‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècleChapitre 10 sur 90 · LE POUVOIR AUX MAISS DES EUNUQUES · texte numérisé non relu

LE POUVOIR AUX MAISS DES EUNUQUES

à-dire chef du personnel du Palais, préposé à la garde-robe impériale (Ij. Un troisième, toujours eunuque, Syméon, qui parait avoir été le plus avant dans la conliance du prince, et qui, plus tard, nous le verrons, arriva aussi à la dignité de parnkimnmène, fut « drongaire de la Veille », c'està-dire préfet de police de la Ville gardée de Dieu. Tous trois furent en outre élevés dans la fonction sénatoriale au rang si considérable de proèdres. Euslathios, très bas fonctionnaire, encore un eunuque, eut, dans un ordre de dignités quelque peu moindre, la charge si importante de grand hétériarque, c'est-à-dire de chef suprême de tous les corps de mercenaires étrangers ou barbares de la garde impériale. Ce fut en somme le gouverneur militaire du Palais. Un cinquième eunuque pnlatin, Spondyle, fut nommé duc d'Antioche, c'est-à-dire châtelain de la plus grande forteresse de l'Empire. Ce fut en de telles mains que fut remise la garde de l'illustre capitale de la Syrie reconquise, protectrice des marches impériales du Sud, en face de l'immensité sarrasine. Cette dernière nomination fut peut-être la plus scandaleuse. De la bonne garde d'Antioche dépendait, on lésait, le salut des grands et riches thèmes d'Asie exposés à l'incessante invasion arabe. Enfin, le nouveau duc ou gouverneur des marches d'Fbérie ou de Géorgie, c'est-à-dire do tous les territoires annexés à l'Empire par Basile à la suite de la mort de l'exousiocrator d'Ibérie Davith (2), fut un autre eunuque, Nicétas, originaire de Pisidie. Ces deux derniers parvenus étaient, scmble-t-il, des hommes véritablement infâmes, de la plus louche origine, de vrais scélérats. Je sais bien que nous avons pour combattre cette opinion le témoignage de Psellos cité plus haut, qui parle de certaines bonnes qualités de ces tristes person-

(!) Deux inscriptions dédicatoires encore aujourd'hui conservées dans l'église do l'Assomption de la Vierge, & Nicée, concernent presque certainement cet eunuque Nicéphore, qui y figure avec les titre* de patrice, de préposite, de « vestis » et aussi de grand hétériarque. Sur une fresque du narthex de cette église, fondée par lui, fresque grossière d'époque moderne très certainement calquée sur une plus ancienne, ce personnage figure en costume guerrier, agenouillé devant la Vierge auprès de son basilcus. — Voy. Ryz. Znitichr., X, pp. 707 sqq. — Voy. surtout 0. Wulff. Die Koime*i»kirehc in Nirwa unti ihre Moaaiken, etc., 1903, pp. 10 et 301 sqq. — Voy. les vignettes du présent volume, pp. 361, 365 et 413. — Je possède également dans ma Collection le sceau de ce personnage avec son seul titre de grand hétériarque. Voy. la vignette de la p. 317 du présent volume. Quand j'ai publié pour la première fols ce sceau h la p. 31* de ma SùjiUttgrnphie byzantine, je n'avais pas encore réussi a en identifier le propriétaire.

(i) Voy. £>/*'•• «=t IX.

S /./•> l'OltPHÏHùOESÈTRS ZOE ].T THEoDOKA

nages; mais cela n'était-il point seulement bonne politique de leur part pour se faire pardonner la honte de leur élévation? Il est bien difficile du reste de se faire une opinion en présence de ces témoignages contemporains si clairsemés, souvent si parfaitement contradictoires. « Cette bande de misérables, poursuit Skylitzès, mettant partout le trouble et la confusion, eut tôt fait de houleverser l'administration et de metlre à deux doigts de sa perte cet Empire si constamment florissant depuis l'époque déjà lointaine du père de Constantin, le basileus Romain, si constamment en progrès sous ces trois grands basileis : Nicépliore Phocas, Jean Tzimiscès et Basile H, devenu, par les hauts faits de ceux-ci, la terreur de toutes les nations voisines. Non seulement Constantin, par cette conduite, se mettait en contradiction avec toute règle, avec toute sagesse, mais encore il pourchassait les plus dignes, les plus illustres, tous ceux qui, sous les règnes précédents, n'avaient pas encensé ses vices, faisant le plus de ma) qu'il pouvait aux meilleurs, t 11 y a probablement beaucoup d'exagération dans cette philippique. Très certainement cependant Constantin fut un souverain fort médiocre I . Surtout il poursuivit de sa haine les principales familles de la noblesse byzantine, constamment préoccupé des compétitions possibles au trône impérial (2).

