‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècleChapitre 81 sur 90 · MICHEL V S'ENTOURE DE • HH.IV · texte numérisé non relu

MICHEL V S'ENTOURE DE • HH.IV

Contre l'aristocratie qu'il haïssait. Il avait coutume de répéter qu'il voulait que sou pouvoir s'appuyât sur la masse et non sur une élite de quelquesuns. » « En disant cela, ajoute notre chroniqueur, il n'entendait parler que de la plus vile populace, non du vrai peuple qu'il ignorait absolument ! » Il avait substitué à sa garde du corps ordinaire!, probablement à ses soldats vseringB, une troupe d'esclaves du Palais, sorte de « bravi »

MOSAÏQUE BYZASï'IXE </c l'église tin couvent de Daphni, prés il' Athènes. — Lez taintt Proboe, Tarucluvet Andronic. — A7~ Siècle. — f Millet. W"-Êtudes, B. 135X./

« d'origine scvlhique », c'est-à-dire probablement des Bulgares ou d'autres Slaves, tous eunuques, qui le connaissaient bien et étaient prêts à lui rendre tous les services qu'il leur demanderait. Il avait tellement choyé et comblé ces bandits qu'il pouvait se considérer comme à peu près assuré de leur dévouement, assuré du moins d'être à la fois bien gardé et bien servi par eux dans ses vengeances.

Il commença donc aussitôt à combler de ses faveurs la lie de la populace urbaine, et cette foule immonde lui rendit d'abord en faciles démonstrations d'attachement tout ce qu'il faisait pour elle. Lorsqu'il passait à

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cheval par les rues de la capitale, les petits boutiquiers eux-mêmes, les petits marchands qui profitaient largement des mesures édictées par lui, l'accueillaient avec faveur. On l'acclamait. On tendait sur la route du cortège impérial les plus belles tentures de pourpre. On plaçait sous ses pas les plus beaux tapis de soie. Ce fut alors que, complètement trompé, comme grisé par ces protestations si superficielles d'amour populaire qui n'avaient en réalité aucune base sérieuse, il crut vraiment pouvoir tout oser et commença à laisser paraître la secrète et intense pensée de son àme dont la disgrâce de l'Orphanolrophe n'avait été que le presque insignifiant prélude. Ce jouvenceau couronné, élevé de la rue au trône par la plus invraisemblable des intrigues, surtout par l'incroyable faiblesse de sa souveraino, ne songeait déjà plus, en effet, qu'à chasser du trône celle illustre et antique dynastie macédonienne en la personne sacrée de la vieille basilissa à laquelle il devait tout et à se faire proclamer maître unique de l'Empire en son lieu et place ! Ce fut sa folle confiance en l'amour populaire, qu'il s'imaginait avoir si violemment excité et si facilement conquis, qui lui fournil l'audace nécessaire pour un tel crime et qui finalement amena si promptement sa perte.

Maintenant qu'il s'était défait de son oncle l'Orphanolrophe, le jeune insensé n'avait plus qu'une haine au cœur qui surpassait toutes les autres. Il détestait do toutes les forces de son âme basse sa mère adoptive, la bonne basilissa Zoé, celle précisément qu'il eût dû chérir uniquement, mais qui était aussi plus difficile à renverser que l'eunuque. t 11 l'avait toujours haïe, s'écrie Psellos, même quand elle lui avait donné l'Empire en l 'adoptant ! Mais aujourd'hui qu'il se voyait forcé de la nommer sa souveraine en public, il en avait conçu une humiliation et une colère si furieuses qu'il eût voulu pouvoir de ses dents couper sa langue contrainte à proférer de telles paroles ot la cracher de sa bouche ! »

Nous touchons au drame final. Il semble bien que cet étrange basileus, le plus étrange peut-être parmi tous ceux qui ont passé comme un rêve au Palais Sacré de Byzance, ait été quelque peu dément. Déjà sa haine tenace de maniaque contre tous les membres de sa famille à l'exception de son seul oncle Constantin, sa politique d'extermination à leur endroit demeure presque inexplicable dans son intensité, alors que lui-même, n'étant que

co.xnriTF oniKvsE nu kai.apiiate exvers zoe 339

le plus vulgaire et le plus précaire des parvenus sur le trône, avait par cela même grand besoin d'être soutenu par tous les siens. Psellos raconte qu'après l'exil de l'Orphanotrophe, qui, lui, au contraire, avait constamment témoigné d'un si fidèle attachement à sa famille, ce bourreau couronné avait ordonné d'émasculer tous ceux ou presque qui lui tenaient par les liens du sang à un degré quelconque. « Beaucoup de ceux-ci étaient des hommes mariés, ayant barbe au menton, môme déjà des pères de famille respectables. > C'est à de telles gens que ce monstre infligeait froidement ce supplice affreux ! Mais, je l'ai dit, cette haine contre sa famille n'était plus rien maintenant auprès de celle qu'il nourrissait pour la vieille basilissa qui avait fait son étonnante fortune, mais qui le gênait prodigieusement parce qu'il s'était aperçu trop tard qu'il dépendait entièrement de son bon plaisir. Cette haine, au dire de Psellos, devint maladive. Cet insensé ne pouvait plus se contenir quand il entendait dans les cérémonies publiques, si fréquentes à Byzance, au Palais comme à l'Eglise, proclamer le nom de Zoé avant le sien dans les acclamations populaires officielles. Vivant dès le début complètement séparé de la basilissa, non seulement il n'avait plus avec elle aucune communication, mais il lui refusait tout argent, alors que cependant le trésor impérial était son bien à elle. Finalement il l'interna presque de force au Gynécée du Palais où elle fut gardée comme une prisonnière par des serviteurs à lui, gens pleins de brutalité. Ses femmes furent éloignées et n'eurent plus permission de la servir. Même Michel faisait à tout instant fouiller le Gynécée sous prétexte de conspiration.

