POURSUITES CONTRE CONSTANTIN DIOGÈNE
à quelque mouvement de révolte en Bulgarie, dernière convulsion du terrible écrasement de cette malheureuse nationalité sous le règne du grand Basile, ou premier tressaillement des temps nouveaux.
A peine cette ail aire était-elle étouffée que, dans le cours de cette même année, on en découvrit ou affecta d'en découvrir une bien autrement dangereuse encore. Constantin Diogène, l'ancien héros de la grande guerre de Bulgarie, l'ancien vainqueur de Sinniuni, nommé par Basile gouverneur de cette ville et provéditeur de toute la Bulgarie (I), après avoir
MINI A TU RE iJ'un trèi prédoOX nuimwril hyuintin tfa /'Histoire do SkyliUé», de lit liUitiotlté'/ue NatUiruite île Mtulritl. — l'rusuuu* tonsuré. — t Millet, H'*'-Êltules, B. 1S31.)
été comblé d'honneurs et marié à une propre nièce de l'empereur Romain, lille de sa sœur l'ulchérie (2;, avait été finalement transféré de son lointain gouvernement de Sirmium à celui de Salonique, le plus important de l'Empire à cette époque. Le duc de Salonique ou de Bulgarie, en effet, était le chef militaire suprême de ces grandes provinces de Thrace, de Macédoine et de la (irèce propre. Constantin Diogène n'en fut pas moins accusé secrètement par l'eunuque Oresle, l'ancien chambellan et général incapable de Basile (.'!), de méditer quelque trahison contre le basileus. Les
li Ky*»y*v, II. p. m.
2 Voy. p. 62 du prêtent volume i'.'tsl I» version île Du Canpe et île Murait d'après Zonaras. Skylitzès dit probablement à tort : yajiCpi; -oO JJa«iùf<i»; eut 6yy»Tp\ toO àitXçov
XjTVj.
(3) Épopée, II, p. r.9'.*, et p. M du présent volume.
M LES PORPll YROGËSÈTES ZOÉ ET THÉODORA
chroniqueurs n'en disent pas davantage et nous en sommes réduits à deviner.
Il faut que d'abord la chose n'ait point paru grave ou qu'on n'ait pas osé
aller de suite aux extrémités, puisqu'on se contenta d'envoyer Constantin
en quasi disgrâce en Asie comme stratigos du très grand thème des
Thracésiens, Puis, son procès ayant été instruit en secret, sa complète
culpabilité fut presque aussitôt reconnue. On le ramena enchaîné à
Constanlinople où il fut enfermé « dans une tour >, vraisemblablement la
fameuse prison des Anémas, sur la (irande Muraille. 11 semble presque
certain que l'infortuné ait été la victime de quelque abominable et fausse
délation. Parmi ses complices, on découvrit avec une épouvante plus
ou moins feinte, quelques-uns des autres principaux personnages de
l'Empire : le syncelle Jean qui avait été protonotaire ou premier ministre
tout-puissant vers la lin du règne du grand Basile (1;, le patrice Eustathios
Daphnomélès, stratigos de l'ancienne province bulgare d'Achrida, nommé
de même par Basile à ce poste si important v 2;, Michel Théognoste et
Samuel, tous deux petit-iils du fameux Michel Bourtzès, le conquérant
d'Antioche aux leinps de Nicéphore Phocas (3), l'arménien (Jeorges
Barazbalzé, fondateur du grand et célèbre monastère des Ibères au mont
Athos, les cousins-germains enfin du patrice et t vestis » Theudalès.
Le procès de tous ces hauts personnages dont nous ignorons du reste
absolument le degré vrai de culpabilité, fut vile instruit. !*es malheureux,
après avoir failli périr sous le fouet, furent promenés honteusement à
travers la Mesa, cette grande voie principale qui traversait Constantinople
de part en part, probablement, comme c'était presque toujours le cas,
assis à rebours sur des montures abjectes, fuies ou chameaux, au milieu
d'un concours inouï de populace qui les bafouait et les couvrait de boue,
de pierres et d'immondices, (juels temps terribles! On les exila ensuite
dans des monastères lointains. Leurs noms ne sont dès lors plus jamais
prononcés dans les sources, ce qui fait penser qu'on ne les revit point
dans la Ville gardée de Dieu. Les chroniqueurs ne nous disent rien de
plus sur ces tragiques événements dont nous voudrions tant savoir
(1; Épopée, H, p. 621, et p. 67 du présent volume.
