LES PORPH YROGÊNÊTES ZOÉ F.T THÉO DORA
ignore à quelle date précise les uns et les autres abandonnèrent l'armée grecque, mais tout indique que ce dut être à des époques très rapprochées. Si, dès le 26 octobre 10U (I), llarald et les siens sont déjà à Salonique, les Normands sont aussi à ce môme moment de retour à Salerne et à Aversa. L'harmonie de ces dates fait même qu'on se demande s'ils ne sont pas partis ensemble de la Sicile, pour prendre ensuite des directions différentes.
« Nous allons voir ce qu'il advint des Normands français après leur départ de la Sicile. Quant à llarald et à ses compagnons, l'anonyme byzantin écrit, nous l'avons vu, qu' « llarald s'en retourna avec les siens
chez le basileus el que celui-ci l'honora de la dignité de manglabite ». Michel le Paphlagnnien pardonna d'autant plus facilement à llarald de s'être brouillé avectieorges Maniakès que, sur ces entrefaites, celui-ci tombait en disgrâce et était ramené en prison à Constantinople. D'après les Sagas, au lieu de revenir auprès du basileus, llarald aurait à ce moment fait voile pour l'Afrique (2) où il aurait fait un long séjour, tué le roi des Sarrasins, conquis quatre-vingts villes et amassé de grands trésors, envoyés ensuite par lui à son ami Yaroslav et à sa tiancée (3). Un autre passage des Sagas le représente allant à Jérusalem (4) après son départ de Sicile, soumettant le pays, se baignant dans le Jourdain, poursuivant les brigands, etc., etc. Si, ce qui est infiniment peu
(1) Plutôt en io io ?
(2) Voy. entre autres Hopf, op. cit., p. 1*7.
{'A) Ces combats en Afrique sont bien probablement une simple réminiscence des luttes en Sicile contie les nuire guerriers africains de l'émir Abdallah.
(4) Voy. aussi le pèlerinage a Jérusalem vers cette époque, sous le règne d*Olaf II de Norvège (1013-1028), de l'Islandais Tho'rdr Sjareksson, surnommé le Scalde noir. Tho'rdr. traversant une ville de Syrie avec d'autres pèlerins, rencontre un de ses compatriotes détaille gigantesque qui, en langue norruine. lui conseille de retourner sur ses pas, • car, dit-il, les chemins sont dangereux à couse de la guerre ».— Voy. encore les pèlerinages aux lieux saints de bien d'autres Scandinaves à cette époque, de Thôric Uundr, chef de la maison de lljarkey entre autres, et aussi la légende constantinopolitaine de saint Olaf. Riant, lœx Scandinave* en Terre Sainte, p. 122. Voy. encore les pèlerinages du comte Guillaume d'Angoulème et de l'abbé Hiehard de Verdun en 1U2« et 1027 dans Gregorovius, Getch. d. St. Athen, I, p. 173, el Hopf, op. tnt., p. 147.
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probable, Ifarald a accompli ces exploits extraordinaires, ce n'est pas dans Unis les cas aussitôt après l'expédition de Sicile, car il était à peine de retour auprès du basileus qu'il se trouva engagé, nous le verrons, dans la campagne contre les Bulgares (I). »
Au moment où les Normands, puis les Grecs chassés de Sicile regagnaient la terre ferme italienne, 1rs thèmes byzantins de Calabre et de Longohardie, des événements venaient de se passer dans ces provinces qui allaient ébranler gravement les bases mêmes de la puissance byzantine sur le continent italien en ces parages!
Après h- second départ d'Italie de l'empereur germanique (îonrad, le prince (juaimar de Salerno n'avait perdu, on le sait, aucune occasion pour s'efforcer de consolider la situation prépondérante que lui avait valu la venue de cet empereur. Si le Mont-Cassin lui avait définitivement échappe, Capoue, par contre, avait fini par tomber en son pouvoir vers la fin d'août ou les premiers jours de septembre de l'année 1038. En vain a Constantin» iple son vieil adversaire Pandolfe, réduit à l'impuissance, s'efforçait inutilement d'obtenir l'appui du basileus Michel. Lui-môme était à ce moment persona gratissima au Palais Sacré, auquel il venait de prêter pour l'expédition de Maniakès en Sicile le secours si efficace de ses invincibles guerriers normands. Il sut donc paralyser là-bas tous les efforts de son opiniâtre antagoniste. Même, nous l'avons vu, il serait parvenu à décider le basileus Michel à envoyer quelque part en exil ce fâcheux solliciteur (2).