Skylitzès, aussi Glycas, nous fournissent ici quelques autres détails que Psellos, probablement de propos délibéré, a laissés dans l'ombre. Le jeune basileus, nous disent ces chroniqueurs, était constamment excité contre Zoé par son oncle Constantin qui lui-même l'était de loin par l'eunuque Joannès, tant que celui-ci vécut dans son lointain exil. Joannès était-il sincère et continuait-il, malgré l'indigne conduite de son neveu à son égard, à vouloir obstinément, même en sa misérable personne, la grandeur de leur famille, ou bien voyait-il simplement, dans ces tristes délations contre sa souveraine légitime, un moyen de rentrer en faveur auprès du nouveau basileus et d'être rappelé par lui de son cruel

MO

LKs rOlil'UYRnCFXÏ Tf.s ZOE HT THKOltORA

éloignement ? Je serais fort embarrasse pour répondre. Voici les termes mômes dont se sert tilycas : « Constantin ne cessait de répéter au basileus ce que Joannès de son côté ne cessait de lui écrire, qu'il lui fallait à tout prix se défaire de Zoé pour éviter d'être empoisonné par elle comme l'avait été son oiicIh le Paphlagonien. » On voit qu'il n'avait pas suffi à cet infortuné Michel IV d'avoir été si terriblement malade toute sa vie pour être en droit de mourir de sa mort naturelle. On voulait à tout prix, dans celle agonie pourtant si naturelle, voir la main de la malheureuse impératrice. Combien il devient diflicile pour l'histoire de se mouvoir avec quelque certitude parmi ces obscures intrigues de Palais et de Gynécée. Skylitzès poursuit ici son récit dans les mêmes termes que (ilycas. u Le basileus, dit-il, était constamment sollicité par les lettres de rOrphanotrophe exilé et par les conseils du tout-puissant nobilissiine de se délier de la basilissa. » « Prends garde, lui répétaient à l'envi ces deux acolytes, de ne point subir le sort que Zoé a inlligé non seulement à ton malheureux oncle, mais déjà à son prédécesseur, le non moins infortuné Humain Argyros, tous deux empoisonnés par elle. Saisis n'importe quel prétexte pour te débarrasser d'elle en la devançant dans ce rôle d'assassin. » Le Kalaphate, qui n'avait guère la tète solide, fut tôt affolé par ces incessantes insinuations. 11 ne rêva plus que de se débarrasser de cette princesse gênante.

Bientôt, jetant entièrement le masque, ce précoce criminel résolut de profiter de la faiblesse de la vieille souveraine pour l'expulser du Palais Sacré et demeurer, en l'exilant, seul maître de l'Empire. J'ignore s'il conçut à lui seul ce plan audacieux autant qu'insensé qui allait causer sa perte, ou s'il y fut tout «l'abord poussé par son oncle le nobilissiine ou quelque autre de ses obscurs familiers. Tout est mystère dans ces existences de souverains d'Orient enfouis au fond de leur Palais d'où ils faisaient secrètement mouvoir les fils de leurs abominables et ténébreuses intrigues.

« Michel, dit le chroniqueur byzantin Skylitzès, décidé à commettre ce forfait vraiment parricide contre sa bienfaitrice, voulut auparavant tàter encore une fois le pouls à l'opinion publique, surtout s'assurer jusqu'à quel degré il pourrait compter sur les sympathies de la foule urbaine

l'HO( f:ssin.\ DE LA * QTisIMODO

dont la complicité, du moins l'abstention, lui était indispensable pour mener à bien le crime qu'il méditait. A la procession solennelle du jour de Pâques, qui tombait, cette année, le II avril, il fut fort bien accueilli par la populace lors de son passage solennel à travers la cité pour se rendre à Sainte-Sophie l). Aussi, le dimanche suivant, 18 avril, dimanche de la Quasimodo, décida-t-il d'assister à l'autre grande procession, qui se rendait ce jour-là du Palais au temple illustre des Saints Apôtres, pantbéon des basileis, aujourd'hui la magnifique Mosquée du Conquérant. Il s'y rendit en pompe, revêtu du costume impérial des grands jours, diadème «m tète, escorté par la foule immense des sénateurs et des hauts dignitaires.

Quel rêve pour cet infinie parvenu, hier encore le dernier des inconnus perdu dans la foule anonyme! Toute l'infinie population de Constanliilople, la Ville gardée de Dieu, l'acclamant, se pressait sur le passage de l'admirable cortège, à travers les rues merveilleusement parées. Seule, la basilissa Zoé* était absente, ce qu'expliquait, du reste, suffisamment l'étiquette farouche du (ivnécée impérial. Sur le parcours de la procession, les maisons étaient, comme de coutume en ces occasions solennelles, ornées des plus beaux objets d'orfèvrerie en métal précieux, tendues d'étoffes somptueuses brochées d'or et d'argent. Cette fois encore, le jeune basileus, à sa grande joie, fut accueilli tout le long de sa route par

(1) Vny. Ififhel AUaleialeB. op. cit., p. 12.

PORTE DE LA MOUQUÉE <i,- Kmtndjdiir, ancienne njlùu- hyuintine a Hiibiniqne, construite pur le (annanM et « <<ilépnni> « d'Italie Christoplmnts mj'is le reyne de Constantin VIII — cùjn. de lu p. fl.7 — (Pltftt.

commun, pur M. '•*. MitU-t,,

EES PO R P H Y RQG É.\ ÊT Et> ZOÉ ET THÉODORA

des acclamations enthousiastes. Il semblait vraiment que l'âme de tout ce peuple fût allée à lui sans retour. Ce fut cela môme qui le perdit. Le malheureux prit pour lui seul tous ces cris d'allégresse qui ne s'adressaient qu'au collègue couronné de l'héritière naturelle et bien-aimée de l'Empire. Complètement trompé, il rentra joyeux au Palais, décidé à agir incontinent.

