‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècleChapitre 27 sur 90 · MARCHE DE L'ARMÉE A TRAVERS L'ASIE · texte numérisé non relu

MARCHE DE L'ARMÉE A TRAVERS L'ASIE

bles, une voix féminine lamentable, entremêlée de hurlements, de cris affreux, de gémissements anxieux, s'écria incessamment de jour comme de nuit, répétant ces seuls mots : « malheur, malheur, malheur I » C'était comme la plainte désespérée d'une femme moribonde. Et ce ne fut pas l'affaire d'un jour ou de deux! A partir du mois de mars de cet an 1030 jusqu'à celui de juin, le mémo sinistre appel en ces régions désolées retentit incessamment de jour comme de nuit! Chaque fois que la curiosité populaire immensément surexcitée amenait de trop nombreux visiteurs désireux de constater ce phénomène fatidique, les gémissements émigraient ailleurs pour un temps. « Ce prodige affreux, écrit Skylitzès, trouva par tout l'Empire un immense crédil. Plus tard personne ne douta que cette voix lugubre n'eût prophétisé les horribles désastres des armes romaines en Cœlésyrie. » I Ce sont ces désastres que je vais raconter!

Romain Argyros, désireux tout simplement de dépasser la réputation du grand Basile, avait quitté Constnntinople au printemps de l'an 1030. Il comptait bien, dans sa naïve vanité, achever la conquête de la Syrie et pousser au moins jusqu'à Jérusalem ! Il suivit certainement pour gagner la Syrie la plus usitée «les grandes routes militaires à travers l'Anatolie, par Nicée, Dorylée, Polvhotos, Philomélion et Iconium, route célèbre que j'ai décrite à plusieurs reprises. Certainement aussi, les contingents de chaque thème réunis dans les camps lixes échelonnés sur le chemin, rallièrent l'armée au fur et à mesure de sa marche en avant. Nous ne savons rien des incidents de la roule. Comme le basilcus n'était encore qu'à Philomélion, FAk Scheher d'aujourd'hui, il vit venir à lui en leurs hlancs manteaux, des envoyés de l'émir d'Alep avec une forte escorte, apportant de nombreux et très riches présents, venant implorer l'aman au nom de leur prince 2\

Comme c'était le cas chaque fois, l'émir Chibl Eddaulèh, terrifié par l'approche du basileus et de sa puissante armée, s'engageait à accepter à nouveau la suzeraineté byzantine et à payer aussi exactement que fidèlement les tributs accoutumés consentis par la principauté au moment

(I, <;'• st-à-dire t sur le territoire de l'émirat d'Alep ».

'.-) <> renseignement est de SkyliUès. Is.-llos place seulement a l'arrivée ilu lta*itVu* à Antiocbe, après son entréo dans cette ville, l'incident de l'ambassade.

7fi LES PORPHYROGF.XRTFS ZOE ET THEODORA

de la conquête par Nicéphore Phoeas. L'émir inaiulait encore formellement au basileus qu'il ne désirait aucunement la guerre et n'en donnerait pas personnellement le prétexte. Bref il capitulait sur toute la limite.

De nombreux chefs de l'armée, parmi les plus distingués, estimant l'expédition mal et trop tardivement engagée, le patrice Jean Chaldas entre autres, conjurèrent le basileus de se contenter de cette complète soumission et d'éviter ainsi le grand péril d'une guerre en Syrie au moment des chaleurs, alors que la disette d'eau rendrait la partie si inégale entre les Impériaux épuisés par cette température, accablés sous leur pesant équipement, et les mobiles contingents arabes, accoutumés à combattre presque nus sous ce ciel «le feu. Mais Itomain, hanté par le souvenir des glorieux hauts faits de tant de ses prédécesseurs en ces contrées classiques de la grande guerre sarrasine, hanté surtout par le désir de les égaler, sinon île les dépasser, « uniquement préoccupé, dit ironiquement Psellos, d'établir des embuscades, de faire creuser des fossés et détourner des rivières, de prendre des places fortes, ainsi que l'avaient fait César, Auguste et Adrien, et avant eux Alexandre et Philippe >, se refusant à tout accommodement, ne tint aucun compte des avis de ses lieutenants (1). Il congédia avec un dur mépris la pacifique ambassade sarrasine et, à travers les immensités du Taurus et de la Cilicie, poursuivit sa marche jusqu'à Antioche. Ainsi qu'on l'a dit fort bien (2), le fait de l'échec grave éprouvé par le duc Spotulyle, échec qui mettait la frontière de Syrie en péril, prouverait plutôt que Psellos, constamment préc/tciipé de faire de l'effet, a probablement fort exagéré et dénaturé ce qu'il appelle les puériles fantaisies de ce basileus sexagénaire. Kn réalité, il était infiniment urgent pour le salut d'Antiochc d'en finir une fois pour toutes avec les perpétuelles attaques venant du côté d'Alep.

Les historiens arméniens, Arisdaguès de Lasdiverd et Michel le (irand en particulier, l'écrivain syrien Aboulfaradj aussi (.'$), accusent ici Romain d'un forfait qui s'explique par la haine religieuse séculaire entre leurs compatriotes et les Byzantins depuis les temps lointains du concile

(1) « Le grand Basile, dit Psellos, faisait I» guerre pour avoir la paix. Romain faisait la guerre pour la guerre. »

(2) Bury, op. cit., I" art., p. M.

