‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècleChapitre 79 sur 90 · LE PR1SCE HERBE BOITHSLA V · texte numérisé non relu

LE PR1SCE HERBE BOITHSLA V

accusait d'avoir été le véritable instigateur de ce mouvement, il fut expédié par Constantin à son frère l'Orphanotrophe à Constantinople cousu dans une peau de bœuf fraîchement tué. On n'avait laissé que d'étroites ouvertures pour la bouche et les yeux. La peau en se rétractant et se desséchant comprimait jusqu'à les briser les membres du malheureux ainsi broyé dans son effroyable prison. Grégoire Taronite dut arriver a l'Orphanotrophe dans un tel état que celui-ci n'eut probablement qu'à le laisser mourir sans avoir à l'envoyer au supplice.

Nous ne savons rien de plus sur ces conspirations qui nous ouvrent un dramatique aperçu sur l'insécurité extrême, la dureté de ces temps

terribles {{).

Skylitzès raconte encore que le (» août de cette même année 1040, à la suite d une sécheresse intense qui avait tari fontaines et rivières, éclata dans l'arsenal de Constanlinople (2) un incendie terrible qui détruisit tous les bâtiments de la flotte de guerre réunis en ce lieu avec leurs apparaux. Ce fut un grand désastre.

Un autre fait rapporté à cette môme date à peu près par Skylitzès, se rattache peut-être aux événements contemporains de Bulgarie dont je viens de parler si longuement. Voici le récit du chroniqueur : « Tandis que le basib-us résidait à Salon ique, son frère l'Orphanotrophe lui envoya par bateau la somme très considérable de mille livres d'or, c'est-à-dire dix « kentinaria », — probablement pour les frais de la guerre contre le prétendant Dolianos. Le navire qui portait ce trésor, entraîné par des vents contraires, au lieu d'aborder à Salonique, s'en alla jusque dans l'Adriatique où il finit par périr sur la côte illyrieime. Là, Stéphanos Bogislaw ou Boïthslav (3), de la famille de saint Vladimir, prince ou archôn de la Serbie maritime, seigneur de Zenta, de Stamnos, de Dioclée ou Trébigne, marié à une petile-lille du grand tsar Samuel de Bulgarie, prédécesseur célèbre des princes actuels de Monténégro, s'empara de tout cet or. Ce personnage, que le gouvernement impérial avait longtemps

fil Voy. cependant plus loin, bu ebnp. VU à propos do Michel Kéroularius.

(2) 'Ev tt, 'Kfaprqau.

(3) Ou « Dobroslav » ou encore « Vojslav ». Le Dobroslav du I'rélre de Dioclée et le Boïtb*luv de Skylitzès sont une seule cl mémo personne. Voy, Joannis Lucii de reijno [>alm. etc., l'rcabyt. IHoclentU Heijnum Siavorum, p. 2U7, et aussi Gfrairr. o}>. cit., III, pp. 164 sqq.

LES l'ORl' HY RQG EN ÈT ES ZOE ET THÈOl>OHA

retenu à Constantinople pour l'empêcher de faire valoir ses droits de succession au trône de Serbie, avait réussi à se sauver récemment de sa prison et à regagner son pays d'origine. Après avoir d'abord feint de demeurer le vassal soumis de l'Kmpire, il s'était ensuite fait proclamer souverain indépendant par les nations serbe et d al mate réunies. Profitant des embarras de l'Empire, il avait alors occupé toute la contrée environnante et en avait expulsé Théophile Érotikos, stratigos impérial du thème de Dalmatic. Tous les Grecs tombés aux mains de l'usurpateur avaient été impitoyablement massacrés. C'est probablement grâce au trouble amené par la grande révolte bulgare que Stéphanos Boïihslav avait pu triompher si aisément du lieutenant du basilcus en ces parages.

La Serbie, on le sait, jadis soumise à nouveau à l'Empire par Basile le Bulgaroclone I , s'en était détachée à la mort de Homain Argyros. Mais depuis quelques années elle était rentrée sous la domination impériale (2', lorsque survint la rébellion de Stéphanos Boïthslav. Désireux de ne pas laisser le temps à ce dernier de s'affermir, le gouvernement de l'Orphanolrophe avait expédié en toute hâte pour le combattre une petite armée sous la conduite d'un certain Arménopouh s dont le nom même indique l'origine. Arménopoulos s'était avancé par la voie de terre jusqu'aux rives lointaines du lac de Zenta, dans les gorges de la Montagne Noire, mais là il s'était fait battre complètement par les contingents de l'usurpateur. Ce n'est qu'après celte victoire que Stéphanos Boïlshlav s'était saisi du navire chargé de l'or impérial. Le basileus lui écrivit en termes pressants, pour lui réclamer cette somme, le conjurant de ne pas faire de cette affaire un nouveau casus belli. Mais l'archôn des Serbes n'ayant tenu aucun compte de ses lettres, Michel se décida à envoyer contre lui un nouveau corps d'armée sons le commandement cette fois d'un de ses eunuques, Georgios Probatas, le même que nous avons vu employé peu auparavant en Sicile (3). Ce chef, fort inexpérimenté, semblel-il, s'engagea imprudemment avec ses troupes dans ce terrible pays, un des [dus accidentés, des plus impraticables du monde, où toute marche

