RÉGION DES OPÉRATIONS
du génie Laveve et le sapeur Poulain et, tous les trois, commencèrent de fouiller l'intérieur du fort où des débris fumaient encore, faisant exploser des cartouches ou des grenades et que remplissaient la fumée et une odeur méphitique. Ils furent rejoints par le lieutenant Labarbe et sa section qui, eux, avaient trouvé une issue sur la superstructure et étaient descendus. Le fort était entièrement vide. Le 2 novembre au soir, il nous appartenait à nouveau.
« Les casernes et casemates étaient en bon état, mais les ouvrages extérieurs présentaient au contraire de nombreuses traces de destruction ; la contrescarpe en partie détruite, les fossés en partie comblés, les coffres dévastés sauf le coffre sud-ouest utilisable, une galerie éclatée, le couloir qui conduit à la casemate de Bourges de gauche assez détérioré, ainsi que les deux observatoires, la coupole de 75 en partie détruite. En revanche une galerie de mine soigneusement boisée fut découverte, longue d'une quarantaine de mètres, conduisant vers le Nord et sans issue; inachevée, elle devait être aménagée pour rejoindre les abris au nord du fort.
« Le départ des Allemands avait dû être rapide et ressembler à une fuite, car ils avaient laissé un butin assez important : quatre mitrailleuses dont deux empaquetées et prêtes à être emportées ; plusieurs centaines de mille de cartouches, un millier de bouteilles d'eaux minérales, trois mille boîtes de conserves, etc. ».
Voici en quels termes le grand état-major allemand publia sa première version concernant l'abandon du fort de Vaux :
« La lutte d'artillerie sur la rive droite de la Meuse a atteint à plusieurs reprises une grande violence.
({ Les Français ont dirigé en particulier un feu de destruction intense contre le fort de Vaux qui avait été évacué pendant la nuit (de mercredi à jeudi) par nos troupes, conformément à l'ordre donné, et Fans que l'ennemi nous ait inquiétés. Nous en avions fait sauter au préalable les parties les plus importantes. »
Dans son bulletin du lendemain, le grand état-major se borna à constater que le feu de l'artillerie française dirigé sur le fort de Vaux avait faibli dans la soirée du jeudi.
Puis la note suivante fut remise d'urgence par le Quartier Général allemand aux représentants berlinois de la presse des États-Unis :
« Le retrait projeté de la première ligne allemande dans le secteur Douaumont-Vaux sur des positions préparées d'avance s'est terminé au cours de la nuit dernière.
« Alors que les Français, le 24 octobre, favorisés par un temps brumeux, avaient pu prendre l'offensive à un moment où le retrait de la ligne était en cours et avaient obtenu des succès locaux, les troupes allemandes ont réussi à se dégager et à se retirer méthodiquement du fort de Vaux, au cours de la nuit du 1*"^ au 2 novembre, sans que l'ennemi se soit aperçu du moindre mouvement. Bien plus, dès la pointe du jour, les Français ont dirigé sur le fort de Vaux un feu roulant d'une violence inouïe qui s'est prolongé jusque vers le milieu du jour. Les colonnes d'assaut françaises ont fait une attaque dans le vide et ont trouvé le fort abandonné.
(( Les forts de Douaumont et de Vaux jouèrent, dans les combats autour de Verdun, un rôle considérable, tant qu'ils se trouvaient avec toute leur puissance défensive, en tant que forts français, en la possession des
défenseurs. Pour affaiblir la position de Verdun, il était nécessaire de les rendre inoffensifs. Mais, privés de leurs moyens de combat, en grande partie détruits, ils ne possédaient tactiquement pour l'assaillant qu'une valeur très limitée, au moment où l'attaque de Verdun était interrompue. Bien mieux, ils constituaient d'excellentes cibles pour l'artillerie française.
ce A la suite du gain de terrain local réalisé par les Français autour de ce qui fut le fort de Douaumont, le fort de Vaux avait encore moins de valeur pour les troupes allemandes, et il n'y avait pas lieu de consentir des sacrifices considérables pour la conservation de cette pointe avancée. Comme, en outre, le terrain autour de Vaux était extrêmement défavorable pour la défense vers l'Ouest et le Sud, le fort de Vaux a été abandonné et le front allemand a été ramené sur une ligne plus favorable, préparée déjà depuis longtemps, moins marquée et moins exposée au feu de l'artillerie ennemie. »
Toutes ces explications ne sont pas négligeables au point de vue technique, mais elles affaiblissent de bien peu l'importance attachée par l'ennemi à ce secteur, jusqu'à la veille même de le perdre.
