PAGANISME DES RUSSES
déjà reconquis la Russie Rouf;e sur les Polonais, battu à l'aide de sa flotte les Bulgares nmsulnians, dompté avec des cavaliers turks des révoltes des Viatitches et des Radiniitches, assujetti au tribut les latviagues de Litbuanie, les peuplades lettones ou finnoises, les Lekhs établis dans la Galicie actuelle.
11 régnait donc seul à Kiev depuis 980, année du meurtre de Yaropolk, et son règne avait été inauguré par une recrudescence de paganisme, car ce barbare tout sensuel, adonné aux plus violentes passions, avait l'âme troublée d'aspirations religieuses. D'abord il s'était tourné vers les dieux slaves.
Sur les hautes et abruptes falaises sablonneuses délicieusement boisées qui, à Kiev, dominent le Dnieper, d'où la vue est si belle sur le fleuve et la plaine immense, en dehors de son palais du Donjon, il avait érigé ses idoles, un Péroun de bois qui avait une tète d'argent et une barba d'or (1), aussi un Khors, un Dajbog, un Strybog et un Moloch. « On leur offrait des sacrifices; le peuple offrait ses fils et ses filles comme victimes au démon ; ils souillaient la terre de leurs sacrifices, et la terre russe et celle hauteur furent souillées de sang. » Deux Varègues, le père « revenu de la (irèce » et son fils, tous deux chrétiens, (Idiil la (7iro)i/i/i(e dite de Nestor raconte l'éniouNaiili^ histoire, avaient été égorgés au jiied du dieu Péroun.
PATENE en albâtre oriental ai,vc monture en argent doré, semée de pierreries, et médaillon central en émail cloisonné. Diam. 0,3J,. -— OEavre d'orfè^-rerie byzantine des X"" oa Xf'" Siècles. — (Consen-ée au Trésor de Saint-Marc, à Venise.)
(1) Sur les dieux îles Russes voy. Murait, op. cit., l. I, p. 748.
■;06 LES JEiXES J\i\EE.-? DE BASILE
« Après avoir ainsi arraché à ses frôros leur part d'héritage (1), recuh' au nord et à lest les frontières de la Russie, rempli les pays du nord du l)ruit de ses A'ictoires, Vladimir comprit, avec la clairvoyance du génie, que jamais la Russie païenne n'entrerait dans la grande société des Etats civilisés, (piolle demeurerait toujours ]iour l'Europe chrétienne un pays sauvage et jienlu. liors des Itornes du monde policé, objet de crainte et dhorreur, mais jamais de respect ni d'admiration. Il résolut d'abandonner le culte sanglant de ses dieux, et, séduit par le rayonnement de Constantinople, la pompe des cérémonies byzantines, les flatteries des missionnaires grecs, il opta tout bas pour la religion chrétienne de ce rite. Mais son orgueil barbare ne pouvait implorer en suppliant, ni recevoir comme une grâce l'eau sainte du baptême, il \oiihit la conquérir. »
Le temps des anciens dieux était passé. Vladimir souffrait de la crise religieuse qui travaillait tous les pays slaves. Il sentait qu'il fallait d'autres croyances à lui et à son peuple. Alors, suivant le curieux témoignage de la Chronique dite de Xes/or, il imagina, comme a fait de nos jours le Japon, d'instituer une enquête sur la meilleure religion. On entendit les rapports de leurs envoyés et de leurs missionnaires, on visita par ambassadeurs les Musulmans, les Juifs, les Catholiques, représentés les premiers par les Bulgares finnois du Volga ou Bulgares noirs, les seconds par les Khazars et sans doute les Juifs Kharaïtes,les troisièmes par les Polonais et les Niemtsy ou Allemands qui prêchaient la foi au Pape de Rome. Voici le récit pli'iu de saveur que la Chronique fait de cette consultation extraordinaire :
« 11 vint des Bulgares de la foi mahométane disant: « Prince, tu es sage « et prudent et tu n'as point de religion. Prends notre religion et rends hom- « magô à Mahomet. » Et Vladimir dit : « Quelle est votre foi ? » Ils dirent : « Nous croyons en Dieu et Mahomet nous apprend à circoncire les mem- « bres honteux, à ne point manger de porc, à ne point boire de vin et à faire « débauche après la mort avec des femmes. Mahomet donne à chaque homme « soixante-dix belles femmes : il en choisit une belle ; il rassemble sur elle « la beauté de toutes les autres et elle devient sa femme. Et là on peut,
(1) Courel, op. cil., p. llo.