(2) làid., Il, pp. 145 et m.
(3) Un Empereur byiaiitin au Jf siècle, pp. 718 sqq.
THEO DORA EST F.SFF.RMÉE AU PETRION 103
l'explication vraie. Ils ajoutent seulement que l'augusta Théodora, la propre sœur de la basilissa Zoé, héritière do la couronne» avec elle, fut chassée du grand Palais et reléguée au couvent du Petrion, sur la Corne d'Or, couvent dédié au Précurseur, tandis que Constantin Diogène était, lui aussi, rasé, fait moine et enfermé au Stoudion. Il semble, sous ce silence certainement voulu, qu'on devine tout un vaste complot dynastique pour replacer d'une manière effective sur le trône à côté de sa sœur Zoé, la Porphyrogénète Théodora que Romain Argyros et sa faction tenaient jalousement écartée du pouvoir. Les partisans de cette princesse, probablement dévoués uniquement à la vieille dynastie macédonienne et violemment hostiles au nouveau basileus, ayant été, a deux reprises successives, convaincus de conspiration et condamnés aux pires supplices, il était tout naturel que la malheureuse Porphyrogénète, privée de ses appuis ordinaires, isolée au fond du Gynécée, ne put éviter «le partager jusqu'à un certain degré leur sort. Elle dut mener dans ce grand et sombre couvent du Petrion qui souvent déjà avait servi de prison à des princesses byzantines gênantes, où il était aussi très facile de la garder, au centre même de l'immense capitale, là où est le Phanar actuel, une vie anxieuse et misérable sous la jalouse surveillance de sa sœur impitoyable et de la faction victorieuse dans ces louches intrigues. D'après le peu que nous savons du caractère des deux sœurs, il est impossible de ne pas soupçonner que la basilissa Zoé cherchait simplement à perdre sa sœur dont les vertus excitaient sa jalousie. Klle savait trouver à la cour assez de calomniateurs pour l'impliquer de force dans toutes ces conspirations.
Durant que le basileus était presque exclusivement préoccupé de se faire construire sa chère et magnifique église de la Panagia Péribleptos, la cour et le Palais étaient ainsi le théâtre d'intrigues incessantes que ce souverain bizarre semble avoir voulu intentionnellement ignorer. La vieille basilissa Zoé, l'impératrice légitime, que j'ai à peine mentionnée jusqu'ici, type accompli de souveraine orientale ayant vécu toute sa vie au Gynécée, était bien loin d'être une quantité négligeable. Ses sentiments à l'égard de son non moins vieil époux s'étaient vile et du tout au tout modifiés. Celte Porphyrogénète plus que quinquagénaire, infiniment
lOi LES l'OHPHYUOOESÈTEs ZOE ET THÉOHORA
sensuelle, éprise tle tous les luxes, longtemps conlinée dans sa vie de vieille lille au Harem, était surtout irritée contre son époux, raconte Psellos, pour deux motifs qui lui tenaient également à cœur. Elle lui en voulait de ce qu'il avait brusquement rompu tout commerce charnel avec elle du jour où il avait acquis la certitude qu'elle ne saurait plus lui donner d'héritier et que ni charmes ni aphrodisiaques ne prévaudraient contre ses soixante et quelques années à lui. Elle lui en voulait encore presque autant parce qu'il ne mettait pas des sommes d'argent assez considérables à sa disposition.
« Romain, poursuit le chroniqueur, avait de sa propre autorité fermé l'accès du trésor impérial à la basilissa et celle-ci avait dû se contenter d'une pension annuelle qu'il lui «Hait formellement interdit de dépasser. L'allière vieille femme, exaspérée par ce procédé qui entravait prodigieusement son goût excessif de dépense, ne pouvait contenir sa colère contre son époux, contre ceux aussi qui avaient été ses conseillers dans cette affaire. Au premier rang de ceux-ci tigurail une haute et puissante dame, la propre sœur du basileus, Pulchérie, femme éminemment intelligente et lière, entièrement dévouée aux intérêts île son frère sur lequel elle exerçait une grande influence et auquel elle rendait les plus signalés services. Elle était naturellement fort hostile à la basilissa Zoé.
