OLLIVET. — l'ÉPOPKK DE VEKDUN
font jeter loin leurs armes. Ces nouveaux venus vont chercher du renfort. L... reste gardien de ses gardiens de naguère. « Je les avais convaincus presque, me dit-il, qu'ils étaient prisonniers. » Deux cependant se débinent. L... mène le reste au P. C. J'ai tout lieu de penser que L... est actuellement chevalier de la Légion d'honneur.
« Revenons au 96^; il lui faut, dans la nuit du 3 au 4, soutenir les contre-attaques : les Allemands qui ont repris une partie de Fleury, prennent de flanc les gens de Thiaumont. Ce sont encore de rudes moments. Et le 96*^ est fatigué, entamé. Il recule légèrement tout en gardant l'ouvrage. Il est relevé par le régiment frère : le 81«.
((J'ai lu un récit alerte et pittoresque d'un normalien qui est probablement l'un des plus jeunes capitaines de l'armée, écrit d'une plume trempée dans le soleil de son Midi. J'aimerais qu'il fût publié. Il nous montre le régiment roulant allègrement vers Verdun, séjournant dans les ruines de la ville martyre, y apprenant dans un délire de joie la prise, par les copains du 96*, de Thiaumont. Tout cela sera, j'espère, imprimé. Ils arrivent sur le terrain : « Seuls l'ouvrage de Thiaumont et ses abords ont victorieusement résisté et forment, au matin du 4, un énorme saillant ayant à sa droite une vaste poche aboutissant à Fleury. Il faut à tout prix combler cette poche, rétablir la ligne. A son frère d'armes (du 96^) le 81^ de continuer son œuvre glo rieuse, de reprendre ce qu'il a cédé, non sans honneur et de s'organiser assez solidement pour arrêter toute contre-attaque nouvelle. »
(( Mission difficile : les Allemands, surpris le 3, se sont ressaisis; il leur faut Thiaumont; ils y mettront le prix Quatre jours le 81« sera en butte à de formidabl attaques après d'effrayants bombardements. (( Ce n'e
plus du marmitage, c'est du pilonnage, écrivent les hommes. Ça pilait les pierres, la terre, les cadavres! j> C'est la bataille de Verdun. Sans hésiter, écrit le capitaine C..., les deux compagnies s'avancent par un court boyau, puis à 250 mètres de leur objectif, débouchent et se déploient avec rapidité. Un nid de mitrailleuses situé à mi-pente au sud de la route de Fleury-Bras, les fauche impitoyablement....
« Néanmoins le mouvement continue et la poignée de héros s'installe sur l'emplacement indiqué. La mission est remplie. La poussée française va recommencer, mais ce ne sera plus la ruée impétueuse, inattendue, balayant tout sur son passage. Les Allemands sont maintenant sur leurs gardes. Il faudra progresser lentement, pas à pas, mais d'une façon non moins irrésistible. A la tombée de la nuit, les 5« et 7« compagnies sont lancées eu avant. La 7^ relève la 6% la dépasse et, arrêtée par les mitrailleuses, se cramponne au terrain; 100 mètres plus avant à sa gauche, la 5% suivant le vaisseau central de la branche gauche du ravin des Vignes, se dérobe aux vues des mitrailleurs ennemis et réussit à s'installer à leur hauteur.
(( Alors les Allemands entreprennent d'écraser ces héros. Le pilonnage recommence, terrible; il dure toute la journée du 5. « Nos poilus bravent dans leurs trous d'obus le martellement des 210. »
« Le 6, les 1"^ et 2« attaquent sous un feu de mitrailleuses terrible; elles progressent encore, mais avec des pertes cruelles. Et cependant, le 7, la poche entre Thiaumont et Fleury est comblée. « La ligue Thiauraont-Fleury, écrit fièrement l'historiographe du 81% est redevenue française. » Nouveau pilonnage boche, terrible. Puis ce sont de formidables attaques. Des offî ciers tombent. Le sergent B... écrit au commandant : € Mes offlcicrs sont tués ou blessés, je prends le corn-
mandement de la compagnie. Nous tiendrons jusqu'au bout. Envoyez-moi un officier. » Héroïsme et modestie. A travers un ouragan d'obus et de mitraille, les agents de liaison continuent leurs courses. L'un d'eux, le soldat B..., la mâchoire fracassée et inondé de sang, trouve le courage de griffonner sur un fragment de carte le renseignement qu'il apportait. « Chargé d'un message demandant en hâte des munitions pour le ravitaillement d'un ouvrage menacé par l'ennemi, dit la citation, a tenu à rapporter lui-même ces munitions; blessé à la figure par un éclat d'obus, s'est traîné jusqu'à son chef de bataillon, auquel ne pouvant parler, il a indiqué par écrit l'endroit où il avait dû laisser ces munitions. )) Quels commentaires seraient à la hauteur de cette citation. Ah! les braves! les braves!