(3) Op. cit., p. 53.

Ho MAIS III PERSÉCUTE CERTAINS RELIGIEUX 77

•le Chalcédoine. En traversant les monts de Caramanie ou de la Montagne Noire, ilisent-ils, le basileus aurait insulté les religieux solitaires de leur nation et les aurait fait enrôler de force parmi ses troupes. Aboulfaradj, après avoir brièvement raconté ces faits, ajoute sentencieusement cos mots : t La surprise affreuse que le basileus éprouva auprès d'Alep lui lit comprendre qu'il fallait plus que des soldats pour gagner des batailles ». Voici le texte même d'Arisdaguès : « Arrivé à la Montagne Noire I ,

IVOIRE BYZ ASTIS'. Un des petits côte* d'un ttiffrel aniservè <m Miuuv Satinant à Florence (voy. les ijnw. des pp. 69 et 73). Le» suint» l'ierre et Ptiaf. — XI"'- XII— Siècles.

dit ce chroniqueur, le basileus Romain y rencontra une multitude de monastères et de couvents habités par des anachorètes qui, sous une forme corporelle, avaient l'apparence d'êtres immatériels. Couverts, pour tout vêtement, d'une simple étoffe de poils de chèvre ou d'une tunique, ils ressemblaient par-là à Jean ; mais au lieu que ce dernier vivait de sauterelles et de miel sauvage, eux, après avoir travaillé, la bêche de fer

(1) Autrement dit l'Amanos, la grandi' chaîne dépendante du Taurus qui sépare la Cilicjc de la Haute-Syrie. Le grand nombre de couvents arméniens, syriens, jacobites, grecs, même latins, liàtis sur ses lianes, lui a fait donner par les Arméniens le nom de Montagne Sainte. Voy. V. Lauglois, Chronique de Michel le Grand, p. 282, note 11. Les historiens arméniens considèrent Romain Argyros comme un adversaire violent de leur foi religieuse.

7* LES POliPHYliOOÉXETES ZOÉ ET TUÉODOItA

à la main, épuisés de fatigue, n'avaieul pour réparer leurs forces qu'une nourriture faite de semences «l'orge, abandonnant aux amis du inonde et de ses plaisirs les viandes aux apprêts variés, les mets savoureux et la joyeuse liqueur que fournit le fruit de la vigne. Retirés au sommet de la montagne, comme le premier des propbètes, ils étaient en colloque perpétuel avec Dieu.

« En les apercevant, le basileus demanda à ses ofiiciers quelle était celte multitude d'hérétiques. Ils lui répondirent : Ce sont des troupes d'hommes qui font sans cesse des prières pour la paix du monde et la conservation de votre existence. — « Je n'ai point besoin de leurs prières », répliqua Romain; » prenez dans tous ces couvents des archers pour le service de mon Knipirc ». l'artisan déclaré des doctrines du concile de Chalcédoine, il était ennemi de la foi orthodoxe. Il envoya à Constantinoplesous la garde de Nicéphore, métropolitain grec de Mélitène, l'évêque des Syriens qui résidait dans cette ville — c'est-à-dire le patriarche Bar Abdoun (!) — avec ses évèqucs qu'il abreuva de mépris et de risées, avec ordre de lui couper la barbe, de le promener sur un âne par les places et les rues de la ville et de le couvrir de crachats, après quoi il le fit mettre en prison où il mourut. Tel était ce prince insensé'. Il ne se souvint point de la bienveillance que les empereurs, ses prédécesseurs, avaient montrée aux nations soumises à leur puissance. Il voulait de son autorité privée introduire dans l'Église de Dieu des formes nouvelles, oubliant ces paroles du Seigneur : « Quiconque se heurtera contre cette pierre sera brisé et elle brisera celui sur qui elle tombera ». C'est pourquoi les justes jugements de Dieu ne tardèrent pas à l'atteindre (2). »

L'entrée de Romain Argyms dans la grande forteresse, capitale des marches du Sud, fut, nous dit Psellos, splcndide et triomphale, « en tout

(1! Jean VIII, surn oi nia.' Abdouu, patriarche des Syriens Jacobites à partir de l'an 1004.

(2,1 Aboulfaradj s'exprime presque dans les mêmes termes. — Voy. sur ces persécutions • pii amenèrent une foule de Syriens chrétiens si'hismaliqucs monophysites à cmigrur en mav*e sur territoire musulman : »olzer, dans Kriimbitclier, <»/). cit., p. 9*J9. La Chronique «Je Michel le Crawl, éd. Unglms. p. 2*2, dit que «.«main III convoqua à Constantinople un cuncil.' auquel il convia Dur Ahdoun, qui s'y rendit accompacné de six évoques. Les discussion* en pi i s.-nce de l'empereur furent des plus orageuses. Le patriarcho jacobile, souffleté par r. vèipie grec de Mélitène, mourut le 2 févri t 1033 dans sa ireôle du couvent de Uaius en Hulçarie en odeur de sainteté. Ses évéques furent traqués i t persécutes de toute» manières.

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