(1) Éjjojxe, II, p. HT..

(2) Voy. p. 203 du pivsfiit volume.

(3) Vuy. p. 225 du pivst-nt volume.

MOSAÏQUES HYZAS'l'ISES de fégtim du œtu-ent de DupUni. pre* d'.Wivn>v, — ( impute, bné et Salomon, — XI— siècle. — t. Millet, II'" Ètouht, I). 9i9,j

militaire. était quasi impossible, i»ù les embûches étaient si faciles à établir, t II n'en ressortit qu'avec la plus extrême difficulté, se contente de noua dire Skylilzès, non sans y avoir laissé presque toute son innée. » Nous ne saurions rien de plus si un chapitre du Strategicon ne venait une

314 LES PORPHYUOnÉSÈTES ZOÉ ICT THÊOpORA

fois do plus nous révéler quelques curieux détails inédits et nous renseigner «l'une manière effective sur les luttes de Sléphanos Boîthslav avec les Byzantins. Un des chapitres (I) de ce précieux traité, consacré à exposer le danger qu'il y a pour le gouvernement du basileus à contracter alliance avec les petits princes ou toparques voisins, raconte par quelles ruses le prince, qu'il nomme une fois < toparquede Zenla et de Stamnos >, une autre fois « seigneur de Trébignc »,et qui n'était autre que Sléphanos Boîthslav, réussit à s'emparer de la personne du slratigos byzantin de Haguse (2), Kalakalon le Kly/.oménite (3;. C'était le slratigos qui avait commencé par accabler le prince serbe de témoignages d'une fausse amitié. Boîthslav avait feint d'être dupe de ces démonstrations et s'était donné comme le plus humble serviteur du basileus. Finalement, il avait consenti à ce que le slratigos fut sur sa demande parrain de son fils nouveau-né. On s'était donné rendez-vous au bord de la mer sur les limites des deux territoires pour célébrer les fêtes du baptême. Naturellement chacun des deux adversaires prépara une embûche pour l'autre. Boîthslav, plus ingénieux, eut le dessus. A un signal donné, «les hommes embusqués se saisirent du slratigos, de son fils, de ses compagnons et les emmenèrent garrottés à Stamnos sur les « dromons » mêmes ou navires rapides que le perlide oflicier byzantin avait fait préparer pour enlever son adversaire. Ce curieux récit est certainement un épisode de la lutle de l'archôn de Serbie contre les lieutenants du basileus Michel IV. Il nous fournit ce renseignement précieux que Baguse à ce moment obéissait à un fonctionnaire impérial.

Avant de quitter la région de l'Adriatique, signalons encore un autre curieux passage de ce fameux traité anonyme du t Stratcgicon >, qui nous a fourni déjà tant de renseignements inédits et qui nous éclaire sur la situation à cette époque des grandes cités de la côte dalmate à l'endroit du basileus. Le paragraphe 220 intitulé : « Comme auoi it ne faut pas mentir au basileus », est ainsi conçu : Si tu es un homme sage, ne mens pas devant le basileus et ne le trompe pas par des propos fallacieux

(1) U> « hup. 74.

(2) En sluvi: « Doubrovnik ».

CVst-ft-ilire : originaire dt; Klyznniénrs. pcut-vlre Klaiomènc d'Asie.