(( Le 8 fut la journée terrible : marmites, mitraillés, pilonnés, attaqués, les braves du 81^ se défendent. L'artillerie ennemie écrase Thiaumont. « La garnison de Thiaumont se fait tuer sur place », dit simplement le rapport. Quand je visitais Thiaumont, je lisais sur la porte : se faire tous tuer plutôt que de se rendre. II y a longtemps que l'inscription a disparu avec la porte. Mais elle était gravée dans le cœur du 81«.
(( La crête est « hérissée » maintenant de tirailleurs boches; l'Allemand attaque en forces sur toute la ligne. Les compagnies sont submergées. Elles repoussent çà et là, reconduisent l'ennemi. Il faut céder sur certains points. L'officier de la section de mitrailleuses emporte sa pièce sur son dos. Mais à droite, le bataillon P... résiste. Un fusilier mitrailleur St-M... défend seul aux Allemands pendant des heures le débouché d'un ravineau. Le ravin des Vignes disparaît dans un nuage de poussière et de fumée. Le P. C. du colonel, défoncé par un 210, prend feu. Le 8I« tient ferme, mais l'heure est venue de le relever. La ligne est ébréchée, mais sur
ces brèches — les témoignages sont unanimes — les corps allemands s'entassent comme des meules.
« Le sang des enfants du Languedoc a coulé à flot, mais leur héroïsme s'est tellement dépensé que, devant trop de citations, je n'en choisis qu'une : caporal M... : « Le 8 août, une attaque allemande de grande puissance s'étant déclenchée, s'est porté seul au devant d'une section ennemie, a terrassé l'officier qui la commandait et l'a ramené prisonnier. Blessé de deux balles au bras gauche, a assuré avec son bras valide le ravitaillement en munitions de sa compagnie, n'a consenti à quitter la ligne de feu pour se faire panser qu'une fois Tattaque repoussée. »
« Il y a, de ce style, 20 citations. L'abbé S..., aumônier du 81*, me dit : « Ils ont tous été admirables ». Et je suis sûr qu'il s'oublie lui-même, car il l'a été. « Les braves garçons! » dit-il d'une voix tremblante. Et le 81« est parti le 9 août ayant autant dépensé à défendre Thiaumont que son régiment frère en avait mis à le conquérir. Il emportait l'admiration de l'armée de Verdun.
« Quant à Thiaumont, l'ayant pris et repris trois fois, nous savons bien qu'on ne lui dit jamais : « Adieu », mais : « Au revoir ».
Pendant tout le reste de Tété, sur les deux rives de la Meuse, les actions d'infanterie continuent à diminuer sensiblement en intensité et en importance d'effectifs engagés. La physionomie générale de la bataille se modifia dans le sens d'une initiative plus fréquemment prise par nous et, presque toujours heureusement.
La < Sidi-Bbahim » a Fleury.— {Récit d'un témoin), — « Les 23, 24, 25 et 26 septembre 1845, une poignée
de carabiniers du 8^ bataillon de chasseurs, retranchés dans le marabout de Sidi-Brahim, autour d'un drapeau tricolore fabriqué par le caporal Laveyssière avec des lambeaux de chemise, de ceinture et de cravate, résista aux assauts des 8000 Arabes d'Abd-el-Kader; onze de ces braves, perçant la foule des ennemis, réussirent à s'échapper, à la suite du clairon Rolland.
(( Ce magnifique fait d'armes est la gloire des bataillons de chasseurs, qui en ont fait l'objet de leur fête annuelle. Les chasseurs de 1916 n'ont pas dégénéré de leurs anciens.
