‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 28 sur 66 · Du journal Paris-Midi · texte numérisé non relu

Du journal Paris-Midi

lA REPRISE DES FORTS. 1-2^

Du côté allemand. Le communiqué de Berlin en date 25 octobre dit :

€ Dans la journée d'avant-hier, les Français ont attaqué au nord-est de Verdun, favorisés par le temps brumeux. Ils se sont avancés, en dépassant les tranchées bouleversées, jusqu'au village et au fort de Douaumont. Le fort, en proie à l'incendie, avait été évacué par la garnison qui n'a pas réussi à reprendre pied dans le fort avant l'ennemi. Nos troupes ont, en grande partie, sur un ordre formel et à contre-cœur, occupé les positions préparées à l'avance et fortement établies au Nord. Sur ces positions, toutes les attaques dirigées par les Français, dans la journée d'hier, ont été repoussées. Les plus violentes ont été dirigées contre le fort de Vaux. »

La presse, dans son premier moment de stupeur, n'eut pas le temps d'attribuer au brouillard une part aussi importante que Tétat-major dans la reprise de Douaumont. Elle reconnut, même en partie, la défaite. Puis les journaux se reprirent assez vite pour ajouter i'épithète « momentané » à la mention de notre « succès », mais bientôt un mot d'ordre part des hautes sphères et les journaux se ressaisissent. L'épithète « local » vient se joindre sous leur plume à celle do (( momentané » pour atténuer notre « léger avantage ».

La nécessité urgente de réconforter l'optimisme allemand veut que Douaumont, u la clef de Verdun », se réduise à n'être plus qu'une position dont la perte n'a pas <( grande influence sur la situation ».

Toutefois ce revirement se fait trop brusque pour donner le change à tous les Allemands. A plus forte raison il ne trompe ni nos Alliés ni les neutres. Sir Dou-

G. JOLLIVET. — L'iPOPKE DE VERDUN. 9

glas Haig sera l'interprète des premiers dans le télégramme au général Joffre :

« Les officiers, sous-officiers et soldats des armées britanniques en France se joignent à moi pour adresser leurs félicitations sincères et chaleureuses à vous et à vos vaillants camarades placés sous vos ordres, pour le brillant succès remporté hier à Verdun et qui suit, de façon appropriée, une glorieuse défense. »

De son côté, le colonel Feyler apprécie ainsi qu'il suit la reprise de Douaumont :

« Entendons-nous. La reprise de Douaumont n'est pas, en soi-même, un fait décisif; elle ne saurait influer directement sur le sort de la guerre. Mais ce qui modifie souvent la portée militaire d'un fait, c'est sa portée morale. Plus une guerre se prolonge et fait sentir son poids, plus les effets moraux sont ressentis, en bien ou en mal, par ceux sur lesquels ils agissent.

(( Quelle impression produira en Allemagne la nouvelle de l'échec de Douaumont? On ne saurait en juger avec sûreté de ce côté-ci de la frontière. Il faut se garder surtout de prêter aux autres peuples l'exacte degré d'impressionnabilité que l'on connaît à celui auquel on appartient. Les races, ou ce que l'on désigne par ce mot, ont des façons parfois très diverses de réagir, et les circonstances qui entourent un fait modifient aussi les réactions qu'il provoque.

« Il y a cependant un fonds commun à tous les hommes d'une même période de civilisation. On admettra donc difficilement qu'une population que ses autorités se sont appliquées à convaincre d'une victoire à Verdun ne saisisse pas la signification d'un recul, lorsque celui-ci affecte le lieu précis dont l'occupation devait démontrer la victoire.

« A la vérité, l'effet produit peut être atténué par un scepticisme préexistant au sujet des affirmations de l'autorité. J'ignore si le nombre des Allemands est encore très grand qui, même avant la reprise du fort de Douaumont, se sont refusés à reconnaître que la victoire de Verdun était comme l'espoir de l'amant de Philis; rien ne vient après elle. Mais, au moins, aurontils souscrit aux dernières affirmations du chancelier et admis que le front demeurait ferme et inébranlé. Il leur sera désagréable de constater qu'à Douaumont, où il devait être plus ferme qu'ailleurs, il ne l'a pas été. Il leur sera plus désagréable encore de s'avouer que cette constatation s'ajoute à celle des multiples insuffisances de fermeté sur la Somme.

« Une circonstance importante doit leur échapper, toutefois : celle des prisonniers que perdent leurs unités. Les communiqués la leur cachent soigneusement. Ils ne savent donc pas que de leurs soldats, en plus ou moins grand nombre, se rendent à chaque recul local dont la la nouvelle leur est chichement mesurée, et qui leur est présenté comme nul ou à peu près, au regard de l'ampleur des attaques qu'il est supposé avoir exigées.

a 11 faudrait pouvoir tenir compte de tous ces éléments si divers et contradictoires, et être en mesure de les doser à leur exacte valeur, pour apprécier avec quelque sécurité l'effet moral produit sur les populations allemandes par la reprise de Douaumont. Que l'armée, que le peuple ne subissent qu'une démoralisation plus ou moins passagère, à laquelle la presse s'efforcera de parer en célébrant les succès des Balkans, c'est dans le domaine des données possibles. Mais ce qui n'y appartient pas, ce qui restera au-dessus de toute contestation et que personne, empereur ni sujets, n'empêchera plus par aucun moyen, c'est que le prince

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impérial ne soit, dans la lignée des HohenzoUern, le vaincu de Verdun.* »

Quant aux neutres indépendants, ils contresignent ct' jugement du Journal de Genève : « Il y aura eu joie réconfortante dans l'armée française de Verdun et à son quartier général, en même temps que dépression et inquiétude dans l'armée allemande. Si la situation n'est pas rétablie, le déséquilibre se répercutera hors des deux armées. On constatera que le front allemand après avoir cédé sur un point, dans la Somme, commence à céder sur un second point, devant Verdun. Ce qui a été possible un jour, peut être tenu pour poséible d'autres jours. Il y aura un peu plus d'espoir d'un côté, un peu plus de crainte de l'autre. Et plus nombreuses seront les troupes qui subissent des pertes même victorieuses, dans la Dobroudja, plus cet espoir et cette crainte se croiront fondés. Il faudra quand même que les survivants des Balkans reviennent pour mourir sur la Somme ou devant Verdun à la place des camarades pris par l'ennemi. »

Le 24 octobre, deux contre-attaques sur notre nouveau front échouent, l'une contre les carrières d'Haudromont, l'autre contre la batterie de Damloup. Le 25. trois violentes réactions encore, sont toutes repoussées avec des pertes sanglantes, ainsi qu'une offensive sur le bois du Chauffour. Puis les actions d'infanterie cessant nous laissent le temps de dénombrer notre butin des jours passés : 6000 prisonniers, 15 canons dont 5 de gros caUbre, 51 canons de tranchées,

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