Pulchérie et les autres conseillers ordinaires du basileus n'ignoraient pas la haine que leur portait la basilissa. Aussi prenaient-ils d'avance leurs mesures pour se protéger contre elle au cas oh Romain, dont le mauvais état de santé faisait prévoir la lin prochaine, viendrait à quitter la vie. Tout n'était au Palais qu'intrigues et sourdes menées auxquelles le basileus, comme s'il se fut cru éternellement garanti contre le sort et éternellement certain des plus glorieux lendemains, semblait, je l'ai dit, se refuser systématiquement à accorder la moindre attention. Bientôt les choses en vinrent au point que l'opinion publique s'émut. Des bruits do conspiration contre la vie même du basileus recommencèrent à circuler, mais cette fois on ne murmurait que tout bas, avec terreur, le nom de Celle qui, placée tout au sommet, devait armer le bras des conjurés. On se racontait à l'oreille que la basilissa, irritée à l'excès contre le basileus qui, s'obstinant à déserter sa couche, lui témoignait la plus vive aversion,
l'FRsF.rij lin\s cnSTRF. TIIEODORA
s'efforçanl de fuir même sa société, no pouvait pardonner à son époux ce mépris pour sa royal»' personne, ni se consoler tic sa solitude cl «les plaisirs dont elle .se trouvait si tôt privée après les avoir si longtemps désirés en vain. En conséquence, aflirmait-on, clic ne songeait qu'à le faire assassiner.
Joignez à cela d'incessantes inquiétudes du côté de Théodora et de ses partisans, car les moindres mouvements de celle so>ur strictement confinée au fond de son cloître, semblent avoir constamment et violemment inquiété la jalouse Zoé. Il est clair que tous les mécontents tic toute sorte, de tous temps si nombreux dans la capitale, se servaient de celle vieille princesse comme d'un épouvantai! pour effrayer, par les prétentions de sa très proche légitimité, son ainée jusqu'ici plus favorisée par le sort. Il ne suflisail pas que la pauvre femme fut étroitement renfermée au iVtrioii.
On redoutait à tout instant dans
MIS 1 .1 TURtL (/'un mnnnwrrit l>yinntin de ta l'entourage de la basilissa qu'elle Marcienne de Venue. ÉvangM.aireduXI—Sièot*.
ne réussit a s évader. Skvhlzcs ..... t lllr .. . J
i Millet, W"'-/;fmfe<, ( . ooO.)
et aussi Zonaras racontent , en
tenues malheureuseineiil trop brefs, qu'en l'an l(>:M, après la fôle de l'Exaltation de la Sainlc-Ooix, le quatorzième jour de septembre, la basilissa Zoé se transporta soudain de sa personne au Petrion. Elle se lit amener sa sieur et lui lit couper la chevelure en sa présence, c'est-à-dire qu'elle la lit religieuse de force. La basilissa, ajoutent ces chroniqueurs, n'avait pas trouvé» d'autre moyen pour mettre décidément lin aux constantes intrigues de sa sieur et aux t scandales » de sa vie (t;. 11 ne faut
106 LES PORP1IYROGESÈTES ZOE ET TJlEODORA
pas prendre au pied de la Mire ces accusations exagérées. Il sufïit de s.* rappeler qu'à celle époque Théodora étail une vieille el saint*' tille de près de cinquante printemps, dont toute la vie s'était écoulée jusqu'ici dans l'existence monotone du Gynécée impérial ou du cloître. Ce qu'on appelait les « scandales » de sa vie, c'étaient les espérances communiquées par sa seule présence dans la capitale à tous les mécontents qui voyaient en elle une rivale à opposer à sa sœur au cas où celle-ci deviendrait par trop gênante.
C'est ainsi que la remuante Zoé profitait à tout propos de la faiblesse distraite et des préoccupations si absorbantes de son impérial époux pour tenter de reprendre quelque liberté et de ressaisir le maniement de ses propres ail aires. Cela avait été à son instigation déjà que le basileus, sur le point de partir, dans le cours de l'an 1030, pour sa malheureuse expédition de Syrie et alors qu'il rassemblait déjà son armée, avait marié deux de ses nièces, filles de son frère Basile Argyros, l'une, Hélène, avec Pakaral IV (1), le fds et successeur du fameux Georges ou Kéôrki 1 er , roi Pagralide d'Ibérie ou Géorgie et d'Abasgie, qui venait de mourir et qui jadis avait tenu tête si insolemment à toutes les forces du basileus Basile (2), l'autre (3 , à Jean Sempad, roi des rois, ou exousiocrator de (irande Arménie (i). Les deux fiancées royales avaient été envoyées avec de riches douaires dans leurs royaumes respectifs. Marie, veuve du roi Kéôrki, était pour lors régente en Ibérie pour son tils encore mineur. C'était elle, nous l'avons vu, qui avait renouvelé avec l'Empire l'alliance et les traités de jadis et juré au nom de son tils obéissance au basileus (5). Une ambassade chargée de riches présents avait été par elle expédiée à Constant inople à cet effet, à laquelle le basileus avait de suite fait le meilleur accueil. Le jeune roi Pakarat, devenu ainsi par alliance le neveu de Romain, fut à cette occasion élevé à la haute dignité hérédité Le « Pankralios > des chroniqueurs byzantins. Sur la m'au de eus rois Pagralide* «Tlbérie, voy. l-eboau, o/>. cil., XIV, note d<- la p. 21'.'. Certuius chroniqueurs arméniens, Samuel d'Ani, entre autres, disent par erreur que Romain donna sa fUU en mariage à Pakarat IV. Hélène n'était que sa nièce.