Parmi les plus lamentables victimes de ce prince, il faut citer en première ligne le patrice Constantin Bourtzès, le (ils du glorieux vainqueur d'Antioche, le magistros Michel Bourtzès. Le basileus Constantin qui haïssait dès longtemps ce personnage de haute vertu parce qu'il avait à mainte repris»! courageusement dénoncé ses actes indignes à son frère le grand Basile, se hâta de lui faire crever les yeux. « Il avait une vraie prédilection, dit Zonaras, pour ce genre de supplice qui paralyse la victime et la frappe d'impuissance sans la faire cependant périr. Il usa sans cesse durant son règne de cet affreux supplice pour réduire à rien une foule d'hommes éminents, On appelait cela à Constantinople d'un terme plein d'une douloureuse ironie : * la divine clémence de l'empereur ».

(1) Zonarns, qui s'inspire de l'sellos, dit que Constantin ne re^na que par la délation, prMant l'oreille à toutes les calomnies. KnrJin à la colère, mais moins opiniâtre que Basile dans son ressentiment, il changeait facilement d'avis, se montrant alors souvent dt-solé du mal qu'il avait rausé.

(2,i Voy. (ifrœrer, op. rit., III, pp. 117 sqq.

M08AfyUE BYZANTINE de Uèylims aitliéilriile ils Sainte -Sophie de h'iei: — Haint Etienne.

(Phnt. commun, par M. G. Millet).

10 LES POliPIlYROGÉ.XÈrES ZOÉ ET THÊODORA

Tels furent les premiers débuts île ce règne qui tranchait si tristement avec le précédent, période suprême de la puissance byzantine. En peu de semaines on fut loin des jours prospères du grand Basile. La suite fut pire encore, t Comment en raconter dignement l'histoire? » s'écrie lamentablement Skylitzès; < Constantin, une fois seul sur le trône, continua a mener la vie honteuse qui avait été constamment la sienne, consacrée au seul plaisir. Jamais homme ne vécut plus uniquement, plus passionnément, pour les joies du jeu, du théâtre, du sport, de l'Hippodrome surtout, de la chasse aussi. 11 excellait à combattre les fauves, à les attaquer la lance ou l'épée à la main, ù coups de flèches ou de traits.

11 semblait qu'il ostimàt n'avoir autre chose à faire en ce monde qu'à s'amuser de la sorte. Et alors il supportait aisément, avec une parfaite sérénité, le chaud, le froid, la soif. Il aimait à préparer lui-même ses chevaux pour la course du Cirque. Les exercices du corps et de la palestre étaient depuis longtemps en défaveur ; il les remit en honneur, prenant part aux luttes, non en spectateur, mais en acteur infiniment désireux de l'emporter sur son antagoniste, non parce qu'il était basileus, mais parce qu'il s'efforçait de vaincre pour de bon. Telle fut son existence de chaque jour tant que sa santé le lui permit, n 'avant du reste jamais eu cure d'autre chose. » < Il était, nous dit encore Psellos, fin gourmet et s'occupait fort de sa table qui était très recherchée. » Malheureusement il n'usait pas plus de sobriété que de continence. Aussi souffrait-il horriblement de la goutte, dans les pieds surtout. Il finit par ne presque plus pouvoir marcher. En fait, il ne faisait plus jamais un pas. Il était par contre excellent cavalier, t II aimait le jeu d'un amour si intense, nous dit encore le môme écrivain, que lorsqu'il tenait les dés toute affaire, même de la plus haute importance, cessait aussitôt pour lui. Alors il ne craignait pas de faire attendre les ambassadeurs étrangers. Il en oubliait le boire et le manger. » « C'est ainsi, s'écrie mélancoliquement Psellos, qu'il mourut, après avoir joué chaque jour son empire aux dés, la vieillesse lui ayant apporté enfin sa fin naturelle ! »

On se souvient que Nicéphore Comnène, ce haut fonctionnaire de grande naissance, d'une sagesse, d'une verlu. d'une énergie peu communes, avait élé établi par le défunt basileus Basile, straligos de la nou-

