‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècleChapitre 80 sur 90 · AFFAIRES DF CROATIE · texte numérisé non relu

AFFAIRES DF CROATIE

de celte même cité. Tous ces noms croates sont bien éloquents et tendent à faire croire que le roi Crésimir avait fondé vers 101(1 un pouvoir croate en Dalmatie. Les combats de 1018 n'eurent pas l'importance que leur attribue laChronif/ue deDandolo.et M. Wassiliewsky estime que vers cette date le pouvoir vénitien, presque réduit à rien en Dalmatie, y avait été remplacé par celui du roi de Croatie. Cependant, à ce moment, la terrible lutte demi-séculaire entre la Bulgarie et Byzance touchait à sa fin dernière. L'indépendance bulgare expirait dans des torrents de sang et son sort menaçait de devenir celui de la Croatie. Aussi Crésimir et son frère se virent-ils à ce moment contraints de se soumettre à la suprématie byzantine (I).

Nous ignorons pourquoi et comment depuis lors la Croatie vassale avait réussi à provoquer le mécontentement de son puissant suzerain, mais on se rappelle

qu'en 1021 déjà une expédition bvzanline, .,„ , ,

1 * r i SCEAU DR PLOMB de l'waaqa*

partie d'Italie sous le commandement du \iré t ,i,»re. ynm.i h<uri<,r,,ue </«

f ■»••«»#. ; Itaêiletu Cfmut'tntin 17//. — Ma

fameux t catepano » Bojoannes, s était em- r oUection fvny . p . 7 , note parée de la reine de Croatie, épouse de

Crésimir, et de leur fils et les avait envoyés prisonniers à Cons"tantinople (2). Il est probable qu'à la suite de cet incident, la Croatie devint encore plus immédiatement vassale de l'Empire, et que Crésimir, en Croatie tout comme en Dalmatie, ne fut plus en réalité que le représentant du basileus. Il gouverna vraisemblablement la Dalmatie dans les mêmes conditions qu'avait fait Venise; c'est-à-dire que dans ces cités lointaines il eut ses lieutenants choisis plutôt parmi les membres de sa famille, mais que ceux-ci administrèrent officiellement au nom du basileus avec les formules byzantines officielles. La preuve nous en est fournie par une série de documents latins locaux publiés par M. Kacki (3) et cités par M. Wassiliewsky qui nous montrent qu'entre les années 10.13 et 1036 la ville de Zara fut administrée par un certain Grégoire qui s'inli-

(1) Voy. Cédr^nu», II. 17»), el Zonariis, o.l. Dindorf, IV. 124. — Voy. Éfopee, II, p. 415.

(2) Épopée, II, p. f.OO.

(3) Docurn. hUlor. Croatie antique, cri. FWky.

31)4 LES l'OItl'IlYllOCÊXÈTES ZOÉ ET TIlÉOhOllA

lula successivement < anthypatos » ou proconsul el premier magistrat ou « prolos » de la cité, puis prolospalhaire et stratigos de toute la Dalmatie, et qu'à cette date tous les actes judiciaires étaient promulgués aux noms des hasileis Romain Argyros et Michel le Psphlagonien (I).

Ce même stratigos Grégoire est encore mentionné dans deux documents postérieure de l'an 10t>7 qui nous indiquent ses origines et sa parenté. Il y est cité comme ayant été le tils de Madie ou Majus «le Zara, et le neveu du frère de celui-ci, l'évèque Preslanceus, lesquels étaient eux-mêmes neveux de Majus de C.olumna, premier magistrat de cette cité. « Si je m'occupe si longuement de ce (irégoire, dit M. Wassiliewsky, c'est que ma conviction est qu'il ne. fait qu'un seul et même personnage avec le toparque de Zara dont il est question dans le Strategicon ,2;. Les dates imposent cette identification. Dobrogne (3) a fait ses deux premiers voyages à Constantinople sous le règne de Romain Argyros, qui est nommé dans deux des documents cités plus haut des années 1033 et 103i. Il a fait le troisième sous le règne de Michel IV, lequel est également nommé dans le troisième et le quatrième de ces documents datés de l'an t03b\ Il est de toute nécessité d'admettre que ce dernier voyage, si malheureux pour le pauvre stratigos, fut exécuté après cette année I03(ï. Les documents latins locaux le désignent sous son prénom de (îrégoire, tandis que l'écrivain byzantin n'a connu que son surnom de Dobrogne. * Je n'entrerai pas dans le détail de celte discussion d'identité. L'argumentation de M. Wassiliewsky me parait sans réplique. Je renvoie à son mémoire le lecteur désireux d'approfondir les faits. « Kn acceptant, ditil encore, l'identité du stratigos (irégoire des documents publiés par M. Racki et du toparque Dobrogne du récit du Strategicon, nous arrivons aux conclusions suivantes sur la situation des cités dalmates après les années 1018 et 1027 : le pouvoir immédiat sur elles est aux mains du « protos » de Zara devenu ensuite chef ou stratigos de toute la Dalmatie ; ce vice-roi au nom slave, parent du roi croate Crésimir (i), n'appartient pas à la population latine locale; il n'est pas désigné par le basileus, mais

(Il Voy. JiHDiuis l.ucii <!<• ;t//ho hulm<tti.v, cli-., |i. s>. [2ï \\»y. p. ;u."i du présent volume.

(3) Ao^puvî;.

(4; Indication fournie par «V* «lonmicnts cités par M. Waxtilirwsky.