(2) Voy. p. 21 du présent volume.
Peut-être seulement cousine et non soeur do la nouvelle reine Hélène d'Ibérie. (4; Et non « a un petit prince d'Arménie », connue le dit faussement Murait pour avoir mal lu un passage de Odrénus, 11, 41(8, 10.
(5) Voy. |>- 29 du présent volume.
AMBASSADE ALEPITAlSE A CONSTANT INOPLE 107
taire de curopalate. Je reviendrai sur ces événements matrimoniaux alors que je parlerai en détail des affaires de Géorgie et d'Arménie sous ce règne.
Dans le courant de ce môme mois de l'an 1031, les habitants de Constantinople eurent le spectacle d'une de ces entrées solennelles d'envoyés sarrasins dont ils étaient toujours si friands. Le propre lîls de l'émir d'Alep, Chibl Eddaulèh, vint avec une suite nombreuse demander de la part de son père la cessation des hostilités et le renouvellement de l'ancien traité de vasselage inauguré après les victoires de Nicéphore Phoeas. 11 offrait de payer détonnais au basileus le même tribut qu'avant la rupture. Comme toujours dans ces circonstances, il apportait au basileus et à la basilissales plus beaux et les plus précieuv dons, chefs-d'œuvre de toutes les industries d'art alors florissantes dans les bazars d'Alep et de Damas.
Le basileus fit au jeune prince arabe l'accueil empressé que la cour byzantine excellait à faire à de tels ambassadeurs. Puis, en échange de bons procédés, Romain dépêcha à son tour à Alep le protospathaire Théophylacle l'Athénien. Ce fonctionnaire, fils, hélas, bien dégénéré de l'antique cité de Minerve, échangea avec l'émir les signatures pour la ratification du traité définitif. 11 y eut de nouveau, à partir de ce jour, alliance offensive et défensive entre le puissant basileus de Roum et son vassal lointain \\).
Les hostilités sur la frontière syrienne n'en furent pas complètement arrêtées pour cela. Nous lisons dans Skylitzès que, vers ce même temps, probablement encore avant le terme de cette année 1031 (2), le protospa-
(1) Voy. le récit de I» réception d'un ambassadeur byzantin à la cour dii Khalife à Ragdad dans l' Histoire de tiaydad par Kl K.itib el Ilaadadi. mort en 463 do l'Hoir.- (1071 j, mn*. 2«2k du fonds arabe de la Bil>. N'ai. Autres exemplaires surtout au Uritisli Muséum. Voy. <i. le Strange, A grerk emboMy lo liagdàl in 917, dans le Journal of the Uoyid Atiatic Sociely, 18t>7, pp. 35, 45.
i2) l.e 2.» novembre» de cette anné.' 1<XM était mort le vingt-cinquième Khalife abbasside de Rjgdad, Kl-Kadir, Affé de presque quatre-vingt-sept ans, après près de quarante t-t un ans de règne. Son flls Abou Djaf.ir Ab lallah ll>n Kl-Kadir Alkaiin biamrillnl), qu'il avait dès l'année précédente associé au tn'.rn', lui succéda. Celui-ci fut obligé de vendre tous ses trésors pour satisfaire à la cupidité desjs mercenaires turks qui maintenaient à Bagdad la plus désolante anarchie. «l'est sous son règne agité que la puissance déjà si profondément abaissée des Bouiides devait faire place à celle des Seldjoukide» eux-mêmes si rapidement vainqueurs des r.aznévid.s.