DISGRACE DE MCÉPJIORE COMSÈXE U

velle province asiatique du Vaspouracan, tout récemment annexée à l'Empire par suite de la cession faite de son territoire par la famille royale ardzrounienne (1). C'était un chef de premier ordre qui s'était signalé par de brillants exploits contre les envahisseurs Turks (2). Comme il était arrivé plusieurs fois que ses troupes avaient fui devant les agressions devenues presque incessantes de res Turks Seldjoukides que les historiens arméniens nationaux désignent d'ordinaire sous les noms de c Deilémites > ou c d'Elyméens », il avait en termes violents fait honte à ses soldats de leur lâcheté. Même il avait pris sur eux assez d'ascendant pour leur faire signer par écrit un serment solennel de le suivre dorénavant jusqu'à la mort contre ces adversaires réputés si redoutables. Dans ce document de forme inusitée, ces rudes hommes de guerre, mercenaires Scandinaves ou miliciens de l'armée d'Anatolie, se vouaient d'eux-mêmes aux pires malédictions par les plus solennelles imprécations au cas où leur courage n'irait pas jusqu'à affronter la mort pour obéir à leur chef. A partir décèleraient, ils remportèrent constamment, parait-il, sur leurs sauvages adversaires, les plus brillants succès. Par contre, dès que le soupçonneux basileus eut été mis au courant de ces faits qui lui furent transmis probablement très défigurés par la médisance, sans raison autre que la jalousie^ affirme Skylitzès, plutôt parce que cette démarche insolite de Nicéphore Comnène à l'endroit de ses soldats lui avait été présentée comme un commencement de complot contre sa personne, bien plus vraisemblablement encore mû par la simple crainte qu'un chef aussi énergique, s'appuyant sur des soldats aussi dévoués, ne devint rapidement un danger, il retira au valeureux gouverneur du Vaspouracan son commandement. Sous l'éternel et si redoutable prétexte de conspiration contre la sûreté de l'État, prétexte si constamment invoqué à cette époque et toujours avec succès pour justifier tant d'actes infâmes, tant d'iniques révocations, le malheureux stratigos fut ramené chargé de chaînes dans la capitale.

U est juste de dire que le chroniqueur arménien Arisdaguès de Lasdiverd qui, à l'exemple de presque tous les historiens de sa nation, se

(I) Voy. Épopée, U, chap. IX.

(2/ Voy. Épopée, II, p. 506.

12 /./•;» poiiriiYitar.ËsÈTEs /.ni: /•;■/■ THÉOnoilA

montre très favorable au basileus Constantin et dit que celui-ci avait maintenu dans leurs charges les « slratigot » ou gouverneurs de provinces nommés parle grand Hasile, accuse formellement Nicéphore Comnène I d'avoir conspiré, d'accord avec le roi Kéùrki des Aphkhases, pour se faire proclamer basileus en Asie par ses soldats. » Les troupes impériales de Cappadoce, raconte noire chroniqueur, ayant été instruites de ce projet, se réunirent pour saisir à ('improviste leur chef infidèle. Ayant coupé les cordes de sa lente, les soldats la firent tomber sur lui. Ainsi il fut fait prisonnier avec ses complices. Ceci arriva dans la première année du règne de Constantin. On les enferma dans une forteresse et on en avisa le basileus qui n'infligea d'abord aux coupables aucune punition, laissant passer une année entière jusqu'à ce que ses informations fussent tout à fait complètes. Seulement l'année suivante il remit les malheureux aux mains du bourreau. »

Jugé pour crime de lèse-majesté, Nicéphore fut condamné à avoir les yeux crevés. L'atroce sentence fut également, au dire d'Arisdaguès de Lasdiverd, exécutée contre sept «le ses complices. S'agit-il ici d'une simple infamie perpétrée sur l'ordre «l'un basileus aux rêves hantés de jalousie et de terreur, ou bien y eut-il vraiment, ainsi que l'affirme l'historien arménien, quelque motif capital pour que le basileus eût à se défier du malheureux Nicéphore Comnène? C'est ce que nous ne saurons probablement jamais d'une manière certaine 2 . « C'est une chose bien digne de regrets, s'écrie le chroniqueur arménien, qu'un tel acte de folie commis par un homme illustre dont le nom méritait de vivre entouré des meilleurs souvenirs et qui avait donné' à l'Kmpire la ville d'Ardjesch (3) avec son territoire! »

Un sort également cruel atteignit à cette époque beaucoup d'autres hauts personnages qui avaient sous le basileus précédent joué dans l'Empire un rôle important et qui, pour ce seul fait, étaient devenus suspects au nouveau souverain. Il en fut ainsi notamment du patrice Bardas Phocas, dernier descendant connu du fameux prétendant de ce

(lj Qu'il appelle « (ioiiiianos ».

f'2j Arisdapn.'s de I,asdivrrd plafe r«-i événement dans la première année <ln règne solitaire <Jc Constantin VIII, aussitôt après la mort son frère Basile.

(3 Ville de In provins- de Douroup. ran. sur la côte nord du lue Vun.

