Le rédacteur militaire du Juurnat des Débals
G. JOLLIVET. — l'kPOPÉE DE VERDUN. 3
court. Il déploya les mêmes moyens que lors des précédentes attaques : écrasement systématique par la grosse artillerie de tous les centres de résistance, destruction de nos ouvrages avancés, arrosage de tous les carrefours et de toutes les voies de communication. Forges, premier objectif, fut couvert d'obus de tous calibres pendant plus d'une demi-journée avant d'être assailli par les vagues d'infanterie. Situé dans un basfond difficilement battu par les feux de notre artillerie, le ruisseau de Forges fut franchi par l'ennemi, qui commença à gravir les pentes nord de la côte de l'Oie. Notre résistance s'accentua quand les Allemands voulurent aborder le grand mouvement de terrain bois de Cumières-côte de l'Oie. Ils filtraient lentement le long de la voie ferrée de Régneville, sans cesse harcelés par les nôtres. Pour donner l'assaut de la cote 265, au cours de la journée du 7 mars, ils n'employèrent pas moins d'une division qui, après des pertes effrayantes, atteignit enfin son but.
La ligne française, partant du haut de la côte de l'Oie, fut portée devant le bois des Corbeaux et la lisière nord des boqueteaux à l'est de Béthincourt, qui nous servait toujours d'appui.
Le lendemain 8, les feux de l'artillerie allemande se concentraient avec une recrudescence d'intensité sur le bois des Corbeaux, où l'infanterie adverse pénétra, en même temps qu'elle s'accrochait aux pentes de la côte de l'Oie.
Dès lors, un duel serré allait s'engager pour l'occupation du bois, avec des alternatives de succès et de revers dans les deux camps. Tout d'abord, nous prîmes l'avantage. Tandis qu'une attaque en masse des Allemands sur notre droite, contre Béthincourt, échouait, une contre-attaque menée avec un magnifique entrain nous redonnait la majeure partie du bois des Corbeaux.
L'ennemi était rejeté vers l'extrémité orientale. Sa première réaction fut infructueuse. Plusieurs des sections qui cherchaient à reconquérir le terrain perdu furent anéanties et il nous fut même permis d'élargir notre gain et de recouvrer, en cette journée du 8, la presque totalité du bois.
Une fois encore, le commandement allemand tira de ses réserves d'hommes des renforts importants. Des effectifs que l'on peut évaluer à trois régiments reçurent, le 10, la mission d'enlever, à tout prix, le bois des Corbeaux.
Aux premiers coups de canon, le colonel et les chefs de bataillon du régiment qui défendait le bois des Corbeaux furent tués ou blessés. Cette perte désorganisa la défense. Les troupes n'en firent pas moins héroïquement leur devoir et si elles durent céder ce que la veille elle avaient brillamment reconquis, elles interdirent à l'ennemi de dépasser les lisières, et le Mort-Homme demeura intact.
Voici le récit de ces journées héroïques, tel qu'il a été fait par un officier blessé qui se trouva placé auprès du colonel commandant le ...®régimentd'infanterie, jusqu'au moment où celui-ci fut tué :
(( C'est du Mort-IIomme que notre attaque partit le 8 mars sur le bois des Corbeaux. Il fallait, pour y parvenir, descendre des pentes dénudées sur un espace de 900 mètres. L'opération fut confiée au ...* régiment d'infanterie commandé par le lieutenant-colonel Mackcr, avec un bataillon du ...''en soutien.
« On devait partir à 7 heures. Le colonel Mackcr, ayant pris toutes ses dispositions de combat, voulut soigner sa toilette pour cette grande journée. N'ayant
pas d'eau pour faire sa barbe, il vida dans son quart le fond d'une bouteille de vin qui lui restait, et trempa son blaireau dans le vin pour se savonner. Il apparut à ses hommes, rasé de frais, souriant, si calme, que les plus nerveux à son approche se sentaient rassérénés et sûrs de vaincre. Il disposa en trois vagues les bataillons de son régiment et fixa les intervalles. Lui-même marcherait devant la seconde vague. Comme il était très croyant, il pria l'aumônier de la division de se placer sur le côté et de bénir chacune des trois lignes lorsqu'elle défilerait à sa hauteur. Puis il regarda sa montre, alluma un cigare, recommanda au chef de la première ligne de ne pas se presser, à cause du long espace à parcourir, et, quand ce fut 7 heures, il leva sa canne pour donner le signal. L'aumônier, à son poste, bénit les partants. La canne à la main, le cigare aux lèvres, le colonel partit à son tour devant la seconde vague.
