‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècleChapitre 71 sur 90 · MALADIE DE MICHEL IV · texte numérisé non relu

MALADIE DE MICHEL IV

davantage la plus solitaire vie <le reclus. Quand ses devoirs de souverain exigeaient qu'il tint une audience publique, des tentures de pourpre avec «les domestiques charges do les faire mouvoir étaient disposées de telle manière qu'au plus léger symptôme annonçant l'invasion d'un accès, alors que l'œil du basileus se voilait quelque peu ou qu'il commençait à agiter la tète, on pouvait instantanément le soustraire à la vue de l'assistance qu'on congédiait aussitôt. De même quand il cheminait à travers la cité, qu'il fût à pied ou à cheval, il était constamment environné d'une troupe de gardes qui formaient cercle autour de lui pour le cacher de suite aux yeux de la foule si un accès venait à le surprendre.

Ces accès étaient terribles, mais leur durée était courte. Le malade se remettait très vite et sa raison demeurait intacte. 11 ne lui restait en apparence rien de cette crise affreuse. Ce qui était le plus horrible, c'était la soudaineté de l'invasion. Souvent il tombait presque

subitement de cheval et il fallait le rapporter en hâte au Palais. Un jour qu'il traversait un petit ruisseau et que ses gardes étaient à quelque distance, saisi brusquement, il tomba a l'eau en se débattant. Les passants le contemplaient avec pitié, mais personne ne songeait à le secourir (I).

« Dans les intervalles des accès, quand le basileus retrouvait quelque santé, son activité redevenait souvent encore immense et sans cesse en mouvement, dit Psellos. Rien ne lui échappait de l'administration intérieure de l'État, ni de ce qui concernait la garde des frontières. 11 disputait celles-ci, celles du Nord comme du Midi, par tous les moyens en

(1) Voy. une description saisissante, en apparence furt exacte, de ces terribles accès dans Manassès, éd. Bonn, p. 2»;o. Arisdaini-'-s de l.asdmrd, éd. Prud'homme, p. 43, dit que Michel avait voué son Ame au démon et qu'il habitait presque constamment Snlonique « auprès d'une magicienne »! Beaucoup parmi les contemporains superstitieux du pauvre souverain furent do cet avis, estimant qu'un démon habitait en lui -, les uns disant que c'était en punition des crime* par lesquels il était parvenu à l'Empire; les autres, parce qu'il s'était donné au prince de l'enfer pour y parvenir.

Sf F. A l ' de pfomlt du fumeux eunuque Jnunnès iOrpluinntrophe. (rer,- et premier ministre dn Inmleiu Michel IV le PuphUtgonien. — Mu Collection. La légende signifie : Seigneur, prête swmrs à ton serviteur Jeun, moine et orpluinotropl*.

278 LICS l'ORI'U YROOÊNÈTES ZOÉ ET THÈOPOHA

son pouvoir, à tous les ennemis de l'Empire, envoyant des ambassades avec des cadeaux aux souverains étrangers, renforçant les garnisons des forteresses limitrophes. » c Intimidées par une aussi constante vigilance, les puissances voisines se tenaient tranquilles, poursuit le narrateur témoin oculaire. Aucune d'elles ne bougeait, ni le Khalife d'Egypte, ni celui de Bagdad, ni le sultan des Turks Seldjoukides (\). Les uns entretenaient avec nous les relations les plus amicales. Les autres se maintenaient en paix par crainte de l'activité guerrière de notre prince (2). II avait remis entièrement à son frère l'eunuque la direction et le soin des finances et la majeure partie de l'administration intérieure, mais il s'était réservé Io soin exclusif des questions militaires et la direction de l'armée. A mesure que sa terrible maladie s'aggravait, il semblait veiller avec plus de sollicitude au salut de l'Empire comme s'il ne souffrait d'aucun mal. »

L'ennuque toutefois n'était pas sans s'apercevoir que les forces de son malheureux frère allaient déclinant chaque jour. Effrayé parle nombre

(1) Psellos nomme constamment celui-ci le « souverain des Perse* ».

