‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 18 sur 66 · PÉRIODE DU 20 MARS A FIN JUIN · texte numérisé non relu

PÉRIODE DU 20 MARS A FIN JUIN

Rive gauche.

Le 20 mars, une division bavaroise emporte les bois de Malancourt et d'Avocourt, et le réduit d'Avocourt à la lisière de ce dernier bois. Mais le 29, nous reprenons ce réduit, point important, et qui, depuis ce temps, n'a pu nous être ravi.

Sur ce fait d'armes un soldat raconte ainsi ses impressions et celles de ses camarades :

« La neige s'était mise à tomber sur la corne d'Avocourt. Un mot passa le 28 au soir sur nos positions de repli : demain nous irons enterrer nos morts et reprendre le bois.

« La nuit qui précéda notre attaque fut atroce. Nos guetteurs des ruines d'Avocourt avaient assisté tout le jour à l'assaut incessant des Wurtembergeois sur la droite. Cinq heures durant, entre Malancourt et Haucourt,

sur un front de mille mètres, l'ennemi avait lancé 20 000 capotes grises. Vingt hommes par mètre courant. Ceux d'Avocourt, anxieux, suivaient des yeux la bataille. Ils pensaient : « Si ceux de Malancourt sont enfoncés, nous voilà presque tournés. Comment ferons-nous pour tenir? » Le soir vint et ceux de Malancourt tenaient toujours. Repoussés, les casques à pointe étaient rentrés dans leurs taillis de Montfaucon.

« L'artillerie prussienne allait venger l'échec de l'infanterie wurtembergeoise. Cette nuit du 28 au 29 ne fut pas une nuit. On y voyait comme en plein jour. Sous les fusées éclairantes, Cumières, le Mort-Homme, le bois des Corbeaux, Forges, tout sortait de l'ombre. Des projecteurs fouillaient les villages, les dressaient, tout blancs, lumineux, fantastiques dans leurs ruines. L'artillerie lourde allemande tirait de tous les points de l'horizon. On encaissa des 380 qui arrivaient de Montmédy, à 28 kilomètres de là. Les pièces françaises ripostaient. C'était l'enfer dans le ciel.

« Les tirs de barrage que les 250 adverses exécutaient sur nos chemins de ravitaillement étaient tels, que depuis quatre jours nos cuistots n'avaient pu s'approcher de nos positions. Les vivres de réserve étaient épuisés depuis douze heures. Mais la fatigue fut pire encore que la faim.

« En plein bombardement les soldats dormaient debout. Notre attaque était fixée dès les premières heures de l'aube. « Il faut réveiller ces hommes, commanda le I hef. Faites donner la clique! (la musique). » Il était ■i heures du matin. Le roulement des tambours et l'éclat des cuivres domina un instant le tonnerre de la canonnade. Les hommes sortirent de leur torpeur. « Est-ce qu'on les voit? » demandèrent les lignards. On ne voyait rien. Depuis dix jours on se battait au même endroit, sans avoir vu Tennemi.

(( Comme le jour allait se lever, la clique se tut soudain.

(( Eh bien! interrogea le commandant, pourquoi ne jouent-ils plus, ceux-là? «

« Un tambour, qui sortait de terre, dit :

« Un obus est tombé en plein sur la clique. La clique est enterrée. »

« La rage mit debout les hommes, qui foncèrent vers les bois : (( On va les voir enfin ! »

(( Ce fut une ruée. « On les voit! » C'était le tambour, qui, ses baguettes à la main, était parvenu à la première défense allemande. Un second casque bleu le rejoignit et jeta deux grenades dans le boyau. Il y eut deux explosions et de la fumée. « On les voit! On les voit! » cria-t-on de toute part. L'ennemi n'avait pas attendu la baïonnette. Il vidait la place. Chacun des nôtres travaillait pour son compte. Dix minutes plus tard, on se retrouva presque au complet dans les trous des Allemands. On avait fait des prisonniers. On avait fait liaison aussi avec les 75. Par-dessus la position reconquise nos batteries allongèrent un tir protecteur. Il était 8 heures. Les nôtres se trouvaient maîtres du bois d'Avocourt. »

Voici maintenant le récit non moins émouvant de la reprise du réduit d'Avocourt, le 29 mars :

« A la suite de l'avance allemande du 20 mars au 21 mars, dans les bois de Malancourt et d'Avocourt, nous avions perdu cet ouvrage assez important. Il s'agissait de le reprendre. L'opération fut confiée au colonel C..., commandant la ...^ brigade d'infanterie, et effectuée le 29 mars à 4 h. 30 du matin.

« Les premiers échelons du bataillon de tête du ...^ et du ...^ qui formaient les troupes d'attaque, se portèrent

sur la lisière du bois et franchirent les débris des réseaux de fils de fer hachés par la préparation de l'artillerie.

« L'ennemi ne se révèle qu'à quelque distance de la lisière, et un combat corps à corps s'engage alors sur tout le front et aboutit à la prise des boyaux et des abris. On s'empare en outre d'une soixantaine de prisonniers non blessés, d'un capitaine, de huit mitrailleuses, de munitions, de pelles, de pioches, etc. A 8 heures du matin, la totalité du réduit est entre nos mains.

« On profite d'un calme relatif pour organiser la défense de la position conquise et évacuer des blessés dont huit appartenaient aux régiments qui avaient cédé le réduit le 20 mars et n'avaient pas pu être évacués par les Allemands depuis neuf jours.

