‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècleChapitre 32 sur 90 · RETOUR DU RASILEVS A CO\STA\TI,\OPLE · texte numérisé non relu

RETOUR DU RASILEVS A CO\STA\TI,\OPLE

transporter Romain dans sa maison, mais il ignorait qui il était. Quelques jours après, il le confia à des hommes qui le conduisirent h Marach. Là, les débris de son armée vinrent le rejoindre et l'accompagnèrent jusqu'à Constantinople. Romain fil ensuite appeler le paysan qui l'avait recueilli, le nomma gouverneur du district de Gouris, et, après l'avoir comblé de présents et de remerciements, 1© fit reconduire chez lui ». Qui devons-nous croire : ou les Byzantins qui disent que le basileus réfugié de suite à Antiocbe en repartit dès le lendemain pour rentrer à Constantinople, ou l'Arménien qui nous fait le récit étrange que je viens de reproduire? Cela n'a d'ailleurs que peu d'importance; dans une version comme dans l'autre, nous voyons le basileus échapper finalement au désastre avec la plus grande partie de ses soldats et regagner presque aussitôt sa capitale.

« Le basileus Romain, disent tous les chroniqueurs byzantins, ne passa qu'une nuit dans Antiocbe. » Dès le lendemain, tant le sentiment général était, hélas, que tout était à recommencer, il reprit la route de sa capitale lointaine. Nous n'avons aucun détail sur ce retour mélancolique ni sur la rentrée de l'empereur à Constantinople; elle ne dut point être triomphale 1

C'est à l'occasion de ces événements tragiques dont la Haute Syrie fut le théâtre en cette lamentable année 1030, que nous entendons prononcer pour la première fois dans les Chroniques le nom d'un des plus grands capitaines de cette époque, d'un héros militaire byzantin du xi* siècle dont les débuts guerriers devaient être aussi brillants que sa fin fut lamentable et tragique. \l s'agit du fameux Georges Maniakès qui, après s'être couvert de gloire d'abord dans les guerres de Syrie, puis surtout en Sicile et en Italie, devait un jour devenir un rebelle, aspirer à la pourpre et périr de mort violente dans sa marche vers la capitale où il espérait détrôner le basileus légitime !

La situation était demeurée fort critique à Antiocbe et sur la frontière de Syrie depuis la déroute d'Azàs. Les partis arabes franchissaient à tout moment la frontière sans être inquiétés et poussaient leurs reconnaissances jusqu'au pied du Taurus. Un parti de huit cents cavaliers sarrasins qui s'en retournaient chez eux escortant le butin conquis après

m f.FS POKPHYROGES ÊTES ZOÉ El' THEODORA

le désastre d'Azàs, tiers d'avoir mis si aisément en déroute le puissant basileus de Roum, arrivèrent un soir, raconte Skylitzès, sous les murs d'une petite place forte sise au pied du Taurus, que notre auteur nomme Télouch, et qui n'est autre que la Dolouch ou Delouch des Croisades, la Doliché antique, dans le voisinage d'Aïntab (1;.

(Jeor^es Maniakès, fils de Goudélis, (2) officier d'origine barbare (3) jusqu'alors tout a fait obscur, semble-t-il, commandait en ce lieu en qualité de straligos du petit thème frontière dont cette forteresse était la capitale. A ce moment, ce chef devait être tout jeune encore. Insolemment, les cavaliers infidèles lui annoncent, ce qui était faux du reste, que l'année impériale vient d'être complètement détruite, que le basileus a été tué. Ils lui enjoignent de capituler incontinent s'il ne veut dès l'aube prochaine être passé par les armes avec tout son monde. Il fait mine d'obéir à celte impudente mise en demeure. Pour mieux tromper les Sarrasins, il leur envoie des vivres en quantité, surtout de l'eau et du vin, ô Mahomet ! elles invite à se restaurer en paix, déclarant qu'il sortira de Télouch dès le lendemain matin et leur remettra la ville avec tout ce que les chrétiens v possèdent de précieux. Les Arabes, complètement trompés, assurés d'un fructueux butin, passent la nuit à festoyer sans même songer à se garder. Quand ils sont tout à fait ivres, au plus épais de l'obscurité, Maniakès et sa petite troupe fondent à l'improviste sur les imprudents qui se sont lourdement endormis. Ils massacrent jusqu'au dernier les cavaliers arabes.

On reprit de la sorte deux cent quatre-vingts chameaux chargés des infinies dépouilles du camp impérial. Puis, Maniakès, ayant fait couper le nez et les oreilles à chacun des huit cents Sarrasins égorgés, courut, chargé de ces nauséabonds trophées, après le basileus en route pour Constantiuople, qui était déjà arrivé en Cappadoce, où il se trouvait l'hôte de la

(1) Je ne saurais rien dire de positif sur le (« lit thème du moine nom dont cette place • tait la capitale, niais ce ne dut jamais être qu'un très petit thème frontière d'existence fort

éphémère.

