PRÉFACE. XI
lition germanique ont connus à leurs dépens. Si le coup qui les a frappés sur la Meuse n'est pas tout à fait mortel, il est de ceux, du moins, dont on ne se relève jamais complètement rétabli.
Et voilà quel fut le piteux dénouement d'une des plus formidables entreprises de l'Histoire, d'une entreprise montée avec un luxe de moyens inconnus jusqu'ici; qui exigea huit mois de combats épiques et coûte à l'ennemi un demi-million d'hommes pour le moins. Après avoir suscité tant d'hosannas hâtifs, elle s'est effondrée tout d'une pièce, au grand dépit de ceux qui s'y étaient beaucoup trop obstinés. Devant le bastion inviolable de Verdun, la horde germanique a dû s'arrêter et même reculer de façon sensible. Un amas de pierres croulantes, défendu par des soldats indomptables, a constitué la barrière sur laquelle elle est venue se briser. Le monde civiHsé a respiré enfin, et en face du drapeau dont les trois couleurs victorieuses flottaient au-dessus des champs de carnage, l'aigle prussienne, repliant ses serres, s'est mise à sonder du regard l'espace, pour chercher quelque part une proie moins difficile à dévorer.
Mais revenons à notre livre. A travers l'énoncé des faits de guerre, dont la nomenclature est forcément un peu sèche, l'auteur a placé des récits plus détaillés, dus à des plumes quasi-officielles et à des correspondants de guerre qualifiés. Pages pittoresques et souvent savoureuses où sont peints,
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en grandeur naturelle, les metteurs en scène et les acteurs de cette puissante tragédie; je veux dire les chefs et les soldats.
Les premiers furent admirables, on le sait, et à la tête, primas înter pares ^ l'homme à la tête solide, au jugement sûr et à la volonté ferme que j'ai connu autrefois dans cette École de guerre, un peu calomniée aujourd'hui, dont il fut un des professeurs les plus justement distingués : j'ai nommé le général Pétain. Mais ses lieutenants et ses aides, à la plupart desquels me lie une vieille camaraderie, trop tôt brisée par des vicissitudes que je veux oublier, qu'en dirais-je pour bien exprimer ce qu'ils valent et ce qu'ils ont donné ?
C'est d'eux qu'un écrivain suédois, M. Erik Sjœstadt, disait en 1914, avec un sentiment d'admiration jaillissante : « Ils ont travaillé en silence pendant quarante ans, le plus souvent sans aucun des privilèges conférés par une situation sociale brillante, et quelquefois même en étant à demi suspects. » Maintenant, ils donnent sans compter leur intelligence, leurs forces, leur sang et leur vie, pour faire germer la moisson de gloire qui doit payer nos sacrifices. Ah! les braves gens!
Quant aux soldats, ce sont tout simplement des héros, qui font l'admiration du monde; mais des héros à physionomie distincte et à allures tranchées suivant l'arme à laquelle ils appartiennent. Ils ne sont pas tous, tant s'en faut, taillés dans le même marbre, bien qu'ils aient tous la même passion patriotique au cœur, et quiconque les voit à l'œuvre apprend tout de suite à les classer.
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Aussi faut-il savoir grand gré à Jollivet de nous avoir peint d'après nature ces fantassins robustes, ardents, délurés, qui jamais ne rechignent à la besogne, si rude soit-elle — et nul ne peut plus ignorer qu'à la guerre, aucune autre ne peut y suppléer — ; ces artilleurs qui semblent amoureux de leurs canons, petits et gros, et les servent, sans souci des marmites, avec tant de précision et de sang-froid ; ces sapeurs rampant sous terre dans de véritables taupinières, et toujours exposés à la terrible surprise de quelque camouflet sournois; enfin ces aviateurs audacieux qui, fendant Fair à une vitesse folle, reconnaissent, renseignent, guident d'en haut le feu de l'artillerie et, souvent transformés en combattants, donnent la chasse à quelque adversaire trop curieux, ou rasent hardiment le sol pour semer la mort à travers les tranchées ennemies.
Dans des occupations moins éclatantes, mais également utiles et souvent tout aussi dangereuses, — car shrapnells, grenades et mitrailleuses ne respectent personne, — nous voyons défiler le porteur d'ordres, qui court d'excavation en excavation, le vaguemestre détenteur de la lettre paternelle ou des envois de la « marraine », qui traverse affairé la zone dangereuse; voire même le « cuistot » qui risque pour le moins de s'enliser dans la boue gluante, quand il va porter aux camarades en ligne leur portion de « singe » ou de « rata ».
Et enfin, il nous faut saluer à leur rang de bataille ces camionneurs automobiles, dont les
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services à Verdun furent si précieux; ces médecins, ces infirmiers et infirmières, dont le dévouement inlassable et le courage magnifique ont triomphé de difficultés qui, au début, semblaient insurmontables, tant l'organisation — nous pouvons bien le dire aujourd'hui que le mal est réparé — laissait à désirer. Il n'est pas jusqu'aux modestes territoriaux, travailleurs de l'arrière, qui n'aient leur mention dans cette liste de braves. Et c'est justice. Tous ceux qui sont au péril à un titre quelconque, méritent d'être mis également à l'honneur.
C'est bien là ce que Jollivet a voulu faire et il y a réussi. Il a montré que l'armée était le lieu d'éclosion des plus beaux sentiments et des abnégations les plus généreuses. Officiers et soldats sont mêlés, sans distinction de rang ni d'état social, dans ces pages toutes vibrantes de leurs hauts faits. Je plains celui qui les lirait avec la prétention de rester « au-dessus de la mêlée » et qui, en suivant de celle-ci les phases sanglantes mais superbes, ne sentirait pas son cœur battre plus fort, ou ses yeux se mouiller.
Pourquoi maintenant le livre porte-t-il ce titre. l^ Épopée de Verdun ? Eh ! mon Dieu î parce que les choses dont il traite sont absolument d'ordre épique. L'épopée, quoi qu'en ait dit Renan, ne sort pas foroément d'une mythologie, et elle garde son caractère spécial, mcrac lorsqu'elle n'est pas
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clianlée par un Virgile. Les neuf mois de la bataille de Verdun lui appartiennent en propre, comme les campagnes dos grognards, cette Iliade que, suivant le mot de Théophile Gautier, Homère n'inventerait pas.
Oui, parfaitement. Il s'agit ici d'une épopée plus émouvante cent fois que les combats fameux d'Achille ou d'Hector, fils de Priam, et qui a sur eux l'avantage de n'être point légendaire. Elle a été consacrée dans sa possession d'état, le jour où la ville si éprouvée qui symbolisera à travers les siècles la résistance française a reçu, avec la croix de la Légion d'honneur, l'hommage de tous les pays alliés; le jour où M. Lloyd George a crié au monde son amour et sa reconnaissance pour notre patrie; le jour enfin où le chancelier allemand a dû reconnaître avec amertume que notre esprit de sacrifice confondait l'univers par sa grandeur et par sa majesté.
Oui, c'est ici une épopée surhumaine, écrite avec du sang, toute resplendissante de gloire, mais c'est en même temps de l'histoire, celle des vivants et des morts, de ceux de l'avant, qui combattent, et de ceux de Tarrière, qui « tiennent ». De son dernier chant, nous entendrons bientôt, j'espère, résonner la fanfare. Il sera l'apothéose de la constance française, de rhcroisme de notre race, en un mot du génie national.
Lieut-Colonel Rousset.