« Michel, dit de son côté l'historien Psellos, avait résolu de chasser Zoé du Palais. Il fallait à cette bêle fauve pour lui tout seul la demeure séculaire des basileis (1). Une fois cette idée logée dans son étroit cerveau, il ne songea plus qu'aux moyens d'exécution. Il communiqua d'abord son dessein aux plus audacieux parmi ses familiers. Puis, il interrogea de même ceux en qui il croyait pouvoir mettre quelque confiance ou qu'il estimait plus avisés. Les opinions furent très partagées. On alla jusqu'à le décourager parce que les astres interrogés demeuraient hostiles. Michel écoutait ces divers avis avec gravité. Surtout il consultait les astrologues. » Psellos poursuit en nous racontant que cette classe d'intrigants était encore fort nombreuse à cette époque à liyzance. Il dit en avoir connu personnellement plusieurs. « Ce n'étaient point des savants. Us se souciaient fort peu de connaître les résultats de la science, qu'ils ignoraient du reste absolument. Ils prédisaient tout simplement l'avenir en dressant des bm-oscopes à cet effet. » « Si je parle d'eux aussi sévèrement, dit notre écrivain, c'est que j'ai moi-même étudié longuement leur prétendue science sans pouvoir jamais arriver à me persuader que les choses humaines étaient vraiment gouvernées par la marche des astres. » Les réponses de ces charlatans au sujet de l'opportunité de l'acte criminel que méditait Michel furent, parait-il, si absurdes, si hésitantes, que celui-ci tinit par éclater de rire. Se gaussant de leur fausse science: « Allez au diable, leur cria-t-il; moi, avec un pou d'audace, j'en ferai bien plus (pie vous avec tout votre piètre savoir. »

Aussitôt après le retour de cette procession aux Saints-Apôtres, durant laquelle il avait cru si bien tenir la favour populaire, dans celte même journée du 18 avril, le basileus so mit à l'œuvre. Le misérable n'y

ZOE Mtl'OltTËE I f'HINKIPO

alla point de main morte. Il accusa simplement la basilissa d'avoir voulu le faire empoisonner, le tout avec des détails inventés aussi invraisemblables qu'effrontés et ridicules. Zoé, qui, ne se doutant de rien, ignorait ces turpitudes, se vit subitement, par ordre de son abject collègue, arrachée de force cette même nuit de ce Palais Sacré où ses ancêtres régnaient depuis des siècles. Un simulacre de jugement rendu sur le témoignage infâme de quelques faux témoins la déclara convaincue du crime de lèse-majesté et la condamna à la déportation immédiate dans un monastère des lies ! Avant qu'elle ne fût revenue de sa stupeur, on la jeta, en pleine nuit, sur un navire, avec une unique suivante. Alors, des gens désignés à cet effet, après avoir coupé sa chevelure grise, sur l'ordre exprès du basileus, la transportèrent dans un des monastères de Prinkipo, la plus grande des lies des Princes, où elle fut enfermée comme religieuse. Tout ceci n'avait pas pris plus de quelques heures. Pour s'assurer que leurs ordres avaient été bien exécutés, Michel et son principal conseiller, le nobilissime, avaient ordonné qu'on leur rapportât la chevelure impériale (T.

Ceci est le récit de Psellos. Skylilzès ajoute ce détail que, quelques heures auparavant, alors qu'il venait de rentrer au Palais, au retour de la procession «les Saints-Apôtres, le basileus avait expédié au patriarche Alexis, dont il se défiait, probablement parce qu'il le savait favorable â la basilissa, l'ordre de se rendre dans son monastère du Stenon, sur le Bosphore, et d'y demeurer jusqu'au lendemain pour y attendre l'arrivée du basileus. En même temps, il lui envoyait la grosse somme de quatre livres d'or comme dédommagement et parce qu'il se disposait à lui choisir sous peu un successeur (2). Il semble que le vieux prélat n'ait opposé aucune résistance immédiate à ces volontés du basileus. Nous verrons cependant qu'il ne demeura pas inactif.

L'historien musulman Ibn el-Athîr nous fournil ici un renseignement inédit des plus importants qui va mieux nous expliquer ( altitude

(Il Psellos semble dire qu'on ne coupa les cheveux de lu basilissa qu'un peu plus lard et que l<> basileus mirait bien voulu la faire tuer de suite, au lieu de la faire seulement raser. Manasses, Kphrein, Michel Altaleiates ajoutent que plusieurs irembre* de la famille de Zoé furent châtrés » ,-.tle occasion, que Théodora, elle aussi, fut envoyée aux Iles des Princes.

(2) Ce dernier détail est de CJlycas.

.144 LES POHPHYltOr.E.XETE* ZOE ET THEODOliA

4 1 ii patriarche. On sait qu'on igm>re encore à quelle source cet auteur du xin""' siècle a puisé les renseignements très précieux qu'il nous fournit sur quelques événements de l'histoire byzantine aux x oie et xi ,,,r siècles. Donc, llin el-Alhir, racontant le drame du mois d'avril 1012 à Couslanlinople, dit que Michel le Kalaphale, après avoir fait déporter Zoé à Prinkipo, voulut aussi se débarrasser du patriarche pour ne point être gêné par lui dans les projets qu'il méditait. Il lui demanda de lui offrir un festin dans un monastère de la banlieue de la capitale, promettant de s'v rendre. Le patriarche s'exécuta et se rendit en ce lieu pour les préparatifs du festin. Alors le basileus envoya dans ce monastère une foule de soldats des hétairies barbares, bulgares et russes, avec ordre de tuer secrètement le patriarche. Ces mercenaires partirent de nuit et attaquèrent le monastère, mais le patriarche leur ayant fait distribuer beaucoup d'argent, réussit à s'échapper furtivement et à rentrer en ville où il fit aussitôt sonner les cloches pour soulever le peuple contre le basileus. Ce très curieux récit confirme deux faits importants que nous ne pourrions que soupçonner si nous nous en tenions aux chroniqueurs byzantins: à savoir la participation capitale du patriarche à l'émeute contre Michel V et la sympathie profonde des mercenaires russes à l'endroit de la basilissa en même temps que leur attitude d'abord louche puis ouvertement hostile envers le prétendant (I).

Psellos raconte encore avoir entendu dire par quelques-uns des témoins de ce drame, dont la rapidité avait dépassé toutes les prévisions, que lorsque le navire qui emportait la pauvre Zoé vers l'île de Prinkipo, distante de quelques milles à peine, eût gagné le large, celle-ci, apercevant au loin, dans la brume matinale, les bâtiments «lu Crand Palais Sacré où s'était écoulée toute son existence- déjà longue, se souvenant de son père Constantin VIII et «le ses glorieux prédécesseurs, basileis des Romains depuis cinq générations, fondit en larmes. Songeant à son oncle, l'illustre empereur Itasile, cet homme qui avait rendu de si grands services à l'Kinpire, qui avait brillé entre tous les basileis, elle lui tint ce touchant discours, entrecoupé de gémissements : « <) loi, mon oncle et

(1/ Wa«Mli«w»k}\ ht ilioujimi v.rrin<j>,-ni*sr. «le, f art., p. lift.