Duailized by CjOUûle

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nom. (lelui-ci était le lils de ce Niréphore Phocas « au col tors » qui avait été traîtreusement assassiné par Nicéphore Xiphias le 15 août de l'an 1022, lors «le leur commune révolte contre le basileus Basile (1). Sur la dénonciation d'un misérable parasite, le malheureux fut enveloppé avec plusieurs autres fonctionnaires et ufliciers auxquels le basileus en voulait également, dans une de ces terribles accusations de haute trahison et de prétention à l'Kmpire qui, à cette époque, valaient un arrêt de mort (2;. Tous, par ordre de Constantin, eurent les yeux crevés (3).

Dans ce même temps, toujours dans cette année 102(>, première du règne de Constantin, raconte encore Skylitzès, dans le thème de Hellade, dans la ville de N'aupacte, gouvernait un stratigos du nom de Mavrogeorgios (4). L'instabilité extraordinaire de son caractère agité l'avait fait surnommer « le fou ». 11 avait commis des exactions telles qu'une violente émeute

PLAQUE BYZANTINE d'ivoire du XI** .siècle, de travail itntftn méridional. — l.» [iiit<- su /•.';/;//>/«. — Miuco (Jiv'oo lit ItuliHjiw.. - {Grt t ve n, H, 5.)

IJ Epop-e, II, p. 518.

2) Yahia, op. cil., éd. Rosen, p. 70, semble prend™ relie arrusalion tout h fait au sérieux.

(3; A partir de cet infortuné I tardas, la maison des Phocas s.-mhle disparaître de l'histoire. — Voy. (ifrœrer, op. cit., III, p. 118.

H) Autrement dit : « Georges ta Noir. »

U LE a P0ttPHYli»iiÉ\ÈTES ZOÉ ET THÉO DORA

«•data contre lui. Il fut massacre par la |>opulation soulevée et «es biens pillés. La colère du basileus fut extrême. Far son ordre les coupables périrent dans les pires supplices. Le métropolitain de Naupacte qui semble bien, par ce détail même, avoir été un des principaux instigateurs de ces troubles, eut les yeux crevés. La monotonie de ces affreux supplices ne fait, semble-t-il, qu'en augmenter l'épouvante. A travers ces quelques faits si extraordinairement clairsemés, racontés d'une manière si succincte, héla<», qui constituent à peu près tout ce que les chroniqueurs nous ont dit de ce règne, on devine un gouvernement violent et faible tout à la fois, contrastant singulièrement avec la forte administration du règne précédent, un basileus odieux, des provinces abandonnées abominablement à l'avidité de « stratigoi » cupides, contraintes de renoncer à tout espoir de justice, n'ayant dans leur désespoir d'autre issue que des tentatives de révoltes partielles, aussitôt réprimées avec la plus sauvage cruauté.

Skylitzès raconte encore, toujours dans ces termes si brefs, que vers cette même époque, le patrice Basile Skléros, (ils de Romain Skléros, petit-fils de l'autre fameux prétendant Bardas Skléros et marié à la propre sœur de Romain Argyros, le futur basileus, alliance qui faisait de lui un personnage fort considérable, eut un différend violent, nous ignorons pour quel motif, avec le magistros Prusianos, dit t le Bulgare », parce qu'il était le fils aîné du dernier souverain de cette nation Jean Vladistlav (t\ Ce dynasle barbare, amené tout jeune prisonnier de guerre à Constant inople par le vieil empereur Basile, avait grandi au Palais Sacré dans cette demi-captivité dorée si douce aux fils de tant de souverains détrônés par l'impitoyable politique des basileis.

L'ex-prince royal de Bulgarie avait fini par s'identifier si bien avec sa nouvelle patrie d'adoption forcée qu'il avait été trop heureux d'entrer dans la peau d'un haut fonctionnaire impérial. Il était pour lors stratigos ou gouverneur du grand et populeux thème asiatique des Bucellaires, l'antique province de Calatie. La querelle entre ces deux hommes, tous deux très illustres dignitaires, fut si acharnée qu'ils estimèrent que seul

flj ft/w/*.r, II, p. 3*7 .

BASILE SKLÈROS ET PRUSIANOS LE BULGARE 15

un combat régulier pourrait satisfaire leur honneur singulièrement terni. Ils se battirent en duel, ce qui était pour lors une fort grande nouveauté à Byzance. Ce premier jugement par les armes entre deux sujets grecs semble avoir été un événement véritable. Jusqu'alors, parait-il, les seuls barbares s'étaient avisés de vider de la sorte leurs débats. Peut-être ce combat aussi impie qu'inusité eut-il lieu presque sous les regards du basileus?

