TROISIÈME PHASE
LA REPRISE DES FORTS Douaumont.
Le 17 octobre, le Kaiser est au quartier général. II adresse à la division brandebourgeoise ces paroles :
« Depuis ma dernière visite, des jours difficiles se sont écoulés, et plus d'un qui alors m'avait regardé dans les yeux repose aujourd'hui sous la terre humide. Ils font partie maintenant de la grande armée des morts, mais ils ne seront pas tombés en vain. Ils ont donné leur vie pour une grande cause et resteront à jamais dans notre mémoire. Nous autres, vivants, nous continuerons à nous battre jusqu'à ce que personne n'ose plus jamais porter la main sur notre honneur et sur notre liberté. »
Le général von Lochow, commandant de la division brandebourgeoise, répond en exprimant le désir que le souverain puisse bientôt donner le signal d'une nouvelle attaque, qui contribuera encore à augmenter son auréole de gloire comme chef des armées allemandes. « Nous combattrons et lutterons jusqu'à la dernière goutte de notre sang, parce que nous devons vaincre et nous vaincrons », conclut le général.
Le signal de cette nouTcIle attaque a bien été donné à peu de jours de là, le 24, mais c'est par nous.
Le communiqué français de ce jour-là dit :
« 23 heures. — Sur le front de Verdun, après une préparation d'artillerie intense, l'attaque projetée sur la rive droite de la Meuse a été déclenchée à 11 h. 40. La ligne ennemie attaquée sur un front de 7 kilomètres a été crevée partout sur une profondeur qui, au centre, atteint 3 kilomètres.
(( Le village et le fort de Douaumont sont en notre possession.
« A gauche, nos troupes, dépassant l'ouvrage et la ferme de Thiaumont, se sont emparées des carrières d'Haudromont et se sont établies le long de la route qui va de Bras à Douaumont.
« A droite du fort notre ligne passe au nord du bois de la Caillette, longe la lisière ouest du village de Vaux, la lisière est du bois Fumin et continue au nord du bois Chénois et de la batterie de Damloup.
« Les prisonniers affluent; le nombre décompté jusqu'à présent atteint 3500, dont une centaine d'officiers. Le matériel capturé n'a pas encore été dénombré. Nos pertes sont faibles. »
Quelle journée ! Douaumont reconquis, Douaumont (( pierre angulaire de la défense de la plus puissante forteresse du principal ennemi » î Douaumont dont la prise de possession avait coûté à l'ennemi de si effroyables sacrifices !
Et ce ne sont pas seulement le fort et le village redevenus français, mais bien toutes les positions comprises entre Fleury et la région au nord de Douaumont. Ce n'est pas tout. Sur l'ouvrage et la redoute de Thiaumont, si chèrement disputés il y a quatre mois, flottent nos trois couleurs ainsi que sur les tranchées du bois de la Caillette dont la perte nous fut si cruelle.
La victoire avait été savamment préparée.
Depuis quelques jours, l'armée du général Nivelle "était renforcée de plusieurs divisions d'infanterie, j/artillerie avait reçu Tordre d'installer de nouvelles batteries. L'aviation avait eu, de son côté, pour mission <le repérer très exactement l'emplacement des batteries ennemies et des points de rassemblement, reprise d'activité qui n'avait pas échappé aux Allemands, lesquels avaient essayé par tous les moyens de savoir ce que les travaux entrepris par nous signifiaient.
Les troupes désignées pour l'attaque appartenaient à 3 divisions qui déjà connaissaient le secteur où elles avaient opéré précédemment.
C'était, de la gauche à la droite, la division du général Guyot de Salins, renforcée à gauche du 11« régiment d'infanterie. Cette division était composée de zouaves, de tirailleurs et de coloniaux, parmi lesquels le régiment colonial du Maroc qui a reçu récemment la fourragère pour sa belle conduite à Dixmude et à Fleury. Au régiment colonial devait revenir l'honneur d'attaquer Douaumont. Puis venait la division du général Passaga, où se rencontrent des contingents de presque toutes les régions de France, du Nord, de la Franche-Comté, du Plateau central, de la Savoie et du Midi. Ensuite, la division du général de Lardemelle, composée de troupes de ligne et de chasseurs à pied recrutés dans la Franche-Comté, et la Savoie. Un bataillon de Sénégalais prenait également part à l'offensive.
Le général Passaga terminait son ordre d'attaque, la veille de l'assaut, par ces paroles :
« A notre gauche, combattra une division déjà illustre, composée de zouaves, de marsouins, de Marocains et d'Algériens. On s'y dispute l'honneur de reprendre le fort de Douaumont. Que ces fiers camarades sachent bien qu'ils peuvent compter sur nous
pour les soutenir, leur ouvrir la porte et partager leur gloire. Officiers, sous-officiers, soldats, vous saurez accrocher la Croix de Guerre à vos drapeaux et à vos fanions. Du premier coup, vous hausserez votre renommée au rang de celle de nos régiments et de nos bataillons les plus fameux. La patrie vous bénira. »
« Le 23 octobre, les troupes étaient en place. La date et l'heure étaient fixées au 24 octobre, à 11 h. 40.