LAMENTATIONS OE ZOE

mon souverain, quand je naquis lu m'enveloppas de les mains dans les lances impériaux, puis lu m'aimas el me comblas de faveurs plus qu'aucune de mes 9œurs parce que je le ressemblais d'une manière frappante, ainsi que je l'ai entendu dire cenl fois par ceux qui l'avaient connu dans ta jeunesse. Que de fois en m'embrassant, tu m'as dit : « Mon enfant, vis de longues années pour la gloire de notre famille, sois-lui une semence

ÉGLISE RYZASÏ'IXE .Su'nl ftnnuiliè /.mm Enlumine dan» file de Chypre. — Intérieur de l éijlUe. — fPkoi, commun. /Kir .V. G\ EnLirt.)

divine et une joie précieuse! » Tu m'élevais ainsi, rêvant des plus grands projets pour mon heureux avenir. Hélas! les espoirs ont été' dé<;us. Car me voici déshonorée et avec moi le m un de lous les miens. Me voici condamnée comme une vile criminelle pour un crime infâme que je n'ai point commis! Me voici chassée par la force du Palais de mes pères, ignorante du lieu où je vais être conduite, ne sachant si je ne vais point èlre livrée aux bètes ou noyée dans ces flols qui m'environnent. Oh! mon oncle, du haut du ciel, veille sur moi, sauve les jours de la misérable nièce! »

m les porpiivrogéxètes zoê ET THEO do h a

(Juel drame inouï aulanl que soudain. Voici donc, à la suite de celte incroyable révolution de Palais, la Porphyrogénèle Zoé, tout à l'heure basilissa d'un immense Kmpire, héritière de tant de souverains, maintenant misérable nonne tonsurée dans un de ces fameux couvents des II<;s qu'on aperçoit de Constantinoplc au loin à l'entrée de Marmara cl où tant de princes et de princesses, tant d'illustres victimes, la grande Irène entre autres, étaient venues avant elle gémir sur la fragilité des choses humaines. Au dire de Psellos, la vieille souveraine, qui semble vraiment avoir eu quelques beaux côtés de caractère, prit tout d'abord son dur exil en patience. < Elle avait eu, nous dit-il, durant celte courte et tragique traversée, si terriblement peur d'un pire destin, qu'elle fut comme soulagée de voir qu'on n'en voulait pas à ses jours. Elle parut même se résigner à son triste sort, décidée, du moins cm apparence, à ne plus vivre désormais que pour Dieu. » i Elle ne pouvait guère faire autrement, ajoute philosophiquement le chroniqueur, car elle se trouvait bien pieds et poings liés aux mains de ce terrible Michel. Elle se mit immédiatement en prières, bénissant Dieu qui l'avait sauvée d'un péril mortel, devenue une humble religieuse, victime offerte, je ne sais si ce fut à Dieu, mais certainement à la fureur de ce basileus qui avait imaginé et ordonné ce honteux guel-apens. »

Le prochain act«« de cette tragi-comédie suivit immédiatement le premier. Ee basileus, toujours uniquement préoccupé de se conserver la faveur populaire, tenta de justifier sa conduite en lui donnant une consécration publique quasi-officielle. Dès les premières heures du jour, après celte nuit sinistre, le lundi 11), Michel V convoquait les sénateurs en séance solennelle et leur débitait le plus mensonger récit, affirmant que Zoé avait constamment tenté de le faire empoisonner, que lui, la soupçonnant dès longtemps, l'avait à maintes reprises surprise sur le fait, mais que. mù par un sentiment de pudeur, il avait hésité jusqu'ici à en informer lis Sénat. Ees sénateurs, troupeau docile, donnèrent tout naturellement un blanc-seing à ce misérable basileus, approuvant effrontément sa conduite à l'endroit de sa souveraine.

Ce fut ensuite le tour du peiqde de la capitale, infiniment plus difficile à convaincre. Pour tenter de calmer la colère populaire à l'ouïe

KXPLOS ION DE LA FlltilUli l'Of LI..M HE 347

de l'attentat commis contre cette souveraine tant aimée, un « piltakion », sorte de manifeste officiel, c'est Michel Attalciates «jui nous apprenti ce détail, fut en hâte promulgué, motivant et justifiant la conduite du basileus, noircissant Zoé, mettant tout sur le compte de la pauvre femme. Le Préfet de la Ville en personne, entouré d'une nombreuse garde armée, en donna lecture à haute voix à la foule immense accourue dans le vaste Forum de Constantin.

Ce « pittakion » disait en substance, parlant par la bouche du basileus : t La basilissa Zoé, que j'ai surprise conspirant contre ma personne, a été déportée par mon ordre. J'ai également chassé de l'Kglise le patriarche Alexis qui était de connivence avec elle. Quant à vous, mon peuple, si vous persistez, comme je l'espère, dans vos bonnes intentions à mon endroit, vous recevrez de moi de grands bienfaits et de grands honneurs et vous vivrez d'une vie assurée et tranquille! >

Psellos, dit que, dans la foule, beaucoup de gens avaient été gagnés pour applaudir bruyamment à cette communication. On espérait enlever ainsi les suffrages de la masse. Michel était même si assuré du succès, ai convaincu que le peuple accepterait tacitement, à l'exemple du Sénat, l'exil de l'impératrice, qu'il était allé se délasser de ce que notre chroniqueur appelle ironiquement ses t travaux héroïques », aux jeux du Cirque. Le jeune basileus se trompait lourdement, et le châtiment de son crime allait être aussi brusque que soudain, de plus infiniment dramatique.

t La terrible explosion de fureur populaire qui suivit immédiatement la communication maladroite du Kalaphate, a-t-on dit avec raison (I), fil sur les témoins oculaires l'impression la plus profonde, la plus extraordinaire. Psellos, qui fut de ceux-là, inaugure le récit qu'il en va faire par un préambule solennel, « eonime il en faut, dit-il, pour les plus grandes scènes historiques, si grandes que l'exposé en dépasse les forces humaines ». Il parle, en somme, de ce soulèvement fameux en termes qui ne seraient pas déplacés pour le récit d'un événement tel que les débuts de la grande Révolution française (2). »

i l) Bury, op. rit.. 2* art., p. ï'-H.

