La victoire de Verdun : Une bataille de 131 jours
La journée a été dure. Celles qui suivent nous rendent une partie du terrain perdu. Nos soldats ont entendu l'appel que le 23 le général Nivelle leur a adressé :
(( L'heure est décisive. Se sentant traqués de toutes parts, les Allemands lancent sur notre front des attaques désespérées dans l'espoir d'arriver aux portes de Verdun avant d'être attaqués eux-mêmes par les forces réunies des Armées alliées.
« Vous ne les laisserez pas passer, mes camarades.
(( Le pays vous demande encore cet effort suprême. L'armée de Verdun ne se laissera pas intimider par les obus et cette infanterie allemande dont elle brise les efforts depuis quatre mois. Elle saura conserver sa gloire intacte ».
Elle la conserve en effet. Mieux encore, elle l'agrandit. Dans le ravin des Fontaines, nous consolidons notre ligne. Sur Froide-Terre, nous progressons. Dans Fleury, nous gagnons toute la partie est du village. Si l'ouvrage de Thiaumont après avoir passé de mains en mains nous a échappé, le Times peut écrire :
(( L'ennemi a mis 104 jours, pour se frayer un chemin à travers les quatre kilomètres qui séparent le fort de Douaumont du fort de Vaux. Et au prix de quels efforts ! Sur les collines et dans les bois au nord et à l'ouest de la position, les canons allemands étaient si nombreux qu'ils se touchaient presque. Comme le disait un officier de la région de Verdun, ce n'est pas contre des batteries, mais contre des parcs d'artillerie que les Français devaient combattre. Malgré cet énorme déploiement de pièces à feu, le fort de Vaux a repoussé pendant 90 jours des attaques directes et a fait subir aux Allemands des pertes formidables. Et la position
que les Allemands ont capturée ne les rapproche pas plus de leur but que ne l'a fait la prise du fort de Douaumont, à moins qu'ils ne soient à même de faire des sacrifices d'hommes qui paraissent impossibles. Le nombre des morts allemands au cours de la bataille de Verdun constitue déjà une victoire pour les Français au point de vue strictement militaire. Les Allemands peuvent être poussés par les nécessités de leur situation à essayer d'enlever le nouveau saillant français Tavannes-Souville-Froide-Terre — ligne de résistance très forte — afin de gagner, s'ils le peuvent, une victoire morale éphémère au prix d'un réel épuisement permanent et du déclin de leur force militaire. Les Allemands savent qu'à l'été et à l'automne de cette année, les usines de guerre françaises atteindront, si même elles ne surpassent pas, la production des usines allemandes en ce qui regarde les pièces de gros calibre. Ce fut une des raisons de leurs opérations contre Verdun; ils voulaient porter à leur adversaire un coup fatal avant que l'effort industriel franco-anglais arrivât à se faire sentir sur le champ de bataille. Leur coup a été livré ; mais le fantassin français a su se maintenir sous son ébranlement. »
La bataille se ralentit. — Dès juillet, avant même l'offensive de Picardie, l'effort allemand semble décroître. La résistance est moindre. Si l'ennemi parvient à rentrer dans l'ouvrage de Thiaumont perdu par lui le l*^"", il en est chassé dès le lendemain, et ne peut pas en déboucher les jours suivants. Comme une bête féroce dans sa cage, il se retourne en vain contre les
U'i LA BATAILLE DE VEHDUN.
barreaux figurés par les barrages infrangibles. Avec quelle puissance d'effectifs n'attaque-t-il pas nos positions de Souville et de Froide-Terre ! S'il réoçcupe, le 3, l'ouvrage de Thiaumont, si le 12 il rentre dans la batterie de Damloup, son avance dans Vaux-Chapitre ne lui rapporte qu'un peu de terrain aux abords de la Chapelle Sainte-Fine. Souville, une des principales clefs de Verdun, résiste. Ainsi donc, le 11, le général Nivelle a pu s'adresser avec confiance, en ces termes, aux troupes de la deuxième Armée :
« Soldats de Verdun,
(( Vous avez répondu àTappel qui vous était adressé. Grâce à votre héroïque ténacité, l'offensive des Alliés a déjà franchi de brillantes étapes... et les Allemands ne sont pas à Verdun î
(( Mais notre tâche n'est pas achevée. Aucun Français n'aura droit au repos tant qu'il restera un ennemi sur le sol de la France, de l'Alsace et de la Lorraine.
« Pour permettre à l'offensive des armées françaises et alliées de se développer librement et d'aboutir bientôt à la victoire définitive, vous résisterez encore aux assauts de nos implacables ennemis qui, malgré le sacrifice d'un demi-million d'hommes que Verdun leur a déjà coûté, n'ont pas renoncé à leurs vains espoirs.