En tout cas, le scandale des dévots fut grand. L'Eglise réclama et Constantin Mil, comme plus tard Richelieu, estimant cette fois avec sagesse, me semble-t-il, que ces deux personnages, dont les noms rappelaient d'une si éclatante façon les grandeurs et les douleurs du règne précédent, avaient ainsi gravement manqué à la majesté royale, résolut de faire un exemple et de sévir durement contre les deux patrices. Celle fois cependant le vieux souverain fit preuve d'une clémence relative. En place d'appliquer aussitôt aux coupables son supplice favori de l'aveuglement, il se borna à les condamner tous deux à une déportation certes peu lointaine, malgré cela infiniment pénible. Basile Skléros fut enfermé dans un monastère du minuscule Ilot d'Oxya, une des plus petites îles de l'archipel des Princes, distante de quelques milles à peine de la capitale. Par une ironie cruelle le prince bulgare, son adversaire, eut pour prison l'Ilot tout voisin, non moins petit, non moins déserl, de Plati. Pour être si rapproché de la capitale, ce séjour sur ces âpres Ilots n'en était pas moins odieux. Dans un volume sur les Iles des Princes, paru il y a bien des années déjà, j'ai consacre un chapitre à Plati et Oxya, sentinelles détachées do cet archipel délicieux (I). Situés à une assez grande distance vers la haute mer, à l'ouest et un peu au nord de la grande Antigoni et de Proti, ces deux Ilots, véritables récifs perdus au milieu des flots bleus de Marmara, sont bien connus «les voyageurs et de tous les habitants de la capitale. Leurs silhouettes isolées en pleine mer attirent le regard et constituent un détail caractéristique à l'horizon de tous les points de vue des environs de Constantinople. De lous les sommets des rives du Bos-

r lj G. Scblumberger, Le* lie* de* Prince», etc., Paris, 1884, pp. 2î»2 §qq. — Le père Pargoire a parlé tout récemment île ces Iles charmantes dans un mémoire intitulé : Le* monastère* de Saini-lgn^ce et le* cinq plu* petit* ilôt* de l'archipel de* Prince*.

16 les i'OitPHYHonf;xÈri:.s zok et thï:oi>ora

phore, de toutes les hauteurs et de tous les minarets turks de la vieille Ryzance, l'œil qui suit la Iipn<? bleuâtre des flots de In Bropontide, aperçoit par-delà Skutari el Kadikeui, se profilant sur l'azur du ciel, le bas rocher de Plati et In pyramidale Oxya aux immenses falaises perpendiculaires habitées par d'innombrables oiseaux de mer. ( les deux rochers dont le nom grec indique la forme générale si différente, tout petits, tout perdus qu'ils soient dans l'immensité des Unis, ont, on le voit, joué un rôle dans l'histoire de Constant inople. Tantôt asile «le pieux cénobites, tantôt repaire de pirates dangereux, plus souvent, à l'égal de leurs sœurs aînées, Brinkipo et Halky. séjour de prisonniers d'État, Plati et Oxya, simples taches dans la mer, sont fréquemment mentionnées dans les chroniques byzantines.

Dans Oxya, il y avait une église très vénérée, dédiée à l'archange .Michel, t l'Archistratège des nuées célestes ». On y avait adjoint un monastère et un de ces « orphanotrophia » ou maisons d'orphelins, desservis par des moines, gloire de Byznnce, note touchante de charité chrétienne, qui étonne parmi tant de cruautés. Quelques ruines de ce pieux édilice subsistent peut-être encnre. Mais ce n'est pas la que fut enfermé l'irascible Basile Skléros, car à cette époque le monastère n'existait pas. Il fut probablement emprisonné dans quelque affreuse geôle, taillée dans le roc nu. Son adversaire, le lils du roi bulgare, eut pour demeure l'inhospitalière Plati.

Plati fut longtemps un lieu d'exil et de torture, très à la mode à Byzance, un carcere duro, particulièrement redouté entre tous les innombrables lieux de déportation voisins de In grande capitale. De vastes chambres souterraines, ménagées dans le roc, constituaient ces horribles prisons. On y jetait, parmi orifice à fleur de sol, les malheureux condamnés à cette mort vivante. C'était par là également qu'on leur donnait leur pâture. Ces caveaux, dont l'origine première remonte probablement à l'époque hellénique, existent encore, à demi-comblés par des débris de toutes sortes, et leurs orifices béants se reconnaissent fort bien. Là, furent enfermés maints prétendants, maints personnages gênants. Cet exil sur ce rocher battu des vents en hiver, brûlé par le soleil en été, était considéré comme plus affreux même que la déportation dans les solitudes

BASILE HKLÉROS ET l'RL'HIANOS LE BULGARE 17

de l'aride Proconèse. La garde des prisonniers était confiée à de brutals soldats, le plus souvent des mercenaires barbares, et les infortunés étaient littéralement à leur merci. Ce fut dans ces oubliettes que le basileus Constantin exila le bulgare Prusianos.