L'ÉTAT PU HAttlLEUS S'AGOHA l'A* 319

bien par le roi de Croatie; cependant il est quand même considéré comme le délégué du basileus et administre en son nom; par son titre, il est stratigos, mais de fait il est toparque, c'est-à-dire un gouverneur vassal bien qu'indépendant de Byzance. Probablement, Grégoire Dobronas ouDobrogne voulut secouer le joug de son chef inférieur le roi de Croatie pour se rapprocher de son chef suprême le basileus et ce fut peut-être là le motif de ses nombreux voyages à Conslantinople. Peut-être le changement de ses titres se rattache-t-il à ces séjours successifs dans la capitale et aussi à la mort du roi Crésimir arrivée en -1033? Il est clair que le gouvernement byzantin tendait de son côté à la restauration complète et non point seulement partielle de sa domination sur les villes de la côte adrialique. Vers l'an 1010, après la répression victorieuse de la grande insurrection bulgare par Michel IV le Paphlagonien, il atteignit enfin son but. Dobrogne mourut dans sa prison sous le règne de Monomaque, et sa cité de Zara, d'après le témoignage direct du Strategicon, retomba alors au pouvoir des Grecs. Elle ne leur fut reprise que vers l'an 10T»u par les Vénitiens (fi.

Le triomphe urbain à travers la cité en fêle et jusque dans l'Hippodrome en cette année 1041 fut le dernier effort d'un prince moribond vainqueur de la grande sédition bulgare. « Il ne se pouvait pas, dit Psellos, que le basileus parvint à dominer constamment la nature et à vaincre perpétuellement un état de maladie plus fort que toute son énergie. A force de péricliter, il devait bien en arriver à la catastrophe lînale ! Ceux qui l'entouraient s'efforçaient de cacher son état au public et veillaient à ce que rien ne fut changé à l'expédition régulière des affaires. Mais il vint un moment où ceci même ne fut plus possible. Bientôt chacun dans la ville sut que les derniers moments du pauvre prince étaient proches. Alors ses parents et leurs partisans se préoccupèrent plus activement encore des moyens de conserver en leurs mains le pouvoir après sa mort. Quant à lui, entièrement consumé par ses atroces souffrances,

(1) Voy. Wassiliewsky, Conseils et récits, etc., l" éd., 2d art., |». 1C7. — Le loin* Il «les Hyznnt. Ô>«rA. .le (.'frurrer contient «les chapitres Tort inléressnnts sur l'histoire .les souveraineté* slaves «le rA.Jrintiu.He h celte époque et leur» rapports ave.- l'Empire «les basileis.

320 LES l'OHPUYHOr.ÈSKTES ZOÉ ET THÉOHORA

ayant perdu huit espoir de gin risoti malgré tant «le dévotions et de supplications, sentant que sa dernière heure était venue, il ne songea plus qua son salut. Négligeant le pouvoir, il n'appartint plus qu'à Dieu ! »

Abandonnant ce jour même ilu 10 décembre MH, qui devait être le dernier de sa vie, ses appartements du Palais Sacré, Michel se lit transporter à son cher monastère des Sainls-Anargyres qu'il avait fondé , 1 :. I'!n arrivant dans l'église, il se jeta en prières, se prosternant jusqu'à terre, invoquant Dieu avec une ardeur inexprimable, tandis que les moines l'accueillaient par les chants et les litanies de circonstance. Il demanda, pour mieux mourir, à devenir comme l'un d'eux, ce qui lui fut aussitôt accordé. Dépouillant les vêlements royaux, détachant de son front le diadème, il les remplaça « par les vêlements sacrés du Christ, par le casque du salut et la croix sur la poitrine ». (le fut le pieux moine Kosmas T/.inl/oulouki, probablement un de ses confesseur* ordinaires, qui procéda à cette consécration suprême. Michel aimait fort ce saint personnage qui ne l'avait jamais quitté et qui l'initia ainsi à la vie monacale. Une fois qu'il eut ceint la robe de bure, le basileus, persuadé qu'il avait gagné son salut, ne cacha plus sa joie. Il semblait déjà détaché de cette terre, tandis que les siens, surtout son frère POrphanotrophe, plongés dans un abîme de douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes. Dsellos aflirme que la bonne basilissa Zoé elle-même, faisant violence à ses sentiments, apprenant l'étal de son ancien amant devenu son époux, dédaigneuse du scandale, courut à pied aux Sainls-Anargyres pour le revoir une fois encore. Mais Michel, soit qu'il éprouvât quelque honte à la pensée de tout ce que la pauvre femme avait souffert par lui, soit qu'il désirât ne plus songer qu'à Dieu, la renvoya au Palais sans l'avoir reçue.

Un peu plus lard, comme il était temps [tour le nouveau religieux d'aller prier et chanter à la chapelle du couvent avec les moines ses frères, le pauvre homme se leva doucement de sa couche, demandant à chausser les sandales grossières de son nouvel état, mais celles-ci n'étaient pas encore prêtes. Désolé de ce retard, plutôt que de remettre les rouges « campagia » ou bottines de pourpre, insignes de ce qu'il avait été sur

J . Vuy. p. .'no «lu (.n si iit vi.liiin.-.