(( L'action devait se faire en deux phases. D'un premier élan, les troupes devaient atteindre les carrières d'Haudromont, la pente nord du ravin de la Dame, un retranchement au nord de la ferme de Thiaumont, la batterie de la Fausse-Côte, le ravin du Bazil. Puis, dans une seconde phase, après un arrêt d'une heure pour consolider la première conquête, le groupement devait pousser jusque sur la croupe au nord du ravin de la Couleuvre, village de Douaumont, fort de Douaumont, pentes nord et est du ravin de la Fausse-Côte, digue et étang de Vaux et, à l'est, batterie de Damloup.
(( Le 24 octobre au matin le temps changeait, et un épais brouillard recouvrait les vallonnements de la Meuse et la série des crêtes. Estimant la préparation suffisante, le commandement ne modifia pas ses ordres. A 11 h. 40, l'attaque fut déclenchée.
« Dans cette brume, tandis que l'artillerie allongeait son tir, l'observation devenait difficile, soit des observatoires, soit des avions. Cependant, quelques avions sortirent, et, maîtres de l'air, descendirent très bas pour suivre les opérations. Les fils téléphoniques étaient à chaque instant rompus, mais les liaisons par coureurs, pigeons, postes optiques ou acoustiques, suivant le cas, fonctionnaient k merveille, permettant
de suivre les différentes phases de la bataille. On apprenait que le premier objectif avait été atteint au prix de pertes insignifiantes, que les prisonniers allemands affluaient, que Ton s'organisait sur le terrain, que l'on repartait pour atteindre le second objectif.
(( Vers 14 h. 30, le brouillard se dissipa sous l'action du vent. Et, entre les nuages déchirés, puis dans l'horizon éclairci, les observateurs purent voir ce spectacle magique : nos soldats se profilant en ombres chinoises sur la crête de Douaumont, approchant du fort de chaque côté, arrivant sur le fort, s'y établissant. A la jumelle, on pouvait les suivre dans leurs allées et venues; puis, sortant du fort, des colonnes de prisonniers.
« L'ennemi ne commença à bombarder notre conquête que vers 16 heures; il lui fallut ce temps pour se rendre compte de ce qu'il avait perdu, tant il imaginait peu vraisemblable un tel succès !
(( En même temps, les escadrilles d'avions prenaient leur vol et fixaient exactement le commandement sutnotre progression. De partout les nouvelles de victoire affluaient. Le 11*^ régiment, chargé de prendre les carrières d'Haudromont, dépassait son objectif qui était la tranchée Balfourier. De même que la division Guyot de Salins avait enlevé Thiaumont et Douaumont, la division Passagd, enlevait le bois de la Caillette, s'avançait sur les pentes nord du ravin de la Fausse-Côte. La division Lardemelle rencontrait une résistance très énergique au ravin des Fontaines et au bois Fumin ; le dépôt à droite de la route du fort de Vaux résista longtemps avant d'être pris. On était maître de la digue qui commande l'entrée du ravin des Fontaines du côté du village de Vaux, Enfin, les SaToyards du 30* régiment d'infanterie enlevaient au pas de charge la batterie de Damloup.
(( En quelques heures la victoire était complète. Elle nous valait, outre un matériel qui n'a pas encore été inventorié, plus de 4500 prisonniers aux dernières nouvelles, dont 130 officiers. Leur interminable défilé à travers Verdun, avec cette compagnie d'officiers en tête, était comme la revanche ironique des journées de la fin de février. Ces hommes, la plupart très jeunes ou très âgés, paraissaient accepter leur sort sans aucun déplaisir.
« C'est le bataillon Nicolaï, du régiment colonial du Maroc, qui a eu la gloire de s'emparer du fort de Douaumont.
« Quelques éléments ennemis s'étaient retranchés dans une des casemates du fort. Ils ont été contraints de se rendre dans la nuit du 24 au 25, au nombre d'une trentaine d'hommes, dont quelques officiers et le commandant du fort.
« Au matin du 25, le fort était purgé de tout ennemi et livrait aux vainqueurs un butin considérable en armes, munitions, engins d'artillerie et du génie. Une des tourelles de 155 était absolument intacte et avait résisté à tous les bombardements, affirmant le bon travail de noire génie, qui l'avait construite.
(( Des contre-attaques ennemies, déclenchées dans la soirée du 24 sur les carrières d'Haudromont et, dans la matinée du 25, sur la batterie de Damloup, ont échoué avec de grandes pertes allemandes.* »
Le lendemain, le général Nivelle adressait cette proclamation aux officiers, sous-officiers et soldats du groupement Mangin :
« En quatre heures, dans un assaut magnifique, vous avez enlevé d'un seul coup à votre puissant ennemi le terrain hérissé d'obstacles et de forteresses, du nord-est