‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 27 sur 66 · Du Petit Journal · texte numérisé non relu

Du Petit Journal

mont avait déjà été pour nos ennemis un tombeau. Lors de leur précédente reprise de possession, Les Dernières Nouvelles de Munich imprimaient :

(( Le grand succès moral que les Français retirèrent de la reprise de Douaumont fit que les sacrifices les plus lourds parurent justifiés pour les en chasser....

(( Il s'agissait de déloger les Français des positions qui sont au-dessus de Douaumont : on espérait ainsi diminuer sensiblement les pertes extrêmement lourdes et mettre un terme aux efforts et aux privations que cause, comme on le sait, un séjour prolongé devant les positions de Verdun. Mais là encore, tout ne se fit pas du premier coup. Le terrain accidenté, les fortifications extrêmement habiles de Tennemi, son feu incessant rendent la tâche extrêmement dure. Pendant des heures, notre infanterie doit marcher sous le feu de l'artillerie pour prendre sa place à travers un terrain martelé d'obus. Les canons des Français portent loin derrière le front, balayant nos voies d'accès et nos cantonnements dans les bois. Les convois et colonnes de troupes, repérés par les avions et les ballons, sont immédiatement arrosés.

« Non moins dur l'objectif de la ferme de Thiaumont à occuper.

« On ne peut blâmer aucune des troupes qui n'a pas, du premier coup, atteint son but. Les difficultés furent inouïes. Les pertes ont été lourdes. Ce serait diminuer l'exploit des troupes que de le nier.

(' Il a coulé beaucoup de sang généreux : deux régiments ont eu, le 23, leur colonel tué. Que personne n'oublie jamais chez nous ce que nos soldats ont fait devant Verdun et qu'on ne juge pas de la valeur et du succès des chefs et des troupes par le gain du terrain, mais par les difficultés qu'ils ont eu à surmonter. »

Si, ce même jour, nous eûmes aussi, de notre côté, comme pour la journée de victoire qui nous avait rendu Douaumont, bien des deuils à enregistrer, le parallèle à établir entre les pertes mentionnées par le journal allemand et les nôtres, le 24 octobre, tient dans le simple fait que, rien qu'en prisonniers, il a manqué plus de monde à l'appel après la bataille aux Allemands qu'aux troupes de Mangin.

C'est à notre artillerie lourde que revient en grande partie l'honneur d'avoir abrégé chez nous la formalité de cet appel. Elle a secondé avec plus d'habileté que jamais l'effort de l'infanterie. Mais, au préalable, elle avait fait sentir à l'ennemi le poids de nos nouvelles pièces d'artillerie. Un journal anglais donne sur ce point, à la suite d'une visite au fort de Douaumont, ces indications :

« Douaumont a reçu un nombre incalculable de gros obus. Le poids des projectiles auxquels il a eu à résister dépasse certainement de beaucoup tout ce que pouvaient imaginer les ingénieurs qui en ont arrêté les plans et dirigé la construction. Cependant le sous-sol du fort est intact. Les ouvrages avancés ont beaucoup souffert ou ont été anéantis. L'étage supérieur a été traversé à un endroit. A un autre, il y a un grand trou sur le côté, mais ce dernier est l'œuvre d'un obus français et non d'un obus allemand. Le fameux 420 ennemi a fait son possible pour détruire Douaumont et il n'y a pas réussi. Les projectiles français de 400 qui ont atteint le fort ont causé des dégâts réellement sérieux à la masse de l'édifice. En ce qui concerne l'étage supérieur, il semble que pratiquement le 400 français s'est affirmé comme une arme bien plus puissante que le 420. »

Le sénateur Lucien Hubert a vu mettre en batterie

un de ces mastodontes. C'est un spectacle impressionnant, écrit-il au Petit Jomma.1, « de voir installer en quelques minutes ces puissantes usines de destruction. Car ce sont bien de véritables usines avec leurs équipes d'ouvriers, leur division du travail, leur installation méthodique et réglée. La mise en batterie durait 1 heure 45, il y a quelques mois; il ne faut plus aujourd'hui que 8 minutes ! C'est là le résultat de l'émulation qui enfièvre ces officiers, qui, hier encore, ignoraient tout de ces matériels. Ces pièces tirent plus loin qu'on n'avait rêvé. Leurs projectiles, ont atteint des poids qu'on n'aurait jamais osé envisager. Leur justesse est parfaite; les tirs de Douaumont l'ont établi pour les obusiers, ceux de la Somme pour les canons. Ajoutons que ce tir est rapide : pour certaines pièces, un coup par trois minutes. Les plus longues dépassent en portée 30 kilomètres! Les plus grosses projettent environ un millier de kilos! »

M. Lucien Hubert n'oublie pas les autres calibres, et il conclut : « Certes il y aura toujours de la gloire pour le petit 75 de 1 700 kilos comme pour le 300 qui pèse exactement cent fois plus que lui, mais quel « miracle 1> ne fera pas l'artillerie à grande puissance entre les mains d'un commandement qui y aura confiance ? »

Cette dernière condition n'est-elle pas aujourd'hui superflue à énoncer?

