Le Petit Parisien
2. Ce très remarquable exposé de lord Norlhcliffe, directeur du Times, sur la bataille de VerduD, a été publié dans 3000 journaux du monde entier.
horreurs à venir, sortaient de nuit hors de leurs tranchées, se cachaient le long de la Meuse jusqu'au matin, et ensuite se rendaient en donnant beaucoup d'informations que la suite prouva exactes.
« Cependant l'effort gigantesque du 21 février demeure jusqu'ici sans résultat décisif grâce au sang-froid et à la ténacité des soldats français.
« Les Allemands n'ont pas encore reconnu la quantité énorme de sang versée depuis le 21 février. Or, les perles françaises ont été et sont encore (relativement) faibles. Je connais les chiffres officiels : ils ont été contrôlés par des conversations avec les membres des Croix-Rouge française, anglaise et américaine. Les blessés ont vu des cadavres allemands par masses, comme les avaient dépeintes les hommes de la première bataille d'Ypres. En tenant compte de toutes les indications obtenues, on peut affirmer avec certitude que, pendant les combats de la dernière quinzaine, les Allemands ont perdu au moins 100 000 hommes lues, blessés et prisonniers.
« A 35 kilomètres de distance, le fracas delà canonnade était assourdissant. Le long de la route, nous remarquons une véritable [)rofusion de munitions pour tous les calibres, depuis les mortiers énormes Jusqu'aux fines mitrailleuses dont l'armée française arme ses avions....
« Une borne kilométrique indique Verdun à 10 kilomètres. Un bon curé de campagne chemine paisiblement sur la route peuplée d'uniformes bleu clair. Un escadron de cavalerie passe, dont les casques d'acier évoquent le moyen âge.
« Du point culminant où nous sommes parvenus on embrasse toute l'étendue du champ de bataille. Les hautes tours de l'église de Verdun sont encore debout. Près de nous, une batterie, habilement dissimulée, tire
avec une rapidité et une pr(^ci?ion de manœuvre admirable.*. Dans les intervalles des coups on entend le chant ai^'u d'une alouelte.
« Tout prè« de nous f^e trouve une batterie française dissimulée, et il eptadmirablede voir lapromptitudeavec lafjueile elle envoie ses obus aux Allemands.
« Bientôt, on est habitué au bruit et au spectacle, et l'on peut se rendre compte de la situation des villnges sur l'importance desquels les Allemands prétendent tromper le monde par des radios, chaque matin. Nous continuons notre voyage, et le fameux fort de Douaumont est en vue. L'att;ique de Douaumonl, telle qu'elle est racontée par les Allemands peut être comparée au torpillage du Tiger et au récent bombardement aérien sur Liverpool. Or le Tiger a été coulé par les journaux allemands seulement, et le bombardement de Liverpool fut imaginé à Berlin.
« L'assaut du fort de Douaumont, sans canons, sans garnison, n'a été qu'une opération militaire de peu de valeur.
« Quelques Brandebourgeois sont grimpés dans ce fort désarmé et y sont encore alimentés d une façon précaire |)ar leurs camarades; ils sont en réalité entourés par les Français, dont le quartier général considère l'aiïaire comme un si., pie épisode de prise et de reprise.
f Une ambulance de la Croi.x-Kouge anglaise est sur notre chemin, à notre retour. Nous y apprenons que les pertes de la journée n'ont pas été élevées. Nous croisons, à tout instant, des convois de camions automobiles. Sur une seule route, nous en comptons 20, chacun de 100 voitures environ, munies de la marque distinctive : un trèfle à quatre feuilles, un as de cœur, une comète. Rien n'égale l'ingéniosité des Français dans l'emploi de ce mode de transport, dont la guerre a fait une véritable science.
« Les chefs qui dirigent la bataille du côté français sont jeunes encore. Le général Pétain est âgé de cinquante-neuf ans. Le quartier général, comme tous les quartiers généraux de l'armée française, est d'une simplicité toute militaire. C'est là que je trouve le général prenant du thé, pendant que plusieurs de ses officiers se contentent d'eau ou de vin léger de la Meuse. Avec un calme parfait, il discute la bataille, comme s'il n'en était que spectateur. On parle des Australiens, des Canadiens et du remarquable accroissement de l'armée anglaise.