EXQCfrrr sur /./•>■ diveuses RErjoroxs -m
i< dit-il, se livrer à loiilc espèce de débauche. Celui qui es( [ifuivre en ce « monde le sera dans l'auln'. » Kl une fuule de mensonges pareils, (|ue la lionte m'empêche de reproduire.
(( Vladimir les écouta, car il aimait les femmes et la débauche ; illes écouta avec plaisir, seulement ce (|ui lui déplaisait, c'était la circoncision et l'abstinence de porc et de vin. 11 répondit : k Boire est une joie pour les « Russes et nous ne pouxons vivre sans boire. » Puis vinrent des Niemtsy (1) de Rome disant : « Xous sonnnes venus envoyés par le Pape. » Et ils parlèrent ainsi :
« Le Pape nous a ôrduniié de te dire : Ton pays est comme notre pays; « mais votre foi n'est pas comme notre foi, car notre foi est la lumière : nous « adorons le Dieu qui a fait le ciel et la terre, les étoiles, la lune et toutes les « créatures, et vos dieux sont de bois. «Vladimir dit : * Quels sont vos com- « mandements?)' — « Jeûner suivant ses forces; manger ou boire toujours à « la plus grande gloire de Dieu : c'est ce que dit notre maître Paul(2 .» Vladimir dit aux Allemands : « Allez- vous-en, car nos aïeux n'ont point admis « cela. » Ayant appris ces choses, des Juifs Kozares vinrent et diront : » Xous « avons appris que dt>s Hiilgares et des Chrétiens sont venus [lour vous (( enseigner leur foi. Les Ciu't'tieiis croient en celui que nous avons crucifié : « pour nous, nous croyons en un Dieu unique, le Dieu d'Abraham, d'Isaac (( et de Jacob. » Et Vladimir dit: « Quelles sont vos observances? » Ils répondirent : « La circoncision, l'abstinence de la chair de porc et de liè- « vre, la célébration du sabbaf. » Il leur dit : a Et où est votre pays? » Ils répliquèrent : « A Jérusalem. » Il leur dit : « Est-ce ipie vous v habitez « maintenant? » Ils répondirent : « Dieu s'est irrité contre nos pères et il « nous a dispersés par le monde pour nos péchés, et notre pays a été livré « auxChrétiens.»Il leur dit: « Et comment enseignez-vous les autres, étant «vous-mêmes rejetés de Dieu et dispersés par lui? Si Dieu vous aimait, « vous et votre loi, vous ne seriez pas dispersés dans les pays étrangers : « voulez- vous que ce mal nous arrive aussi? »
Vladimir ne voulait ni de l'islamisme, qui prescrivait la circoncision et défendait le vin, ni du judaïsme, dont les sectateurs erraient dispersés par
(11 Allemands.
(2) ICor., .\, 31.
le monde, ni du catholicisme, qui lui paraissait manquer de magnificence, qui usait des pains azymes et dont la discipline par rapport au jeûne proportionné aux forces de chacun ne lui convenait point. La religion grecque plut à son àme de harbare avide de merveilleux.