Gela se voit au nombre des unités qu'il y avait engagées. Au mois d'octobre, de la tranchée Clausewitz au bois de Grimaucourt, il met en ligne trois divisions du 15« G. A., les 30% 39" et 50% celle-ci rattachée au corps d'armée, et il y ajoute, dans la partie Est, la 102 D. Ge sont des troupes d'élite s'il faut en croire un ordre saisi au cours de la dernière bataille, l'ordre N° 480 du 21 juillet de la 50« D., dont voici le texte :
« S. A. I. le Kronprinz de l'Empire allemand et de Prusse, le haut commandant en chef de notre armée, a eu la gracieuseté de saluer le 53« régiment qu'il a passé
on revue à Senon et de le haranguer en ces termes : « Camarades, parmi les nombreuses troupes que j'ai eues sous mon commandement, dans les durs combats devant Verdun, la 50* division a pris une place d'honneur.
(( Tous les rudes combats sur le plateau de Vaux, la fidèle résistance dans le difficile secteur de combat, dans le difficile terrain, sous le violent feu d'artillerie sur la tranchée de Vaux, tout cela la Patrie en restera reconnaissante à la Division avec qui notre brave régiment a conquis d'immortels lauriers. C'est pour cela (jue je suis venu ici pour vous remercier, pour remercier chacun de vous de tout cœur. »
Était-ce pour procéder à l'évacuation du fort que les Allemands avaient réuni tant de troupes? « C'était pour la défense de Vaux «, observe le Times, qui ajoute :
« Un mémorandum signé de von Engelbrechten, daté du 17octobre 1916, et que les Allemands laissèrent dans le fort, contient des instructions préliminaires pour l'organisation du fort et du terrain immédiatement en bordure, et comprend de minutieuses mesures à prendre : l'installation de barricades par sections pour la défense intérieure, la construction d'une nouvelle sortie, l'achèvement d'un souterrain, qui n'était creusé que sur une longueur de quarante mètres seulement lorsque les Allemands partirent en hâte, et qui devait relier une de leurs tranchées de communication; enfin, l'établissement de défenses en fils de fer barbelés, le tout ù exécuter par une compagnie du génie, trente hommes <lo la garnison et, chose curieuse, par une compagnie (le cyclistes. Tout cela ne semble guère indiquer que les Allemands quittèrent le fort de leur plein gré. Ce qui ne l'indiqne pas davantage, c'est la note inscrite sur le mémorandum d'Engelbrechton, et qui dit : « La
réduction de la garnison demandée ne peut pas être accordée parce qu'elle gênerait l'exécution des travaux. » La date du mémorandum, cinq jours seulement avant le retour offensif des Français dans leur fort, ne confirme pas non plus la prétention de l'ennemi. Il n'y a pas le moindre dou4;e qu'il évacua le fort parce qu'il trouvait que la place devenait trop dangereuse. ))
Notre artillerie lourde à gros calibre créa ce danger. C'est à nos obus de 400, a dit un officier, que nous devons d'être rentrés dans le fort de Vaux comme dans celui de Douaumont. « Notre commandement a sagement agi, écrit le général Berthaut, en n'employant pas l'action de vive force, quelque chance qu'elle eût de réussir, puisqu'il a obtenu le même résultat avec un minimum de pertes en matériel humain. »
Le prix que les Allemands attachaient à la possession de Vaux se démontre encore par ces simples lignes parues, en juin, dans la Gazette de Francfort :
« Depuis cinq jours, le fort est en notre possession; nous avons arrêté toutes les contre-attaques, nous avons constamment élargi et consolidé nos positions sur la hauteur de Vaux : nous pouvons dire, autant qu'il est humainement certain : « Nous avons fermé le poing sur notre conquête; personne ne nous la ravira. »
La vérité, et si éclatante, c'est qu'après Douaumont ce nouveau coup a été rude à l'Allemagne. La presse d'outre-Rhin n'a même plus à balbutier l'excuse du brouillard. Et l'état-major ne lui permet pas encore de
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reconnaître que la valeur, si humiliante pour lui, de notre artillerie lourde s'est attestée aussi manifestement à Vaux et à Douaumont, et que, notamment, les obus de 400 ont fait merveille. Et quelle épargne nous lui devons de matériel humain! Une action de vive force pouvait réussir. Les chefs ont obtenu le même résultat sans perdre un homme, grâce à l'emploi copieux de ces projectiles de tous calibres dont le général Maitrot, ce prophète, écrivait en 1913 « qu'il en faut trop ».