« A 9 h. 30, le calme cesse tout à coup sur tout le front. Les Allemands attaquent à la grenade avec une extrême violence, surtout sur la face ouest de l'ouvrage. Chaque attaque repoussée est immédiatement suivie d'un nouvel assaut. L'ennemi y met un acharnement extraordinaire. Il semble compter sur l'épuisement de nos forces et de nos munitions. En arrière de ses grenadiers, ses éléments de choc se rapprochent de nos lignes et, profitant de ce que nos défenses accessoires n'ont pu être encore que très imparfaitement organisées, ils se précipitent sur nous. En quelques points, les éléments pénétrèrent dans la position où s'engagent de violents combats corps à corps, mais ils ne peuvent venir à bout de l'intrépidité de la défense. Nos feux de mitrailleuses fauchent les vagues des assaillants. Les barrages de grenades, dont un énorme approvisionnement a heureusement été prévu, tiennent à distance les grenadiers ennemis; enfin le feu de notre artillerie, ininterrompu pendant trois heures, constitue un barrage d'une ex-

trême puissance qui empêche l'afflux des renforts ennemis et écrase les éléments d'assaut qui se replient.

« A 14 heures, l'attaque est brisée. L'ennemi se retire en laissant devant nos lignes et parmi nos réseaux des monceaux de morts et de blessés. Nos hommes, sans prendre de repos, se remettent immédiatement à l'aménagement des dispositions défensives. Car il faut être ouvrier terrassier autant que soldat dans ces batailles modernes qui semblent ne jamais finir. Quand l'infanterie se retire, l'artillerie ennemie commence. Les pièces lourdes allemandes entrent en action, bombardant sans répit la position que l'ennemi a perdue, puis de nouvelles contre-attaques se déclenchent à la tombée de la nuit et le lendemain.

(( Sur ce fond de bataille se détachent quelques magnifiques épisodes particuliers, comme des bouquets d'arbres au premier plan d'un paysage.

(( Il en est un qui dépasse tous les autres et qui est digne de nos plus belles chansons de gestes.

« La direction de l'attaque avait été confiée par le commandant de la brigade au lieutenant-colonel de M..., qui commandait l'un des deux régiments, le ...^. Le lieutenant-colonel de M... était, dit la citation dont il a été l'objet, un chef de corps d'une haute intelligence et d'un admirable courage, et un véritable entraîneur d'hommes.

« Pourquoi faut-il que nos succès soient payés trop souvent de pertes pareilles? Trop souvent, nos colonels sont frappés en première ligne. Ils s'off'rent sans compter, en exemple. Le lieutenant-colonel de M... fut tué à 16 heures, dans le réduit d'Avocourt qu'il avait conquis, par un obus qui frappa en même temps l'officier d'état-major qui l'accompagnait. Il avait mené le combat avec son calme et son intrépidité habituels.

(( Or, il avait un fils qui selrtîiit comme sous-lieute-

nant dans un autre régiment de la brigade. Le bataillon de celui-ci était en soutien et ne fut engagé que le 29 au soir. La nouvelle de la prise du réduit avait déjà couru dans la troupe. Comme il passait devant le poste de commandement du colonel commandant la brigade, le jeune sous-lieutenant s'approcha de son chef qu'il connaissait et lui dit tout joyeux : « Eh bien, mon colonel, vous êtes content de mon père? » Le colonel connaissait la double nouvelle. Il lui tendit les bras et répondit : « Ah ! mon pauvre petit ! »

« Ainsi le lieutenant de M... apprit-il la mort de son père. Un peu plus tard il pénétrait lui-même dans le réduit d'Avocourt où il retrouvait et veillait la dépouille paternelle. »

Du 29 au 30 mars nous reprenons la tranchée corse perdue depuis le 9 mars et, le 30, nous occupons une autre tranchée sur la route de Forges.

Le P'^ avril, Malancourt est occupé parles Allemands.

Le 6, nous progressons au nord du bois de la Caillette. Perte d'Haucourtle lendemain compensée par un échec allemand devantBéthincourt et une prise de possession du bois Carré.

Une attaque générale succède à ces combats partiels. Le 10 au soir, nous refoulons l'ennemi qui a lancé ses bataillons contre notre nouveau front de Chattancourt au réduit d'Avocourt. Les Allemands renforcés réussissent à nous prendre une tranchée avancée sur le Mort- Homme, pendant que nous évacuons Béthincourt impossible à défendre. Le 12 avril nous repoussons avec fortes pertes une attaque dirigée entre le bois d'Avocourt et le ruisseau des Forges. L'ouvrage des Serbes entre Béthincourt et le Mort-Homme est perdu par nous.

Le sommet du Mort-Homme, balayé par les feux croisés de l'artillerie, n'est plus à personne. Mais au bord de la Meuse, Gumières et son cimetière nous sont restés. En un jour, l'ennemi, pour aboutir à ce médiocre résultat, a accumulé tous les moyens d'action en artillerie et lancé les troupes de trois divisions fraîches. Le général Pétain peut adresser à ses troupes un ordre du jour finissant par ces mots : (( Les Allemands attaqueront sans doute encore. On les aura.... »

Ils attaquent en effet. Et on commence à les avoir. Cette fois, nous prenons volontiers l'offensive. Une attaque à effectif réduit qui ramène notre front jusqu'au bois des Caurettes donne confiance. Le 20, nous lançons trois bataillons sur le Mort-Homme. Deux d'entre eux dépassent la cote 295 et gagnent plus de terrain que les ordres n'avaient prévu. Le lendemain nous allons encore au delà de cette ligne.

Du 22 au 30 nouvelle attaque victorieuse et riposte non moins réussie à des contre-altaques furieuses. Le 3 mai notre front est rétabli tel qu'il était le 5 du mois précédent.

Le 3 mai, le général commandant la division engagée reçoit du commandant en chef ce message :

(( Le commandant en chef envoie au général Leconte et aux belles troupes qu'il commande ses plus cordiales félicitations pour les succès qu'ils ont remportés au Mort-Homme. H sait qu'il peut compter sur eux pour soutenir la brillante réputation qu'ils ont acquise par leur bravoure depuis le début de la campagne. »

A cette même date du 3 mai, les Allemands commencent leur grand effort sur nos positions de la cote 304,

du Mort-Homme et de Cumières. Le Bulletin des Armées relate ainsi les événements concernant la défense de cette cote, qui se déroulèrent du 3 au 8 mai :

« Après un semblant d'accalmie vers la fin d'avril, les Allemands, qui se préparaient à de nouveaux assauts, commencèrent, à partir du 3 mai, l'arrosage méthodique de nos positions avec leur grosse artillerie.