La Chronique dite de Nestor raconte alors, sous la date de l'an 98(5, la venue à Kiev d'un « philosojihe grec » ambassadeur du ba.sileus de Constantinople, venue certainement légendaire. Dans ce long récit, pas un seul des interminables exposés de doctrine de ce personnage, formant comme un résumé de toute la religion chrétienne, ne nous est épargné, pas un de ses entretiens pieux avec Vladimir avide de s'instruire, pas un des procédés oratoires dont il usait pour frapper cetle nature simple en lui montrant par exemple un tableau sur lequel était peint en des scènes atroces le jugement dernier, tableau « qui le fit soupirer ».0n voit à quels détails enfantins il suffisait de descendre pour avoir prise sur ces âmes barbares. « Fais-toi baptiser, lui disait le philosophe, si lu veux être à droite avec les justes », et Vladimir répondait naïvement : « J'attendrai encore un instant, car je voudrais méditer sur toutes les croyances ». « Et après avoir fait au philosophe beaucoup de présents, il le congédia avec de grands honneurs (1). »
Toute cette conversation entre ces deux hommes n'a peut-être bien jamais eu lieu, mais elle est la très exacte peinture de ce qui devait se passer à cette époque à chaque rencontre entre les Russes païens et les zélés missionnaires chrétiens chargés de les catéchiser. Que cet épisode soit vrai dans le fond ou simplement inventé par le dévot chroniqueur pour mieux expliquer à ses naïfs lecteurs la conversion de tout un peuple, la conclusion de tout cela fut que les Russes, comme ils l'avaient fait pour les catholiques romains, pour les Juifs et pour les Musulmans, expédièrent de même à Constantinople des envoyés pour étudier la religion des Grecs. Ceux-là revinrent émerveillés ! Hélas, nous ne savons rien de ces étranges ambassadeurs ni de leur séjour dans « Tsarigrad la Blanche », sauf quelques lignes bien curieuses de la pieuse Chroiiique russe.
(1) Ne pourrait-on voir dans ce récit légendaire, inventé après coup dans une intention religieuse, l'écho confus de quelque ambassade envoyée dès cette époque par le Palais Sacré au grand-prince Vladimir, à la suite du désastre de la première expédition de Bulgarie, pour réclamer son appui et lui rappeler que le traité de Dorystolon signé avec Sviatoslav obligeait ce prince comme ses successeurs à secourir l'empire grec contre tous ses ennemis? Voy. AVassiliewsky, Fragments russo-byzantins, pp. 145 sqq.
LES EXVOYES DE vlaiumih a SMXTE-Sni-Ilfi:
Les dix envoyés de Vladimir il df ><■> linïar.s, tous hommes sages et éclairés, après avoir été étudier sur placi' Irs autres religions, vinrent à Gonstantinople auprès de l'empereur Basile. La Chronique place leur voyage à l'an 987. L'empereur leur dcnianda ir c|ui les amenait. Ils lui racontèrent tout ce qui s'était passé. « L'empereur apprenant cela fut joyeux et il leur lit beaucoup d'honneur ce jour-là. Le lendemain il envoya un message au patriarche, disant :
« Il est venu des Russes (( pour étudier notre (( foi : prépare l'église et « ton clergé ; revêts ton « costume pontifical « afin qu'ils voient la « gloire de notre Dieu.»
Alors le patriarche appela son clergé ; on célébra les solennités; on brûla de l'encens ; on chanta des chœurs. »
Et l'empereur alla avec les Russes à l'église (1) et on les fit placer dans
un endroit spacieux d'où l'on pourrait bien voir, [)uis un leur montra les beautés de l'église, les chants et le service de l'archiérée, le ministère des diacres, en leur expliquant l'office divin. Pleins d'étonnement, ils admirèrent et louèrent ce service. Et les empereurs Basile et Constantin les appelèrent et leur dirent : « Allez dans votre pays » et ils les congédièrent avec de
CALICE by^iAiitin en tjny.Vf avec auinijiueusc monture d'argent doré, décorée de tnédaillons émaHlés entourés de pierres ^nes et de pierreries, — X"" ou XI"" Siéete. — Trésor de Suint-Marc, à Venise.