MOItT OU BASJLEV6 MICHEL V

terre, le néophyte voulut se rendre nu-pieds à l'église. 11 avançait péniblement, soutenu «les deux côtés sous les bras, respirant à peine, déjà presque

PORTRAITS EMMI.I.Es Qgniimt nttr lu (mnru»c couronne royale lu myn line dite de Saint- Etienne. — fïnyei Ut viijn. de Ut /,. 600.)

agonisant. Ses forces lui ayant fait défaut, il dut en hâte regagner son lit, ayant perdu la voix et le souffle. Il demeura quelque temps inerte et silencieux, puis rendit l'Ame. II avait préalablement fait pénitence, pieusement confessé ses fautes, surtout amèrement 'pleuré à nouveau le meurtre de son prédécesseur. Il expira le tO décembre, tout jeune encore, après avoir régné sept ans et huit mois (I). On l'ensevelit dans son cher monastère, où il venait de rendre le dernier soupir et où il avait lui-même préparé son tombeau. « Il n'y eut à reprocher à cet empereur, dit Skylilzès, que son seul crime contre le basileus Romain, et encore la plupart en accusèrent plutôt son frère l'Orphanotrophe. Pour tout le reste, ce fut un homme bon et excellent, de bonne et honnête vie. » Zonaras dit de môme (2). Le témoignage de Psellos est encore plus favorable : « Michel,

(1) Ou sept ans et sept mois, d'après Michel Attaleiatos. Voy. Murait, op. cit., I, f>20. Cette même année 1041, le 1" juin, à la douzième heure, Skylilzès noie un tremblement de terre. Voy. CédrènuH, II, p. 532.

[2) Éd. Bonn, III, p. 60t.

322 LB8 POHHllYltOOKMil l-.s ZOÉ ET T/IÊODOMA

dit-il, fivait fait et médité de grandes choses durant son règne. Rarement il lui était arrivé d'échouer dans ses entreprises. En toute impartialité, force m'est de convenir que la somme de ses succès dépassa de beaucoup ct'II»' de ses insuccès, et j'estime que cet homme eut vraiment la tin d'un juste. Il mourut, m'est avis, juste à point pour sa réputation, après avoir régné sept années, le jour même où il avait revêtu l'habit religieux. On lui lit de très modestes funérailles. Il fut inhumé à la gauche et tout près de l'autel (1). »

(1) Sabatier, dans son histoire de la monnaie byzantine, attribue à Michel IV, sans aucune preuve bien sérieuse à l'appui, un sou tPor concave. U< basileu* y figure avec toute sa barbe, vêtu de la robe de cérémonie à grands carreaux, portant le globe et le labarum. Au revers est gravé le buste du Christ. Voy. la vignette de la p. 1 ."»!). — Voy. dans Zar baril». Jus grwco* rom., III, p. 17, et (iritch. d. t/r.-rtgm. ftec/it*. p. 28, la mention de quelques actes et chrysobulles du basileus Michel IV. - Voy. dans Trinrhera, op. ci/., pp. 32 sqq., nnq documents ;n" XXVIII a XXXII) datant des années 10H4. 1033, 1037 et loto du même règne, conservés aux archives du Mont-llassin et à la Bibliothèque do Naples. Parle troisième de ces documents en date du mois de novembre de l'an 1031, le • catépano » d'Italie et patrice Constantin Opos, confirme diverses immunités octroyées par les « catépano » ses prédécesseurs au monastère de Sainte-Marie MovjTtpdiou (Uonlis Arati).

COFFHHT I> nOUll-: HYXAXI'IS du Mutée National ,Us Florence. - Un dm Inwjs CÔtM, Le Chriti. La Vierye. Le» deux saints Jeun. — A7™'-.Y7/-' .Stocks. — Voy. le» i-ign. de» />p. 69, 73 et 77.

Avènement do Miel» I V, le Kalaphate. — Déplorable caractère de ce prince. — La faible Zoo lui litre l'Empire ainsi qu'a »e* oncle». — Il est couronné. — Apre» avoir dissimule quelque temps, excite par le nobilissime Constantin, il se débarrasse d'atwrd de sun oucle, l'Orphanoiroplie, en l'exilant. — Cuis, trompé par l'accueil de la foule urbaine, il croit pouvoir se débarrasser aussi de la basilUsa Zoé en la dé|<ortattt à l*riiilti|n). - Violent soulèvement |>opulaire. — Psellos. — I,e Palai* assiège par la foule de» révolte». Rappel de Zoo. Tliéodora couronnée a Sainte-Sophie. — Apres une résistance désespérée, le Palais est «unporté d'assaut par le» émeutiers. — Fuite et supplice du Kalapl.ate et du nobilissime, le SI avril 10^2. — Consideratious sur la personnalité vraie de Michel V.

L'ironie perpétuelle de l'histoire, dit M. Bury, s'imposa vivement à l'esprit du philosophe qu'était Psellos, lorsqu'il se mit à nous conter dans son Histoire l'élévation au trône de Michel V, successeur de son oncle Michel le Paphlagonien. L'Orphanotrophe Joannès n'avait machiné toute cette intrigue que pour perpétuer sa puissance à lui et maintenir la situation des siens. Et, cependant, il advint que la destinée, ou, si l'on veut, la Providence, fit précisé- <

ment servir celte même circonstance pour amener sa ruine

800 non d.- in 1

hatiUma Théo- définitive et celle de toute sa famille. L'homme propose et

dont, (die de

CamUxntinVIll. dispose. »

Michel V, ce jouvenceau si extraordinairement antipathique, nous est dépeint par tous les chroniqueurs sans exception comme un homme sans principes et sans conscience, infiniment dissimulé, cachant ses haines féroces sous le masque d'une grossière bonhomie, almminahlement ingrat envers ceux qui lui avaient voulu du bien. « Dès

