Le Petit Journal
IIG LA IJATAILLE DE Vl-FîDL'N.
important; car c'est une nouvelle preuve ajoutée à tant d'autres, de notre très réelle et très effective supériorité sur eux. »
2" Magnifique élan des troupes. — Nous donnons la parole à l'auteur de ces notes militaires :
Le ravin de la Dame. — « Tous attendaient, impatients, les regards ardents fixés sur les chefs, déjà debout sur la tranchée et qui, l'heure venue, d'un mot : « En avant, les enfants », entraînent leur troupe, la cigarette aux lèvres, et faisant comme à la manœuvre des moulinets de leur badine. Un lieutenant d'artillerie, en liaison au poste du colonel, pleurait d'admiration.
« La tranchée ennemie est nettoyée en un instant. Quelques défenseurs irréductibles sont passés à la baïonnette ou abattus à la grenade. Chacun savait son rôle, cela se passait comme à l'exercice.
<( Je n'en revenais pas, raconte le major d'un bataillon. En Artois, en Champagne, un jour d'assaut coûtait quelques centaines d'hommes par régiment; cette fois, quinze blessés; c'était à n'y pas croire. Mais des prisonniers en revanche ! Il n'y avait pas deux minutes que les capotes kaki avaient plongé derrière la crête, voilà toute la colline couverte de capotes grises, cela grouillait de feldgrau. Il en sortait de partout, c'était une bousculade, une cohue, un troupeau de moutons que talonne une averse. Et, bons enfants, les zouaves les poussaient en riant : « Allons, ouste, les Boches, à l'arrière ». Ils ne se le faisaient pas dire deux fois. Le régiment à lui seul en prit dans sa journée 1545, outre 45 officiers, si bien qu'un voisin de combat disait en plaisantant au lieutenant-colonel :
« Eh Richaud, laissez-en aux autres ».
— Aidez-moi plutôt à compter les miens, » dit le co-
lonel submergé et devenu, pour un moment, lieutenantcolonel de Boches.
(( A l'avant, l'assaut continuait avec le même brio, le môme incomparable élan. A gauche, le bataillon Jacquot, à droite le bataillon Pruneaux, nommé le « bataillon de Lizerne » et déjà illustre par la terrible surprise d'avril 1915, l'affaire des gaz asphyxiants : en outre, à quelque distance, suivait le bataillon Prouzergue, rôle ingrat, pénible, où l'on n'a que les éclaboussures du combat sans en avoir l'exaltation.
« La montagne de Douaumont orientée Sud-Ouest- Nord-Ouest, est flanquée comme une cathédrale par une succession de contreforts, formés par des collines moins élevées, dirigées d'Est en Ouest, et séparées par des gorges assez profondes. Ces ravins, naguère boisés, portent ces noms charmants des régions forestières : le ravin de la Dame, le ravin de la Couleuvre, le ravin de Helly. Chacun de ces fossés forme un obstacle pour l'assaillant et offre à l'ennemi une position de réserve de tout repos. Le ravin de la Dame est la première de ces coupures. Dans le flanc placé en angle mort, les Allemands avaient creusé toute une ville souterraine : des abris de luxe, enterrés, cuirassés, de ce système dit « abris Krupp », à l'épreuve des plus gros calibres et munis du confort moderne, y compris l'électricité. On pouvait mettre le pied sur un guêpier. Il y avait deux bataillons, mais les zouaves tombant du ciel en même temps que nos obus surprirent la garnison qui ne se doutait de rien et attendait sans méfiance la fin de notre bombardement.
« Rien ne peut peindre l'étonnement, la confusion des Allemands troublés à Timproviste dans le bien-être du chez soi. Ce fut de la stupeur et de l'ahurissement. Il était environ 13 heures, l'heure de la sieste en Allemagne après le Mittagessen. L'arrivée de ces hôtes im-
prévus qui venaient brusquer la digestion est un épisode dont les zouaves ne peuvent se souvenir sans un accès de fou rire. Çà et là, de petits groupes, un peu plus « à cran » que les autres, se ressaisissent et tentent d'organiser la résistance. Quelques grenades les exécutent et mettent le reste à la raison. La plupart, effarés, lèvent les bras, jettent leurs armes. Un officier supérieur, en culottes, sans molletières, évidemment au saut du lit, sort au bruit, et comprenant soudain la situation, se met à agiter ses guêtres qu'il tenait à la main, en glapissant de peur avec son gros accent de là-bas : « Chef de corps! Chef de corps. » Dans un autre abri, Tadjudant Gaillard tombe sur un homme assis qui lui tournait le dos; c'était le vaguemestre ficelant son courrier. L'homme se retourne d'un bond en brandissant sa boîte aux lettres, et voyant l'adjudant : « Pardon, monsieur, pardon ! »
« Le colonel de zouaves adressa sur-le-champ le courrier à la brigade : « Lettres qui n'ont pas eu le temps de partir pour l'Allemagne ». Le colonel Priou, commandant la brigade, ajouta de sa main : « Bon pour être distribué en France ». Les zouaves ont la victoire gaie.