ce On fit au pas, sans se presser, ainsi que l'avait recommandé le colonel, la plus grande partie du parcours. 200 mètres seulement avant la lisière sud du bois, on prit le pas de charge à cause des mitrailleuses qui tiraient de la corne sud-est du bois de Cumières et battaient le bas des pentes.
(( On parvint ainsi au bois des Corbeaux dont on aborda la lisière sans rencontrer personne. L'ennemi avait fui devant l'avalanche, mais il s'était fortifié à la lisière Nord, où nos fantassins furent reçus à coups de grenades mais d'où ils délogèrent l'ennemi. A 7 h. 20, nous étions maîtres de tout le terrain. Un heureux tir de barrage empêcha les renforts allemands de passer, et nous pûmes nous installer presque tranquillement.
(( Radieux, le colonel fit un ordre du jour, qui devait être le dernier, et qui a toute la beauté d'un testament héroïque : « Le régiment, disait-il -- et si ce ne sont
pas les termes exacts, j'en garantis du moins la pensée — a dans un élan magnifique emporté le bois des Corbeaux. Par vous, grâce à vous, j'ai vécu la plus belle journée de ma vie de soldat. »
« Le 9 mars au soir, vers 6 h. 30, une contre-attaque allemande, venue de Forges, se déclencha pour nous arracher notre conquête. Nous la dispersâmes à coups de mitrailleuse et de fusil, et nous fîmes une cinquantaine de prisonniers. Nous avions reçu la veille, en renfort, deux compagnies du ...*', et le matin deux autres. « Le 10 au matin, pour prévenir les attaques allemandes que nous sentions venir, nous réattaquons et nous nous emparons de la lisière nord-est du bois de Cumières. C'est en se portant à ce point, qu'il veut for- Li fier, que le colonel Macker est tué par une mitrailleuse qui faucha en même temps que lui le commandant Arnould et le lieutenant Ronchon. Il tomba sans pousser un cri.
« Un peu plus tard, à 8 heures, nous reçûmes le choc de la plus formidable attaque allemande menée par une division tout entière. Le bois en était inondé. Notre faible effectif était comme submergé. Nous n'avions plus notre colonel, mais son esprit nous animait encore. Nous ne reculâmes que pied à pied, en ordre, et môme, nous reprenions par intervalle le mouvement en avant. A cause du bois, nos fusées ne parvenaient pas à prévenir l'artillerie qui ne put opérer un barrage. Mais l'infanterie allemande, en se heurtant à nos lignes, éprouva des pertes terribles qui la retardèrent, et si nous ne pûmes maintenir notre conquête, elle ne put progresser au delà.
« Le régiment a perdu dans son colonel un chef et un père; du moins, nous l'avons vengé et son souvenir continuera de nous exalter et de nous conduire à Tcnnemi. »
Pendant trois jours, l'ennemi essaie sans succès de couper notre communication avec Béthincourt. Le 14 mars au matin, il met tout en œuvre pour nous arracher ce village, ainsi que le Mort-Homme et Cumières. Son artillerie, à partir de 10 h. 20, travailla la lisière nord des bois Bourrus, la région du Mort- Homme et celle de Cumières, Marre et les routes d'accès. Obus fusants, percutants, asphyxiants, lacrymogènes furent envoyés à certains moments, au rythme de 120 à la minute.
Nos batteries, qui avaient repéré les rassemblements ennemis, au nord du bois des Corbeaux, dans les bois de Cumières et sur la côte de l'Oie, répliquaient de toutes leurs bouches à feu.
