‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 20 sur 66 · Henry Bordeaux, Revue des Deux-Mondes · texte numérisé non relu

Henry Bordeaux, Revue des Deux-Mondes

des coffres qui, de leurs étroites embrasures de béton, pouvaient balayer sans merci la courte étendue des fossés. L'accès de chacun des épaulements était interdit par de Tartillerie. Pas un chat n'aurait pu passer.

« Une mitrailleuse qui gênait l'approche est réduite au silence par des grenades à la main. Des pionniers rampent jusqu'au bord supérieur du mur escarpé, introduisent des tuyaux de lance-flamme dans les embrasures. Une flamme de deux mètres chasse la garnison loin des canons.

« Mais le premier coffre n'a été que neutralisé. Pour le prendre, on remplit de grenades à la main un sac à terre, on le laisse glisser le long du mur jusque devant les embrasures et alors on les fait exploser. Vers 17 heures la manœuvre a réussi.

« La garnison ne se rend pas encore. Elle se réfugie dans l'intérieur du fort, auquel elle accède par un couloir profond passant sous le fond du fossé. Impossible ou à peu près de monter des explosifs sur la pente à cause du tir de barrage des Français. Vors 19 heures cependant on pousse plus avant vers la gorge du fort parmi d'énormes débris de béton, en passant devant des coupoles blindées rendues inutilisables.

« Alors le commandant des pionniers veut pénétrer dans l'ouvrage même parle couloir souterrain qu'a suivi la garnison du coffre enfumé. Le lieutenant des pionniers fait sauter une porte avec une douzaine de grenades à la main liées ensemble. Il les assujettissait contre la lourde porte, lorsqu'il entendit derrière cellei le chuchotement des Français et le petit crépitement iirnificatif d'un cordon Bickford. Il n'avait donc plus le ■mps de la réflexion, car en une demi-minute au plus 1.1 porte allait sauter du dedans et, dans ce cas, les Fran- * lis auraient la supériorité morale de l'assaut. Il fallit donc les devancer. Le lieutenant fit signe à ses

hommes de se garer, tira le détonateur normal d'une des grenades à la main qui fonctionne en cinq secondes et se jeta au bas de l'escalier pour n'être pas mis en pièces. Il était à mi-chemin quand ^se produisit une formidable explosion. La charge posée par les Français sautait en même temps que l'autre, sous son action. La pression de Tair lança le lieutenant à quelques mètres plus loin et il reçut dans le dos plusieurs éclats. Ses pionniers se jetèrent en avant dans le couloir, arrivèrent jusqu'à un croisement, mais furent alors reçus par deux mitrailleuses placées à angle droit environ dix pas en arrière, si bien qu'il devint impossible de pousser plus loin. Il fallut patienter toute la nuit. Il y avait désormais deux commandants du fort de Vaux, U7icommandant français sous terre, et, au-dessus de lui, un commandant allemayid. Les Français ne pouvaient nulle part sortir la tête sans recevoir aussitôt des balles ou des grenades ; et les Allemands, provisoirement, ne pouvaient avancer.

« Alors trente pionniers profitant des brèches ouvertes dans la maçonnerie, descendent dans le fossé, se font un abri dans l'amoncellement des décombres. Les Français remettent en jeu les mitrailleuses, interdisant la retraite dès que dans le coffre la fumée est dissipée. Dans l'énorme vacarme du feu de barrage allemand tombant à deux cents mètres derrière le fort, les cris ne peuvent se faire entendre à vingt mètres. L'officier qui commande doit faire en agitant sa casquette les signes du télégraphe Morse.

(( A 7 heures du matin, le second coffre est pris, la garnison ayant été accablée de grenades à la main. »

Au moment où le commandant Raynal rendit son épée, on estime que, depuis mars, les Allemands n'avaient pas tiré sur le fort et ses abords immédiats moins

de huit mille projectiles lourds dans une journée, et le chiffre avait augmenté dans de très fortes proportions les derniers jours. Le fort même était entièrement ruiné par les explosions; l'entrée normale était obstruée.

Le véritable vainqueur du fort doit être nommé, conclut M. H. Bordeaux, et le récit allemand ne prend pas garde qu'il le cite quand il dit : « Les hommes non blessés, depuis deux jours n'avaient plus une goutte d'eau ». Plus une goutte d'eau, dans les couloirs empoisonnés par la fumée des grenades et par les gaz asphyxiants ! Le véritable vainqueur du fort s'appelle la Soif.

Sinon combien de temps n'auraient pas pu tenir encore les hommes dont la Gazette de Voss reconnaît « le courage inouï », qui font dire à la Nouvelle Presse libre de Vienne : « Avec une bravoure désespérée et une énergie auxquelles personne ne saurait refuser son hommage, les Français se défendirent pendant des jours entiers ».

Pendant ce temps, plus à l'Ouest, l'ennemi cherche ù s'ouvrir un chemin. La côte de Froide-Terre, la position du village de Fleury et le fort de Souville forment une nouvelle barrière en face des positions de Douaumont et de Vaux, dont la conquête semble autoriser cette nouvelle poussée. Celle-ci s'exerce sur un front restreint — deux kilomètres environ compris entre la côte de Froide-Terre, à l'Ouest, et le plateau de Fleury-Souville, à l'Est.

c Le terrain est constitué par la ligne de faîte dont les sinuosités se développent depuis la cote 388, point culminant du plateau de Douaumont, jusqu'au fort du

Rozellier, en passant par Fleury, Souville et Tavannes.

« Les ondulations successives de cette ligne faîtière ne présentent entre elles que de faibles différences d'altitude, offrant ainsi un terrain d'attaque relativement aisé. Ligne de partage des eaux entre la vallée de la Meuse et celle de la Moselle, elle se trouve, par ce fait même, à l'origine de tous les ravins qui descendent à l'Ouest vers le fleuve et l'Argonne ; à l'Est, vers la plaine de Woëvre et la Moselle (bassin du Rhin).

« Cette ligne faîtière constitue, au point de vue tactique, l'une de nos dernières lignes de résistance en avant de Verdun. En s'en emparant, l'adversaire cherche à <v commander » les voies naturelles d'accès orientées des collines mamelonnées des Hauts-de-Meuse vers la vallée.* ))

S'en emparera-t-il ? La brèche Douaumont-Vaux pourra-t-elle être élargie jusqu'à Souville? Une autre difficulté se présente, causée par un quatrième point d'appui, le fort de Tavannes. De même que celui de Souville, établi en arrière de Vaux, dans l'alignement de Douaumont, commande l'arrière-terrain Douaumont- Vaux, de même le fort de Tavannes, placé comme Vaux en saillant et dans l'alignement de Vaux, commande l'avant-terrain de la ligne Vaux-Souville. Pour gagner Souville et surtout pour en tirer parti, il est, par conséquent, utile de neutraliser tout au moins Tavannes. Et c'est ainsi que de fil en aiguille, on s'aperçoit que la prise si vantée, le 25 février, de Douaumont, pilier angulaire de la défense de Verdun, n'a de valeur que si elle est suivie de la prise de l'autre pilier, celui de Souville, soutenu par le fort de Tavannes. Pour mettre Verdun véritablement en danger à l'Est, il faut l'enlè-

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