(1) Sainte-Sophie, la Grande Église.
grands présents et avec honneur. Quaml ils revinrent dans leur pays, le prince appela les boïars et les anciens. « Voici que les hommes envoyés par nous sont revenus : écoutons ce qu'ils ont appris. » Et il leur dit : « Dites devant nous où vous avez été et ce que vous avez vu. » Ils dirent : « Nous avons étéd'ahord chez les Bulgares et nous avons observé comme ils adorent dans leurs temples; ils se lienneiil debout sans ceinture; ils s'in(dinent, s'assoient, regardent çk et là comme des possédés et il n'v a pas de joie parmi eux, mais une tristesse et une puanteur affreuses. Leur religion n'est pas bonne. Et nous sommes allés chez les Allemands, et nous les avons vus célébrer leur service dans l'église et nous n'avons rien vu de beau. Et nous sommes allés en Grèce et on nous a conduits là où ils adorent leur Dieu et nous ne savions plus si nous étions dans le ciel ou sur la terre, car il n'y a pas de tel spectacle sur la terre, ni de telle beauté. Nous ne sommes pas capables de le raconter; mais nous savons seulement que c'est là que Dieu haliilc au milieu des hommes; et leur office est plus merveilleux (pic dans les autres pays. Nous n'oublierons jamais sa beauté; car tout homme, lorsqu'il a goûté quelque chose de doux, ne peut ensuite supjiorter 1 amertume. Aussi nous ne pouvons jilus vivre ici. » Les boïars répliquèrent : n Si la religion grecque était mauvaise, ta grand'mère Olga, qui était la plus sage de tous les hommes, ne l'aurait point reçue. » Vladimir répondit : « Où donc recevrons-nous le baptême? > Us répondirent : (( Où il te plaira. » « Tout ceci se passa, dit un des manuscrits de la Chroniqw, durant que Samuel jiillait la Grèce.»
La version du Codex Colhcrtinu^, pour la première fois publié par Banduri (1\ donne une note plus enthousiaste encore. Les ambassadeurs du grand-prince des Russes (2), au nombre de «juatre, éblouis, émerveillés par cette superbe liturgie grecque, crurent voir, dans cette lumière éclatante de la Grande Eglise illuminée de mille feux, des anges ailés chantant le « Trisagion » (3) sous les voûtes augustes, tant la musique de cette hymne célèbre à la Sainte Trinité leur parut admirable. C'était jour de grande
(1} Impeiiii») orientale. I. II. pp- 112siii[., îles Aniinadc. in Constant. Porpliyy. li/jros.
(2) 'I'mço;.
3) Dit aussi* llymiiK- cliOrubique ». Ce clianl fameux, qui fut l'occasion de troubles nom- Iji'êux, était, on le sait, l'objet il'unc vénération toute particulière de la part de la population de Constantino|ile.
naïve ADMII! ATIO.V des russes 711
fête. L'auteur anonyme ajoule (ju il croit bien que ce devait ètie celle de saint Jean Chrysostonie (laquelle tombait cette année 987 le 13 novembre) ou encore celle de la Dormition de la très Sainte Vierge, toujours dans ce même mois de novembre (I).
Ces témoignages de naïve admiration n'en disent-ils pas [dus (jne toutes les dissertations du monde sur l'ell'et prodigieux |)roduil sur les natures simples et rudes de ces terribles barbares par les splendeurs de la Ville gardée de Dieu et les pompes magnifiques de Sainte-Sophie ? Certainement on dut ouvrir aux Russes les trésors des églises. Les officiers impériaux chargés de leur faire les honneurs durent exposer à leur admiration enfantine les plus précieuses reliquL>s de la ville la plus ridie en reliques : la Verge de Moïse, la Vraie Croix, le « Maphorion » ou Voile de la Vierge, tant d'autres encore. Ayant entendu après vè|)res et matines la Liturgie, ils voulurent savoir ce que signifiait la « jtetite » et la « grande » entrée (2); jiourcpioi les diacres et sous-diacres sorhiiml du sanctuaire avec des flambeaux et pourquoi le peuple tombait à genoux en s'écriant : Kyrie eleison ! « Ce que nous venons d'apercevoir est surnaturel, disaientils en prenant leurs guides par la main; nous avons vu de jeunes hommes ailés, vêtus de robes éclatantes (.3), qui, sans toucher à terre, chantaient dans les airs, sanctus, sanctus, san/tus, et c'est ce qui nous a le plus surpris. » — « Comme vous ignorez tous les mystères du christianisme, leur répondirent leurs guides, vous ne savez pas que les anges eux-mêmes descendent du ciel et se mêlent à nos ]irètres pour célébrer le service divin. » — « Vous dites vrai, répliquèrent les Russes, nous n'avons pas besoin d'autres preuves, car nous avons tous vu de nos projires yeux. Renvoyeznous dans notre patrie, afin que nous rapportions tout ceci à notre prince. » De retour en Russie, ils dirent à leur souverain : « On nous a montré bien des magiiilicences à Rome, mais ce (pie nous avons vu à Cniislanliimple met l'esprit humain hors de lui. »
(Il Cette dernière Kte de la Vierge, dit Murait, op. cit., 1, 6C9, note 1, parait avoir tHé célubnie anciennement entre celle de saint Pantéléïmon du 13 novembre et celle de saint .Amphilocliios du 23 du même mois, au lieu de celle de son Entrée au Temple, qu'on ffte actuellement le 21 novembre (nisc. de Symi'on Mùtaphraste à Gfnes, N. 3ii, VU).