Vers 15 heures, l'infanterie ennemie se mit en mouvement. Elle suivait immédiatement la marche du barrage d'artillerie qui la protégeait. Elle put ainsi atteindre nos premières lignes, où beaucoup de nos hommes étaient à demi asphyxiés et enterrés. Ceux qui restaient n'avaient plus les moyens de s'opposer à la prise de la cote 265. Mais le piton 295 demeura en notre pouvoir, après une magnilique défense. Au cours de la nuit, nos contre-attaques nous firent même dépasser le sommet et nous nous établîmes à contre-pente entre 295 et Béthincourt, en contact immédiat avec l'adversaire. Cette opération locale, ainsi que plusieurs autres rectifications de front, donnèrent lieu à maintes prouesses de nos fantassins et de nos zouaves.
Ensuite, par une série de coups de main et de travaux bien menés notre position fut sensiblement améliorée. Aussi, quand, le 16 et le 17 mars, l'ennemi, après de copieux bombardements, renouvela sa tenta-
tive contre la cote 295, il fut repoussé d'une manière écrasante. Pendant ces deux journées, notre artillerie de campagne et notre artillerie lourde, par des tirs combinés d'une admirable précision et renforcées par les feux des batteries de la rive droite, secondèrent effi- •acement la tâche de nos fantassins.
Une accalmie momentanée se produisit alors dans ce secteur. L'ennemi qui avait usé tant de forces avait besoin de se reconstituer et d'appeler d'autres réserves. Tous les sacrifices consentis ne lui avaient pas permis d'étendre sa ligne jusqu'à Béthincourt et à Cumières.
Rive droite.
Si les opérations de l'ennemi sur la rive gauche absorbaient une large part de son activité, il ne renonçait pas à ses projets sur la rive droite. Après s'être reconstitué, il allait chercher par une pression sur notre aile droite à se rapprocher encore de Verdun « cœur de la France >>. Du 8 au 10 mars, la bataille reprend tout aussi acharnée entre Douaumont et le fort de Vaux. L'ennemi va prononcer de nouveau un effort très considérable.
Le 8 mars, alors que nous attaquions le bois des Corbeaux, c'était sur nos lignes à l'est du fort de Douaumont, que l'ennemi menait l'offensive. Elle se développait rapidement jusqu'aux bords du promontoire sur lequel est bâti le fort de Vaux. Son attaque lui permit d'entrer un instant dans le village de Vaux. Mais une charge à la baïonnette des plus brillante nous le rendit sans délai. Seul, un pâté de maisons à l'est de l'église, où des luttes meurtrières persistèrent pendant tout le jour, fut conservé par l'ennemi.
Le fort do Vaux était resté hors de cause en cette affaire. Or, le communiqué allemand du 9 mars prétendit que les régiments de réserve de Posen n"^ 6 et 10, sous l'impulsion du général d'infanterie von Garetzki-Cornitz, « avaient emporté d'assaut le fort cuirassé de Vaux ainsi que de nombreuses fortifications voisines «! Et à l'heure même — 14 heures — où paraissait ce radiotélégramme, un officier de notre étatmajor entrait dans le fort de Vaux, constatait qu'il n'avait pas été attaqué et que les troupes qui l'occupaient étaient à leur place parfaitement calmes malgré le bombardement. Pour expliquer dans la suite cette étrange nouvelle, les dépêches officielles allemandes déclarèrent que les Français avaient repris ce fort, dont, en réalité, ils n'avaient jamais bougé.
Ce fut seulement après cette publication que Tennemi lança ses colonnes serrées contre les pentes mêmes que couronne le fort. Nos troupes en firent un véritable massacre. Devant le réseau barbelé, les morts gisaient par tas. Et les engagements ne furent pas plus propices aux assaillants sur le reste de la ligne Vaux-Douaumont. Partout s'engagèrent des combats d'une farouche âpreté qui, dans la majorité des cas, tournèrent en notre faveur. Devant le village comme devant le fort de Vaux, où les Allemands revenaient sans cesse à la charge, nos positions ne furent point ébranlées. Les renforts succédant aux renforts s'épuisaient en vain contre le courage de nos soldats. Les monceaux de cadavres allemands prouvaient combien opiniâtre avait été notre résistance. L'ennemi poursuivit ses attaques en masse jusqu'au 11, sans avoir acquis un résultat en rapport avec tant de vies humaines sacrifiées. Les déclarations des prisonniers, recoupées avec soin, prouvent que les journées de Vaux furent parmi les plus meurtrières de la campagne pour les Allemands. Aussi bien, ils durent
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faire appel à des unités fraîches ; les vides causés dans leurs rangs atteignaient jusqu'à 60 pour 100 des effectifs normaux.