Les deux rivaux, séparés par un mince bras de mer, [turent se con-

templer d'une lie à l'autre, savourant chacun celte amère consolation que le sort du voisin n'était pas meilleur que le sien. Cette aventure eut d'ailleurs une issue tragique, comme c'était si souvent le cas à Byzance. Basile Skléros, soit qu'il eût tenté de s'évader, ainsi qu'il en fut accusé sans preuves, soit qu'il eût été, d'autre manière, calomnié en haut lieu, excita davantage la colère de ce lâche basileus, qui lui fil crever les yeux. Fidèle à son système de compensation, Constantin ordonna de faire subir le même traitement au prince bulgare, mais le prisonnier de Plati, plus heureux que son rival, parvint à obtenir sa grâce ou à s'évader sans

18 LES PORf'HYROGÊNETES ZOÉ ET THÉODORA

subir ce supplice. l T n fait seul est certain, c'est qu'il finit par recouvrer sa liberté".

Skylitzès, poursuivant son sinistre cl bref dénombrement, s'exprime en ces termes, dans le récit qui constitue à peu près tout ce que nous savons de ce règne médiocre de trois années : < Constantin lit encore crever les yeux à Itomain Courcouas, marié, à une sn'ur de Prusianos le Bulgare, une tille royale de Bulgarie par conséquent, toparque, c'est-àdire châtelain, des « kaslra » ou châteaux « de l'intérieur » (t), puis au patrice Bogdan, encore un Bulgare, puis aussi à ( Jlavas, a (loudélis (2). De même il fit couper la langue au moine Zacharias, le parent du « vestis » -3) Theudalès, encore un Bulgare certainement. Tous ces malheureux, dont nous m* savons rien d'autre, se trouvaient, comme de coutume, enveloppés dans une accusation «le conspiration contre le basileus. (les noms signilicatifs n'indiqueraient-ils point, plutôt, que ce complot, si complot il y eut, avait surtout pour but de profiler de la faiblesse du nouveau règne pour arracher la Bulgarie à l'autorité byzantine, si récemment rétablie dans ce pays, et déjà si pesante à ses indociles habitants?

De môme que dans l'intérieur de l'Kmpire, on s'aperçut aussitôt, sur les infinies frontières de cet immense Kfat, qu'un basileus débile avait succédé au plus redouté des empereurs. Dès la première année du règne, sur le Danube, les barbare* Petchenègues ou Patzinaces, dont on n'avait plus guère entendu parler depuis les temps déjà lointains de Jean Tzimiscès, alors qu'ils avaient massacré Sviatoslav et les débris de ses bandes en retraite 'l), firent une soudaine irruption sur la rive méridionale du grand fleuve, en plein territoire bulgare. Nous ne possédons malheureusement, sur cette sauvage agression, que les quelques mots que nous en disent Skylitzès et Zonaras. Ces terribles cavaliers, racontent ces chroniqueurs, surprenant un pays probablement mal gardé, portèrent

fl' C'est-à-dire certainement : gouverneur des grandes forteresses établie par Basile dans l'i Marieur do la Bulgarie, pour maintenir les Bulgares encore frémissants. Ce Romain Courcouas /tait fils du Jean Courcouas tué- par les Russes sous Tzimiscès.— Voy. Ejtopée, I, 132.

(2) Voy. dans ma sljitlojraphie byzantine, p. 067, le s>~eau d'un personnage de ce nom.

(3) Dignitaire palatin.

(4) Voy. h:pnp,r t f, p. 172.

PETCHESÈGVES ET SARRASINS 19

de tous côtés leurs affreux ravages. Ils massacrèrent ou emmenèrent en captivité une foule de gens, même plusieurs hauts officiers ou chefs militaires. Le danger devint tel qu'il fallut décréter des mesures extraordinaires. Constantin Diogène, gouverneur ou archôn de Sirmium, ou plutôt duc de Bulgarie, depuis le coup de main sanglant qui avait mis cette forteresse aux mains des troupes impériales (1!, fut confirmé par le basileus dans ce titre de duc (2). Il reçut le litre exceptionnel d' « hyparchôn » ou chef suprême de toute cette province, avec des pouvoirs illimités. Ce général énergique, après plusieurs petites rencontres, réussit à acculer au combat ces hordes sans cesse en mouvement. Il les vainquit en bataille rangée et les contraignit à repasser le Danube et à se tenir tranquilles, au moins pour quelque temps (II).