(( Dans la nuit du 24 septembre, le...^ bataillon alpin, commandant Raoult, montait en ligne, entre Thiaumont et Fleury. C'était sa première relève dans ce secteur fameux. Il arrivait des Vosges.
(( L'Alsace est une bonne école du soldat; on y prend le goût de se battre en terre reconquise. C'est ainsi que le bataillon arrivait à Verdun, résolu à y soutenir sa réputation et à ne pas céder un seul pouce d'un sol qui coûte si cher.
(( Prendre les tranchées, à Verdun, c'est une façon de métaphore. Ce qu'on appelle les (( positions », dans ce terrain fracassé, surmené, est constitué par une suite de trous, par les cratères des « marmites » vaguement reliés par des boyaux et servant d'abris à des petits postes. Les eaux des pluies récentes s'amassent dans ces cuvettes et y rendent la vie pénible. Une mare boueuse coupait le front du bataillon. Des brancardiers, passant par là, la première nuit, s'y enlisèrent jusqu'au cou. Du reste, nulle défense accessoire, pas un soupçon de fil de fer; en face, les Allemands, à trente mètres. Il n'y a, entre eux et la France, que l'épaisseur de la poitrine des chasseurs.
(( Le bombardement commença dans la matinée du 25; un bombardement lent, à la cadence d'un coup toutes
les cinq minutes, et provenant de deux batteries de gro5 calibre. Un des premiers obus, à 9 heures, tua net le sous-lieutenant Chavent, de la compagnie de mitrailleuses. Bientôt, le commandant reconnut que le.^ coups, tombant tous sur le même secteur, encadraient un quadrilatère d'environ trois cents mètres de large sur cent cinquante de profondeur, détachant nettement comme objectif le front de deux compagnies. Un avion corrigeait le tir. Pas de doute, on avait affaire à un réglage. Une attaque se préparait. Le commandant Raoult fit avertir ses compagnies de s'apprêter à la recevoir.
« L'attaque se produisit dans la nuit. Brusquement à 21 heures, le rideau de feu s'abaissa, entourant d'une herse d'éclatement la zone dessinée par le tir de la journée. Les P^ et 2« compagnies sont isolées de leurs voisines par deux murs de mitraille, coupées de tout secours de l'arrière par un barrage, martelées sur leur front par une grêle de shrapnells et de percutants. Autour du poste du commandant les deux abris du téléphone et des hommes de liaison sont en flammes. Une fumée épaisse empêche de se voir. C'est la « préparation », le coup de bélier avant l'assaut.
« Tous les chasseurs connaissent de longue date ces phases classiques de l'attaque : c'est l'A B C du métier. Chacun est à son poste, guettant à travers les ténèbres le moment où le tir s'allonge et où l'ennemi, accourant derrière les obus, va monter à l'assaut. Déjà, la première vague rampant, progressant de trou en trou, rrive au bord de la tranchée et y jette ses grenades; m distingue derrière elle les baïonnettes des tirailleurs.
« Aussitôt le combat commence ; combat rapproché d'homme à homme, magnifié par le geste superbe du ^^renadier. Un chasseur à genoux puise dans une musette, [jrépare les grenades et les passe à son camarade ; le
loi LA BATAILLE DE VERDUN.
grenadier debout, la jambe gauche en avant avec une torsion admirable du buste, lance l'œuf enflammé. Mais le combat se prolonge, on va manquer de munitions; qu'à cela ne tienne, des volontaires traversent le barrage et viennent, chargés de caisses de projectiles, ravitailler la ligne, cependant que sur la droite, un groupe de chasseurs, insouciants du danger, voyant f ennemi chancelant, montent sur. le parapet, et sans cesser de cribler les fuyards de grenades entonnent la Sidi'Brahim :
Et si notre ennemi s'avance.
Sus à Tennemi de la France...
« C'était précisément l'anniversaire du 25 septembre, les chasseurs illustraient leur fête par une victoire.
a Enfin, notre barrage se déclenche. Les Allemands regagnent leurs tranchées en désordre. Une seconde attaque échoue comme la première. Nouvelle tentative le lendemain; elle avorte comme les précédentes. Une quatrième dans la soirée du 27 ne parvient pas à déboucher. Le reste de la semaine fut tranquille. L'ennemi se le tenait pour dit et nous laissait la paix.