3*8 LES POliPUYIiOGESETES ZOE ET THF.ODORA

« l'our ce qui va suivre, poursuit-il en son langage ampoulé, tout discours humain demeure inférieur à la grandeur des faits et l'esprit de l'homme ne peut arriver à comprendre les décrets de la Providence. Je juge des autres par moi-même. I*as (dus le poète inspiré divinement, que le rhéteur à l'éloquence entraînante, au langage plein d'art, ou le philosophe à la vaste érudition, expert à connaître les causes surnaturelles des événements et à savoir tout ce qu'ignorent les autres, ne saurait parler dignement, chacun avec les qualités ou brillantes ou grandioses et pénétrantes qui le distinguent, d'événements aussi extraordinaires. Aussi n'aurais-je jamais osé tenter de raconter ce drame, s'il ne s'agissait précisément là de l'événement le [dus considérable de toute cette période historique que j'ai entrepris de narrer en détail, ('/est ce qui m'a enhardi, moi, chétif navigateur, à naviguer sur cet océan redoutable. Je vais donc remémorer de mon mieux les événements qu'amena la vindicte divine aussitôt après l'exil de la basilissa, »

C'est, en effet, dans cette fameuse sédition populaire contre le Kalaphate et son oncle le nobilissime, que le chroniqueur précieux entre tous pour toute cette période, le fameux Michel l'sellos, apparaît pour la première fois comme jouant lui-même un rôle dans les événements extraordinaires qui vont se pressant autour de lui, rôle d'abord insignifiant, mais que nous allons voir sans cesse grandir. 11 est indispensable «l'indiquer ici, en quelques mots, les origines de cet homme considérable. Je ne ferai pour cela (pie résumer le plus brièvement possible les débuts d'un article que lui a consacré M. Rambaud (I) à propos de la publication de ses uruvres par M. C. Sathas [■>) et aussi un excellent mémoire de M. Mr. lthodius publié en 1 8ÎJ2 sur le même personnage et sur sa correspondance (3).

« Il est, dit M. Rambaud, à l'époque plus déshéritée qui suivit la grande époque de Rasile II le Rulgaroctone, un homme qui résume en lui-

Michel Psrl'ot. /.At'W>/»'ir rl homme d'Elnt Injiantin du .Y/ 1 "* siècle. Sa rie et se» œuvre» d'après la n-unle fuMi -ition ,le M. i\ S.tttvi*. liccur Ihstonyiu: I. Ml, |>|>. 241 sqq. 2i Tomes IV et V <le la lliùtiothna ,jrn>-ti mntii xvi, Paris. 1871 et 1876. ,3i Dr. Rliodius. Unir, zur Isl/eHxijesr.h. und su den Hriefen des l'sellos, Plauen i. V.. IN'Ji. Voy. etict.ro W. Ki*Hier, Heilr.rgr hi*t. Kritik des Léon IHukonox und Miehael Psellos, Innsbruck, Ishg.

MICHEL nSELLOS

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même pour cette période les mérites comme les débuts de l'esprit grec: c'est .Michel Psellos, homme d'Etat influent et fécond polygraphe. Son nom est depuis longtemps célèbre, mais son caractère et son rôle historique ne nous sont bien connus que grâce aux dernières publications fuites de ses œuvres et de ses lettres. Les érudilsdu xvut me siècle, en voyant se multiplier les ouvrages attribués à Psellos, remarquant qu'ils portaient à la fois sur une foule de sujets et formaient comme une vaste encyclopédie, avaient admis l'existence de plusieurs Psellos. En réalité il y en eut deux; mais nous n'avons à nous occuper que du Psellos de Constanlinople, qui fut le grand savant, le Photius du xi me siècle. On a de lui des centaines d'opuscules sur les sujets les plus divers, une multitude de lettres, des discours, des poésies et enfin une Histoire qui affecte le caractère tout personnel de mémoires (i). •Son prodigieux labeur littéraire, qui s'accommodait cependant d'une vie

MiJJijE rla l,i S en Moni de Chio tianàlruite «oim U re>jne île Constantin Monomaqtu. — Décoration <fc lonrbre» incrtvtté» <le l i coupole priruiipal;.— (Strsygowski, liyz. ZciUclxr., V.)

(1) C'est celle Hittoirr à laquelle j'ai déjà fait, h laquelle je ferai surtout d'incessants et «i précieux emprunt*. Flic a plus que double nos connaissances sur colle époque à peitio connue du moyen âpe byzantin. Klle fui écrite par Psellos comme suite à relie de Léon Diacre, très probablement -ur lu demande formelle du basileus Constantin Dukas en personne. Voy. Fischer. Beitrayr, eir., pp. :m gqq., qui insiste (p. 368) sur le caractère noltenicnl ofliciel de cet écrit, surtout pour la lin.

35» I.E.S l'OHI* II Y RQO ÈS È TES ZOE ET THÉO HOU A

toute d'action, fait penser à Voltaire. Comme lui, il excellait à tourner des petits vers, comme à disserter sur la physique; comme lui, il a touché à tout; il a une verve caustique, une curiosité universelle; il fut pour son siècle un penseur hardi et un philosophe singulièrement novateur. Ministre ou confident de quatre empereurs et de trois impératrices, écrivain et orateur célèbre, en relation avec tous les hommes d'Etat et tous les hommes d'esprit de l'époque, ses brochures, ses discours, sa correspondance, son Histoire surtout, que j'appellerai ses « Mémoires pour servir a l'histoire de son temps » constituent la source d'informations la plus considérable sur tout le mouvement politique et intellectuel. Ces riches matériaux ont été longtemps presque ignorés. Une sorte de mauvais sort, depuis tant de siècles, retenait l'écrivain byzantin dans le sommeil du manuscrit. M. Sathas a enfin rompu le charme et consacré aux écrits historiques et politiques de Psellos deux volumes de sa Bibliothèque (I), à l'aide desquels il est devenu possible de reconstituer l'histoire non seulement de ce fécond polygraphe, mais aussi celle de son temps. »

t Constantin Psellos, car ce n'est qu'après son entrée en religion qu'il adopta le prénom de Michel, naquit en l'an 10(8 dans celte Ryzanrt» même où il devait passer presque toute sa vie et qu'il a tant chérie (21. Sur sa famille, nous trouvons de précieux renseignements dans le lou-