La division coloniale du Maroc a la conquête de Douaumont. — (Résumé officiel). — « C'était au début de l'assaut, le 24 octobre 1916, à 50 mètres d'un centre de résistance ennemi d'où les mitrailleuses crépitent sans arrêt.

<( La liaison du l®' bataillon d'infanterie coloniale du Maroc esta sa place.

« A gauche, à peine abrité par un tertre, le téléphoniste coiffé de Técouteur, les yeux mi-clos, cherche à percevoir les « appels )) au milieu de l'explosion des marmites.

« Devant, on voit les affreux casques boches paraître et disparaître. Il y a de l'agitation dans la tranchée ennemie. Oh ! les belles cibles ! Les camarades font le coup de feu et lui, le téléphoniste, ne peut s'empêcher de regarder l'action. Il reçoit des balles, il ne les rendra pas, esclave de sa consigne.

« Non, la tentation est trop forte. Il prend son arme et, toujours coiffé de son écouteur, sans changer de position et à moitié découvert, il s'apprête à charger. Mais que dira le chef? Un coup d'œil sur lui. Le commandant est là : il a vu le geste, un froncement de sourcil et le téléphoniste reprendra son attitude ingrate. Non, rien, mais une imperceptible détente dans les traits comme un sourire. Lentement il vise, tire, un casque disparaît, et plusieurs fois le geste se répète.

« En avant! » crie-t-on, et la progression continue comme sur le terrain préparé à Stainville.

(t Pendant l'assaut, les premières lignes allemandes, le 24 octobre 1916, à côté du célèbre fortin de Thiaumont, que nos camarades tirailleurs sont en train d'enlever de haute lutte, un incident de combat se produit. Il faut modifier les ordres primitivement donnés et boucher d'extrême urgence un trou dans la ligne.

« Du bord de son trou de marmite qui lui sert d'observatoire, le chef de bataillon fait un signe, un agent de liaison s'avance. Pour recevoir les ordres sans être vu, il faudrait que l'homme vînt se coucher contre son chef. Il n'y pense pas. A genoux et respectueusement penché, il écoute les ordres à transmettre. Il va partir,

LA IIEPHISE DES FOHTS. 12.)

mais une mitrailleuse Ta repéré, il est atteint de pluieurs balles et s'affaisse sur place, perdant par un norme trou dans la tête son sang à flots.

« Un autre agent de liaison vient prendre sa place....

« Au retour de la glorieuse victoire, le chef de bataillon veut revoir le champ de bataille. Il parcourt le terrain en avant des anciennes lignes boches. Le petit agent de liaison est toujours là dans son attitude respectueuse près du trou de marmite.

« Il a été res[tecté par les gros projectiles qui retournent le sol sans cesse. Un salut, il faut partir. Tout à l'heure, les brancardiers divisionnaires viendront relever le corps de l'humble et courageux soldat.

« Le premier objectif est dépassé, l'armature des tranchées boches a été brisée. Suivant le barrage protecteur de notre artillerie, les patrouilles précèdent les vagues, progressant de trous de marmite en trous de marmite.

« Soudain, un obstacle plus considérable arrête l'une d'elles. C'est le fossé du fort de Douaumont.

« D'après le thème de manœuvres si souvent répété à Stainville, ce fossé ne doit psts être franchi, le caporal le sait bien. Mais les troupes que Ton doit encadrer ne sont pas là. Égarées parle brouillard? Il ne sait. Ce qu'il ait, c'est qu'il est chargé de la liaison à droite etd'obseiTcr en avant. Il sait aussi que les fossés sont flanqués par les terribles mitrailleuses boches et que le fort est peut-être miné aussi. N'a-t-il pas vu sur le topo montré par le capitaine, justement dans le fossé de gorge « fourneaux de mine puits 1 à 6 ». Il n'a pas un instant d'hésitation. Par un éboulis, il se laisse glisser, les cœurs battent fort dans les poitrines, mais leurs lensées sont à tous : « En avant, c'est pour la France ». ïùi sur le plus haut « cavalier » du fort de Douaumont les premiers marsouins se profilent. Ils ne savent pas, les très braves marsouins que justement une éclaircie

du brouillard a permis à un observateur de la tourelle de Souville de les voir et d'annoncer : « Le fort est pris! Victoire! »

<( L'humble petite patrouille a traité comme un vulgaire accident de terrain où l'on domine, le plus puissant fort cuirassé du camp retranché de Verdun, aujourd'hui repris à l'ennemi et y a pénétré la première.

