LE NODILISSIME ORGANISE LA DEFENSE 35'J
Toutes, assaillies presque simultanément, furent aussitôt démolies de fond en comble. C'était un spectacle terrifiant. Hommes, femmes, enfants travaillaient avec fureur à cette œuvre de destruction.
Tout ce qu'on trouvait dans les maisons ainsi livrées ù la pire colère populaire était immédiatement emporté dehors par les démolisseurs et vendu par eux a vil prix. Même les églises, les couvents fondés ou dotés par le Kalaphate et les membres de sa famille, ne trouvèrent pas grâce. Parmi les demeures les plus vivement attaquées était celle du nobilissime Constantin, l'àme damnée du basileus son neveu. Le nobilissime, qui, à ce moment, ne se trouvait pas au Palais, avait d'abord couru chez lui pour fuir l'émeute qui l'épouvantait ; puis, assiégé par elle, voyant qu'il allait périr, il avait armé toute sa maison et s'était mis bravement, lui sans armes, à la tète de cette troupe improvisée. On avait fait une sortie désespérée et on s'était rué, avec la rapidité de l'éclair, l'épée haute, à travers les voies encombrées. On avait ainsi réussi à gagner le Palais, où on avait trouvé le basileus assis, muet, consterné d'épouvante. D'abord le malheureux s'était imaginé que ses gardes barbares, russes et autres, viendraient en quehp.es instants à bout de ce qu'il croyait être une simple échauffourée.
Puis, voyant avec terreur que cette émeute était celle de tout un peuple, que les V;erings et autres mercenaires commençaient à passer ouvertement à l'émeute, il avait de suite perdu la tète, mourant de peur, ne sachant plus que faire ni qu'ordonner, abandonné de tous, n'osant même plus se fier a ses gardes dont les uns hésitaient déjà à lui obéir, dont les autres désertaient délibérément pour se joindre au peuple. Il pouvait être environ la douzième heure du jour. Le pauvre insensé tomba dans les bras de son oncle avec des larmes de joie, le remerciant de venir mourir à ses côtés. Ces deux hommes qui avaient déjà la mort dans les yeux tinrent un rapide conseil. Ils se rendirent compte, Constantin surtout, que leur unique, leur dernière chance de salut était de rappeler immédiatement Zoé pour tacher de calmer la fureur du peuple. Durant qu'on courait chercher la vieille basilissa à Prinkipo, Constantin, demeuré beaucoup plus maître de lui que son neveu, organisait fiévreusement la défense de l'immense agglomération de bâtiments d'espèce
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si diverse formant le Palais Sacré des empereurs que la fouir des émeuliers al laquait maintenant de toutes ses forces avec une violence et une audace inouïes, l'ai* son ordre, les archers et les frondeurs occupèrent les divers points stratégiques, offrant aux assaillants la plus énergique résistance. On tua ainsi de très nombreux émeutiers, mais à chaque fois que les groupes de combattants populaires étaieni repoussés à grande perte, ils se reformaient aussitôt plus nombreux accourant au combat avec une rage nouvelle.
Enlin, on annonça le relourde l'impériale captive. La malheureuse Zoé, raconte Psellos, avait passé depuis la veille par des émotions si constantes et si terribles, que tout son courage s'en était allé.
Certes, elle était exaspérée contre son indigne fils adoptif, mais comme elle se sentait toujours encore entre ses mains terribles, elle redoutait à tel point quelque chose de pire, qu'elle n'osa faire au Kalaphate le moindre reproche, lîrcf, elle ne fut aucunement à la hauteur des circonstances, niais se prit à pleurer assez sottement sur la situation quasi-désespérée où se trouvait son bourreau. Etait-ce compassion réelle ou feinte? Psellos ne le dit pas. En tout cas, la vieille princesse ne fit aucune difficulté pour se laisser montrer au peuple dont on espérait ainsi calmer la fureur. Pour l'y faire consentir, Michel lui avait fait les serments les plus solennels, lui jurant qu'elle allait reprendre aussitôt sa vie de basilissa toute-puissante, aussitôt du moins que la tempête populaire serait calmée, lui promettant qu'elle n'aurait que satisfaction de ce qui serait décidé pour elle. Kilo, violemment émue, promit de son côté tout ce qu'on voulut. Pendant véritablement le bien pour le mal, elle jura de tout son cieur, semble-t-il, alliance avec son odieux Iils adoptif, afin de ramener au plus vite la paix publique. Aussitôt ces rapides préliminaires conclus, on lui arracha sa robe de bure, on la revêtit en hâte de la robe de pourpre des basilissa», cl, le diadème en tète ( I ), dissimulant tant bien que mal l'absence de sa chevelure grise coupée ras, on l'exposa à la vue de la foule ameutée dans le grand Kathisma de l'Hippodrome, cette haute tribune impériale si fameuse, fortifiée comme une forteresse
;1) l'sellos, au runtmiiv, affirme iju'o» montra au peuple Zoo encore velue de sa robe monacale. Voy. Mictllor, cil., p. 2.
ZOÉ EXPOSÉE SUR LE KATHiSMA
el qui, duininant l'immense amphithéâtre des Jeux, communiquait par derrière avec les hùlimenls du Palais proprement dits. Le basiieus, le nobilissirne et leurs rares partisans se flattaient d'arrêter court la 'colère de la foule en montrant aux émeutiers la fille de leurs basileis saine el sauve, redevenue libre et impératrice comme devant. Hélas, il était trop
MitSAÏijI E HYZAS USE du tympan de la Porte royal.- itu .Xarthvx ./<• l'iyli»- de / Assnmption de ta Vierge (Koimeêi») a Nicée, édifiée par Nicéphore, patrice, préposite, » veitit » et grand hétériarque du basileus Constantin VIII. (Voy. la note 1 delà p. 7 A — La Panagia orante. — L'inscription dédicatoire donnant les nom et litres du fondateur qui est disposée en demi-mrcle au-dessus de la Panagia, est à peine vittbiâ sur cette gravure. J'en donne le développement à la page 388. — (Phot. commun, par M. O. WnlQ.)
tard. La bète populaire était lâchée el ce remède suprême n'eut pas reflet désiré. Parmi les émeutiers, les uns ne reconnurent môme pas la basilissa. Les autres persistèrent à vouloir chàlier son cruel geôlier, qui dut se retirer précipitamment pour fuir l'avalanche de projectiles de toutes sortes.