(!) Le toux* IV comprend, outre une précieuse préface de l'éditeur, Vllùloire ou les Mêmotre* de Psellos, Hixltnrp publiée d'après un unv/ue manuscrit infiniment incorrect, conservé n la bibliothèque Nationale (manuscrit n' 1712'. plus ses éloges funèbres de Michel Keroidarios. de Constantin Likhoudès .'t de Jean Xiphilin. tous trois amis et contemporains de Psellos, tous trois aussi devenus successivement patriarches de Constantinople. « Le style de Psellos est très obscur : il abonde en réticences calculées. Psellos est n la fois maniéré comme un sophiste et boutonne comme mi courtisan ; il veut qu'on l'entende a demi-mot. alors que nous avons perdu la rlef de beaucoup de ses allusions. » — Le tome V (Pxrlli MinceUimea), outre un » prologue » fort important du savant éditeur, comprend l'éloge funèbre de In mère de Psellos et de quelques autres personnages, des panégyriques de Constantin Mononmque et du métropolitain Jean Mauropos d'Kurhaita, des écrits polémiques en vers et en prose, beaucoup de ses leitres inédites adressées à tous les hauts personnages de l'époque, basileis et autres, d'antres opuscules enfin. Voy. à ce sujet : llhodiiis, op., cit., pp. 12 sqq.

M. Sathas a donné une nouvelle édition très améliorée de Vllistoirr de Psellos dans la collection des Byxintinc Tutu, éditée par M. J.-H. Hury : The Au/ory ofr^llu», Londres. C'est de cette édition que je me suis constamment «ervi.

Voy. encore un chapitra fort intéressant sur l'»e||os dans Neiimanu, op. cit., pp. 81 à 94.

(2) Voy. cependant Rhodius, op. cit., note 5 de In p. I, et Krumbacher. op. «t., 2*' éd., p. *33. Il naquit probablement à Nicomedie.

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MU UF.l. t'XEU.OS 351

chanl éloge funèbre ou « cnkomion » qu'il a consacré à sa mère. Il nous apprend que son père descendait d'une race qui avait compté des palrices et des consuls ; mais, comme c'était le cas de beaucoup de nobles byzantins, sa fortune ne répondait pas à sa naissance. Les nobles grecs n'avaient pas les préjugés de ceux d'Occident ; il chercha donc dans un petit commerce le pain de sa famille. Pscllos nous a trace* en quelques lignes délicieuses le portrait paternel physique et moral, celui de la mère aussi, femme en tous points supérieure, et ces deux portraits nous en disent plus sur l'intérieur d'un ménage byzantin à cette époque que bien de longs récits. Les parents de Psellos s'étaient imposé les plus grandes privations pour lui permettre de continuer ses études. Ils furent dédommagés par les progrès de l'enfant. Il semble qu'on faisait d'assez fortes humanités dans les écoles secondaires de Constantinople, puisque Psellos savait toute Ylliade par cœur et pouvait en expliquer la prosodie, les tropes et toutes les figures. Quand il rentrait à la maison, sa mère se chargeait du rôle de répétiteur. C'est en termes émus et charmants qu'il nous fait l'éloge de celle admirable femme dans ce rôle si doux pour un cœur maternel.

« D'écolier, Psellos allait devenir étudiant. Malheureusement, il eut la mauvaise chance de tomber justement sur cette période d'abaissement intellectuel qui s'étend jusqu'à Constantin Monomaque. Les grands établissements d'instruction fondés par Constantin Porphyrogéiiète étaient tombés au plus bas. Le gouvernement ne faisait plus rien pour les hautes éludes et les professeurs étaient bien obligés de vivre de leur enseignement. Ni les brillantes dispositions du jeune élève, ni les supplications de sa mère, ni les présages d'avenir qu'elle invoquait ne pouvaient leur tenir lieu d'honoraires. Ce fut un grand désespoir pour elle quand son fils fut obligé de suspendre ses éludes. Mais qu'y faire? Le ménage était pauvre, et Michel avait une so'ur aînée qu'il adorait el qu'il fallait doter. Il dut accepter une place de clerc auprès d'un haut personnage qui allait remplir dans une province d'Occident les fonctions de « krilis » ou juge. Il raconte qu'à cette occasion il vit pour la première fois les murailles et les tours fameuses de sa ville natale, la campagne enfin ! Il avait alors seize ans !

352 LES VORPHYKOHESÈTt •..> ZOE ET THÉO DORA

* 11 venait à peine île quitter Gmstantinople quand ses parents perdirent leur fille. Dans celte cruelle « preuve, c'était leur seule consolation que de pouvoir rappeler leur fils auprès d'eux. Les raisons d'argent et de famille qui les avaient obligés à l'éloigner n'existaient plus. Il y avait place pour lui à leur foyer désolé. Psellos nous raconte en ternies saisissants l'atroce douleur de son retour, les premières larmes dans les liras de ses parents éplorés faisant des lamentations sur la tombe de leur tille, son évanouissement à l'ouïe de l'affreuse nouvelle qu'on lui avait tenue cachée. .Sa mère, dans son désespoir, s'était consacrée à Dieu et avait revêtu le manteau noir et le voile des religieuses. Klle s'établit en un ermitage auprès de sa morte bien-aimée, pleurant pour la défunte, suppliant la Théolokos de préserver le fils qui lui restait. Son mari, avec sa docilité habituelle, suivit son exemple. Itien n'était plus ordinaire à (lonslanlinople que ces sortes de renoncements. Tout Byzantin était une manière de frère lai qui n'attendait qu'une occasion pour entrer en religion. Le couvent était la retraite ordinaire des fonctionnaires, des hommes de guerre; il était l'asile obligé des courtisans disgraciés, des empereurs déchus, des impératrices veuves, des princesses impériales qui n'avaient pas trouvé de mari. On ne s'en faisait pas l'idée austère et effrayante qu'on s'en fait chez nous, — surtout depuis la Révolution. Il ne s'élevait pas une barrière entre la vie du monde et celle du cloître. On entrait au couvent, on en sortait.