(21 'H litxpà xa'i r, [isydÉX-/] ei'Tooo;.
(3; Les anges des mosaïques des coupoles.
Le lin Vlailiniir penchait doue pour la religion des Grecs. Il n'entendait pourtant point pour cela, je l'ai dit, mendier chez eux le baptême, mais bien l'obtenir de puissance à puissance. Jusque-là, autant que nous pouvons le soupi-onner dans l'absence presque absolue de renseignements contemporains, il avait vécu en mauvaise harmonie avec ses puissants voisins chrétiens. Le désastre alTreux de son père Sviatoslav sur les bords du Danube pesait lourdement sur son esprit orgueilleux et sur ceux de son peuple. Un âpre besoin de vengeance couvait en ces âmes hautaines. Un passage significatif de Yahia que j'ai cité (1) dit que jusqu'aux événements dont il est actuellement question « les Russes avaient été les ennemis des basileis ^>. Toute espèce de relation n'avait cependant pas été suspendue entre les deux peuples. De temps en temps, des guerriers varègues partaient encore pour le pays de Rouni, allant chercher fortune au service du basileus. La Chronique diio de A'e.s/or contient à ce sujet un très instructif récit. Immédiatement après avoir dit le meurtre de Yaropolk dans Rodnia par ordre de Vladimir, l'union impie de ce dernier avec la veuve grecque de son frère et la prise de cette ville de Rodnia par les troupes du vainqueur, elle s'exprime en ces termes :
« Alors les Varègues dirent à Vladimir : « Cette ville nous appartient, « nous l'avons conquise, nous voulons qu'elle se rachète à raison de deux « grivnas 2 par homme » . Et Vladimir leur dit : « Attendez un mois, qu'on « ait cueilli les peaux de martre». Ils attendirent un mois et il ne leur donna rien. Et les Varègues dirent : « Tu nous as trompés ; montre-nous le che- « min de la Grèce i>. 11 leur dit : « Allez ». Et il choisit parmi eux des hommes bons, sages et vaillants, et il leur distribua les villes ; les autres allèrent à Constantinople en Grèce. Et il envoya devant eux des ambassadeurs à l'empereur, disant : « Voici que les Varègues vont chez toi ; ne les garde « pas dans la ville, car ils feront du mal comme ils en ont fait ici ; mais dis- « perse-les de divers côtés et n'en laisse pas un seul revenir par ici. »
Ce curieux passage n'est certainement que l'écho très lointain d'une de ces odyssées de guerriers russes, turbulents et indisciplinés, allant se
(1) Voy. p. 70:i.
(2) Ce mol de grivnaa désigoo d'abord un bijou, un collier ou un bracelet, puis, par extension, une pièce de monnaie.