« Les contre-pentes nord de la cote 304, oii nous nous étions fixés, formaient un objectif où tous les coups de l'ennemi portaient avec certitude. Les bataillons qui assuraient la défense de ces avancées furent alors soumis à des trombes de feu inimaginables pour qui n'en a point constaté les effets.

«Plus de cent batteries allemandes concentraient leur action sur la cote 304 et ses abords immédiats. On eût dit que le sommet de ces hauteurs était transformé en volcan. Des colonnes de fumées jaunes, noires et verdàtres montaient vers le ciel, si denses que les aviateurs chargés de survoler 304 ce jour-là, déclarèrent que l'atmosphère était obscurcie jusqu'à 800 mètres au-dessus du sol.

« Toute la nuit, ce feu d'enfer continua, nous causant des pertes sensibles. Les tranchées se nivelaient et les occupants qui échappaient aux éclats, n'avaient d'autre ressource que de se tapir dans les trous d'obus.

« Après un léger ralentissement dans leur tir au cours de la matinée du 4, les Allemands reprirent leur œuvre de destruction avec une fureur accentuée. Puis, vers 16 heures, ils lancèrent de fortes reconnaissances pour voir si tout avait été annihilé dans les lignes françaises. Les tirailleurs encore valides se redressèrent et, par un suprême effort, repoussèrent l'ennemi.

c A 17 heures, après que l'artillerie eut encore

pilé le terrain, les vagues allemandes s'avancèrent derechef. La plupart de nos hommes avaient été enterrés, beaucoup de fusils étaient brisés, la majeure partie des mitrailleuses se trouvait hors d'usage....

<( Ceux qui pouvaient utiliser leurs armes ouvrirent le feu. Les Allemands, étonnés de trouver du monde devant eux, ne progressèrent qu'avec la plus extrême prudence. Craignant des surprises vers la droite et vers la gauche, ils renoncèrent à pousser leur succès qui resta localisé aux pentes nord de 304.

« Pendant la nuit, le lieutenant-colonel Odent prit de son côté des mesures pour la contre-attaque. Il rallia tout ce qu'il put de son régiment et il se prodigua avec une magnifique énergie en vue de l'assaut. Au petit jour, il monta sur le parapet de la tranchée qui se trouve au sommet de 304 : « Allons, mes amis, s'écriat-il, c'est le moment d'avoir du courage ! « Et il partit, entraînant tout son monde derrière lui.

(( Après une série de bonds qui lui permirent d'atteindre le bord du plateau face au Nord-Est, il tomba, glorieusement frappé d'une balle. Les Allemands s'imaginaient que la route était libre. Voilà que soudain ont surgi des hommes armés, commandés, animés de l'esprit offensif ! Ils hésitent une fois de plus et subissent de ce côté un temps d'arrêt qui nous est fort précieux.

« Au cours de la journée du 5, c'est d'ailleurs, dans une autre direction qu'ils s'évertueront à obtenir un succès. Ils viseront surtout le bois Camard et la cote 287. Par un déluge de feu, ils vont essayer de déloger de là le 66^ régiment d'infanterie.

« Un des capitaines de cette unité a conté en ces termes quelles furent alors ses impressions : « Le bombardement commença à 4 heures du matin. Qu'on essaie de se figurer des pièces de 105, de 150, de 210

faisant à l'allure du 75 des tirs de barrage î L'abri dans lequel je me trouvais était solidement construit dans un banc de roc et cependant il vibrait comme une barque sur un lac agité. Impossible de garder une bougie allumée. Continuellement les abris s'écroulaient et les hommes étaient ensevelis. Le bois Camard avait encore l'apparence d'un bois le matin (d'un bois tout effeuillé et déchiqueté), mais le soir il n'y avait plus que l'emplacement d'un bois. »

« Jusqu'à 15 h. 30 le bombardement se poursuivit avec une égale violence. Beaucoup de ceux qui n'avaient ij pas été blessés ou tués demeuraient sans armes, leur fusil ayant été endommagé par les éclats d'obus. Les grenades étaient dispersées ou enfouies dans le sol, les ! baïonnettes tordues.... Très peu de mitrailleuses étaient intactes. Mais le moral du régiment n'était pas atteint et les hommes étaient décidés à toutes les épreuves.

(( A 15 h. 30, les vagues ennemies débouchèrent. I A cette vue, tous les soldats valides, ayant réparé . comme ils pouvaient les fusils pleins de terre, se dresl sèrent dans les trous d'obus et ouvrirent le feu. Les mitrailleuses épargnées par l'artillerie ennemie entrèrent aussi en action.

< Les premiers rangs allemands furent fauchés, un nettement se produisit dans les autres.... L'occasion

•n finir avec l'agresseur était belle malgré la fatigue et les souffrances endurées. Un vent d'héroïsme passa sur le régiment...

K Les débris des compagnies bondirent hors des trous et chargèrent à la baïonnette. L'ennemi s'enfuit, laissant des prisonniers entre nos mains. Un fait donnera une idée de la supériorité de nos fantassins dans le corps à corps. Il ne restait au capitaine de Maistre qu'une poijrnée d'hommes. Un revolver au poing, un gourdin dans

uitre main, il n'hésita pas à se ruer avec ses soldats • . JOLLivET. — l'Épopée df^ vebdun. &

contre un parti nombreux d'Allemands et il les mit en déroute non sans en avoir assommé quelques-uns sur place....