(Il Dan» son beau travail sur les Normands en Italie, dont il « bien voulu me communiquer le manuscrit, M. Cli.d.tndon a consacré à cotte expédition île Sicile un chapitre important. Le temps me manque pour en faire l'analyse. Je mu bornerai à indiquer les conclusions les plus marquantes de l'auteur. Les chroniques ont très exagéré I" rôle des trois cents auxiliaires normands. De in-'ine le rôle des fils de Tancrcde à leur tête a été amplifie alors que les faits montrent clairement que le rôle principal a appartenu à Ardouin. Oans les sources normandes, nous serions en présence de récits qui tiennent bien plus de l'épopée que de l'histoire. - Les Normands et les Scandinaves quittèrent très librement et nullement en secret l'armée byzantine. Leur départ, dû uniquement au «rond mécontentement qui régnait parmi eux à la milite de difficultés pécuniaires, n'influa guère, semble-t-il, sur la campagne que d'ailleurs la division entre les chefs des Ityzanlins arrêta bientôt. Rien ne prouve qu'à ce moment Ardouin ut ses compagnons aient eu les grands projets qu'on leur a prêtés et l'idée d'attaquer les possessions byzantines ne leur est venue que plus tard. Ardouin était tellement peu révolté que le «catépano» Ookciauos, un le verra, lui confia lo commandement delà place importante de Melfi.
(2) hrt. Cm»., II, c. 6.1.
l> ROCHES DE LA l' L'ISS A ME DE Cl Al M Ali V
L'an 10:H> avait été signala, je le rappelle, par do nouveaux progrès de l'heureux prince de Salerne (!';. Dès le mois d'avril il s'était emparé d'Amalii, dont le prince, Jean II, forcé d'abdiquer, partit, lui aussi, pour Constantinople. Peu de mois après, dans le courant de juillet de cette même année, il s'emparait de Sorrente, grâce toujours à l'assistance précieuse de Hainulfe et des Normands d'Aversa. Il en donna la seigneurie à son frère, le comte (iui de Conza, sous sa haute suzeraineté. Dans le même temps, il était entré encore en possession de (îaète.
Donc, vers la fin de cette année 1039, toutes les petites seigneuries indépendantes de l'Italie méridionale, sauf Bénévent, Naples, et le comté d'Aversa, lequel du reste était vassal de la principauté de Salerne, se trouvaient sous l'autorité de (iuaimar V. Les immenses progrès réalisés en si peu de temps, en ces deux années, par ce prince ne peuvent s'expliquer, a-t-on dit fort bien (2), que par l'état si critique dans lequel se trouvaient à ce moment les affaires des Grecs tant en Italie qu'en Sicile. L'empire d'Orient, nous venons de le voir, avait concentré dans ces années 1038 et 10.19 toutes ses forces disponibles dans cette île pour tenter d'en chasser les Sarrasins. II fut donc bien forcé de laisser Guaimar, qui d'ailleurs lui fournissait l'appui de ses Normands, poursuivre en paix ses fructueuses opérations de conquête. La faiblesse des Grecs ne leur permettait point de s'opposer à son agrandissement, précaution que la plus vulgaire prudence leur conseillait.
Une autre conséquence fâcheuse pour Byzance de la grande expédition de Sicile fut le réveil dans toute la portion la plus méridionale de l'Italie des espérances de la faction dite nationale opposée aux Grecs. Les villes obligées de lever des troupes à cet effet étaient fort mécontentes. En même temps la diminution des forces byzantines dans le midi de la Péninsule avait relevé tous les espoirs des mécontents, et nous pouvons, à travers la pénurie lamentable des sources contemporaines, deviner à peu près que le parti national se souleva vers le milieu de l'année I03K, donc presque aussitôt après que le départ de Maniakès et de toutes ces forces si considérables pour l'expédition de Sicile eut dégarni de troupes
(1) Voy. p. 222 du pn'sent volume.
(2) Ilt-inemami. op. cit.. p. *2.
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grecques les deux thèmes italiens. Pendant toute la campagne la Pouille fut très agitée. Dans le propre palais «lu « catépano », à Mari, la citriis dom-nica, un personnage grec des plus considérables, Capo/.alti, fut niassacré dans le courant de l'an lOM en compagnie de son tils et du protospathaire Judas, et la demeure du turmanpie Mataldos, celles aussi d'un certain Adralislos et d'autres habitants grecs de marque, furent saccagées et livrées aux flammes. Probablement à la suite de ces troubles graves la cour de C.onstantinople se décida en février I0M à expédier en Italie, avec la mission de reprendre la politique de résistance si fâcheusement abandonnée, un nouveau « catépano », Xicéphore Dokeianos, lequel parait avoir réussi à étouffer pour quelques temps la révolte des c conterali » longobnrds. Mais, comme ce personnage mourut déjà à Ascoli au début de l'an suivant, le parti anligrec releva aussitôt la tète ^1).