« Pendant ce temps tous les Boches se dépouillent de ce qu'ils ont, donnent leur équipement, leur casque, offrent comme rançon, avec un sourire obséquieux, cigarettes, étuis à cigares, porte-monnaie, le tout, il va sans dire, marqué de la croix de fer, et jusqu'à de l'or, que nos gradés repoussent avec dégoût. Quant au tabac, c'est autre chose : toute la soirée, les zouaves, au ravin du Helly, comme une bande d'enfants au sortir d'une loterie, allaient le long de la tranchée avec des boites de cigares, les fumaient sous le bombardement devenu furieux, en offraient à leurs officiers : « Un cigare boche, mon capitaine ».
« C'est cette nuit-là qu'il arriva au sergent Julien, de la 13^ compagnie, une étrange aventure. Parti avec quelques hommes de ravitaillement, il s'égare dans la nuit parmi les trous d'obus, qui rendent même en plein jour le terrain impraticable, et tombe sur un groupe qu'il prend pour une patrouille de coloniaux. C'était un parti d'Allemands qui erraient encore derrière nos lignes, l'accueillent à coups de fusil, le manquent, se jettent sur lui, le ligotent et le précipitent dans une sape où il tombe plus mort que vif, sans comprendre ce qui lui arrivait.
. « On le pousse dans une salle éclairée, où il voit un dîner servi et des officiers attablés. On l'interroge. Qui est-il ? D'où vient-il ? Et comme il hésitait, se demandant s'il ne rêvait pas, on le somme de répondre, ajoutant qu'on ne gardera pas de ménagement avec un prisonnier. « Prisonnier ! répond le sergent, c'est ce qu'il faudrait voir! D'abord, où sommes-nous ici? Au ravin de la Dame? Eh bien, apprenez votre histoire. Thiaumont est à nous, Douaumont est à nous depuis cet après-midi. Il n'y a plus que vous qui ne le sachiez pas, par conséquent, c'est vous qui l'êtes, prisonniers. »
« Les Allemands écoutent, ébahis, parlementent. Ach!... doch!... Was!... Unglaublich !.., Puis, avec cette facilité surprenante qu'ils ont à accepter les faits, les voilà radoucis, qui demandent poliment quelques précisions. Il faut se rendre à l'évidence. Là-dessus, le chef de la troupe se lève, ôte son équipement et commande à sa troupe de mettre bas les armes. Ils étaient là deux cents que le flot de la bataille avait oubliés dans leur trou, et c'est ainsi que le sergent Julien, parti pour le ravitaillement, revint sans vivres avec toute une compagnie prisonnière et un butin de six mitrailleuses.
f Ce qui semblait chimérique s'est accompli comme
dans un rêve. Nos troupes, d'un bond prodigieux, ont repris en un jour la sanglante conquête allemande de huit mois. Cette journée glorieuse entre toutes marque d'une manière éblouissante la croissante vigueur française et le commencement de la décadence allemande.
(( Cette impression, tous nos hommes l'ont eue. Notre force, notre élan ont ébloui notre adversaire. Un officier allemand le disait à un ofiîcier de zouaves :
« Vos hommes sont les plus beaux soldats que j'aie vus de ma vie. C'est une consolation d'être battu par eux. »
(( Après l'hommage de leur chef, leur commandant d'armée, il n'y en a pas de plus beau pour les zouaves que ce témoignage d'un ennemi.* »
Un récit officiel complète le précédent. Il cite quelques noms de régiments et de soldats qui se distinguèrent particulièrement : le 230^ d'infanterie, qui perdit plusieurs de ses commandants de compagnie, notamment les lieutenants Gury et Philippe, instituteurs de la Haute-Savoie; et Hugounencq, fils du doyen de la Faculté de Médecine de Lyon; le 401% dans les rangs duquel, le sous-lieutenant Franchet d'Esperey, fils du général, trouva glorieusement la mort.
Les Allemands étaient en force.
L'attaque française, menée par trois divisions seulement, avait en face d'elle les troupes appartenant à sept divisions différentes. Des bataillons de dix-neuf régiments ont été identifiés en première ligne.
Les pertes furent proportionnées à f effectif. Douau-