(( Et que d'autres gestes de ce genre ! Que d'exemples de bravoure ! Alors la position ayant été dégagée, les combattants regagnèrent l'emplacement de leurs tranchées et continuèrent à déterrer leurs camarades tout en surveillant le terrain en face d'eux.

(( Plus à gauche, un bataillon du 32^ régiment d'infanterie, sous la conduite du commandant Herment, repoussa avec le même brio deux attaques allemandes sur le saillant 280-287. Les grenadiers de ce bataillon intervinrent dans plusieurs engagements où s'affirma leur maîtrise.

(( La nuit se passa sans incidents, de même que la journée suivante. Les Allemands se contentèrent de bombarder nos positions avec une persistance méthodique. Leurs feux gênaient beaucoup nos mouvements, nos travaux de défense et nos relèves. Mais les hommes supportaient tout avec un stoïcisme absolu et accomplissaient leur devoir sans broncher.

<( Après ce répit relatif dans le combat, l'ennemi allait tenter, le 7, d'aborder de trois côtés à la fois la cote 304 qu'il comptait enlever et il espérait, si le succès se dessinait en sa faveur, descendre jusqu'aux pentes sud.

(( Dès le petit jour, le bombardement redevint effroyable. Les tirs de barrage au sud de 304 interdisaient toute communication avec l'arrière. Mais les Allemands devaient trouver devant eux deux régiments d'élite, le 11 4e et le 125% dont la valeur ne s'est jamais démentie en cette guerre. Composés en majeure partie de Vendéens, de Poitevins, de Berrichons, ils ont sans cesse témoigné du plus bel esprit oflensif.

« Lorsque vers 15 h. 30 l'attaque allemande se déclencha depuis le bois Gamard jusqu'au ravin delà Hayette

elle fut accueillie par les compagnies de première ligne avec une véritable joie. A l'endurance passive sous les coups de l'artillerie allait succéder le corps à corps, la lutte d'homme à homme, l'étreinte directe de l'ennemi.

« Le 11 4e sur la gauche, le 125^ à droite encadraient des unités qui, sous le poids de l'ennemi, ne purent empêcher des fissures de «e produire. Malgré les dangers d'un encerclement, les compagnies du 11 4^ et du 125 qui avaient été débordées n'eurent pas un instant l'idée de reculer. Les officiers et les hommes n'ont qu'une âme. Les vagues d'assaut sont instantanément organisées pour la contre-attaque. Jamais spectacle ne montra mieux ce qu'est la véritable fraternité des armes.

€ Le 114« manœuvrait... comme à la manœuvre, les sections de mitrailleuses le soutenant avec beaucoup d'adresse. A gauche, le mouvement allemand avait pris une tournure inquiétante et il fallait agir promptement. Une compagnie s'ébranla au chant de la Marseillaise et fonça baïonnette au canon sur l'ennemi qui, pressé de toutes parts, fut chaviré et finalement dispersé, laissant de nombreux morts sur le terrain. Les fuyards furent pourchassés par le feu des mitrailleuses qui, pendant la charge, avaient suivi le mouvement.

« Un bataillon de soutien arriva à la rescousse, après avoir franchi avec un calme et un entrain remarquables les tirs de barrage. A l'est de Pommerieux il avait déjà pris contact avec des groupes allemands qu'il avait vivement ramassés à la baïonnette et qui avaient reculé éperdument.

€ A droite, le 125« n'avait pas une attitude moins vigoureuse. Les compagnies, un instant coupées de toute liaison, ne s'émurent point. Suivant le cas, elles formèrent des crochets défensifs ou organisèrent d'irrésistibles retours offensifs. Les éléments de soutien

comme ceux du 114% contre-attaquèrent habilement de manière à ramener à leur point de départ les partis ennemis qui avaient envahi le secteur. A leur tour des Allemands étaient encerclés. Partout ils subirent des échecs, durent rebrousser chemin ou se constituer prisonniers.

(( Puis, quand toutes nos liaisons eurent été établies, notre chaîne se porta en avant et, par un rétablissement opportun, elle se fixa de nouveau sur 304. Notre ligne fut installée sur le bord immédiat de la pente sud, tandis que nos postes avancés et nos sentinelles interdisaient la crête à Tennemi. C'était là le résultat qu'il importait d'obtenir. Une centaine de prisonniers étaient restés entre nos mains.

(( Cette attaque du 7 mai a été l'effort le plus considérable de l'infanterie allemande pour s'emparer de la cote 304. Elle a permis de constater une fois de plus la supériorité de nos fantassins. Admirablement dressés à prendre les initiatives utiles, ils accusent un sens très net du combat. Ils contre-attaquent spontanément et ils exécutent les mouvements tactiques que commande la situation avec une incomparable présence d'esprit.

« Et, dans le cas des opérations de la cote 304, c'est en terrain découvert, sans abri, sur un sol nivelé par l'artillerie et battu par des projectiles puissants qu'ils ont déployé ces qualités qui leur sont propres. Cela donne une idée non seulement de leur capacité manœuvrière, mais encore de leur grandeur morale et de leur confiance obstinée en la victoire. »

Le 10 mai, nous nous emparons de l'ouvrage du Tra pèze.

Calme relatif du 15 au 17. Violents bombardements

sur tout le front nord, secteurs d'Avocourt, de la cote 304 et de Douaumont.

Nous identifions deux nouvelles divisions allemandes vers Malancourt.

Dans la nuit du 17 au 18, deux attaques allemandes sur le réduit du bois d'Avocourt sont repoussées ; nous enlevons un fortin ennemi sur les pentes nord-est \ de 304.

Le 18, l'ennemi attaque en fin de journée sur tout le front compris entre le bois d'Avocourt et le ravin-sud de Béthincourt. Il réussit à occuper un petit ouvrage fortifié au sud de la cote 287, mais est rejeté sur l'ensemble du front avec de grosses perles.

Le 19, très violente lutte d'artillerie sur la rive gauche de la Meuse.