(2) Vi.y. un Goudélis impliqué dans une accusation do conspiration contre le basileus Constantin Vf II : p. 1K du prisent volume.

('■i'i Ainsi que le prouvent le nom de son pire, Gwièlis, et peut-être son propre nom qui, ditiis la Inntrue turque, signifierait « noble ». Voy. G. Uribier, Georges Maniakès, Tours, extr., V.m, p. i. Giher. dans Krumbnrher, op. ci'., p. 1000, note 1, proteste contre cette etyniologie proposée par Yainbërv.

ORlfilXEa /)/■: MANIAKÊS

puissante famille des Pbocas, la plus grande noblesse provinciale d'Asie. Pour récompenser le jeune héros d'un si brillant succès, qui dédommageait un peu l'Empire de tant d'infortune, de ce Irait d'audace qui faisait

sortir subitement son auteur de l'obscurité, le basileus, dit Skylitzès, le nomma « catépano » de la

Médie inférieure (1), c'està-dire gouverneur militaire de toutes les villes de la vallée du Haul-Eiiphrate depuis peu reconquises sur les Sarrasins, avec Samosate pour résidence.

Nous avons quelques détails sur les origines de Maniakès avant cet événement guerrier qui fut le point de départ de sa grande fortune militaire.

Les voici tels que les a résumés M. Bréhier (2).

t Sa famille, dit cet érudit, appartenait probablement à ces tribus touraniennes de l'Asie centrale qui abandonnaient leurs steppes L

pour venir chercher, sinon i\<>uu: BYZASTis </e la cniuvtiim Martin /.«• ftoy.

l.a Crucifixion, — A7«" <■» XII— Siècle.

la fortune, du moins des

moyens d'existence dans les deux grands Empires de l'Ouest, chez les Romains OU chez les Arabes. Suivant les hasards, des aventuriers de la même tribu devenaient de farouches musulmans ou des défenseurs de l'Église chrétienne et de l'hellénisme.

£1) Il est Curieux dfl retrouver constamment encore dans <■<•< chroniqueurs du xi° siècle byzantin ces appellations provinciales de l'époque romaine, (î) Op. et/., pp. 4 et :..

00 LES PORPIt Y HOG EX ETES ZOÉ ET THÉODOilA

* (îeorges Maniakès dut arriver sur le territoire romain à la lin du règne de Basile H, peut être au moment où les hordes des Turks Seldjoukides faisaient leur première apparition en Arménie. D'après le portrait qu'en a tracé plus tard son ami Psellos, il avait la taille d'un géant, dix pieds de haut. Ses interlocuteurs étaient obligés de lever la tète pour lui parler. * Sa voix était forte comme le bruit du tonnerre, ses mains assez larges pour ébranler des murailles ». Ce fut d'abord de cette force physique qu'il dut tirer parti pour vivre. Il s'engagea comme valet de camp dans un «les corps byzantins qui tenaient garnison en Asie-Mineure. Il est probable que sa belle prestance attira l'attention sur lui et facilita son enrôlement dans l'armée. Il devint, en effet, trompette, puis héraut chargé de proclamer les ordres des chefs. Ensuite, pendant longtemps, les historiens perdent sa trace. Il s'éleva, semble-t-il, très lentement dans la hiérarchie militaire, il recul l'un après l'autre les diplômes de tous les grades. Peut-être prit-il part aux grandes expéditions qui amenèrent la conquête définitive de la Bulgarie sous Basile II, peut-être aussi resta-t-il en Asie dans un de ces postes de la frontière d'où l'on faisait d'incessantes incursions en territoire arabe. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on retrouve Maniakès comme nous venons de le faire, il est pourvu d'un grade relativement élevé ; il est chef de corps, dirige une phalange et depuis 1029 commande une petite province du Taurus. Il est stratigos de ce thème de Télouch ou Dolouch, d'où la gratitude impériale l'envoya en Basse-Médie. »

Le basileus, en quittant si précipitamment la Syrie, avait laissé le commandement de l'armée à l'ancien eunuque de son impérial beau-père, le domestique des Scholes Syméon, celui-là même qui avait été l'artisan de son mariage avec la basilissa Zoé. Il avait de môme nommé duc, c'est-àdire gouverneur militaire d'Antioche en remplacement de Constantin Karanténos, Xicétas dit le Misthéen, ou de Misthée T, parce qu'il était originaire de celle petite ville de (lalatie, près du lac Karalis. Romain, disent les chroniqueurs byzantins, avait chargé ces deux chefs de reprendre avant tout ce fameux château de Ménik tout récemment construit et si

(1J Ou «woiv Misthia.