(( Et, non contents de résister, vous mordrez encore et sans cesse pour retenir devant vous par une menace continuelle le plus possible de forces ennemies, jusqu'à l'heure prochaine de l'offensive générale.
n Le passé répond de l'avenir. On ne vous verra pas faillir à votre mission sacrée et vous acquerrez ainsi de nouveaux titres à la reconnaissance du pays et des nations alliées. »
LA iJATAILl.E DKb AlLtS. 03
Dans les derniers jours du mois de juillet, nous réalisons des progrès dans le secteur de Fleury, où nous faisons près de trois cents prisonniers, et nous progressons sensiblement à l'ouest de l'ouvrage de Thiaumont.
Dans les premiers jours d'août le même ouvrage est l'objectif d'opérations résumées par ce récit du Bulletin des Années :
La prise et la défense de Thiaumont. — « Le généralissime est venu passer en revue, entre Verdun et Bar, une brigade. Une brigade! Oui, mais c'est la brigade où généralement, avec un magnifique accent de Languedoc, chacun vous dit : « C'est nous qui avons pris et défendu Thiaumont! »
« La 61^ brigade a, en effet, pris et défendu Thiaumont, appuyée par des éléments de sa brigade sœur, la 62% du 2 au 8 août, et écrit une des pages glorieuses de la glorieuse bataille de Verdun.
(( Lorsque je dis aux hommes de la 61® brigade que j'ai connu un ouvrage de Thiaumont avec des murs, des portes, des fenêtres et même des plafonds, ils me regardent avec de grands yeux et je passe pour avoir appartenu à un âge préhistorique. Thiaumont, c'est une « expression géographique » — ou presque. Ubi Troja fuit, disait mélancoliquement Enée à la reine Didon.
«En fait, j'ai beaucoup fréquenté Thiaumont. On y a une belle vue de Woëvro, et c'est précisément pourquoi la crête de Thiaumont est disputée avec acharnement à l'ennemi et par l'ennemi. Par ailleurs, la ligne de crête relie deux grands mouvements de terrain, la côte de Froide-Terre à gauche — en regardant
la Woëvre — et le grand éperon qui aboutit à Fleury. Entre ces deux mouvements se creuse le ravin des Vignes qui détache vers Thiaumont et vers Fleury deux grandes branches se subdivisant elles-mêmes en rameaux secondaires. Le l^'^ août, les Allemands tiennent la crête de Thiaumont et une partie du ravin des Vignes. Le 31 juillet, une attaque du 96^, portée la veille en ligne, tandis que le 8P s'apprête à le rejoindre, a été brisée par des feux de mitrailleuse, et le 1^'' août, à l'aube, il a dû repousser une attaque allemande. Le 2 août, le 96®, tout à fait installé dans le secteur, occupe la crête Froide-Terre-Thiaumont et le ravin des Vignes. Les troupes sont pleines d'ardeur : ce sont presque tous gens de Languedoc, et le Midi aspire à bouger.
«Après une sérieuse préparation d'artillerie, le 2<'bataillon se porte à 14 heures à l'attaque — l'ardeur n'excluant pas le bon ordre. Une heure après les vagues successives avaient enlevé et englouti la tranchée des Trois Arbres, en dépit des mitrailleuses ennemies installées sur la crête de Fleury: cent prisonniers, dont deux officiers, avec trois mitrailleuses restaient dans nos mains. Et comme cela m'est raconté, un soldat intervient avec l'accent de sa province : « Et tu ne parles pas des morts! » C'est à la prise de cette tranchée que le lieutenant M... a enlevé littéralement sa section, l'a jetée tout entière sur l'ennemi. Ce jour-là, on vit soudain surgir un revenant : le lieutenant L.... Fait prisonnier par les Boches quelques heures avant dans un trou où l'avait isolé un tir de barrage et où l'ennemi l'avait trouvé enterré, il avait dû suivre ses gardiens un peu en arrière avec le fourrier B.... — Mais avec esprit de retour : car, un tir de notre artillerie ayant mis un peu plus tard quelque désarroi parmi ceux-ci, il avait, d'un clin d'œil, donné le signal au
fourrier B... et soudain deux bons coups de semelles à clous sur deux [faces de Boches avaient fait voir à ceux-ci trente-six mille chandelles et permis aux deux prisonniers de rejoindre nos lignes entre deux feux assez coquets de mitrailleuses. Moralité : faites mettre des clous à vos semelles. Et le lieutenant a si bien profité de son petit séjour en arrière des Boches, qu'il peut (j'ai vu le rapport) désigner à nos feux des emplacements de mitrailleuses et de canons, dont notre artillerie lourde, une heure après, ne fait qu'une bouchée. Autre moralité : n'ayez pas des yeux pour ne pas voir.