Le 20, grosse attaque allemande sur la région du Mort-Homme. Entre le Mort-Homme et la Meuse, l'ennemi est arrêté ; nous maintenons les tranchées enlevées en avril. Sur les pentes ouest du Mort-Homme, les Allemands réussissent à enlever nos tranchées de première ligne sur un front de 1200 à 1500 mètres.

Le 23, violente offensive de l'ennemi. Il prend le village de Cumières, ne peut pas en déboucher, en perd une partie le 26 avec cent prisonniers. En somme, son mouvement tournant n'a pas abouti. Si nous n'avons plus la pente 295, l'ennemi n'a pas tout le Mort-Homme. Nous tenons les pentes sud énergiquement.

Dans une série de combats ininterrompus du 28 au 30 mai, les Allemands ont progressé entre le Mort- Homme et Cumières, occupé le bois des Caurettes et les tranchées immédiatement à l'ouest du bois. Ils n'ont pu déboucher de Cumières.

En somme, en un mois de luttes, au prix de sacrifices sanglants, l'ennemi n'a pas pu acquérir tout le Mort- Homme. Les pentes sud nous restent.

La cote 304 n'est pas davantage tout à fait en sa possession. Le mouvement tournant qu'il avait patiemment opéré par l'attaque de son aile droite pour prendre de flanc le Mort-Homme n'a pas abouti.

Le 9 juin, quatre attaques sur la cote 304 ne peuvent même pas déboucher ou sont repoussées à la baïonnette. L'ennemi semble découragé. Il suspend son offensive au Mort-Homme.

Nous lui imposons la nôtre.

Le 15 juin, deux bataillons chargés de réoccuper des tranchées sur la crête sud-ouest du Mort-Homme nous rendent presque la possession de la position. Plus d'un kilomètre de tranchées ennemies a été conquis et gardé.

Tout le reste du mois il ne se passe guère de jour où des attaques ne soient dirigées contre le Mort-Homme et la cote 304. Elles sont toutes brisées.

Depuis cette date, les Allemands ont à peine réagi sur la rive gauche.

Dans les derniers jours de juin, le colonel Roussel observe :

« Le 21 février dernier, nous occupions une ligne passant par Malancourt, Béthincourt, Forges, Brabantsur-Meuse, Haumont, Beaumont et les hauteurs d'Ornes. Celle que nous occupons aujourd'hui est jalonnée par le réduit d'Avocourt, la cote 304, les pentes sud du Mort-Homme, Gumières, les crêtes qui dominent au Nord Vacherauville et Brou, la cote 321, dont les abords nord-ouest ont été, lundi encore, attaqués sans succès par trois fois, la cote 320, le bois du Chapitre, enfin les hauteurs surplombant la Woëvre, devant Damloup. L'ennemi nous a donc imposé un recul d'un peu plus de cinq kilomètres à notre extrême droite, et de trois à peine sur notre gauche. Il lui en a coûté 120 jours

d'efforts presque constants et d'innombrables sacrifices de soldats. »

Rive droite.

Jusqu'au 29 mars repos relatif. Le 30 mars au soir i'ennemi revient à la charge avec acharnement. Le 31 mars et le 2 avril des effectifs plus importants que ceux de la veille, qui ont été aisément repoussés, se ruent sur le village de Vaux. Gaz asphyxiants, liquides enflammés, tous les engins prohibés par les usages de la guerre mis en jeu obtiennent un résultat qui rend notre situation difficile. L'ennemi pénètre dans le bois de la Caillette. Et le village de Vaux, après un mois de lutte, est entre ses mains.

Les tranchées de la Caillette sont recouvrées le 3 avril par la division Mangin.

Comment fut repris le bois de la Caillette. — Le 2 avril, les Allemands avaient réussi à pénétrer dans le bois de la Caillette et cherchaient à exploiter ce succès local en se glissant plus au Sud par le ravin. Il s'agissait pour nous d'arrêter cette progression et de reporter non seulement nos lignes à l'emplacement définitif, mais d'améliorer nos positions entre Douaumont et les hauteurs qui dominent le ravin de la Fausse-Côte.

L'opération fut confiée à la division que commande le général Mangin. Et voici comment l'un des chefs de corps qui y participèrent en a conté les péripéties :

« C'est dans la nuit du 2 au 3 mai que les bataillons d'attaque, avec les sections de mitrailleuses, se mirent en marche. Après avoir parcouru 18 kilomètres dans les conditions les plus pénibles, nous fûmes en place à

6 h. 10, le matin du 3, attendant le signal de l'assaut.

(( Le bataillon de gauche avait pour objectif final les tranchées situées immédiatement au sud de Douaumont; celui de droite visait les organisations situées à la lisière nord du bois de la Caillette. Nous avions à traverser des nœuds de boyaux solidement organisés, à enlever plusieurs fortins et à reprendre un bois semé d'abatis, retourné par les gros obus, barré par les arbres déracinés et couchés pêle-mêle sur le sol.

« Cependant, dès que l'ordre en fut donné, les vagues d'assaut se portèrent résolument de l'avant. Notre régiment est composé en majeure partie de Normands et de Parisiens dont les qualités se complètent fort bien. Les premiers sont tenaces et durs à la besogne; les autres, gouailleurs et pleins d'un entrain réconfortant. Paysans aussi bien que Parigots rivalisent d'ardeur au combat. Cette émulation fraternelle donne toujours les meilleurs résultats.

« Dans cette affaire, tous nos soldats — chacun à sa manière — se distinguèrent magnifiquement. Arrivés sur la crête, aux vues de l'ennemi, ils furent salués par des feux d'artillerie très denses, combinés avec des feux de mitrailleuses. Ils passèrent là comme à l'exercice.

(( Le bataillon de gauche délogea les Allemands de leurs postes avancés, et le bataillon de droite, quoique plus lentement, fut bientôt à sa hauteur, à une certaine distance de la lisière sud du bois de la Caillette.