En l'an 1027, ce sont toujours Skylitzès et Zonaras qui parlent, une grande flotte de corsaires sarrasins accourus certainement des ports d'Afrique, probablement des régions de la Tunisie actuelle, ne craignit pas de venir jusque dans les parages de l'Archipel se livrer au pillage des lies. Ces forbans osèrent insulter aux garnisons impériales qui y étaient cantonnées. Jamais pareil scandale ne se serait passé sous le grand Basile. Aucun exemple ne nous prouve mieux à quel point la décadence avait été rapide en ces quelques mois. Cependant l'insulte fut cette fois encore cruellement vengée. Le stratigos du thème insulaire de Samos, Georgios Théodorokanos, et Bériboès, stratigos de Chio, c'est-à-dire probablement stratigos du thème de la Dodécanèse ou des « douze lies * de l'Archipel, à la tète de leurs flottes et de leurs contingents respectifs embarqués en hâte, attaquèrent vivement ces redoutables corsaires. La victoire sourit

(1) Épopée, II, pp. 413 sqq.

(2) Voy. Ibid., p. 423, la description des sceaux de plomb de ce haut personnage qui font partie de ma Collection.

(3) Il y eut dans cette première année du rogne et dans les suivantes une terrible sécheresse par tout l'Empire. Ile* sources qui n'avaient encore jamais tari, de véritables rivières furent mises à sec. Par contre, Aboulfaradj raconte, à cette même année 1020, que l'Euphrale et le Tigre gelèrent au point qu'on put les franchir à pied ! L'an d'après, il tomba une grêle effroyable. En 1028, il parut au ciel des signes effrayants. Un d'entre eux avait la forme d'un serpent. Ce devait être une comète certainement i('hrvuù/uc dite de Ncttor, éd. Léger, p. 126). — Y allia (op. cit., éd. Kosen, p. 70), mentionne, dans le cours du la seconde année du règne, le 4* jour de kanoun, ou 21* jour du mois de chewal de l'an 417 de l'Hégire, qui correspond au 5 décembre de Tan 1026, un violent tremblement do terre. Beaucoup d'édifices dans la capitale s'écroulèrent.

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à ces vaillants. Douze vaisseaux sarrasins avec tous leurs équipages tombèrent aux mains des Impériaux. Le reste de 1* « armada » arabe s'enfuit en désordre. Constantin, demeuré constamment au Grand Palais, ne prit personnellement aucune part à ces exploits de ses troupes de terre et de mer.

Le basileus Basile, dit Skylitzès, bien que son avarice et sa dureté fussent provcrbifdes, par commisération pour les malheureux, avait coutume d'ordonner qu'on n'exigeât pas trop sévèrement l'impôt annuel à jour fixe. Il accordait facilement des délais. Aussi, au moment de sa mort, le tribut de deux aimées entières était dû par presque toutes les provinces de l'Kmpire. Son frère Constantin, à peine sur le trône, non seulement ordonna de réclamer le paiement immédiat de cet énorme arriéré, mais, pour chacune des trois années que dura son règne, exigea avec la dernière rigueur le versement intégral de l'impôt (1). Aussi la population entière en fut-elle littéralement accablée, non seulement les pauvres, mais aussi les riches qui se virent forcés, dans des circonstances climatériques déplorable.*, à travers cette interminable sécheresse, de solder dans le cours de ces trois années l'impôt régulièrement exigible en cinq! Quant à l'argent disponible, il allait tout entier aux indignes favoris du prince. Personne d'autre n'obtenait rien de lui.

Les « Vies » de saints qui, pour le x c siècle, sont une mine d'informations si précieuse, ne nous fournissent malheureusement presque rien pour l'époque de ce règne et des suivants. Quelques bien rares inscriptions contemporaines, quelques textes plus rares encore, ne suffisent pas

(1) L'écrivain syrien Yahia io/>. rit. éd. Rosen, p. 70 «lit, «lu reste, précisément le contraire ! < Constantin, écrit-il, lit remise à tous les habitants de l'Empire des arrérages des impôts. De plus, il fit de même remise «le tous impôts sur tous domaines en friche tant qu'on n'aurait pas cultivé à nouveau ceux-ci, c'est-à-dire qu'il ne préleva plus sur les voisins l'impôt des propriétés dont la culture avait été abandonnée par leurs propriétaires ». Ce serait bien là la véritable abolition de I' « Altèlengyon » que Skylitzès attribue seulement 4 Romain Argyros. L'écrivain tir oc ajoute, il est vrai, «pje Constantin avait eu l'idée de procéder 4 cette suppression, mais qu'il en avait été empêché. — M. le professeur Ouspensky, dans l'article qu'il a consacré au livre du baron V. Rosen sur la Chronique de Yahia dans la livraison du 1*' avril 18W du Journal du Minintére de t'Iuntrurtion puUv/ue ruste, se demande avec raison, me semblet-il, si la tra«luction «le cet énnlit, pri:sqii»> toujours excellente, ne serait point in, par exception, quelque peu en défaut, et si le baron Rosen a vraiment bien saisi le sens de la phrase de l'écrivain syrien. 'Voy. encore la note 413 de ce même livre du baron Rosen.)