« Le 3 août est la grande journée du 81^ Maître de la tranchée des Trois Arbres, il doit sauter sur le Dépôt, à 300 mètres de l'ouvrage de Thiaumont et la batterie sud du dépôt. Deux groupes d'attaque sont formés sous les ordres, l'un du commandant F..., l'autre du commandant B.... Notre artillerie a si bien marmite la position que sur toutes les pentes du ravin des Vignes, des Boches sont tapis dans les trous, séparés de leur corps par nos barrages — si bien que lorsque, soudain, l'artillerie cesse son tir de préparation, nos troupes, déjà en mouvement pour l'assaut, voient descendre de tous les ravineaux aboutissant au ravin, des petites troupes à la file indienne sans armes et levant les mains : bref, toute une kamaraderie. « On aurait dit des ruisseaux descendant vers un vallon après un orage », dit un témoin.
« La vue de ces « Kamarades » électrisc nos hommes. Ils se jettent sur le dépôt, l'enlèvent, le dépassent, grimpent vers la crête de Thiaumont, l'occupent, la franchissent, submergeant les débris de l'ancien ouvrage. Quelques moellons effrités, roulés de tous les côtés comme par un tremblement de terre, quelques fers tordus, et quelques casemates souterraines litté-
ralement pleines, à ne pouvoir y entrer, de cadavres boches. Voilà « l'ouvrage de Thiaumont », après des semaines de marmitage. Mais n'importe : le capitaine V... est nommé pompeusement « commandant d'armes de Thiaumont ». Fleury a, cependant, été en partie occupé. Tout va bien.
{( Cette journée du 3 août a vu chacun faire l'impossible. J'ai lu les citations, je suis obligé de choisir presque au hasard. Les officiers se sont à ce point prodigués que, le soir, les plus hauts manquent à l'appel. Le sous-lieutenant M... a fait l'admiration de ses hommes en les jetant — transportés par son ardeur communicative — à l'assaut, chargeant le premier. Mais le soldat D... n'a pas moins contribué que lui à entraîner ses camarades : « Allons les enfants, il faut y aller — et en avant! » Le soldat D... voyant un groupe d'Allemands faire le simulacre de se rendre pendant qu'un autre groupe tirait sur les nôtres, saisit un fusil mitrailleur dont le tireur vient de tomber et, debout, à bras francs, exécute un tir violent qui jette le désarroi. Le soldat V... saute le premier dans une tranchée que l'ennemi vient d'évacuer précipitamment, ramasse les grenades abandonnées par lui, les renvoie aux Boches à leur grand dommage et se fait tuer en combattant ainsi le Boche avec ses propres armes. Le soldat J... en a trouvé tellement, de ces grenades, qu'il fait entre ce dépôt découvert par lui et ses camarades la navette en leur apportant ce nanan et est blessé dans une de ces allées et venues. Car des blessés tombent. L'abbé D..., aumônier brancardier, se prodigue, il se prodiguera ainsi pendant toute cette semaine de combats, « se montrant à la hauteur de sa tâche de soldat et de religieux, en réconfortant, sous l'action d'un bombardement, les blessés et les mourants ». Et que de vertu touchante! Le soldat F...,
blessé très grièvement à la face, demande qu'un camarade, qu'il estime plus cruellement atteint, soit pansé avant lui. Le caporal D... tombé blessé criait : <( Laissez-moi. Continuez à marcher! » Le rapport vante l'initiative des unités de combat. C'est en « s'accrochant à l'ennemi en désordre )> (quelle belle leçon!) que les 6« et 7^ compagnies se sont fait en quelque sorte entraîner par lui sur la crête.
(( Les agents de liaison sont admirables : les chefs ne cessent de répéter combien ils le sont tous dans ces mêlées; certains font, à travers des tirs de barrage terribles, des allées et venues dont chacune semble mortelle. Et ils ne demandent qu'à les multiplier entre les P. C. et le front.
« Le 122% à gauche du 96% l'appuie et ce sont aussi de beaux traits. Les lieutenants F... et B..., l'un officier de réserve, l'autre officier des douanes, sont si magnifiques que leur colonel est encore tout ému en m'en parlant. Le colonel veut savoir si Thiaumont est décidément à nous : « B..., rendez-vous-en compte ». Le lieutenant B... estime sans doute qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même et puis c'est mission périlleuse : il fassume et va tranquillement dans la tourmente voir si Thiaumont est aux mains du régiment voisin. Mais l'aventure héroïque est celle du brave petit soldat L... qui a fair presque gêné de me la raconter, tournant son képi dans ses mains. Il est agent de liaison : des Boches s'étant infiltrés par les trous d'obus, il tombe sur sept ennemis qui le saisissent, lui arrachent son équipement et le mettent avec eux dans le trou. Lui, cependant, ne perd pas le nord et, guettant, aperçoit soudain deux camarades, autres coureurs qui vont se précipiter dans le guêpier : il se dresse et crie : « Voilà les Français! » Les Boches prennent peur, se rendent aux trois coureurs qui leur