« Les vagues suivent et fouillent les ruines.... »

Les exploits de la 11® C'^ du .... — « Il h. 40. L'assaut est donné. La compagnie s'élance magnifiquement hors de la parallèle.

« Quelques mètres ont été à peine parcourus quand la fusillade ennemie déchire Tair. Les mitrailleuses crépitent rageusement. Déjà quelques hommes s'abattent la face contre terre. La droite de notre vague est clouée devant une réï^istance furieuse qui se dévoile à la tranchée Hindenburg. La gauche n'ayant pas de résistance progresse. La liaison se rompt alors et un intervalle se produit en face de la Sablière. La Sablière est un repaire de mitrailleuses. Si elle n'a pas souffert du bombardement, si ses défenseurs tentent une action énergique, c'est tout le succès de l'assaut du régiment qui est compromis.

« Le lieutenant Picquendar qui commande la compagnie, l'a compris. Il envoie aussitôt l'aspirant Vasseur à la tête de 15 hommes décidés vers ce point dangereux. La mission? Elle est simple. Supprimer la résistance de la Sablière ou tout au moins la masquer. Il faut à tout prix protéger notre flanc menacé. Vasseur s'élance, décolle de son groupe, et arrive devant un abri, précédant ses hommes de 40 mètres. Un ennemi

est là, baïonnette au canon qui défend l'entrée de l'abri.

G II faut qu'un de nous sorte », dit Vasseur, et il s'avance ferme sur l'Allemand. Mais celui-ci se précipite, baïonnette basse, sur notre camarade. Le soldat Keyser, courant au secours de son chef, assomme l'Allemand d'une grenade qui le frappe à la tête. Mais les Boches qui sont au fond de l'abri résistent à coups de fusils. Les grenades de Keyser, lancées d'une main calme, tombent avec une implacable précision. Pas une ne manque son but. Après chaque explosion, ce sont des cris et des râles, dans la fumée. Les fusils se taisent vite et, un par un, les Boches sortent, implorant la pitié du vainqueur.

« 25 Kamerad dont un capitaine et une mitrailleuse, tel est le coup de filet de Vasseur et de ses 15 poilus.

« Que faisait alors la droite de la Compagnie clouée devant la tranchée Hindenburg. Les poilus de l'adju- 'iant Lahé engageaient un combat à la grenade. A leur droite aussi la liaison se trouvait rompue. Ce que voyant, le sous-lieutenant Ferron qui, avec une demisection, avait pour mission de maintenir à tout prix la liaison avec les éléments de droite, déboîtait pour venir prolonger à droite la ligne de l'adjudant Lahé.

« Ce mouvement d'oblique à droite sous un feu de mitrailleuses terrible, était très hasardeux. Il fallait boucher ce trou. Ferron, homme de devoir, et qui avait bien conscience de l'importance de sa mission, n'hésite [)as, et s'élance, superbe sous les balles; ses hommes, électrisés, enthousiasmés par son exemple, le suivent. Beaucoup tombent dans cette marche. Les autres avancent toujours : plus que 40 mètres, plus que 30. Ils vont bientôt atteindre la tranchée allemande. Ils se regardent alors, ils sont encore quatre ! Alors, compre-

uant rinutilité du sacrifice^ ils se terrent daus des trous d'obus. Mais ils ont été vus par rennemi. Un groupe sort de sa tranchée, bondit sur deux de nos poilus et, triomphants, les Allemands reviennent dans leur tranchée avec leurs deux captifs.

« Un officier allemand qui se trouvait là, voulant effrayer les deux prisonniers, dit en français à ses hommes : « Il faudra me fusiller ces deux moineaux-là. » Mais nos hommes ne tremblèrent pas. La menace n'ayant pas produit Teffet qu'en espérait sans doute l'Allemand, elle ne fut pas exécutée. Quelques instants après, l'officier s'éloignait. Les Allemands étaient là, debout dans leur tranchée, une grenade à la main, prêts à repousser l'attaque. Ils semblaient calmes et confiants dans leur force. Plusieurs fois ils offrirent des cigarettes aux deux prisonniers. Quatre heures se passèrent ainsi sans incident. La nuit tombait.

(( Une grande agitation se manifesta alors dans la tranchée. Les Allemands inquiets plaçaient des guetteurs observant de tous les côtés. Après s'être concertés, un groupe d'une vingtaine d'entre eux s'approcha de nos hommes, et l'un, prenant la parole, articula péniblement : « Nous, prisonniers. Vous, nous conduire à la Carrière, puis nous aller à Souville tout seuls. » Et, sans laisser à leurs captifs le temps de revenir de leur effarement; les Allemands les poussèrent hors de la tranchée, leur indiquèrent la direction de la Carrière et les suivirent.

« C'est ainsi que Vauzelle et Simonin, faits prisonniers par les Boches, revinrent chez nous, suivis de dix-sept Allemands trop heureux de terminer la guerre à si bon compte.* »

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