.124 PORnilYltOCÈXÉTES ZOE ET THÈOhOHA

qu'il eut dU? Créé césar, nous dit Psellos, — honneur auquel il n'avait certainement jamais songé dans ses rêves les plus insensés, — il imagina aussitôt de toutes pièces tout un plan «l'action pour le moment bienheureux où son oncle Michel viendrait à disparaître. Le sentiment qui, chez lui, dominait tous les autres, était l'exécration des siens. Dès l'origine de son incroyable fortune, il n'eut d'autre pensée que de se débarrasser d'eux tous, surtout de son oncle Joannès, par la mort ou par l'exil, en un mot de les exterminer tous sans exception. » Plus sa haine était violente, plus son attitude envers eux était en apparence amicale, même affectueuse, mais la fini sse de I'Orphanotrophe ne fut point dupe de l'affreuse dissimulation de ce neveu dénaturé, dont il soupçonnait fort exactement les sentiments vrais. Toutefois Psellos affirme que l'eunuque, imprudent pour la première fois, décida de ne prendre pour le moment à l'endroit de son déplorable neveu aucune mesure précipitée, mais, comme on dit vulgairement, de voir venir les événements. De son côté, Michel se rendit parfaitement compte de l'intensité des soupçons de Joannès. Href, toute cette simulation de tendresse ne trompant l'un ni l'autre. Quant au pauvre basileus Michel IV, il n'avait jamais aimé son neveu. Tant qu'il vécut, il ne lui témoigna d'aucune considération, ni ne lui lit rendre aucun honneur, sauf dans les cérémonies officielles, où il figurait à son rang en qualité de césar. Il l'avait même tenu constamment hors ville, dans une sorte de demi-exil, ne le laissant venir à la cour que sur un ordre formel délivré par lui-même. Par contre, l'autre oncle du jeune homme, Constantin, qui était jaloux de son frère l'eunuque, avait de suite compris combien il pourrait lui être prolilable de se mettre bien avec l'héritier présomptif du trône. Il s'était en conséquence mis à le flatter et à lui prêter de l'argent.

Les trois frères du malheureux Michel IV, persuadés dès longtemps que le pauvre homme était perdu sans espoir, préoccupés uniquement de conserver le pouvoir en leurs mains quand lui viendrait à expirer, avaient imaginé de faire publier, nous dit Psellos, une sorte d'édit impérial, soidisant promulgué par Michel IV au moment de sa mort, et qui donnait à nouveau à leur neveu ses entrées au Palais Sacré. Aussi, lorsque Michel IV, comme je l'ai raconté, le jour même qui devait èlre celui de sa mort,

LE HA LA PUA TE S'ISSTAU.E AU l'A LA M 325

sortit de cette demeure auguste pour s'en aller expirer au monastère des Anargyres, à ce moment même son neveu y entra pour le remplacer.

Des trois frères du défunt basileus, — c'est toujours Psellos qui parle, — celui qui l'aimait le plus tendrement, le plus sincèrement, était l'Orphanotrophe. Cet homme, si dur en apparence, semble avoir éprouvé une véritable douleur de la mort du pauvre épileptique. II demeura trois jours près de son cadavre, aux Saints- Anargyres. Les deux autres frères, plus pressés de régner, se tirent les accompagnateurs de leur neveu lors de sa rentrée tant soit peu irrégulière au Palais. Ils voulaient à la fois veiller sur sa personne et se faire bien venir de lui. .Mais Joannès était seul véritablement capable de tirer la famille d'affaire en ces circonstances si graves. Aussi se virent-ils forcés d'attendre qu'il eût fini de pleurer le défunt basileus et d'ensevelir pieusement ses restes dans la tombe solitaire des Anargyres. Alors seulement, craignant que son absence trop prolongée n'eût, pour ses projets ambitieux, des suites funestes, l'Orphanotrophe se décida à rentrer, lui aussi, au Palais.

Il s'agissait donc, pour ces trois intrigants personnages, parmi lesquels l'eunuque était seul un homme vraiment supérieur, de retenir en leurs mains avides le pouvoir si étrangement entré dans leur famille, de le perpétuer dans leur maison par cette substitution audacieuse de leur neveu à leur frère mort, sinon dans les faveurs de la basilissa, du moins comme associé au pouvoir à ses côtés. Cette entreprise, en apparence si difficile, n'était pas au-dessus du génie de l'Orphanotrophe, si fertile en intrigues.

« J'ai assisté de visu à tous ces événements si rapides », nous dit Psellos; c il s'agissait pour les trois frères d'opérer avec une prudence infinie. La nouvelle de la mort de ce basileus très populaire avait étrangement troublé Ja grande Ville, qui se trouvait maintenant pleine de rumeurs, toute prête en apparence pour le tumulte des rues. Lorsque, si peu de jours après, Joannès fit sa rentrée au Palais, ses frères, accourus à sa rencontre, lui firent accueil « comme s'il élait Dieu eu personne ». Exagérant leur tendresse apparente, ils le baisèrent à plusieurs reprises, tandis qu'en neveu bien stylé, le jeune Michel offrait, avec une dévotion feinte, l'appui de son bras à son oncle. Quand celte comédie si bien ima-

i'OM>UYna<;É\ÈTt:s zoè et tu&odoha

ginée eut tissez duré, le Irio fraternel entra un conférence. Très sagement, l'Orphanotrophe conseilla de ne rien faire sans s'être mis avant tout entièrement d'accord avec la basilissa. Il fallait que l'alliance avec celle-ci, qui représentait seule le principe tout-puissant de l'hérédité légitime, devint la base unique et inébranlable de toute cette intrigue. Il fallait, en un mot, que rien no se fit sans le consentement, du moins apparent, de la vieille princesse, et que l'élévation du jeune Michel parût uniquement son œuvre à elle. >