Les opérations sur la rive droite ne reprirent guère que le 16 mars. Des bataillons reposés se ruèrent à l'assaut, précédés par des milliers d'obus. Le village et le fort de Vaux, après l'action de Tartillerie, semblaient aux chefs qui conduisaient les troupes allemandes des objectifs relativement faciles à emporter. Cinq attaques préparées par ces bombardements effroyables se succédèrent sans interruption. Le lendemain nous prenions l'offensive sans parvenir à chasser Tennemi des pentes étagées le long du fort. Sa contre-attaque du 18 lui donne quelques maisons du village de Vaux. Le 19 nous rentrons dans la partie est du village, sans déloger tout à fait les Allemands.
La bataille de Vaux. — Sous ce titre, le Daily Mail publie le 13 mars le récit suivant :
« L'Allemagne doit avoir eu beaucoup de dimanches « noirs » depuis le début des hostilités, mais certainement aucun n'a été aussi sombre que le dernier. La tristesse et la désolation s'étendirent certainement comme un drap mortuaire sur TEmpire et, dans les villes, bourgs et villages de la mère-patrie. De très nombreuses femmes désespérées pleuraient leurs maris, leurs pères, leurs enfants sacrifiés devant Verdun.
« Quelque terribles que puissent avoir été les pertes allemandes à Ilaumont, Ilerbebois et Douaumont dans la première phase de Verdun, elles sont insignifiantes comparées aux hécatombes épouvantables de la semaine dernière. Dans le bois des Corbeaux, on peut affirmer sans exagération qu'un soldat allemand sur trois est
tombé et que les pentes de Béthincourt et plus encore celles de Vaux présentent aujourd'hui de hideuses masses d'hommes massacrés.
« Il serait puéril de nier que les Français n'aient pas, pendant les trois dernières semaines, payé leur tribut au dieu des batailles, mais quand on sait, de toute certitude, que, pour un Français perdu, cinq soldats manquent dans l'armée du Kaiser, on ne peut qu'avoir confiance dans le résultat final.
« Que les Allemands se soient bien battus, c'est ce que les Français sont les premiers à reconnaître. Il est tout au moins évident qu'au vingtième mois de la guerre, la discipline de fer de l'armée allemande est maintenue d'une façon si efficace que les officiers peuvent faire exécuter à leurs hommes formés en colonnes par quatre, vingt attaques successives sur un terrain qui n'est plus qu'un charnier.
« La première fois que le Kronprinz discuta l'attaque sur Verdun, il affirma, et ses généraux avec lui, qu'il était prêt à perdre 200 000 hommes. Le prix que les hommes de guerre allemands consentaient à mettre à cette opération est maintenant entièrement versé si même il n'a pas été dépassé, et le drapeau tricolore flotte toujours orgueilleusement sur la citadelle de la forteresse de la frontière de l'Est. Vaux a remplacé Douaumont comme le roc autour duquel fait rage la fureur impuissante des légions allemandes.
(( Vendredi, après des attaques répétées et coûteuses sur le village et sur le fort, les Allemands furent forcés de reconnaître leur insuccès et de se replier. Pendant toute la nuit, ils manifestèrent leur rage en concentrant leurs batteries sur la région comprise dans un front de 1800 mètres de Hardaumont à Vaux. Au point du jour, l'ennemi commença une autre attaque désespérée sur le malheureux village.
« Pendant la nuit de vendredi à samedi, les tranchées françaises s'étendaient de l'entrée de la rue du village jusqu'au delà de l'église au pied de la colline de Hardaumont.
« Des barricades avaient été dressées de 100 en 100 mètres, la rue était minée en plusieurs endroits et un réseau de fil de fer barbelé, fixé comme une toile d'araignée aux murs en ruine des maisons, barrait tous les passages.
