! s'empara, dil Yahia, du pays des Grecs jusqu'à Dorylaion (1) et jusqu'au rivage de la mer, et ses troupes poussèrent jusqu'à Chrysopolis en face de (^onstantinople, sur la rive de Bithynie. »

Le 15 août, les généraux de l'armée d'Asie avaient acclamé Bardas Phocas dans la maison d'Eustathios Maléinos à fdiarsian. Un mois plus tard, le nouveau prétendant se débarrassait de Skléros et se faisait proclamer basileus. Dès la fin de cette année, plutôt dès les premiers jours de 988, ses tètes de colonne victorieuses parurent aux portes du faubourg asiatique de la Ville gardée de Dieu. Mais là devait s'arrêter la fortune triomphante du neveu de Nicéphore!

Bardas Phocas avait fait de son armée deux parts. La plus nombreuse, forte en infanterie comme, en cavalerie, alla, ainsi que je viens de le dire, sous le commandement de son frère le patrice aveugle Nicéphore Phocas et de Kalocyr Delphinas (2), également patrice, occuper les hauteurs qui dominent Chrvsopolis (3) et la rive asiatique du Bospliore. Ces troupes devaient pour l'heure se borner à menacer la capitale, à jeter l'elVroi parmi son immense el impressionnable jpopulalion. Ibn el-Alhîr dit bien (pie le

(1) La DorylOe des Croisades. L'Eski-SUeir dauJMurdhui.

(2) Serait-ce le Kalocyr de la guerre gréco-russe au temps de Nicéphore Phocas ? Je ne le pense point. — Nous avons vu un Kalocyr Delphinas stratigos on Italie à partir de 980 (voy. p. 531). C'est probablement le même personnage. Cette famille des Delphinas semble originaire de Thessalie où clic possédait des biens patrimoniaux, entre autres aux environs de Trikkala. Voy. Wassiliewsky, Conseils el récits d'un grand seigneur byzantin, second art., p. 132.

(3) Aujourd'hui Scutari.

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