« Nous évoquons la possibilité d'une diversion des Anglais en Flandre. « Reste à savoir, dit un jeune officier, si cette diversion n'entraînerait pas des pertes sans proportion avec son effet, et qui affaibliraient l'ensemble de nos armées. » Le même officier fait observer que la perte de Verdun ne serait regrettable qu'au point de vue moral ; à cause surtout des souvenirs historiques attachés à ce nom; mais n'aurait pas plus d'importance militaire qu'un recul équivalent sur un autre point du front. Quant aux forts, ils ne sont plus bons à rien, qu'à faire de la réclame aux Allemands quand il leur arrive de prendre un coin de terrain où se trouve un de ces ouvrages surannés. Il ne suffirait pas de les démanteler. Il faudrait les faire sauter.
« L'attaque allemande contre Verdun est la plus forte qu'ils aient tentée sur le front occidental depuis le commencement de la guerre. On n'avait jamais vu pareille accumulation d'artillerie géante. Mais la qualité des hommes qui forment aujourd'hui l'armée allemande est bien inférieure à celle du matériel.
« Les prisonniers sont malingres et ont piteuse mine. L'un d'eux est un gamin de Gharlottenburg, commis de chemin de fer, de petite taille, de figure poupine. Après six semaines d'instruction, un mois de construc-
tion de tranchées, il a été considéré comme un soldat accompli. Il appartient au 3« corps, un des meilleurs de TAllemagne. Comme beaucoup de ses camarades d'autres unités, il a été retiré du front des Flandres dans les premiers jours de février.
« On ne leur avait rien dit de l'opération où ils allaient être engagés. Tous rapportent que d'après les nouvelles reçues de leurs familles, la misère est grande en Allemagne, excepté en Alsace et dans certaines parties de la Poméranie, et que l'enthousiasme pour la guerre est complètement tombé.
« La vraie morale de la bataille devant Verdun est que les Français ont réussi, moyennant une perte de terrain relativement faible, à parer une attaque où l'ennemi avait, au 'début, trois fois plus d'hommes engagés qu'eux-mêmes.
« L'ordre de bataille des Allemands était, le 21 février, le suivant, en partant du nord de Varennes :
(( A l'extrême droite, le 7« corps de réserve comprenant la 2^ division de Landwehr, la 11^ division de réserve, la 12^ division de réserve dans l'ordre indiqué. Au cours de la bataille, la 11^ division de réserve aurait été relevée par la 22« division de réserve.
« Directement en face des lignes françaises, au nordest de Verdun, la 14« division de réserve, le 7« corps de réserve et la 11 « division de réserve bavaroise en soutien.
{( Ces troupes étaient à la droite de ce qu'on peut nommer la force centrale. A côté d'elles étaient rangés le 18*^ corps, le 3« corps, le 15* corps et la division bavaroise d'ersatz {ersatz signifie remplacement), dans l'ordre indiqué.
« Le 3 mars, les Allemands amenaient la 113« division de réserve à la place des unités épuisées du 3* corps et relevaient les autres unités à l'Est et au Sud par des
unilés dont la composition n'est pas encore exactement connue.
« On ne saurait dire combien de temps peut durer la bataille. D re que les Français ont la certitude de tenir n'est pas assez. Ils sentent qu'ils ont la mesure de l'ennemi en hommes et en matériel. Ils savent qu'étant donni'^e la conceniration nécessaire d'artillerie lourde, chaque côté peut repousser l'autre de sa première ou même de sa seconde position ; mais, à moins que les atlaques d'infanterie soient eiuîore plus vigoureuses et plus persistantes que les précédentes, et à moins que l'avance de l'artillei'ie ennemie aille de conserve avec celle de l 'infanterie, les forces qui se défendent auront le temps de rendre leur troisième ligne imprenable.
« La faiblesse des deux premières liâmes françaises explique l'insignifiance des pertes. Les Français ont évacué volontairement les terrains marécageux à l'est de Verdun, sur les limites de la Woëvre. L'elTetde celte manœuvre a eu un triple résultat. Il a procuré aux Français une forte ligne défensive sur un terrain élevé, il a empêché la formation d'un saillant dangereu.v, et amené enfin les Allemands à croire que leur ennemi a été démoralisé.