LES RUSSES AU SERVICE DEs RASIEEIS
louer ;iii service du liasileus. Celle fois, aux environs de 980, c'élaient des Varègues mécontents de leur jirince fini, de son consentenieiil. se rendaient à Tsarigrad, pour y gueriuyer dans les arnit'esde IJasiie II. !.a idujiarl deces aventuriers, les premiers probablement qui fussent entrés à nouveau dans les armées impériales depuis les grandes guerres entre les deux peuples sous Jean Tziniiscès, durent certainement combattre, peutêtre même périr dans les terribles luttes contre Bardas Skléros ou dans les premières hostilités avec les Bulgares, ou encore en Italie dans les batailles contre les Sarrasins de l'émir de Sicile.
Ceux de ces Varègues entrés au service des.
basileis qui survivaient
h fnnf de roml>ats de- C/\LIt'E hy^untin m santfniyx, ai'r.c inat/itiluiUfi moniare
d'iinjcnt doré et énHdlli. Sur le bord est tracée en ijrandes
meuraient, la plupart du lettres émaillées en hlea la (ormule de la Consécration da
vin. — A'"" 011 A7"" Siècle. — (Trésor de Saint-Marc, d
temps, païens et, après Venise.) leur service fait, retournaient dans leur patrie à leurs dieux favoris. D'aulres, par coiilre, en bien plus petit nombre, se faisaient chrétiens et rapportaient chez eux la Parole de vie. Ainsi peu à peu se faisait la pénétration de Hyzance. ()\ie\ques-uns de ces superbes guerriers avaient le tempérament du martyr. Tels le Varèguc et son fils (I) dont la C/ironiquf dit si curieusement la mort
(I) Voy. p. 7Uj.
glorieuse au pied de la statue de Péroun en l'an 983, alors que Vladimir voulait faire à son dieu des sacrifices humains en reconnaissance de ses victoires.
Vladimir était allé à Kiev et il y offrit des sacrifices aux idoles avec son peuple, et les anciens et les boïars dirent : « Tirons au sort un jeune homme et une jeune fille, et celui sur qui le sort tombera sera immolé aux dieux. » Il y avait un certain Varègue; sa maison était là où se trouve aujourd'hui le temple de la Sainte .Mère de Dieu, fondé depuis par Vladimir. Ce Varègue était venu de la Grèce, il était chrétien et il avait un fds beau de visage et d'âme. Le sort tomba sur lui par la haine du démon : car le démon ne pouvait le souffrir, lui qui a pouvoir sur tout, et cet enfant lui était comme une épine dans le cœur. Il s'efforça donc, le maudit, do le faire périr et il excita le peuple. Des gens furent envoyés au père et lui dirent : « Le sort est tombé sur ton fils ; les dieux l'ont réclamé, nous allons le leur sacrifier. » Et le Varègue dit : « Ce ne sont pas des dieux; ce n'est que du bois qui est aujourd'hui et qui périra demain; ils ne mangent pas, ils ne boivent pas, ils ne parlent pas ; c'est la main de l'homme qui les a taillés dans le bois. Il n'y a qu'un Dieu unique que servent les Grecs et à qui ils rendent hommage; il a créé le ciel et la terre, les étoiles et la lune, le soleil et l'homme qu'il fait vivre sur la terre. Et ces dieux, qu'ont-ils fait? On les a faits eux-mêmes. Je ne donnerai pas mon fils aux démons. » Les envoyés revinrent cl rapportèrent ces propos aux païens. Ceux-ci prirent les armes, marchèrent contre lui et brisèrent les barrières de sa maison. Le Varègue était avec son fils dans le vestibule, lis lui dirent : - Donne-nous ton fils, que nous le livrions aux dieux. » 11 répondit : « Si ce sont des dieux, ils enverront l'un d'entre eux et prendront mon fils. Qu'avez-vous besoin de lui'? )) Et, poussant de grands cris, ils brisèrent le plancher sous eux et les tuèrent. Xul ne sait où on les enterra. Or ces gens étaient grossiers et païens. Le diable se réjouit de cet événement, ne doutant pas combien sa ruine était proche. »
Donc, malgré les efforts des missionnaires, malgré ces odyssées de guerriers varègues à Tsarigrad, malgré l'étude que faisaient de la religion grecque le prince des Ross et son peuple païen, il n'y avait guère eu jusqu'ici que haine entre Vladimir elles Byzantins, et celte haine, nous allons