* La mère de Psellos, devenue religieuse, n'abandonne pas son fils. Installé près du monastère, Michel continue ses éludes, suit les cours des professeurs en renom et revient le soir travailler auprès d'elle. Le manque d'argent l'obligea encore une fois de prendre un emploi. 11 suivit un collecteur d'impôts qui se rendait dans sa perception du thème de Mésopotamie. Mais Constanlinople exerçait sur lui une véritable attraction. 11 était né Byzantin; la province était pour lui une espèce d'exil. Il sentait d'ailleurs que c'était seulement à Ouistantinople qu'il pourrait compléter ses éludes et que là seulement la fortune pourrait tenir les promesses d'avenir dont il avait pris acte. Il y revint après une courte absence. Kstimé de ses professeurs, qui avaient noms Nikétas, Jean Mauropos, le futur métropolitain d'Kuchaïla. admiré de ses camarades, il eut bientôt

3M t.Ks i'oni'UYiiO(;f:\f:ri:s zok irr tuéoi>oi:.\

une certaine notoriété dans le quartier des écoles. Il se lia avec «le nobles condisciples comme Constantin Dukas, dont la protection devait lui être utile un jour, surtout avec d'autres esc/wliers aussi pauvres que lui comme Jean Xiphilin de Trébizonde (t)ou Constantin Likhoudès (2), qui par leur travail allaient s'élever aux premières dignités de l'Eglise et de l'État.

« Psellos, ayant terminé ses études de philosophie, voulait apprendre le droit qui lui ouvrait l'accès de carrières plus lucratives. Ne pouvant payer les leçons des professeurs, il s'entendit avec son ami de cœur, l'étudiant Xiphilin qui avait appris le droit et qui désirait étudier la philosophie. Les deux amis organisèrent une sorte d'enseignement mutuel : Xiphilin, élève de Psellos pour la philosophie, et Psellos, élève de Xiphilin pour le droit, devaient également faire honneur à leur répétiteur. La philosophie servit à élever l'un jusqu'au trône de patriarche œcuménique ; le droit conduisit l'autre dans le Conseil des ministres de l'Empire. En attendant, Psellos put débuter au barreau où sa facilité de parole et son esprit ingénieux lui fissurèrent aussitôt une grande renommée. 11 allait passer bientôt au service de l'État. Michel V le Kalaphate, avait, dès son avènement, appelé au ministère d'État Constantin Likhoudès (3), et celui-ci fit la courte échelle à son ancien camarade Psellos. II le fit d'abord nommer « kritis » ou juge à Phdadelphie en Asie (4), puis le rappela dans sa chère Constantinoplc et l'attacha au Palais en qualité d* < hypogrammateus » ou d'attaché au secrétariat sous la direction du « protoasecretis » (">). C'est ici que nous le retrouvons dans cette journée terrible que je vais décrire et qui devait voir la restauration de Zoé et de sa sœur Théodora et la chuto et le supplice du misérable Kalaphate. Ce

I) Sur ce personnage <•« lèbre, voy. Fischer, Studien z. b>jz. Cck/i. d. elften Jafirtt., partie I, pp. I" à 49, Joannct Xiphilinua, /xj/rianA t. Cp. |»s«-Jlos a fait son élogo funèbre Sathas, IV, pp. 421-462).

(2) Psellos a fait .-gaiement son éloge funèbre (Sathas, IV, pp. 388-l20>.

■3) Voy. Sathas, IV, p. 398.

(4) Voy. Rhodius, op. cil., note 2 de la p. 3.

(a 1 Psellos se maria, vers re moment-la, avec une bytantine d'excellente naissance, d« race impériale. Voy. Rhodius, op. cil., p. 3. Voy. encore sur la biographie de Psellos : Miller, Journal de» Savant», numéro de janvier ln::i, pp. 13 sqq. Voy. surtout dans Kniinbaclier, op. cil., 2 1 ' éd., li s di\ers articles sur Psellos et ses érrils. en particulier celui de la p. 433. — M. P. Ifczohrazov « publié à Moscou, en 1890, une biographie de Michel Psellos.

6 O U I. Ê VF. M EST POPULAIRE

fui, nous l' allons voir, une grande journée pour le jeune sous-secrétaire d'Klat, «dors Agé d'environ vingt-quatre ans. Dès le matin, il ne cessa de courir du palais de Zoé au couvent habile par Théodora, se poussant, intriguant, observant d'où venait le vent, se ménageant enlre les partis, surtout rassemblant les ('déments de ses mémoires célèbres devenus pour nous une source si nouvelle, si infiniment précieuse pour la connaissance de ces faits dramatiques.

Je passe au récit »les événements I : : Suivant Psellos, qu'il faut d'ordinaire préférer puisqu'il fut le témoin oculaire de celle révolution fameuse, il se serait écoulé au moins deux fois vingt-quatre heures entre la lecture du « pittakion » impérial au Forum de Constantin et la grande explosion de la fureur populaire. Toutefois, il semble qu'en ce point particulier Skylitzès ait davantage raison, qui raconte que les troubles de la rue éclatèrent presque aussitôt et faillirent coûter, sur cette place même du Forum, la vie au malheureux Préfet de la Ville. Je n'ai pas les éléments pour décider entre ces deux récits qui ne varient du reste guère que dans ces détads. Je les donne ici consécutivement :

Voici d'abord celui de Skylitzès : « Lorsque le Préfet eût achevé la lecture du « pittakion » devant la foule immense assemblée, on entendit soudain une voix tonnante s'écrier, sans qu'on sût d'où elle venait : « Nous ne voulons pas de l'impur (2; Kalaphate pour notre basileus. Nous voulons la légitime héritière du trône, notre mère Zoé! » Kt aussitôt, tout d'une voix, le peuple entier se mit à vociférer à grands cris : t Mort, mort au Kalaphate! » et autres imprécations effroyables (3). En même temps, ces milliers d'hommes, saisissant qui un caillou, qui un bâton ou un escabeau, se ruent sur le Préfet. Peu s'en fallut que l'infortuné patrice ne fût assommé. Il avait nom Anastase el avait jadis été' un des familiers du basileus Constantin, près de la basdissa. Heureusement qu'il put échapper aux émeutiers et s'enfuir en hâte. »

Le récit de Psellos, pour en arriver à cette même tin de l'attaque du

(I) Je nie suis beaucoup «îilé pour »'<• récit el la suite des événements de l'excellent mémoire do M. H. Mxdler. intitule : Throdora, Michwl fitrntiftikou, Uauk Kumnenos, «ri Stùck bijzanlinischrr Kai*erge*-hL:hte, \ft<M.

;2) Littéralement « iTa^pôustrr,; », contempteur de la Croix.

(3) Voy. Cédrénus, p. «78.