« Cet épisode est un de ceux dont se compose la vie quotidienne à Verdun. Avancer de trente ou quarante mètres, c'était pour les Allemands dépasser une croupe et s'emparer de vues précieuses sur les ravins en arrière de nos lignes; ce progrès insignifiant pouvait être gros de suites fâcheuses. Sans doute, les chasseurs n'en savaient pas si long. Ils savent que les chasseurs ne reculent pas, et cela suffit.
« Le succès, dans ces circonstances, repose sur la valeur morale de la troupe ; il est fait d'une collection d'actes individuels. Le champ de bataille se décompose en petits foyers de bravoure. Le vainqueur, en définitive, c'est l'âme du soldat. C'est le chasseur Camille, qui, au moment de l'attaque, voyant le poste voisin
écrasé par un obus, quatre hommes tués du coup, vient prendre spontanément leur place et bouche la brèche dans la ligne. C'est le caporal Menviel, mitrailleur, qui, afin de tirer plus à Taise, hisse sa pièce sur le parapet et ouvre le feu à découvert. C'est le téléphoniste Lefebvre qui, son abri démoli et son appareil hors d'usage, crie : « Je me tourne les pouces, ici! », demande un fusil et court se battre. C'est l'infirmier Barrieul qui, félicité d'avoir fait quinze pansements sous le feu, répond : « Il n'y a pas de quoi, mon lieutenant; c'est le métier! »
« Le lendemain de l'attaque, dans un vibrant ordre du jour, le commandant du bataillon exprimait à ses troupes sa satisfaction : « On ne pouvait mieux, dit-il, célébrer la Sidi-Brahim ». Ce mot peut servir de morale à ce récit. Peut-être les chasseurs avaient-ils, en effet, oublié leur anniversaire. Peut-être, en repoussant les Boches aux accents de leur refrain fameux, étaient-ils bien loin de penser à ce qui se passait, il y a 71 ans, devant le marabout d'Afrique ; ils renouvelaient, à leur manière, le geste du caporal Laveyssière et du clairon Rolland. Leur chanson leur revenait aux lèvres. Etc'est de telles actions qu'estfaite une tradition. »
La dernière action à, signaler de quelque importance dans cette saison est du 29 septembre. Cette fois l'ennemi a attaqué sur le front Thiaumont-Fleury. Il s'est replié sous nos feux de mitrailleuses et nos tirs de barrage.
Puis, jusqu'à la mi-octobre s'espacent les bulletins qui renseignèrent sur le front de Verdun, pendant tant de mois, la France haletante. C'est vers le Nord de notre pays, non plus vers l'Est, que se portent nos yeux devant le libellé des communiqués quotidiens. La Somme fait tort à la Meuse.
lot; LA BATAILLE DE VERDUN.
L'heureux développement de notre offensive picarde aura été la première conséquence visible de notre résistance prolongée à Verdun. Si du I*' au 3 juillet, l'ennemi n'a pas pu opposer assez de troupes à l'élan furibond des troupes du général Fayolle, c'est Verdun qui nous le vaut.
Les chiffres sont là.
L'Allemagne avait groupé en face de notre grande forteresse des forces importantes où notre feu a créé des vidos sensibles. Dans les premiers mois de la campagne, le colonel X..., du Journal, pouvait dire :
(( Des trois corps engagés sur le plateau de la rive droite, deux (XVIIP et IIP) ont été tellement éprouvés qu'il a fallu les remplacer. On leur a substitué, dans le secteur Douaumont-Vaux, quatre divisions : la 113% la 58% la 121« et la 19* de réserve (celle-ci vient d'Alsace; la 113^ vient de Lorraine).
« En même temps, sur la rive gauche de la Meuse, il a fallu appeler le X« corps de réserve. Ceci est d'autant plus intéressant qu'à l'automne ce corps était en soutien derrière l'armée d'Artois. On peut donc admettre que, dans une certaine mesure, il s'est fait un déplacement de forces d'Artois vers la Meuse. Ce corps a eu une de ses divisions complètement abîmée; elle est maintenant au repos ; l'autre, la 22% tient le front en face de Cumières.
(( Ainsi les Allemands ont engagé : l'^ quatre corps de choc, aujourd'hui très abîmés; 2o la partie disponible de l'armée du Kronprinz; 3° la valeur de trois corps retirés d'autres parties du front français. Ajoutez-y une division venue de Russie. »