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le siège de cette âme féminine si faible, si facile à prendre, fut immédiatement entrepris. Psellos nous a fait de celte scène un récit très vivant. Ces habiles avocats, rappelant avec émotion à Zoé l'adoption qu'elle avait faite si récemment de leur neveu, placèrent éloqueinmeut le jeune homme sous la protection à la fois de sa mère et de sa souveraine. Prosternés aux pieds de la basilissa, lui prodiguant les noms les plus tendres, les plus instantes prières, ils la convainquirent par les plus solennels serments, par les protestations les plus vives, que c'était pour elle le seul moyen de redevenir l'unique et véritable maîtresse de l'Kmpire. Ils lui jurèrent que le jeune Michel ne serait qu'une sorte de ministre à ses côtés pour exécuter ses volontés, qu'elle aurait à la fois sur lui l'autorité d'une mère et la toute-puissance d'une souveraine. Klle seule administrerait l'État, tandis que lui, son serviteur à gages, veillerait à l'exécution des affaires. Bref, après (pie les trois frères eurent juré toutes ces choses sur les reliques les plus sacrées, ils eurent presqu'incontinent cause gagnée. * Ils s'emparèrent de la basilissa toute entière et tout de suite », dit Psellos. Incontinent convaincue par ce quatuor d'hahiles Hatteurs dont chacun jouait savamment un rôle convenu d'avance, cette pauvre, bonne et faible vieille princesse sans défense se déclara aussitôt satisfaite. « Comment eût-il pu en être autrement, s'écrie Psellos, puisqu'elle n'avait personne pour la conseiller ou lui prêter secours ! Séduite par les paroles charmeuses de ces habiles aventuriers, plutôt honteusement trompée par leurs mensonges, elle se remit à eux pieds et poings liés. »

Zoé livra ainsi l'Empire à ces quatre louches personnages. Par son influence encore toute-puissante sur le peuple de la grande ville qui ado-

covi;o\.m:mi:nt />c kalai'Hati: 32-

rait pieusement en elle l'héritière directe des grands basileis de sa race, par son attitude confiante à l'égard de Juan et de ses frères, elle calma si soudainement l'agitation populaire déjà menaçante, qu'à la joie infinie des Paphlagoniens on put procéder aussitôt à cette chose inouïe, stupéfiante, la consécration et le couronnement du nouveau basileus. L'élévation déjà si extraordinaire de Michel IV était celte fois de beaucoup dépassée. Aujourd'hui, en effet, il ne s'agissait plus d'un amant d'humble origine élevé au trône par l ardent amour d'une vieille souveraine. Dans l'étrange histoire des cours orientales, pareil événement s'était vu à maintes reprises déjà. Non, cette fois il s'agissait d'une bien autre aventure, unique, je le crois, en son genre ; il s'agissait, après avoir fait adopter comme fils à cette même vieille souveraine légitime un inconnu tout jeune encore, un intrus de vile naissance dont la seule raison d'être était de se trouver le neveu de l'ancien amant défunt et aussi l'instrument aux mains d'un habile ministre pour prolonger sa puissance, il s'agissait, disje, de faire asseoir ce vil aventurier sur le trône éclatant des basileis! Et ce projet inouï était maintenant un fait accompli !

Donc, bien peu de jours après la mort du pauvre basileus épileplique, la cérémonie de couronnement de son neveu eut lieu suivant les us accoutumés. La procession solennelle, l'entrée non moins solennelle du cortège dans le saint temple des Blachernes, la bénédiction du patriarche, toutes les phases du couronnement se succédèrent, nous dit Psellos, comme s'il se fut agi de l'avènement le plus régulier du descendant légitime de dix empereurs. Aux acclamations de la foule, le misérable neveu du perfide eunuque fut proclamé basileus et autocralor des Homains, isapostole, l'égal de Dieu sur la terre, Michel, cinquième du nom ! L'histoire et la voix populaire ne l'ont jamais désigné que sous le surnom du Kalaphate pour le distinguer de son oncle homonyme dit le Paphlagonien.

A l'heure même où Michel V revêtait le diadème des basileis dans ces circonstances extraordinaires, Skylitzès raconte que le jeune parvenu, comme frappé de vertige, perdit connaissance se trouvant subitement dans les ténèbres. Peu s'en fallut qu'il ne tombât. On ne le

les POKi'iiYiinaESÉTi:* zoe et riiEononA

rappela qu'à grand peine à la vit- à force «le senteurs et d'onguents! , 1 1 Durant les premiers jours, l'attitude du nouveau basileus à la fois envers sa souveraine devenue sa mère (l'adoption et envers son oncle Joannès fut tout à fait édifiante et correcte. .Nullement abasourdi par le réve étourdissant qu'il venait de réaliser, le jeune homme affichait une modestie pleine d'astuce. « A chaque moment, raconte Psellos, il disait

MONT ATHO&. t our /irat <ïnn <!>:■> tl,lt.uv<itlere<.

en parlant de Zoé : « Ma hasilissa, ma souveraine. » A chaque moment il répétait ces 'mots : « .le suis l'esclave de ma souveraine, je ne suis que l'exécuteur de ses volontés. »

Il nommait également son oncle « son seigneur et son maître », s'empressant de le faire asseoir à ses côtés, attendant un signe de lui pour parler. Suivant l'expression pittoresque de Psellos, il semblait n'être qu'un archet aux mains de ce lin musicien. Celte altitude d'humilité reconnaissante trompa tout le monde, sauf, bien entendu, le vieil eunuque. On s'extasia sur les vertus île cet intéressant adolescent qui, suivant la

(1) * Tout lo temps que dura rc r<-gne de quatre mois, dit encore le superstitieux Skvlitzes. la terre trembla! »

M< iSAlUl'Iia /<)'/f.l,V77A7-'6' de l'éyliae tlu cmii-cnt <lr Doplini /ire» d'Atltenen. — CùëpoU, Moi»: et Ihwbl. — [Millet, ll"'-Èlude», H. 318).