« Il y eut alors un temps d'arrêt. Il fallait souffler et se consolider en vue de nouveaux progrès.

(( Le 4, vers 2 heures de l'après-midi, l'ennemi surgissait de ses tranchées.... Mal lui en prit. Fusillade, feux de mitrailleuses, tirs de barrage de notre artillerie le clouèrent sur place. Il n'insista point.

« Nos hommes, stimulés par ce succès, voulaient repartir en avant. Pendant la nuit, la lutte sous bois s'accentua et nous procura quelques avantages nouveaux. Nous ne pouvions malheureusement pas pousser nos opérations avec une grande célérité, tant la nuit était noire. Les liaisons offraient des difficultés inouïes et le terrain était très chaotique. A un moment donné, il fallut revenir un peu en arrière pour éviter des embûches et assurer un contact indispensable à la réussite de notre attaque d'ensemble.

(( Avec une sûre lenteur, au cours de la journée du 5, le bois de la Caillette fut systématiquement nettoyé des éléments hostiles.

« Pendant ce temps, notre artillerie aveuglait complètement l'ennemi. Elle fouillait les ravins où il se dissimulait, démolissait ses défenses, exécutait des tirs qui le jetaient dans l'incertitude sur nos mouvements.

« A 4 h. 30, une habile manœuvre nous amena presque à la lisière nord du bois de la Caillette. Une de nos compagnies, en filtrant par petits groupes, échappa aux vues des Allemands et parvint à s'installer à la sortie septentrionale du bois.

« A l'est du bois de la Caillette, nos lignes se redressaient sensiblement. Sous la poussée de nos vagues, les organisations allemandes étaient débordées et nous nous emparions d'un assez nombreux matériel et de quelques prisonniers.

« Pendant la nuit, point de répit. On piochait, on creusait, on établissait des barricades, partout on cheminait et on gagnait du terrain.

« Enfin, grâce à tant de persévérance et aux exploits individuels où se révélèrent une fois de plus l'ingéniosité et la valeur combative de la race, le bois de la Caillette fut repris morceau par morceau. Le ravin

Nord-Sud qui longe le bois du côté Ouest et qui offrait une fissure dangereuse dans nos lignes, fut bouché de telle sorte que toute incursion allemande fut interdite. »

Mais notre principal objectif est d'enserrer le fort de Douaumont, en vue d'opérations ultérieures.

Du 5 au 10 avril, nous livrons de petits combats. Le 10, c'est l'ennemi qui attaque violemment. Nous le repoussons. De nouvelles offensives allemandes échouent le 11 et le 15.

La journée du 17 avril est marquée par le déclenchement d'une formidable agression contre nos positions à l'est de la Meuse, entre le fleuve et Douaumont. Plus de deux divisions ont été engagées vers 2 heures de l'après-midi; leurs vagues d'assaut ont déferlé en formations denses sur un front de quatre kilomètres environ et sont venues se heurter aux feux de barrages habilement concentrés par notre artillerie et nos mitrailleuses.

L'adversaire est repoussé avec des pertes terribles, subies notamment à l'ouest de la côte du Poivre et dans le ravin situé entre cette hauteur et le bois d'Haudremont. L'infanterie allemande n'a pu prendre pied, au cours de cette violente attaque, qu'en un point bien minime formé par le petit saillant de notre ligne au sud du bois du Ghauffour(à l'ouest du village de Douaumont). Nous avions du reste progressé, depuis trois semaines environ, dans cette direction, en gagnant près d'un kilomètre de terrain. C'est dans une fraction de cette nouvelle ligne avancée que l'ennemi a pu prendre pied.

Si l'on tient compte du bombardement extrêmement intense et soutenu pendant plus de six heures qui a

précédé cette attaque, si l'on compare les puissants effectifs engagés au front d'attaque restreint, on peut apprécier à sa juste valeur la puissance de ce nouvel effort tenté par l'ennemi pour enfoncer nos lignes les plus rapprochées de Verdun.

Le 19 avril, c'est nous qui attaquons. Nous enlevons un fortin entre le ravin de la Caillette et celui de la Fausse-Côte.

Le 21, le général Mangin adresse à ses troupes qui ont brillamment contenu et repoussé le rude effort tenté par les Allemands aux premiers jours du mois dans la région de Vaux-Douaumont, cet ordre du jour :

(( Vous allez reformer vos rangs éclaircis. Beaucoup de vous iront porter au sein de leur famille l'ardeur guerrière et la soif de vengeance qui les animent. Mais il n'est point de repos pour les Français tant que le sauvage ennemi foule le sol sacré de la Patrie ; point de paix pour le monde tant que le monstre du militarisme prussien n'est pas abattu.

« Donc, vous vous préparerez à de nouveaux combats où vous apporterez la certitude absolue de votre supériorité sur l'ennemi, que vous avez vu si souvent fuir ou lever les bras devant vos baïonnettes et vos grenades. Vous en êtes sûrs maintenant : tout Allemand qui pénètre dans une tranchée de la 5^ division est mort ou prisonnier, toute position méthodiquement attaquée par la 5<^ division est une position prise !

« Vous marchez sous l'aile de la victoire! »

Le môme jour, le général commandant en chef avait adressé un message de félicitations au général Nivelle, commandant devant Douaumont et chef de l'armée de Verdun, sous les ordres directs du général Pétain, promu commandant d'un groupement d'armées.

Au 1^' mai, après soixante-dix jours de bataille, un important résultat est acquis. L'attaque brusquée sur Verdun a échoué. L'ennemi a manqué un double objectif: raffermir le moral de la nation et de l'armée, persuader les neutres de sa supériorité.

C'est la vérité jque consacre le général Pétain avant de remettre au général Nivelle le commandement de la deuxième armée. Son ordre du jour dit :

« Une des plus grandes batailles que l'Histoire ait enregistrées se livre depuis plus de deux mois autour de Verdun.