356 LES PORl'llYRO(.ESl>Ti:s ZOÉ ET THÉOPOlt A

Palais par la foule constanlinopolitaine, n'en est pas moins sensiblement durèrent pour les commencements de la sédition. Je reprends ici, dès le début, le texte précieux «le ce témoin oculaire :

« Durant que Michel se laissait aller à la joie, se félicilant du succès du plan qui lui tenait tant à cœur, se prélassant aussi dans la satisfaction béate de sa vanité, l'orage s'en allait grondant et grossissant dans l'immense ville. L'infini mouvement des affaires, le va-et-vient des plaisirs avaient à la fois subitement et partout cessé. Partout la foule commençait a s'agiter furieusement. Tous les âges, les sexes, toutes les classes se groupaient, proférant des murmures de plus en plus violents. A chaque moment l'attitude de cette multitude devenait plus menaçante et qui d'abord avait parlé* tout bas maintenant exprimait tout haut sa fureur. A mesure que l'on connaissait mieux l'infortune si subite de la basdissa et l'audace de son bourreau, un sombre voile de douleur et de colère semblait s'étendre plus lourdement sur la cité comme c'est le cas lors des grandes calamités publiques, l'ne morne tristesse accablait toutes les physionomies.

« C'était vers l'heure de midi du lundi 19 avril. Personne ne se contenait plus. Les murmures étaient devenus des vociférations. Les moins violents déclamaient sur les places publiques et avaient déjà composé sur l'événement des « tragoudia » ou chansons historiques populaires. Le désir d'abord vague de venger la basilissa exilée avait pris rapidement une forme aussi délinie que violente. Toutes les classes rivalisaient de colère, prêtres, hauts fonctionnaires, jusqu'aux membres de la famille du basileus, les ouvriers aussi, toute la populace enfin. Chacun se préparait à une lutte sans merci. Fait infiniment plus grave, les troupes de la garde tauroscythe, les fameux mercenaires russes ou va?rings, celles d'autres nations barbares encore, ne contenaient plus leur colère. Bref, ces vaillants, comme chacun dans la cité, étaient prêts à donner leur vie pour la basilissa bien-aimée, victime d'une telle infamie. Quant aux femmes, elles étaient devenues des furies. Comment pourrais-je décrire leur attitude pour ceux qui n'ont pu de visu contempler un tel spectacle? J'en ai de mes yeux vu un grand nombre qui jamais une heure jusquelà dans toute leur vie n'avaient mis les pieds hors du gynécée et qui se

EXASPÉRA TiON DES FEMMES 357

montraient maintenant audacieuse ment à la foule, poussant (les cris aigus, éclatant en sanglots, en plaintes lamentables. Pareilles à des Ménades groupées en une niasse hurlante, elles proféraient des imprécations terribles contre le scélérat qui les avait privées de leur mère adorée. « Elle seule, disaient-elles à haute voix, était aussi noble d'Ame que belle de figure! Elle seule était notre souveraine et notre mère, notre basilissa

ÉHl.lfiE il? lit .XiUi Muni 1 lii" '■iimtrtiitu mm* Ut rètjnr iU: Cnnntuittin MoMOIMOyiIff, (^tnyijiiu-flii, liyi. Zttituclir., Y.)

légitime, fille de nos basileis ! Comment ce misérable parvenu a^t-il osé mettre la main sur celte noble créature et la traiter avec cette indignité? »

« Ainsi parlaient ces femmes distinguées, devenues de véritables mégères, en même temps qu'elles se précipitaient dans la direction du Palais pour tenter d'y mettre le feu. Cela avait commencé par des groupes isolés. Maintenant c'était toute la population qui accourait à la fois autour de la demeure impériale, poussée par un même élan de fureur, chacun ayant saisi l'arme qui lui était tombée sous la main. Les uns

LE* /'0/f/»//r«Of;K.V/Î7/,\s XOÈ ET THLOnORA

brandissaient des haches, les antres de lourdes framées (1), des épées, des massues; qui maniait un arc, une lance, qui s'armait de cailloux. On avait ouvert les portes de toutes les prisons pour grossir le nombre des combattants (2).

« liien vite toute cette foule en délire eut entouré hurlante l'immense enceinte palatine. Je me trouvais à ce moment dans une des antichambres du basileus. A celle époque je remplissais depuis assez longtemps auprès du souverain les fonctions de second « asecretis» impérial et j'étais occupé à dicter des dépèches officielles lorsque nous entendîmes soudain monter par les fenêtres une grande rumeur, un grand bruit qui nous bouleversa tous. Aussitôt on introduisit un messager haletant qui annonça que tout le peuple de la capitale se précipitait en masse sur le Palais pour attaquer le basileus. La plupart de ceux qui m'entouraient crièrent d'abord que c'était folie. Quant à moi, me remémorant les propos que j'avais entendu proférer par la foule dans les jours précédents, je me rendis de suite compte de l'extrême gravité de la situation. L'étincelle du début était devenue un immense incendie qu'aucune rivière ne saurait plus éteindre. Je me jetai précipitamment sur un cheval et m 'élançai dans la direction du tumulte Là, je fus témoin du spectacle extraordinaire que voici (}\) :

t Toute cette foule, poursuit notre si précieux, mais très emphatique chroniqueur, semblait mue par une influence supérieure mystérieuse. Klle avait en un clin «l'œil complètement changé d'aspect. Tous ces milliers d'êtres humains couraient comme des fous furieux, sentant leurs forces comme décuplées. Leurs yeux jetaient des flammes à la fois de colère et d'enthousiasme. »

Tandis qu'une partie de la populace forçait ainsi les prisons, délivrait et armait les prisonniers et les bandits de toute espèce, une autre portion se mit à attaquer les belles et riches habitations des parents du basileus.

l i « To|i?su*v papv<ji«r,pov. » Wassiliewsky voit dans ces nuits une allusion à la participation à l'émeute des gardes va; rings révoltés contre l'usurpateur. Voy. La droujina exriwjoruste, 2 d art., p. 444.

(2) Michel Attaleiates, op. cil., p. K>.

rA) Connue le fait très justement remarquer M. Bury [op. cit., p. 255), il est aise, en lisant entre les lignes, de se rendre compte que notre cher philosophe s'était déjà parfaitement fait d'avance à l'idée d'abandonner la cause du hasileu* dont il prévoyait le sort aussi affreux que mérité et pour lequel, il est juste de le dire, il n'éprouvait aucune sympathie.

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