coutume, ou guise do joyeux avènement, distribuait des dignités aux sénateurs et dos congiaires au peuple. « L'oncle a fait un bon choix », disait la foule. L'ourle silencieux avait de suite compris tout ce que, sous celte feinte douceur, cette modestie simulée se cachait de perfidie ei d'ambition furieuse. Seulement, pris dans ses propres pièges, impuissant à faire

t è 4 I ■ il i

LE/S l'ORPUYROr.ESÈTF.s ZÙÈ ET THÉOPOHA

révoquer ce choix qu'il avait lui-même préparé et sollicité, enchaîné aussi parles lien» du sang, le vieux lutteur courbait la tète, encore indécis sur la voie à suivre, toujours en éveil cependant, prêt à inaugurer énergiquement In résistance au moment où l'autre lèverait le masque. y \)

Ce moment ne fui point long à venir. Même, il survint si promptement que le malheureux oncle fut contre toute prévision surpris et presque aussitôt vaincu par son neveu dans celte lutte fratricide. « Très rapidement, nous dit Psellos, le jeune hasileus modifia son attitude de déférence vis-à-vis de son vieil «il illustre parent. Il ne lu consultait plus, s'exprimaiit très injurieusement sur son compte dès qu'il avait le dos tourné, agissant en l«»ul différemment de ce que Joannès lui conseillait. En môme temps, l'autre oncle, le grand domestique Constantin, jaloux effroyablement de rOrphancttrophe, furieux de devoir lui obéir comme à un maître, excitait son neveu à témoigner à celui-ci une froideur toujours croissante. Longtemps ce personnage avait du cacher sa haine violente jK)ur l'eunuque auquel leur frère commun, le basileus Michel IV, témoignait d'une affection si vive qu'elle le protégeait contre les colères des sieus. Michel IV, en réalité, dit Psellos, n'avait jamais aimé que son seul frère Joannès pour l'âge et les talenls duquel il témoignait d'un respect iulini. Il haïssait maintenant les autres membres de sa famille qu'il avait tant chéris jadis et qui ne lui «liaient plus d'aucun s«ïCours, mais qui, au contraire, par leurs vices, lui créaient «les embarras incessants. Même

(t) i>i raconte «oui ce drame d'après If K-cit très détaillé de l'sellos, qui, U moin oculaire de ce» événements, est devenu notre source lu plus inqtortante pour celte période extraordinaire entre toutes depuis que sa prveieus«> fhronif/ur, si longtemps presque inconnue, a été rendue plus accessible aux recherches des ■ rmlils. I.e K-cit de Skylitzè*. assez différent, doit inspirer une continuée moindre. Voici ce qu'il dit simplement : i A la mort de Michel IV. la plénitude du pouvoir retourna tout naturellement à la hnsilissa de par son droit héréditaire. Aussi cette princi-sse se remit-elle «u début avec plus d'activité » l'administration des affaires,

associant à celle activité' les eunuques paternels dei iré* malgré tout ses favoris, dont nous

avons parlé à diff. -«•■nt.-s reprises. Malheureusement, elle ne s'en tint point là. S'eMimatil incapaMe de supporter a «die seule le poids du pouvoir, sentant en même temps quelle grave responsabilité- il y aurait à laisser IKinpire sans basileus, alors que celui-ci avait tant besoin d'une intelligence et «l'un bras virils pour le conduire, elle désigna pour ce poste le neveu du défunt basileus et son homonyme. Mis de sa sieur Marie et du patrice Sléphanos qui avait reperdu la Sicile. Ce jeune homme, qui portait depuis peu le titre de césac, passait pour avoir de l'énergie et du sens pratique. Zoé lui fit jurer sur les plus solennelles reliques qu'il la considérerait toute sa vie comme sa mère et sa souveraine et qu'il lui obéirait en tout comme à son maître et si-ign.-ur. Cela fait, elle l'adopta solennellement pour son fils, le proclama basileus et le couronna du diadème impérial. »

fAVLl'H 1>U .XOlitl.ISSIMF. COXsTA.XTIN 331

lorsqu'il se trouvait par trop irrité contre ceux-là, c'était encore Jean qui intervenait pour calmer sa colère et le réconcilier avec eux. Eux, par contre, mortellement envieux de l'Orphanotrophe, le haïssaient de toute leur àme, Constantin surtout, mais ils ne pouvaient ni n'osaient rien tenter effectivement contre lui.

Maintenant que Michel IV n'était plus là pour protéger le vieil eunuque, Constantin prenait sa revanche en excitant contre lui ce triste neveu qui ne demandait qu'à rivaliser avec lui d'exécration pour le chef de la famille. Le fourbe avait bien préparé ses batteries. Du temps que son neveu Michel n'était encore que césar, alors que le basileus Michel IV vivait encore, il s'était montré plein de bonté pour ce jeune parent, flattant ses penchants, lui prêtant autant d'argent qu'il pouvait en désirer, acquérant de la sorte sur lui une influence sans cesse grandissante. L'oncle et le neveu se faisaient réciproquement des confidences, ne se dissimulant point l'un à l'autre leur haine commune pour Joannès, persuadés tous deux à tort que l'Orphanotrophe conspirait en vue de faire arriver quelque autre personnage au trône. Skvlitzès mémo, après avoir narré à sa manière l'adoption définitive du Kalaphale par Zoé (1), nous raconte immédiatement après en termes quelque peu confus qu'à ce moment déjà l'Orphanotrophe fut, sur l'ordre de la basilissa, révoqué et relégué dans le monastère de Monobat;i\ et que Constantin, après avoir dû préalablement renoncer à sa charge de domestique des Scholes, fut, toujours sur la demande de Zoé, exilé dans ses terres du thème de l'Opsikion en Asie, en même temps que le protovestiaire (Jeorges l 'était dans ses terres de Paphlagonie (2). Puis le césar étant devenu basileus, en avait profité aussitôt pour arracher à la bonne Zoé le rappel d'exil de Constantin et pour le faire créer « nobilissime »,une des plus hautes parmi les dignités de l'Ktat. Il lui accordait maintenant sa faveur la plus éclatante, le gardant constamment auprès de lui.