« Il est invraisemblable que Verdun soit pris. Rien ne justifie la croyance que l'esprit et l'essence qui animent les forces allemandes soient égaux à la lâche de déloger les Français de leurs formidables positions actuelles. »
Les ASSAUTS de Doqaumont. — Le /?une^in des Armées public sur ces mémorables assauts le récit suivant :
« Les combats de Douaumont ont suscité d'admirables exemples d'énergie et de dévouemeût. Rien de plus
émouvant que le récit qui nous fut fait par un offlcier du ...• d infanterie :
c C'est <ians la nuit du l**" au 2 — nous a-t-il conté, — que nous prîmes position dans le secteur de Douaumont. Les éléments ennemis qui avaient pénétré dans le fort avaient pu amener, à la faveur de la nuit, des mitrailleuses et un canon-revolver.
« Nous avions, en outre, à surveiller un ravin sinueux, débouchant non loin de l'église de Douaumoiit, par lequel l'ennemi pouvait s'infiltrer. Notre hituution élait plutôt diificile.
« Dès le 2 au matin, bombardement soutenu d'artillerie lourde, labourant le terrain et bouleversant nos travaux de défense. Le sol tremble, le fracas des obus est assourdissant, la poussière et la fumée se soulèvent en nuage> aveuglants. Toute liaison vers l'avant comme veis l'arrière est impossible. Tout agent envoyé en mission est un homme mort.
« A 13 h. 15, les Allemands, tandis que le tir de leur artillerie s'allon^'C, attaquent le village, à la fois par le Nord en utilisant le ravin, et par le flanc en débouchant du fort et de positions masquées que nous n'avions pas feu le temps de reconnaître.
€ Les premiers ennemis que l'on aperçut furent ceux qui descendaient du fort. Ils portaient des casques français. H y eut un instant d'hésitation dans nos rangs. Le [commandant C... commanda : o Ne tirez pas, ce sont jdes Français !» — Il avait à peine prononcé ces mots [u'il s'affaissait frappé d'une balle à la gorge. Celte ruse les Allemands ne fit qu'exciter notre fureur. L'adjudant [de bataillon B... s'écria : « lirez, tirez toujours, ce sont fies Boches ». Cependant ceux-ci accentuaient leur mouvement d'encerclement et cherchaient à s'emparer du village.
c Le bataillon qui avait mission de le défendre malgré
les pertes causées par le bombardement et bien qu'il eût plusieurs mitrailleuses hors d'usage n'était pas moins résolu au suprême sacrifice. On le vit bien quand, la gauche de Douaumont étant de plus en plus menacée, la ...« compagnie fonça droit devant elle sur les masses ennemies qui tentaient de forcer le passage. Un terrible corps à corps s'engagea. Les coups de baïonnettes et de crosses ouvraient sans cesse de nouvelles brèches dans les rangs allemands. Les braves de la ...« frappaient sans répit. Hélas ! ils furent finalement submergés sous le nombre et nous vîmes les derniers tenter un nouvel assaut avant la mort glorieuse.
fl Les éléments allemands cherchèrent ensuite à se glisser vers la sortie sud-ouest de Douaumont. Il était évident qu'ils avaient pour but de monter vers la crête, dans la direction de la ferme Thiaumont, située à 800 mètres au sud du village.
« Le capitaine L..., commandant la ...^compagnie, prit ses dispositions pour les arrêter. Une mitrailleuse habilement placée commença son œuvre. Une centaine de Boches qui avaient esquissé le mouvement furent arrosés de telle sorte qu'une vingtaine seulement d'entre eux purent rebrousser chemin, les autres restèrent sur le terrain. Jusqu'à la nuit, cette pièce tira sur la lisière ouest du village et le débouché sud-ouest, prenant à partie de nombreux groupes ennemis qui se présentaient à la faveur de l'obscurité. Nous établîmes des barrages; nous modifiâmes notre front de manière à former un solide crochet défensif face à l'Est. Tout fut prévu pour contenir l'ennemi.
« Cette nuit du 2 au 3 fut d'ailleurs assez calme. L'ennemi travaillait dans Douaumont et s'y fortifiait tandis que nous étions occupés de notre côté à perfectionner notre réseau de tranchées et nos communications avec l'arrière.