Bref, la foule hurlante refusa net de s'en laisser imposer par cette comédie et le siège du Palais par ces milliers de dénions déchaînés n'en continua qu'avec plus de violence.
3B2 /./:> l'ORïnYllOGESÈTF.s ZOÉ ET TliÉODOliA
A ce moment précis surgit un nouvel incident très grave. Les chefs véritables île l'émeute, appartenant presque tous à l'aristocratie aussi universellement que violemment hostile au Kalaphate (I), s'étaient pris à redouter que, malgré tout, l'alliance nouvelle si hâtivement conflue entre la vieille basilissa el son ancien lils adoptif ne finit par avoir raison de la colère populaire. Ils craignaient infiniment que la masse des rebelles ne se laissât toucher par les sollicitations de Zoé et tu- vint à cesser une lutte devenue sans raison, ce qui eut fait avorter la révolution et assuré à nouveau le triomphe du basilcus exécré. Pressés par les circonstances qui se modifiaient de minute en minute, ces hommes imaginèrent en hâte une combinaison nouvelle qui allait faire entrer en scène un acteur féminin assez inattendu.
On n'a pas oublié Théodora, cette seconde fille de Constantin VIII, qui, après avoir partagé durant quelque temps avec sa sœur Zoé, mais au second rang derrière celle-ci, les honneurs impériaux, le trône et l'existence du Palais Sacré, avait fini par tomber victime de la violente jalousie et des soupçons incessants de son aînée. Calomniée délibérément, accablée sous d'odieuses accusations, elle avait été, on se le rappelle, sous le règne de Homain Argvros, enveloppée à deux reprises dans de ténébreuses poursuites de conspirations plus ou moins imaginaires, exilée du Palais Sacré, tonsurée, enfermée enlin comme religieuse au couvent du Pétrion dans une sorte de demi-captivité dorée. La vieille Porphvrogénète vierge avait d'abord pris assez facilement son parti de cette cruelle disgrâce, d'autant plus que, dans le monastère qui lui servait de résidence, on continuait à lui rendre, par ordre de Homain, des honneurs quasiroyaux, tout en surveillant chacun de ses mouvements. Mais tout le long du règne de Michel IV, elle avait fort pâli de la haine que celui-ci portait à sa so-ur Zoé. Sa disgrâce en était même devenue bien plus complète. Personne au Palais ou dans la Ville gardée de Dieu ne prononçait plus le nom de la vieille princesse qui végétait oubliée au fond de son monastère, si complètement oubliée même que Psellos a pu affirmer, avec quelque exagération, senible-l-il, que lorsque Michel V prit à son
()! V..y. (idzor. .lans Krumbachcr, op. cit.. \>. U»i>2.
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tour le pouvoir, cet inculte parvenu ignorait jusqu'à l'existence de cette sœur de sa mère adoptive. Kn tout cas, Théodora était demeurée depuis tant de temps si peu gênante que personne ne s'en préoccupait plus. Elle était en outre déjà fort âgée.
Or, cette princesse si totalement effacée n'en était pas moins, exactement au même titre que sa snmr, l'héritière légitime directe du glorieux sang des basileia do la glorieuse maison de Macédoine, la fille, elle aussi, de Constantin VIII, la nièce pareillement du grand Basile. Par cela même, toute vieille et chétive qu'elle pût paraître au fond de sa cellule du Pétrion, elle représentait une force immense, le principe de la légitimité à cette époque encore tout-puissant à Bvzance. Depuis la mort déjà assez lointaine de Constantin VIII, un parti s'était plus ou moins secrètement formé autour d'elle qui avait toujours persisté définis, constitué par ses fidèles et les anciens familiers de son père et de son oncle le grand Basile. Les déplorables gouvernements qui s'étaient succédé à Byzance, l'horreur «les parvenus de Paphlagonie avaient très fort augmenté ce parti. On conçoit aisément comment la bureaucratie conslantinopolitaine fidèle aux traditions du grand Basile, la noblesse de naissance aussi, même la noblesse territoriale, avaient dès longtemps pris tacitement position dans le camp de la plus jeune des descendantes de la dynastie macédonienne sans avoir eu jusqu'ici l'occasion de prendre ouvertement parti. Aujourd'hui il se présentait pour celte grande fraction de l'opinion publique quasi-sommeillante, une occasion merveilleuse telle qu'il n'y en avait jamais eu !
Quand les chefs de l'émeute qui emplissait la grande Ville de son tumulte, ces chefs mystérieux qui comptaient bien faire tourner au profit de leurs plans secrets les convulsions de la fureur populaire, eurent vu la basilissa Zoé faire cause commune, sinon par inclination naturelle, du moins par nécessité, avec son proscriptenr, quand ils purent craindre qu'elle ne fut forcée de se retourner contre ceux mêmes qui, depuis la veille, risquaient leur vie pour la replacer sur le trône, il leur vint soudain à l'esprit, par une heureuse inspiration, d'aller quérir dans sa solitude du Pétrion la vieille Théodora, et de faire de son nom un nouveau cri de ralliement pour l'émeute en la proclamant basilissa