Le 5 mai de Tau lOiOlejugc impérial Michel CJucrosphactes 2 fut tué par des « conterali » mutinés dans le «kastroii» de Mottola et un autre haut personnage grec, Romanos ou Romain, massacré à Matera. La rébellion dut prendre «le suite une grande extension, car la ville même de Bari tomba un moment aux mains des révoltés, événement qui dut produire dans toute la région l'impression la plus funeste.
Nous lisons, en effet, que le septième jour de ce même mois de mai, Argyros, le lils du fameux patriote Mélès dont j'ai si souvent parlé au volume précédent, revenu de Conslanlinople en 1021*, assiégeait la capitale pour la reprendre au nom du basileus? Élevé à Constantinople au Palais Sacré, ce jeune homme, bien loin d'avoir jusqu'ici suivi la voie de son glorieux père, était au contraire revenu en italie en qualité de fonctionnaire impérial! Il arracha Mari aux « conterali » après une lutte dont nous ne savons rien, lit prisonnier leur chef Musondus avec Jean « Stonensis » et écrasa ou dispersa par la force toute cette obscure rébellion fort dangereuse, semble-t-il.
(li Voy. dans VArchvio ttorico jter le prov. napul., VU (18K2), pp. 608-020, un article do G. Hellrani intitulé « Due rclif/uic ilel Hizanlinistno in l'iujlin *, décrivant un bas-relief «le marbre aujourd'hui encore conservé dans une i-Rlise de Trani, bas-relief représentant la Pamigia avec coite inscription en grec : < Seùjneur, prolè'je Ion serviteur Iteltrrio*, turmarijue (tunuarque byzantin a Trani en août 103'J}. Voy. la vignette de la page suivante.
(2> » Chirosphactira ».
(3) Ou Mttlolo, Mutula.
IXTHir.UKS DU I.O.XGOnAKD ARItOVIN
Malgré ce succès considérable, la situation des Impériaux dans les thèmes de l'Italie méridionale n'eu demeurait pas moins terriblement précaire. Klle le demeurait d'autaut plus que, comme nous venons de le voir, les Sarrasins de Sicile allaient a leur tour, dans le cours de l'année 1040, marcher de victoire en victoire et chasser entièrement de presque toute l'île les troupes grecques si récemment triomphantes. Kn ce moment même il se peut que ce longobard Ardouin dont j'ai parlé plus haut (l), dont Maniakès avait tant froissé l'orgueil et qui avait regagné l'Italie depuis quelque temps ait déjà couru le projet de se venger de son chef en amenant l'expulsion définitive des (îrecs d'Italie.
Nous avons vu qu'il avait été retrouver aussitôt le nouveau *. catépano »
d'Italie, le prolospathaire Michel Dokcianos (2), qui, dans l'automne de l'an 1010, avait été envoyé dans l'Italie méridionale pour y commander les troupes de Sicile. II était allé trouver ce fonctionnaire pour tâcher de le gagner à sa cause et de préparer insidieusement, avec son appui, son plan de vengeance contre les Byzantins.
« Les riches présents que le rusé Longobard remit à Michel Dokeianoa les flatteries qu'il lui adressa, son zèle affecté pour la consolidation de la
BAS-BELtt&F BYZANTIN de nuirl>re porUmt l\-(Çujie de lu l'anagia et Us nom >U- IMtêrio» tnrmarqius en 1039, wruieric .iriyoun/'Arn eMCOPi dans une ègliae tic Trani. — tVoy. p. S5S. note I.)
[IJ Voyez pp. 235, 243 et 250.
(2) Dit « le jeune » pour le distinguer de son prédécesseur Nicépliore Dokeianoa qui venait de mourir.