OOBRONAS, noUVKHXKIJR l>tl Z ARA 315

pour obtenir do lui «tes cadeaux, car cela tournerait à ton détriment. Je vais te conter, en omettant bien d'autres aventures, ce qu'il advint à un gouverneur (1) de Zara et de Salone, villes de Dalmatie. Un certain Dohrôuas (2j était archôn et toparque de ces cités, boinine avisé et très capable. Un jour, ce personnage voulut aller rendre hommage au défunt basileus, notre seigneur Romain Argyros. Celui-ci lui fit le meilleur accueil, le combla de dons et d'honneurs, puis le congédia chargé de biens. Encouragé par ces bienfaits, Dobrônas revint une seconde fois et trouva encore auprès du basileus un accueil bienveillant, déjà pourtant moins généreux que la première fois, même déjà quelque peu mesquin. Puis il regagna son pays. Quand le basileus Humain mourut et qu'il eut été remplacé par le basileus Michel le Paphlagonien, le toparque revint une fois de plus dans lu capitale. Devenant un hôte accoutumé, il fut reçu cette fois avec quelque négligence. Quand il voulut repartir, on lui en refusa l'autorisation, ce qui lit qu'il eut de l'affliction et se prit à murmurer. Les gens du Palais rapportèrent ses propos au basileus en conseillant à celui-ci de profiter de ce que le malheureux était entre ses mains pour s'emparer de son pays sans qu'il pût s'y opposer. Ce qui fut fait aussitôt. Kn effet, après l'avoir enfermé dans la prison du « Prœtorion », ils s'emparèrent sans peine de son territoire. Puis ils amenèrent sa femme el son fils dans la prison où il se trouvait déjà. Les infortunés y restèrent tout le reste de leur vie. Sous le règne de Constanlin Monomaque en effet, lui et sa femmo moururent toujours dans cette même prison du « Prœlorion ». Quant à leur fils, méprisé et délaissé de tous, il eut toutes les peines du monde à recouvrer sa liberté. »

La moralité de ce récit, dont le titre ne concorde même pas exactement avec les événements qui y sont racontés, est sans intérêt. Il n'en est pas de même des faits qui en font le fonds. Ils nous renseignent sur quelques points de celle histoire des côles de Dalmatie, si profondément obscure à cette époque du moyen âge, surtout sur les conditions de ces contrées et sur leurs relations avec l'Empire byzantin. M. Wassiliewkv a consacré à cette question plusieurs pages de son commentaire si précieux

■1) Liltcraleni'-nt o un topar<|iii- «.

(2) Ou Dabrônas; Strahyicon, i' .•<!., \>. t:i.

316 Af.'N l'OHI'IIYltOCÈXÈTi:* ZOÉ ET TllÈOhOltA

du u Strategicon », si brillamment édité par lui. « Le récit des aventures à Constant inople du loparque de Zara, dit le savant russe si regretté, répand une lumière nouvelle sur l'histoire si obscure au xi n,e siècle des cités dalmates, histoire si bien présentée pour le peu que nous en savons dans le bel ouvrage de l érudit croate Racki (1). En l'année 1001, à la suite des événements que l'on sait (2), la Dalmalie, malgré la prépondérance de sa population romaine, malgré qu'elle fut demeurée jusque-là parlie intégrante de l'Empire d'Orient sous la forme d'une stratégie particulière, fut remise par le basileus Basile au doge de Venise sous la suzeraineté quelque peu fantastique mais cependant bien avouée de l'Empire. Le nom des basileis continua à tigurer en tète des prières de l'Eglise et de tous les actes publics. Le doge administra la Dalmalie en qualité de patrice et d' « anthypatos » impérial sous le nom de * duc de Dalmalie ». Il nomma dans chaque ville des gouverneurs secondaires pour remplacer les anciens fonctionnaires hvzanlins.

L'ennemi immémorial des communautés latines du rivage adriatique était le royaume voisin de Croatie, qui aspirait constamment à les soumettre à sa domination. Venise engagea à ce sujet une lutte opiniâtre contre le rovaume slave. En H 18, Otton Orseolo avait soutenu contre le roi Crésimir 11 des combats acharnés dont l'issue semble avoir été moins heureuse pour la République que ne voudrait le faire croire le récit qu'en fait la Chronique de Dandolo. Tout au contraire, Hacki estime qu'entre les années 100!) à 1017 Crésimir II réussit, par de constantes agressions contre Zara et d'autres villes encore, à affermir dans des proportions considérables sa puissance sur ces cités dalmates au préjudice de celle de Venise, sinon parfaitement détruite, du moins très ébranlée. Ainsi des documents slaves locaux nous apprennent qu'à ce moment Zara avait un gouverneur au nom croate comme l'était aussi celui de son père : Dobre, lils de llolitza. De même nous voyons le roi Crésimir conférer à son |»arent Madie :Vi et au lils de celui-ci, Dobrogne, un territoire aux environs

l'l> Itorfxi JuznkJt Slorrim in drznrnu ncod vistnosl n XI vieku, A grain, 1875. — Voy. aussi J. X. Siiiirnoiï. Afii-rru sur l'histoire >lu royaume croate avant sa fou mission n la eouronnr howjroisf (en russe), Kazan. 1HK0.

(2. Voy. É/x>/*v, M, |.|>. 3lfi sqq.

(3) « Maja », » Majus »,

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