Psellos, que je continue à suivre pas à pas dans ce récit si précieux

(1) Voy. la note de la page précédente.

(2) Psellos ne dit rien <le tout rein. Les choses n'ont pas dû se passer ainsi. La chute et l'exil de rOrphaiiotrophe >'\ «le ses C-ères sont postérieur» et non antérieure à l'élévation au trône du Kalnpliate.

332 /•/'*' l'ORPUYRCK.ESÈTES ZOÉ ET THÈODORA

parce qu'il est celui d'un témoin oculaire constant , d'une rare intelligence, l'sellos, dis-je, interrompt quelques moments sa narration pour nous donner de ce nouvel et étrange jeune basileus un portrait terriblement poussé au noir, qui doit être assez exact cependant. « Je trace ce portrait du nouvel empereur, dit Psellos, pour qu'on ne s'étonne point lorsque je raconterai ses actions de voir qu'aucun principe de morale ne les inspirait, (l'était l'Ame à la fois la plus dissimulée, la plus diverse et la plus fausse qui fut jamais. Sa parole et sa pensée étaient constamment deux. 11 disait une chose et en pensait une autre. Alors que sa plus vive colère était déjà allumée, on le voyait parler avec une feinte tendresse à celui-là même qui l'avait irrité, protestant par serments de son amour pour lui. On le vit souvent partager le soir le pain et la coupe de ceux auxquels il méditait de faire subir le lendemain les pires tortures, les plus alTreux supplices. II se jouait de tous les sentiments, des liens du sang comme de ceux de l'amitié. Hien de tout cela ne comptait pour lui. Il eût vu tous ses parents se noyer sous ses yeux qu'il n'eût pas levé le doigt pour les sauver. Sa jalousie contre eux était universelle, portant sur les petites choses comme sur les grandes. Il avait en exécration toutes les natures supérieures. Kn somme il n'y avait en lui que haine cl défiance contre tous et chacun. Par contre, dès que la situation venait à être périlleuse, suintement il jetait le masque et devenait d'un coup ou lâche ou furieux, commettant les actions les plus abominables. Incapable de se maîtriser, il entrait pour le inoindre motif dans des colères terribles, prenant pour le motif le plus futile les gens en haine. Il exécrait spécialement, je le répète, tous les siens; cependant il n'osa pas les perdre do suite, parce qu'il redoutait encore son oncle Joannès, chef suprême de la famille. »

Reprenons notre récit : Constantin, une fois qu'il eut été créé nobilissime, perdit tout reste de crainte pour l'Orphanotrophe, toute déférence aussi. 11 lui répondait avec insolence, lui désobéissant ouvertement. En même temps, il ne cessait d'agiter l'esprit de son neveu, lui reprochant d'être trop humblement soumis à cet oncle. Sous cette influence néfaste incessante, le Kalaphale modifiait petit à pelil son attitude envers ce dernier, prenant vis-à-vis de lui des airs de plus en 'plus dédaigneux. Jean

IXQt'lKT VIHCS 1>E L'ORPJIANOTROPHB 333

commençait à s'en inquiéter fort, très attristé par la perspective «le perdre la toute-puissance dont il jouissait depuis si longtemps. Cependant il ne disait trop rien, comprenant combien il lui serait maintenant diffi-

MOSAÏQUt: BYZANTIN i: de la métropole de Xérès de M,wé,loine. - Onituh: Abtùle. Communion tics Apôtres. Un ApAtre ramant U- pain. — XI*' Siècle. — (Millet, W*>-h'tudeii,

cite de se défaire du nouveau basileus. Il parait pourtant avoir un moment caressé un projet dont Psellos déclare bien avoir eu connaissance, mais qui demeura tout à fait ignoré et qui échoua du reste. Ce plan consistait à remplacer Michel V par un de ses cousins, neveu par conséquent, lui

su t>oiti>iiYiioc,k\i:ri:s zoé et rnÈonon a

aussi, de l'Orphanolrophe. Ce personnage, nommé Constantin, était magistros. Il y eut là tonte une intrigue assez louche, très obscure, dont Psellos, qui est seul à en parler, fait un récit confus. Joannès, qui voulait avant tout se couvrir, lui el son nouveau candidat, contre les graves risques d'une pareille intrigue, eut l'adresse extraordinaire, dans un moment où le jeune empereur était inattentif, de lui faire signer une ordonnance rédigée d'avance dans laquelle une clause secrète portail que si un des parents du basileus cherchait à usurper le pouvoir, il ne passerait point pour cela en jugement et ne serait même point inquiété. Bref, l'eunuque, en général mieux inspiré, une fois en possession de ce papier, crut avoir fait merveille et s'être acquis une arme redoutable. Il se trompait étrangement. Avant môme qu'il n'eût pu agir, le basileus, qui se défiait, l'avait prévenu et s'était débarrassé de lui définitivement ainsi que nous Talions voir.