(2) Ibn el-Athir IX, p. 3.1fi': rapporte cependant à celle époque extrême de la fin du règne du malheureux Michel IV, à l'annéu de l'Hégire 432 (sept. ItliO-aoùt 1041), le fait de goerre suivant sur la frontière asiatique de l'Kmpire, qui n'est mentionné par aucun chroniqueur byzantin. • Cotte année-là, dit-il, eut lieu un combat entre une armée égyptienne envoyée par AI-Douzbéri et le* troupes grecques. I>:s Musulmans furent vainqueurs. Or voici quelle fut la cause de cette guerre : Le basiletis grec, avait conclu une trêve avec le Khalife Al Mostançerbillab, souverain d'Kgypte, comme nous en avons fuit mention. A un moment donné, le fils de Sabb Ibn MirdAs se mit à correspondre avec lui et chercha n se le rendre favorable. Saleh, auparavant, avait déjà correspondu avec lui, cherchant à s'assurer son appui contre AI-Douzbéri, craignant que celui-ci no lui enleva fUkkah. AI-Douzbéri l'ayant appris, menaça le flls de Saleh, qui nia tout et protesta de son dévouement.

« Sur ces entrefaites, un certain nombre de guerriers de la tribu de Kilâb pénétrèrent dans le gouvernement d'Apaméc, qu'ils ravagèrent et on ils pillèrent plusieurs localités. Une troupe de soldats grecs vint les attaquer, les battit et les chassa de la région. Informé de ces faits, le gouverneur égyptien d'Alep fit sortir de cette ville les marchands francs, puis envoya au duc d'Antioche l'ordre de faire sortir de sa ville les marchands musulmans. Celui-ci s'emporta contre le messager, voulut le faire mettre à mort, puis le renvoya. Le gouverneur d'Alep fit alors informer AI-Douzbéri de ce qui se passait, et l'avertit que ses forces étaient prêtes à entrer en campagne. AI-Douzbéri équipa alors ses propres troupes et leur fit prendre les devants. Elles se heurtèrent à une armée grecque partie de la même manière, et les deux parties se rencontrèrent entre les villes de llamali et d'Apamée. Ijo combat fut des plus acharnés. Finalement Allah fit triompher les musulmans et humilia les infidèles, qui prirent la fuite. Beaucoup d'entre eux furent tués, et le neveu de l'empereur f;iit prisonnier. On donna, pour sa rançon, des sommes considérables et un grand nombre de prisonniers musulmans. A partir de ce moment, les Grecs se tinrent sur leurs gardes. » — J'ignore quel pouvait être ce t neveu > du basileus fait prisonnier par les troupes d'Kgypte.

sTEl'ItAS'OS, BEAU-MÈRE DE MICHEL IV 2"Î9

et l'importance des concurrents qui brigueraient sans doute cet impérial héritage, l'habile ministre préparait dans l'ombre tout un plan machiavélique pour assurer à sa famille la succession au trône après la disparition de l'infortuné Michel. Ce plan que l'Orphanotrophe estimait plein de sapience, mais qui allait être en réalité si funeste, ainsi qu'un très prochain avenir devait le démontrer, consistait à amener l'élévation d'un jeune neveu à lui el à Michel, d'en faire d'abord un césar, puis le propre lils adoptif du basileus son oncle et de la basilissa.