« Dans la matinée du 3, de nombreuses reconnaissances allemandes explorèrent le terrain vers la sortie sud-ouest. Chaque fois elles furent dispersées par notre feu. Tous les Boches que nous apercevions dans le village étaient salués comme il convient.
({ Vers 16 heures, notre artillerie prit à son tour Douaumont pour cible. Nos pièces de gros calibre tapaient juste et nos fantassins se réjouissaient fort de ce spectacle. Nous étions aux premières loges et la leçon que recevaient les Boches nous consolait des souffrances précédemment endurées. Le malheureux village était de plus en plus bouleversé.
« La contre-attaque française se déclencha à la tombée de la nuit. C'étaient deux bataillons de deux régiments voisins qui opéraient. Après une fusillade d'une violence inouïe, on perçut le cri de : « En avant ! à la baïonnette ! » et des appels dans la nuit. L'attaque avait réussi. Les agents de liaison ne tardèrent pas à confirmer ce succès. Notre première ligne fut reportée en avant du village. Les Allemands revinrent à l'attaque à 20 heures. Ils furent arrêtés net par nos fusils et nos mitrailleuses. Deux heures plus tard de nouvelles troupes furent lancées à l'assaut contre nous, mais se brisèrent, elles aussi, devant notre résistance. Elles s'étaient présentées en formations très denses : le lendemain matin, nous comptions environ 800 cadavres devant la tranchée.
« Au petit jour du 8 mars, les Allemands, après une préparation d'artillerie écrasante, accompagnée de lancement de puissantes torpilles, contre-attaquèrent une fois encore Douaumont. Je ne vous décrirai pas en détail la lutte de maison à maison, les combats singuliers, les actes d'héroïsme de nos fantassins pendant cet engagement qui dura près de deux heures. Nos effectifs avaient fondu progressivement. ïls reçurent l'ordre de se porter
à 200 mètres environ de la sortie de Douaumont. L'ennemi essaya vainement de nous décrociier de là et d'exploiter un avantage qui lui coûtait tant de sang.
« Pendant la nuit et la journée du 5, notre nouvelle position fut si bien consolidée que, depuis, les Allemands n'ont pas été capables de franchir cette ligne.
« Comment énumérer les actions d'éclat, les mots sublimes de nos hommes au cours de ces journées?
« Cependant, comment ne citerais-je pas le sergent H..., de la ...^compagnie, parcourant les rangs de sa section en stimulant ses hommes par cette déclaration : « La ...« meurt et ne se rend pas », reprenant sans s'en douter le mot historique de la Garde. Et c'est le capitaine de G..., parti en tête de la ...^ compagnie, dans les conditions que vous savez et vendant chèrement sa vie. C'est, en d'autres circonstances, le souslieutenant L..., qui, froidement, sous les obus, se promenait la cigarette aux lèvres, au milieu de sa compagnie, pjur la rassurer. Et le caporal G..., qui, blessé grièvement, refuse de se laisser emporter en disant : « Ne perdez pas de temps avec moi, occupez-vous des Boches ».
« Je pourrais encore vous citer les exploits du soldat S... qui, alors que cinq Allemands ont envahi sa tranchée, tue les deux premiers à coups de baïonnette, met les trois autres en fuite et les abat à coups de fusil pendant leur fuite. El quel exemple que ce soldat M,.., qui, blessé au début de l'attaque, refuse de se faire panser et, hors d'état de tenir un fusil, nettoie les armes encrassées de ses camarades, les charge et les leur passe pour remplacer celles qui sont trop brûlantes ou qui fonctionnent mal.
« On n'en linirait pas d'énumérer les actes d'une grandiose simplicité accomplis sous le feu comme une besogne coutumière. Je crois, en effet, que notre beau
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régiment, sous la conduite du lieutenant-colonel B..,, a été digne des éloges qui lui ont été décernés par nos grands chefs après la relève. Il a rempli la consigne qui lui avait été assignée par le général commandant les forces de Verdun : Tenir, tenir jusqu'au bout. Officiers et soldats ont conscience d'avoir fait leur devoir : n'estce pas la plus belle des récompenses? »