La situation entre tous ces louches personnages violemment aigris les uns contre les autres ne faisait que s'envenimer. La haine sourde que se portaient l'oncle et le neveu, Joannès et Michel, finit par éclater aux yeux des moins prévenus. Ce fut, parait-il, dans un banquet au Palais à l'occasion d'une discussion entre eux, discussion dont le diabolique Constantin profita très habilement pour se ranger à haute voix à l'opinion du basileus, tandis qu'il donnait tort à son frère. Se montant peu à peu à un diapason extraordinaire d'excitation factice, il en vint à faire avec une véhémence voulue devant tous son procès à l'Orphanolrophe, lui reprochant avec violence son orgueil, son arrogance, sa fourberie coutumières. Joanuès, incapable de supporter, surtout en public, d'aussi odieuses accusations, comprenant «le suite que le basileus, qui n'avait fait qu'en rire, ne sévirait pas contre l'insolent, quitta immédiatement la table impériale. Au lieu de regagner sa demeure palatine, il se rendit dans une de ses maisons de campagne, accompagné dans cette hautaine retraite par toute sa maison et par une foule de personnages sénatoriaux et autres dignitaires, ses partisans ou ses amis. Le malheureux, songeant à tant de services rendus, se flattait encore que son neveu allait bien vite le supplier de revenir. De même pensaient les sénaleurs serviles qui, convaincus de ce prompt retour de faveur, songeaient déjà que leur présente attitude

ru: L oni'iiAXoTROi'Uh: 335

leur vaudrait un avancement nouveau. Les uns comme les autres avaient

compté sans la basse scélératesse du souverain qu'ils venaient volontairement de se donner.

t Le Kalaphale, poursuit Psellos, n'éprouva pas le plus léger regret du départ de cet oncle détesté. I'ar contre, celui de la presque totalité des sénateurs l'alarma fort en lui faisant redouter quelque tentative sérieuse contre son autorité à peine établie. 11 écrivit en conséquence à l'eunuque une lettre où, dans un langage pertide et cruel tout à la fois, il lui reprochait sa conduite, surtout son altitude orgueilleuse, mais lui donnait en même temps rendez-vous au Palais pour s'entretenir confidentiellement avec lui. Joannès, se croyant déjà le maître à nouveau, persuadé qu'il allait recevoir le chaud accueil d'autrefois, se hâta d'accourir. C'était jour de représentation solennelle au Cirque. Le basilens qui s'y trouvait, «'t qui n'avait pas compté' sur un aussi prompt retour, rentra directement dans ses appartements du Palais sans envoyer aucun message à son oncle qui se morfondait à l'attendre. Celui-ci, très humilié, croyant à un fait exprès, regagna sa maison de campagne, le cœur profondément ulcéré. Ce fut la rupture détinitive. 11 n'y eut dès lors que haine atroce entre ces deux hommes. Déjà Joannès s'apprêtait à comploter contre son neveu, mais celui-ci avait maintenant la force pour lui. Il expédia un navire au lieu de retraite de l'Orphanotrophe, probablement sur le Bosphore, avec l'ordre brutal d'avoir à venir se justilier. Comme le bâtiment qui portait le grand suspect approchait du port, le jeune basilens, qui guettait son arrivée du haut des terrasses du Palais Sacré, fit faire un signal convenu. Aussitôt le navire, au lieu de mouiller devant la demeure impériale, fit demi-tour. Alors on vil un autre bâtiment s'approcher qui prit le malheureux Orphanolrophe à son bord et niellant toutes voiles dehors l'emmena incontinent dans un lointain exil, au monastère de Monohata». Nous ne savons rien d'autre absolument de ce drame poignant dans sa simplicité antique. Nous ne savons rien surtout de ce qui dut se passer dans l'âme altière de cet homme qui avait été si longtemps toutpuissant, lorsqu'il se vit ainsi, pauvre raplif aux mains du misérable dont il avait fait la fortune, honteusement chassé par lui. De nos jours, d'autres grands minisires, dans des circonstances différentes, ont éprouvé

xir,

LES PO HP 11Y ROC ES ÊTES ZOÉ ET THEODOItA

les mêmes colères impuissantes, les mômes humiliations abominables.

La conduite de Michel envers cet oncle auquel il devait la couronne fut exécrable jusqu'au bout, sans ménagement aucun. Psellos nous dit que le lieu affreux de sa relégation eût convenu tout au plus aux pires bandits. Le malheureux, poursuit le chroniqueur, bien que le basileus eût légèrement atténué la dureté de cet exil lorsque sa colère fut un peu calmée, souffrit mille maux dans cet enfer.

Ce sort tragique passa du reste presque inaperçu. Personne ne songea à protester contre le bannissement de l'impopulaire ministre tombé de si haut, du dur Orphanotrophe dont l'administration avare, cruelle, écrasante, l'ambition insatiable ne lui avaient guère créé que des ennemis.

Débarrassé du seul homme dont il redoutait l'énergie, ce terrible basileus, monté par un caprice inouï du sort sur ce trône où il ne devait que passer, poursuivit avec fureur son œuvre de haine, uniquement occupé, nous dit Psellos, à tout modifier, transformer et détruire. * Son audace criminelle semblait, nous dit-il, vouloir instinctivement bâter encore la cataslrophe finale, tels ces misérables écuyers du Cirque, qui, monté» sur leurs piteux coursiers, les font crever tant ils s'acharnent à les forcer. » « Ce fut, dit à son tour Skylitzès, au moment précis où il se croyait définitivement en sécurité par la chute de l'Orphanotrophe que ce pitoyable souverain tomba aussi soudainement qu'il s'était élevé. »

Je poursuis le récit poignant de Psollos en citant les traits affreux qu'il nous conte encore de cet empereur d'exception, misérable avorton moral qui ne sut même pas tomber avec dignité (i). * Jamais, nous dit-il, le Kalapbate ne jetait un regard favorable sur les dignitaires et les hauts personnages que leurs fonctions rapprochaient de lui. C'était sa politique constante de chercher à les terrifier, à les tyranniser dans une incessante disgrâce, à les déposer brusquement de leurs charges, à diminuer ou détruire leurs privilèges. Par contre, il ne parlait (pie d'accorder plus de licence à la populace pour pouvoir au moment opportun s'appuyer sur elle

! l i Voy. iliins MiinuvRs, ^d. Uonii. pp. 261 el 2G2, un non moins «ombre portrait de ce basileus.

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