(( Grâce à tous, chefs et soldats, grâce au dévouement et à l'abnégation des hommes des divers services, un coup formidable a été porté à la puissance militaire allemande. »

La possession du fort de Douaumont et des tranchées qui y accèdent a été notre objectif presque unique au cours du mois de mai. Après un va-et-vient de succès et de revers de mince importance, nos opérations font place, le 22 mai, à une plus intéressante.

Le fort de Douaumont, perdu depuis le 25 février, couronne la cime d'un massif dénudé. L'opération principale a pour but la prise d'un saillant de 600 mètres dont le fort occupe toute la partie Nord. Le perfectionnement de notre artillerie lourde nous permet d'escompter sa démolition. Le 19, le tir de destruction a commencé. Le 20, à 14 heures, après une explosion d'un obus de gros calibre, les Allemands ont dû évacuer

le fort et sont pris sous nos tirs de barrage. Des interrogatoires de prisonniers, il résulte que cette explosion occasionna près de mille morts.

« Pendant ce temps, écrit le général Donnai dans VIntra.nsigea.nt, et sous la ^protection d'un feu d'artillerie formidable, notre infanterie creusait les parallèles de départ et se disposait pour l'assaut dont était chargée la 10« brigade, composée du 74«, à l'est du fort de Douaumont, du 129^, au sud, et du 36% à l'ouest. »

Le 22 mai, dans la matinée, une escadrille française détruisait six « drachen » ou ballons captifs, survolant la rive droite de la Meuse, et crevait ainsi les yeux à l'ennemi sur les points les plus favorables à l'observation de nos mouvements, ce qui faisait dire à l'un de nos soldats : « On leur a mis un bandeau sur les yeux, aux Boches, comme à ceux-là qui veulent casser la cruche dans les foires. »

« Cependant, l'ennemi, sentant l'attaque et le danger, inondait nos premières lignes d'un ouragan de mitraille, tandis que l'artillerie française précipitait le rythme et crachait les projectiles de toute sa puissance. Au-dessus des têtes, remarque un officier, c'était un « hululement » continu tel que jamais encore on n'en avait entendu.

« L'heure de l'assaut approche. Tous les hommes en savent le prix. Ils ont connu les combats de Neuville- Saint- Vaast, l'offensive de Champagne, les corps à corps du bois de la Caillette, ils ont jugé de l'artillerie allemande et les adversaires qu'ils ont devant eux. Leur tâche est fixée minutieusement. Le centre doit enlever le gros morceau, les ruines du fort; la droite et la gauche prendront les tranchées ennemies à l'Est et à l'Ouest, et s'efforceront d'encercler l'enceinte. Chacun connaît

son rôle et comprend la valeur de son effort. Ces soldats ne s'arrêteront pas.

(( A 11 h. 50 tous s'élancent. Ils ne chantent pas; ils ne composent pas de tableau de bataille. Ils bondissent de trou d'obus en trou d'obus, d'obstacle en obstacle, se couchent, disparaissent, surgissent, tombent mais ne se relèvent pas tous. Une ardeur superbe les anime. A midi, l'avion de commandement signale qu'une flamme de bengale brûle sur le fort de Douaumont. Le 129« de ligne a mis 11 minutes pour emporter trois lignes de tranchées ennemies et atteindre son objectif.

« Sur la gauche, toutes les tranchées allemandes à l'ouest du fort jusqu'à la route Douaumont-Fleury sont tombées en notre pouvoir et le 36« de ligne a exactement rempli sa mission. En même temps, des détachements d'infanterie et du génie ont pénétré dans l'enceinte et couvrent les opérations des sapeurs chargés de détruire les organes de flanquement et d'aveugler les issues. Les flammes de bengale continuent de brûler, attestant la progression. Compte rendu est fait au commandement de la 10^ brigade que l'encerclement s'opère dans d'excellentes conditions. L'angle Nord- Ouest et l'angle Nord sont atteints. On y installe des mitrailleuses.

« A l'est du fort, cependant, le mouvement du 74^ de ligne s'est heurté à de grosses difficultés. Sa gauche a avancé rapidement, tandis que sa droite a été soumise aux feux partis de boyaux ennemis qui prennent la progression de flanc. Les plus énergiques efforts sont enrayés par ce frein. L'angle Nord-Est du fort demeure au pouvoir des Allemands. Mais nous tenons plus des deux tiers de l'ensemble. De nombreux prisonniers sont déjà dirigés vers l'arrière.

« Les Allemands feront tous les sacrifices pour nous empêcher de pénétrer dans le fort de Douaumont. Par

conséquent, si nous y pénétrons, ne comptons pas sur un instant de répit. » Telle avait été l'instruction donnée aux troupes par le commandement. La réaction de l'ennemi était certaine. Elle devait être d'une violence inouïe. Elle n'allait pas tarder à se produire.

(( A la nuit, des forces d'infanterie se massent dans le ravin de la Couleuvre, à l'est du bois d'Haudromont, et vers 22 heures une violente canonnade se déchaîne sur nos positions à l'ouest du fort. Une attaque d'infanterie suit, extrêmement vive, qui nous oblige à rectifier légèrement la ligne atteinte dans la matinée. Dans le fort, durant toute la nuit, la lutte se poursuit à notre avantage ; tous nos gains sont maintenus et même légèrement accrus.