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puissance des Grecs dans la Péninsule, décideront le « catépano » à confier au traître le gouvernement, la « topotérésie » suivant l'expression byzantine, de quelques villes, notamment celui si important de Melfi, la clef et la porte de la Fouille. Ardouin, se rendant compte qu'un soulèvement des Longobards serait facile à exciter, se servit aussitôt de cette autorité pour indisposer les populations contre la domination grecque. Quand il était avec les Italiens, « il feingnoit, dit Aimé, qu'il estoit dolent de la grevance qu'ils souffroient de la seignorie de li (îrox, et l'injure qu'ils faisoient à lor moilliers et à lor famés, et faingnoit de souspirer et de penser à l'injure qu'ils souffroient de li (îrox; et lor promettoit de vouloir faliguier et travailler pour lor délibération. »
« A peine donc, vers la fin de cette même année, Dokeianos avait-il quitté la péninsule pour la Sicile, a peine avait-il repris à son tour l'œuvre dé-truite de Maniakès, qu'Ardouin, croyant le terrain assez préparé pour agir et prétextant, pour ne pas éveiller les souprons, d'aller à Home en pèlerinage, volait à A versa où en mars 1041 il sommait Hainulfe et les autres chefs normands de lui prêter assistance pour faire la guerre aux (irecs et reconquérir sur eux l'Apulie. Il proposait aux Normands de leur livrer Molli, de commencer par là la conquête de la Touille, d'expulser les (îrecs d'Italie et de se partager ensuite le pays par moitié.
* Le moment était opportun [tour une pareille ouverture. La majeure portion de l'armée grecque était encore avec son chef à Messine. Les thèmes italiens se trouvaient presque vides de troupes impériales. En outre, la ['ouille était, nous venons de le voir, agitée par d'incessantes insurrections contre la domination grecque délestée et les révoltés, les « conterali », n'étaient pas plutôt vaincus et dispersés sur un point qu'ils reparaissaient et se reformaient sur un autre. Ville après ville se soulevait, tîràce à cet élément indigène qui leur était si favorable, grâce surtout à leur bravoure légendaire, les Normands pouvaient espérer compenser I énorme disproportion des forces. Avec cette linesse politique dont ils donnèrent tant de preuves au xi n,c siècle, mémo lorsque leurs expéditions semblaient, au premier abord, des plus aventureuses, les Normands acceptèrent donc les propositions d' Ardouin. Hainulfe ayant
les normands s' installent a melfi
demandé l'avis do ses guerriers, leur réponse fut aussi unanime que favorable. Une convention fut signée par serinent en vertu de laquelle une moitié des conquêtes faites par les alliés reviendrait à Ardouin, l'autre aux Normands. Puis Hainulfe envoya un corps «le trois cents cavaliers commandés par douze chef-; pour commencer la guerre contre l'immense empire d'Orient et conquérir sur lui l'Apulie en commun avec Ardouin!
« Hainulfe, qui demeurait dans la coulisse, resta à Aversa à la tète de son fief. Iluinfroy ne fit non plus pas partie de l'expédition. Les principaux des douze chefs furent Guillaume Tiras de Fer et Drogon, les fils de Tancrède, Gauthier et Pétrone, fils d'Amicus, et enfin Ardouin.
« La petite armée se mit en marche dans le courant de mars 10H, arriva devant Melfi, qu'Aimé appelle justement la porte de laPouille, et, grâce à l'autorité dont était revêtu Ardouin, grâce aussi aux intelligences qu'il avait dans la place, pénétra de nuit dans la ville. Les habitants, effrayés à la vue de ces hommes qu'ils ne connaissaient pas, voulurent courir aux armes pour se défendre. Mais Ardouin calma leurs craintes par une habile harangue. * Nous venons en amis, leur dit-il, vous délivrer du joug odieux qui vous opprime. » Ces paroles, probablement aussi l'impossibilité de la lutte, décidèrent les habitants de Melfi à se reconnaître tributaires d'Ardouin et des Normands. Cette ville, dominant toute la vallée de l'Ofanto sur un contrefort du Vulturne, était une excellente position pour les nouveaux conquérants. Aussi s'appliquèrent-ils d'abord à la fortifier pour en faire le pivot de leurs opérations. Comme elle couvrait la frontière de la Pouille du côté de Bénévenl, les Grecs l'avaient déjà entourée de murs, peu ('levés à la vérité?, mais complétés par des tours et des ouvrages militaires. »
t Les Normands, dit fort bien Fr. Lenormanl-T, par la prise de Melfi, avaient désormais une place d'armes et une base d'opérations inexpugnable. Leur audacieuse aventure, d'un coup de tète de colère, devenait une grande entreprise «le conquérants. Ce n était rien moins qu'un empire nouveau qui venait de naître, un État destiné à durer huit siècles,
I I) A trartr» l'Apulie et la Lucanù; 1. pp. Mil sqq.