ALLIANCE AVEC L'ÉMIR DE TRll'OLI

lamentablement ravi aux Byzantins» par la trahison de Mousaraf. Le traître faisait constamment de la à la tête de sa troupe de» incursions dévastatrices sur territoire chrétien. II fallait à tout prix délivrer la contrée d'Antioche de sa présence insupportable et c'est ce qu'avait très bien compris le basileus. Mal lui en prit du reste. Le domestique des Scholcs et le duc d'Antioche ayant été assiéger Ménik avec toutes leurs forces — ceci se passait encore, semble-l-il, dans la fin de l'été ou dans le premier automne de l'an 1030 — ne réussirent qu'à se faire honteusement battre par Mousaraf dans une surprise nocturne. Toutes leurs machines de guerre furent brûlées dans cette sortie. Ils durent rentrer précipitamment dans Antioche.

A ces désolantes nouvelles, le basileus, violemment irrité, incapable de supporter pareille honte, destitua cette fois encore les deux officiers incapables pour les remplacer par le protospathaire Théoctiste, grand hétériarque, c'est-à-dire commandant en chef des troupes mercenaires composées principalement de contingents russes. Outre ces troupes étrangères, l'empereur expédia encore à Théoctiste de nombreux contingents purement grecs. Il lui confia les pleins pouvoirs de généralissime avec ordre de joindre avant tout ses forces à celles de l'émir Ibn Zaîrack de Tripoli, le « Pinzarach » (t) des Byzantins. Ce petit dynaste syrien, qui semble avoir commandé à des contingents assez importants, s'était révolté depuis peu contre son suzerain du moins nominal, le Khalife d'Égypte. Gomme la nouvelle lui était parvenue que celui-ci envoyait contre lui une armée commandée par le fameux Anouchtikin Al-Douzbéri, gouverneur de la Syrie au nom du Khalife, se sentant incapable de résister à cette attaque avec ses propres forces, il avait adressé au basileus des dépèches suppliantes pour implorer son alliance et sa protection effectives. Bomain, estimant qu'on ne pouvait dédaigner ces avances qui ouvraient du côté de la mer les portes de la Syrie aux forces byzantines, avait envoyé le nonveau duc d'Antioche, le grand hétériarque Théoctiste, à la tète de troupes nombreuses au secours de l'émir avec ordre de tenter d'enlever en passant le fort de Ménik.

«j2 i.eh rotu'iiYiiocESiri n:s zoe et theoi><>ha

Le grand hétériarque exécuta incontinent les ordres de l'empereur. Il lit si rapidement sa jonction avec les forces de l'émir de Tripoli que le généralissime égyptien, pris d'épouvante à l'ouïe de l'arrivée si subite de tous ces contingents ennemis, au lieu de les attendre, opéra une retraite • précipitée. Mnusaraf, livré à lui-même, n'osant pas davantage se mesurer

avec les forces combinées du grand hétériarque et de l'émir, se sauva lui aussi de Méuik avec tout son monde. Poursuivi par les Grecs, il fut rejoint par eux dans la montagne de Tripoli où il s'était réfugié. Il fut pris et mis à mort. Son neveu, lils de son frère, remit aux mains du grand hétériarque cette fameuse forteresse de Ménik qui tant avait gêné les Grecs, plus un autre château construit sur In pointe d'un roc formidable, que Skylilzès désigne sous le nom du « château d'Argyros » : Argyrokastron.

Le grand hétériarque si facilement vainqueur regagna Antioche avec ses belles troupes russes, ramenant Alak, le lils de l'émir de Tripoli. Le basileus conféra à ce jeune homme la dignité de palrice. Celui-ci ne faisait du reste que précéder son père, l'émir Pinzarach en personne, qui arriva à Constantiuoplc sous l'escorte de l'ex-dnc d'Antioche Xicétas de Mistbée. Le basileus, fidèle à la traditionnelle politique de Ryzance, Ht à ce petit mais important souverain musulman, un accueil empressé. Il le combla de ses dons et le renvoya joyeux dans sa lointaine capitale après avoir renouvelé avec lui l'ancien traité par lequel l'émirat de Tripoli s'engageait à payer à son suzerain chrétien un tribut annuel de vassalité. Le chef des excubiteurs, Léon Choirosphaktès qui, on se le rappelle, avait été fait prisonnier en avant d'Azàs par les troupes alépitaines, fut racheté à cette occasion par les soins de l'émir reconnaissant.

Psellos s'étend très longuement sur l'état d aine du basileus Homain à cette époque à la suite de l'avortement si douloureux et si humiliant de la grande expédition de Syrie. Ces pages quelque peu confuses et emphatiques du célèbre chroniqueur se trouvent fort bien résumées par M. Rury dans sa remarquable étude sur l'écrivain byzantin principal de cette époque Ti. « Romain, dit Psellos, avait étendu les bras pour saisir des

;lj Uury. op. cit. \*' art., |>|>. :.l sqq.

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