<( Une demi-heure après que le signal de l'avion de commandement a été vu, c'est-à-dire moins de 50 minutes après le déclenchement de l'attaque, deux officiers allemands, des sous-officiers et une centaine de fantassins désarmés arrivent au poste de commandement de la 10« brigade. Nos hommes sont enthousiastes, ils acclament le succès et ne pensent qu'à poursuivre.

a Le 23 au matin, nos positions du fort sont soumises à un bombardement épouvantable. Malgré que les organisations bouleversées successivement par l'artillerie française et par l'artillerie allemande semblent intenables, malgré les pertes qui ont réduit les eff'ectifs, le 129*' de ligne s'accroche au terrain qu'il a gagné avec une extraordinaire ténacité. En vain, l'ennemi multiplie ses attaques d'infanterie, reprend et redouble le bombardement. Il se heurte à une résistance inébranlable. Il n'y a pas une défaillance. Nulle part l'Allemand ne parvient à mordre, et quand dans la nuit du 23 au 24, la 1Û« brigade d'infanterie est relevée, elle n'a pas perdu un pouce du terrain qu'elle avait enlevé.

<c Dans cette lutte acharnée de deux jours, les épi-

sodés héroïques sont légion. Il les faudrait tous citer et tous se ressemblent et combien encore demeurent ignorés. Ce sont des grenadiers acharnés à poursuivre la lutte, qui, dangereusement avancés dans les positions ennemies, font grand massacre d'Allemands avant de rejoindre leurs camarades, font le tour complet de l'enceinte du fort, échappent à l'ennemi et reviennent à leur régiment, des brancardiers magnifiques de calme et de dévouement, d'obscurs soldats sublimes de simplicité.

« Il faut entendre parler les chefs de ces hommes : « J'ai fait 25 campagnes, dit le colonel, commandant d'une brigade, je n'ai rien vu de plus beau que cet assaut. Mes hommes m'ont littéralement ému, surpris d'admiration, si c'était possible. Il n'y a rien de plus beau que nos soldats, que les soldats français. Et ils sont supérieurs à ce qu'ils étaient l'année dernière; meilleurs aujourd'hui qu'ils ne l'étaient hier. Ils étonnent toujours.

« Je les regardais revenir des lignes, jeunes, vieux, c'était la même allure. L'un portait un casque, un autre s'appuyait glorieusement sur une canne, d'autres avaient de longs cigares à la bouche. Ils étaient chargés de dépouilles opimes. Ils étaient vraiment des guerriers. Ils sont magnifiques. Je les aime. »

(( Tous les chefs parlent de même.

(( Mais les combats de Douaumont ne sont pas seulement un bel épisode à la gloire de l'armée française. Ils sont un enseignement qui s'impose à l'ennemi luimême.

« Le 25 février, dans un incident de bataille, les Allemands se sont insinués dans le fort de Douaumont et ils ont prétendu à grand bruit qu'ils avaient emporté d'assaut le pilier angulaire de la défense de Verdun. Depuis, ils se sont usés en vain à vouloir enlever le

LA BATAILLE DES AILES. fil

lort de Vaux, devant lequel ils sont toujours arrêtés. « Trois mois après, d'un seul élan, parce que le moment était favorable, l'infanterie française reprenait les deux tiers du fort dévasté de Douaumont et obligeait les Allemands à des sacrifices inouïs, hors de proportion avec nos pertes, pour ne pas demeurer sur un échec moral dont ils mesuraient retendue.* »

De ce qu'elle a été suivie d'une reprise de possession par l'ennemi, la prise du fort de Douaumont n'en constitue pas moins un exploit « magnifique », comme parle le général Mangin, tout en en reportant la gloire à ses troupes, et aussi, comme le dit le Bulletin des Armées, « un enseignement qui s'impose à l'ennemi lui-même ».

Le 2 et le 3 juin, l'ennemi finit, après d'énormes pertes, par occuper une tranchée de première ligne entre le fort de Douaumont et l'étang de Vaux, ainsi qu'une partie du village de Damloup et le fossé nord du fort de Vaux.

C'est sur ce dernier que l'effort va s'acharner les jours suivants. La prolongation de la défense d'une position dont il tient les abords, la superstructure qu'il achève d'isoler par ses barrages, exaspèrent l'enoemi. Il veut en finir.

Nous aussi.

Une attaque préparée par nous le 5 se déclenche le 6 à 2 heures du matin. Elle vient échouer sur les barrages d'artillerie, les mitrailleuses et les grenades ennemies. A leur tour, des colonnes allemandes qui escaladent le fort sont prises sous le feu de nos batte-

1, Journal Vt'cho de Paris.

G. joLLivET. — l'Épopée de verdun. 6

ries et dispersées. L'étau se resserre de plus en plus le lendemain. Le 7, à 9 h. 50, Vaux envoie son dernier message. Une nouvelle attaque à l'effectif de trois bataillons est montée dans la nuit du 7 au 8 juin. On espère arriver à temps pour tendre la main à la garnison. Deux bataillons entiers parviennent à la gorge, mais de violentes explosions se produisent à l'intérieur du fort et d'épaisses fumées noires s'en échappent pendant plusieurs heures. La plupart des officiers ayant été tués ou blessés, les hommes reviennent aux tranchées de départ. Le retranchement qui lutte depuis le P^juin avec une énergie admirable, repousse encore une fois l'ennemi et finit par être pris dans la nuit du 8 au 9 juin. Les Allemands pénètrent dans des décombres*.

Les derniers jours du fort de Vaux. — « Depuis le 2 juin, la bataille se livre sur le fort même, investi, dominé, pénétré en partie par l'ennemi, qui a réussi à se glisser dans les coffres. Le commandant Raynal est enfermé sous terre avec ses 600 hommes épuisés de fatigue, à bout de munitions, privés d'eau, et le télégraphe optique ne fonctionne plus ; Souville ne répond pas.

({ Le 3 au matin, un pigeon arrive de Vaux au colombier de Verdun, mais on cherche eu vain la dépêche qu'il a dû porter sous son aile ; mal attachée, elle est tombée en route. Que se passe-t-il dans le fort? Le 4, vers midi, un pauvre pigeon blessé se traîne péniblement jusqu'au gîte. Celui-là apporte une dépêche : (( Tenons toujours, mais subissons attaques par les gaz et les fumées très dangereuses. Il y a urgence à nous

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