« Sur les deux flancs, les maisons étaient consolidées par des murailles de sacs de ciment, qui formaient des blockhaus aux angles desquels on voyait apparaître le museau des mitrailleuses munies de protège-balles en acier. Des batteries de petits canons de montagne pouvant envoyer des obus de shrapnells renforçaient la position. Le plan de défense des Français avait été si adroitement exécuté et caché, que, quoique les Allemands eussent parcouru deux fois la rue du village de haut en bas, dans leurs corps à corps avec les Français, avant d'être repoussés par les contre-attaques, ils n'avaient pu reconnaître les points importants de la ligne.
« Le bombardement qu'ils concentrèrent pendant neuf heures de la nuit, sur le village et le fort du plateau de Vaux, avait fouillé le terrain au moyen d'un déluge d'acier. Leurs mortiers de tranchée avaient lancé de grosses torpilles dans les maisons, mais les Français, quoique assourdis par le vacarme et sufToqués par la fumée, les gaz et la poussière, occupaient encore chaque position importante dans le village et tout autour.
<i Les régiments d'assaut furent pris dans le 15« et le 18*^' corps d'armée allemands. Une division du 3« corps d'armée qui avait pris part aux combats précédents avait été si malmenée que l'on dut la ramener en
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deuxième ligne, pendant que le reste du même corps restait engagé contre les pentes sud-est de Vaux.
«L'attaque commença à l'aube: la plaine deWoëvre, d'où les Allemands débouchaient, se voilait d'un épais brouillard blanc, qui empêchait de rien distinguer au delà de cent mètres. Cette circonstance permit aux assaillants d'arriver à portée des tranchées françaises. Mais, bien qu'ils fussent plus de six contre un, il leur fallut quatre assauts successifs pour ouvrir à leur première colonne le petit groupe de maisons en ruines situées derrière l'église de Vaux.
« Il y eut alors une demi-heure de répit, dont les Allemands profitèrent pour battre les positions françaises, au pied même de l'église. De nouveaux renforts, et deux compagnies de sapeurs vinrent fortifier l'endroit avec des sacs de terre.
(( Le commandement français, inquiet de la supériorité numérique des Allemands et de leur terrible tir de barrage, retira ses éléments avancés,qui couraient le risque d'être cernés.
<( Quand les régiments du nord de la Prusse revinrent à l'assaut, ils poussèrent jusqu'à l'église, — au prix de quels sacrifices ! — mais ne purent faire un pas de plus. A cinq reprises ils essayèrent de quitter l'abri que leur faisait l'amas des ruines de la vieille église et des petites maisons d'alentour, mais chaque fois les mitrailleuses et les batteries de montagne françaises les couvraient de rafales rasantes, abattant les hommes comme des épis.
« Le brouillard s'étant levé, le général Pétain fît donner sur Tarrière des régiments les plus avancés ses batteries de 75 et de 210.
« Malgré toute leur activité, les chefs allemands ne réussirent pas à maintenir leur ravitaillement en munitions et en hommes. La lutte cessa bientôt, faute d'élé-
ments. L'ennemi resta toute la journée de samedi et toute la matinée de dimanche immobile, bien que le feu d'artillerie ne se fût pas ralenti.
(( A 800 mètres du village se trouve le fort de Vaux, dont les Allemands avaient célébré la prise et dont ils avouent aujourd'hui la perte. La vérité est qu'après quatre jours de combats désespérés, qui ont couvert de cadavres deux kilomètres au moins de terrain, les Allemands ont réussi à prendre pied sur les pentes du fort, mais sans avoir pu arriver jusqu'aux fils barbelés qui entourent la position.
« Quelque furieux que fussent les engagements livrés dans le village, la lutte l'était encore davantage autour du fort. Les officiers d'artillerie français dont les batteries commandent les Hauts-de-Meuse déclarent que jamais les généraux allemands n'ont montré une aussi froide indifférence pour la vie de leurs troupes. Colonnes sur colonnes débouchaient, par quatre de front, pour aller tomber, moissonnées comme avec la faux, par le tir français.