Outre les trois frères que l'on sait (1), Jean et le basileus, on l'a vu, avaient encore une sœur nommée Marie. Celle-ci avait été jadis, alors que cette intéressante famille végétait dans la plus parfaite obscurité, mariée à un simple ouvrier calfat du port de Constantinople, nommé Stéphanos, dont Psellos raille en termes aussi lourds que prolongés l'humble origine et le misérable métier. Ce métier, du reste, n'avait point empêché Stéphanos de recueillir sa part de l'incroyable fortune de cette étrange famille. Ses beaux-frères n'avaient pas hésité, malgré son absolue incapacité et le scandale d'une telle nomination, à lui confier d'abord le commandement de la flotte de Sicile, puis à le désigner pour succéder à l'illustre Georges Maniakès dans le commandement de cette expédition après la brusque disgrâce de ce dernier. Comme il était aisé de le prévoir, ce général grotesquement improvisé avait conduit les affaires militaires de l'Empire en ces lointains parages avec une si grossière incompétence, une si lamentable maladresse, que la Sicile, cette proie si riche, avait été très rapidement perdue à nouveau pour les Grecs. 11 n'y avait eu d'exception que pour Messine qui avait été quelque temps conservée aux chrétiens parlabravoure de son gouverneur, le fameux Katakalon Kekauménos (2). Psellos raconte en termes sarcastiques qu'il vit Stéphanos après sa soudaine transformation d'ouvrier calfat en chef d'armée el s'amusa fort de la tête qu'il faisait. Il avait l'air fort dépaysé sur son cheval de guerre. Son brillant uniforme semblait une mascarade. « 11 paraissait, s'écrie le chroniqueur, un pygmée singeant Hercule, mais un pygmée parfaitement

(1) Voy. p. 150. — Maitd-ss»-* (p. 260) fait île lous ces personnages, y compris l'Orphanotrophe, le plus noir tahl< au.

(2) Voy. p. 242.

280 LE* l'ORPHYR O OÉ S ÉTÉ t> ZOE ET THÉOiïQRA

incapable de se vêtir de la peau <lu lion et de manier des deux mains une massue plus lourde qui; lui-même ! » Ce roupie bizarre avait un fils nommé Michel comme son impérial oncle et surnommé * le calfat », en grec t kalaphatès », du métier de son père. Ce personnage infime, qui va subitement passer au premier plan de celte dramatique histoire, n'avait point été oublié par ses oncles dans les faveurs inouïes dont ils avaient comblé leur famille. Il avait été tout simplement créé chef des gardes du basileus !

Le caractère de ce jeune homme, lel qu'il nous esl dépeint par Psellos, différait fort de celui des autres membres de sa famille. * Il élait, nous dit ce chroniqueur, très habile à cacher le feu sous la cendre, c'està-dire à dissimuler une aine méchante sous des apparences charmantes. 1) avait le jugement faux, des ambitions extraordinaires, une parfaite ingratitude pour les bienfaits rendus. Il n'avait d'amitié ni de reconnaissance pour personne, mais il s'entendait aussi à merveille à dissimuler tous ces vilains sentiments. Nous reviendrons plus loin sur ce caractère aussi bas qu'abominable.

Ce fut ce triste personnage que le premier ministre Joatmès, faute d'un candidat |dus sortable, choisit cyniquement pour en faire à bref délai l'instrument du prolongement de la fortune incroyable de leur race, le successeur de son oncle, déjà presque moribond, en qualité de son plus proche parent éligible à IT.rnpirc. Kn effet, «les quatre frères du présent basileus, l'un, Nicélas, élait mort, les trois autres, l'Orphanotrophe, Constantin et Georges, étaient eunuques, ce qui les disqualiliait d'emblée. Restait ce neveu pour seul héritier du pouvoir, plutôt pour le conserver aux siens. L'Orphanotrophe décida de le faire proclamer d'abord « césar » ! C'était une habile invention de restituer ce tilre célèbre, depuis longtemps oublié, pour en affubler l'héritier désigné du trône, mais ceci n'en réclamait pas moins quelque habileté de la part de Joannès. 11 fallait avant tout inculquer l'idée de cette combinaison au basileus et obtenir son consentement définitif sans l'effrayer, * car c'est toujours une chose délicate, s'écrie Psellos, même pour un frère, d'entretenir un souverain de la question de sa mort très prochaine. »

Psellos a la prétention de nous répéter presque mot pour mot la

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