INSCRIPTION DE « LAKÊDA IMION 21

à combler ces déplorables lacunes. Pour le règne si court de Constantin, je ne connais que deux inscriptions qu'on puisse attribuer avec certitude à ce prince. Toutes les autres sur lesquelles ligure son nom portent également celui de son frère et datent par conséquent de l'époque de leur règne commun, ou bien ne portent que ce seul nom de Constantin sans aucun détail qui permette de les attribuer à lui plutôt qu'à un de ses plus proches homonymes. Une inscription très longue et très incorrecte, retrouvée près d'un pont de la Sparte antique par M. Kourniont, est datée

IVOIRE BYZANTIN des XI— on XII™ Siècles. — Atlam et Eve chassés du Panulis. — Musée OUvieri, à Pesaro. — (Gnrven, II, U9.)

du 1 er mai 1027 (1). Elle nous apprend en un style barbare que ce pont, conduisant au « kastron » de * Lakédaimion » par-dessus le fleuve Ire, l'antique Eurotas, fut construit à grand'peine aux frais du moine Nicodèmc, qui bâtit également l'église du Rédempteur, située à la gauche du pont. Pour se ménager des droits, sa vie durant, sur ce pont et sur cette église, le dit moine s'adressa à l'empereur Constantin VIII, qui lui octroya un privilège au nom duquel le stratigos du thème du Péloponèse devenait curateur de ces édifices, et défense était faite à l'évèque de « Lakédaimion » et aux autres ecclésiastiques du diocèse de commettre dans l'église aucun acte d'autorité religieuse. De ce fait, cette église devenait

(1) Bœckh, r. I. Gr.. IV, p. 32'.», n» 8704.

LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THÊODORA

une de ces propriétés d'exception qu'on avait la coutume de qualifier d' « impériales ». « Après ma mort, ajoutait le moine, le stratigos et l'évèque devront choisir parmi les religieux desservant l'église un nouvel abbé qui donnera tous ses soins à l'entretien de l'église et du pont, comme aussi à celui des desservants, faute de quoi il devra être remplacé par un autre ». La malédiction du fondateur devait poursuivre tons ceux qui mettraient méchamment opposition à ces volontés. « Nous trouvons ici, dit fort bien C. Hopf (1;, un écho du réveil religieux inauguré en ces régions de l'antique Hellade par le fameux saint Nikon Métanoite (2), et je crois bien ne pas me tromper en reconnaissant dans ce moine Nicodème, un des successeurs de ce grand chrétien. Son nom même de Nicodème n'est peut-être qu'un souvenir de celui «le son illustre prédécesseur. »

La seconde inscription contemporaine du basileus Constantin VIII se trouvait inscrite sur la base de la fameuse « Pyramide murée », ou plutôt obélisque de pierre, qui s'élève aujourd'hui encore au milieu de l'Hippodrome de Constnntinople (3). Klle annonçait en six vers que cet étrange édifice, jadis revêtu de plaques de bronze doré, « cette merveille, rivale du Colosse de Rhodes, ce prodige au quadruple flanc », avait été restauré par le basileus Constantin Porphyrogénète, le (ils de Itomain. Comme Basile n'est pas mentionné, il est bien probable que cette restauration a eu lieu sous le gouvernement de Constantin VIII, empereur unique. Inscription et plaques de bronze doré ont aujourd'hui disparu. Les pierres même qui composent cet antique monument se disjoignent incessamment. Il est, hélas, menacé d'une ruine imminente.

Kn dehors de ces quelques mentions si brèves, en dehors de l'irruption des Petchenègues au delà du Danube et des ravages des corsaires sarrasins dans l'Archipel, nous ne savons presque rien, je le répète, sur les relations de l'Empire avec les nations voisines pendant ce règne si court. Je laisse à raconter au règne suivant la rupture avec l'émir d'Alep

(1) Op. ci/., p. 145.

(2) Voy. Épopée, I, p. «19.

(3) Bœckh, C. I. Gr., t. IV, n« «703.

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