« Les gros obus de 6 pouces et de 8 pouces venaient éclater sur le front même des bataillons, ne laissant plus apercevoir, lorsque la fumée se dissipait, que des monceaux énormes de cadavres. »
Un épisode des combats devant Verdun. — « Dans le parc d'un château près de la Meuse, un des régiments qui se sont le plus brillamment signalés au cours de la bataille de Verdun est rassemblé.
« Sur le perron, face aux pelouses et aux bouquets d'arbres, qui offrent aux regards la perspective harmonieuse d'un jardin ù la française, se sont rangés le drapeau et sa garde, le général de division, le général
de brigade et leurs états-majors. Devant eux va défiler, musique en tête, le régiment reformé momentanément à deux bataillons au lieu de trois.
(( D'un pas assuré et superbe, les compagnies s'avancent tour à tour, capotes boueuses, casques bosselés, figures maigres, patinées par la vie des tranchées et par les dernières luttes. Puis viennent les compagnies de mitrailleuses, mitrailleuses sur bâts et mitrailleuses survoiturettes. Quand c'est le tour de la compagnie qui doit rendre les honneurs au drapeau, le colonel de B... arrête d'un geste la musique et le mouvement de la troupe et, s'adressant à ses hommes, il leur dit ces simples mots :
(( Regardez bien en face le drapeau en portant vos armes. Vous en avez le droit. Vous avez bien mérité du pays. »
« Ils ont bien mérité du pays, en eff'et, ces hommes qui, dans la soirée du 24 février, après deux jours de marche, se rangèrent en avant du village de Douaumont pour barrer la route à l'ennemi lancé depuis quatre jours à l'assaut de Verdun. Ils attendirent sous le bombardement toute une nuit glaciale, sans abri, sans couvertures. Le lendemain 25, le bombardement reprit plus violent. Et, vers 3 heures de l'après-midi, ils virent venir, par cinq ou six vagues successives, l'attaque allemande que précédait un mur mouvant de mitraille.
(( Quand la première vague vint se heurter au village qu'elle pensait trouver vide, elle fut accueillie par un feu terrible. Malgré les pertes subies, malgré les rafales d'obus, nos hommes, tranquilles, guettaient comme des chasseurs à l'affût. C'était les hommes du bois Brûlé et du bois d'Ailly, que nul bombardement ne saurait plus émouvoir. Les premiers assaillants hésitèrent, un remous les rejeta sur ceux qui suivaient et,
pêle-mêle, en désordre, Tennemi se replia, gagna les couverts, laissant de nombreux cadavres sur le terrain.
« A gauche, le second régiment de la brigade livrait un combat plus rude encore. Le colonel T..., blessé au ventre, se relevait sur les coudes pour crier à ses hommes: « En avant! » A terre, il continuait de les exalter et de les diriger et il avait la joie d'être dépassé par eux, de les voir repousser l'infanterie allemande.
« Et la nuit, la seconde nuit descendit sur les deux régiments à leur poste. Nuit plus pénible que la première, car la neige tombait. Il fallut bivouaquer sans feu; les vivres apportés s'épuisaient. Et le bombardelent ne cessait pas, écrasant les maisons, écrasant le loi. Dans les ténèbres, des ombres pourtant se glisïaient, apportant les munitions et parfois même de la joupe ou du café.
Le lendemain 26, nouvelle attaque pareillement
►réparée par l'artillerie et plus violente encore que celle
le la veille. « Je tiendrai jusqu'au bout », a déclaré
le colonel de B.... Un fléchissement se produit sur la
Iroite occupée par un bataillon de tirailleurs marocains
^que le bruit des 305 a surpris. Le capitaine de réserve
F..., adjoint au colonel de B..., qui est en temps de paix
colon au Maroc, se précipite vers eux, les harangue en
arabe, les ramène au feu; ils foncent baïonnette en
avant d'un tel élan que l'ennemi s'enfuit et sont animés
d'une telle ardeur qu'il faut maintenant les arrêter.
« Le village de Douaumont est déblayé, la relève peut se faire sans être inquiétée. Et les deux régiments peuvent quitter tranquillement la ligne qu'ils ont maintenue et la laisser à la garde de la brigade qui les remplace et qui, à son tour, contiendra l'ennemi*. )>