Le colonel Repington célèbre non moins haut le triomphe de nos artilleurs :
(( La victoire française devant Verdun démontre les résultats qui peuvent être atteints dans l'Ouest dès que nous sommes en état d'étendre nos opérations, c'est-àdire lorsque nous disposons d'un nombre suffisant de canons de gros calibre pour attaquer soit sur un front plus large, soit par surprise sur des points où nous ne sommes pas attendus.
« Un nouvel horizon s'ouvre alors devant nous. L'idée n'est certainement pas nouvelle; ce qui l'est, c'est la démonstration de ce qui peut être fait avec une bonne préparation et lorsque canons et obusiers se trouvent en nombre suffisant sur le champ de bataille. Ce n'est pas que les défenses allemandes fussent inefficaces ou que leur artillerie fût trop faible. Il y avait < crtainement sur le terrain 130 batteries allemandes vl de nombreuses troupes, pendant le temps que dura lo bombardement préliminaire, ce qui ne laisse aucune ('xcuse au Kronprinz et à ses généraux pour expUquer leur défaite.
« Ce qui a été fait à Verdun peut l'être également ailleurs. Ce ne sont pas des masses d'infanterie qu'il faut, mais beaucoup de canons de gros calibre et de
nombreux obusiers, et il faut s'en servir avec la même habileté qu'ont montré « les généraux Pétain et Nivelle. »
Tous les gens compétents ont admiré la méthode avec laquelle l'entreprise a été conçue et menée.
Le commandement ne crut pas indispensable de rechercher le succès dans la supériorité du nombre : Par ses services d'état-major (2« bureau), il connaît très exactement le chiffre et la valeur des unités allemandes qu'il a devant lui : 21 bataillons en première ligne, 7 en soutien, 10 en réserve. Il sait pareillement le nombre de bataillons qui, derrière ces troupes, peuvent être alertés et alimenter le combat. Il ne mettra lui-même en ligne I5[ue 3 divisions: la division Guyot de Salins, composée de zouaves, de tirailleurs et de marsouins, les divisions Passaga et de Lardemelle, fantassins et chasseurs à pied, — la première renforcée d'un régiment, le 1 1% et la dernière du 30« régiment d'infanterie. Mais il aura sous la main les réserves suffisantes. Ces troupes avaient précédemment occupé le secteur Thiaumont-Fleury-Vaux-Chapitre : elles connaissaient donc le terrain et l'adversaire même qu'elles avaient à combattre. Quelque temps avant l'attaque, l'une près de deux mois, les deux autres plus de trois semaines, elles furent retirées du front et envoyées au repos et à l'instruction dans la zone des étapes. Cette instruction, après avoir remis les troupes en main, les prépara directement au but poursuivi. Un terrain fut aménagé qui figurait le terrain de combat. Un plan du fort de Douaumont y était même dessiné si exactement que, lorsque le bataillon chargé de prendre le fort y parvint, chaque homme gagna presque machinalement le poste qui lui avait été assigné. Ainsi, par le choix des troupes
'. t par leur préparation, le commandement obtenait-il, à défaut de la supériorité du nombre qu'il dédaignait, la supériorité de la valeur individuelle, de la valeur morale et de l'habileté technique.
« Vingt-sept mois de guerre, écrivait le général iSïvelle dans une note du 17 octobre, huit mois de bataille à Verdun ont affirmé et confirment tous les jours davantage la supériorité du soldat français sur le soldat allemand. Cette supériorité, dont il faut que tous aient conscience, est encore accrue par la diminution progressive de qualité des troupes que nous avons devant nous et dont beaucoup reviennent de la Somme, très affaiblies au matériel et au moral. Cette supériorité se manifeste par la facilité avec laquelle les prisonniers se sont rendus, aux dernières affaires, en groupes nombreux, même avant l'assaut.... Aucun moment ne saurait donc être plus favorable pour attaquer l'ennemi, lui faire de nombreux prisonniers, mettre définitivement Verdun à l'abri de ses entreprises, abaisser encore le moral de la nation et de l'armée ennem'es. Une artillerie d'une puissance exceptionnelle maîtrisera l'artillerie ennemie et ouvrira la voie aux troupes d'attaque. La préparation daAS toutes ses parties est aussi complète, aussi parfaite que possible. Quant à l'exécution elle ne saurait manquer d'être également parfaite, grâce à la discipline, à la bonne instruction, à la confiance et à l'entrain résolu des troupes qui auront l'honneur d'en être chargées. Leur volonté de vaincre, d'apporter un gage important de plus à la Victoire définitive, de couvrir leur drapeau de nouvelles gloires rend un succès magnifique absolument certain.* »
Quant à la supériorité de nos canons et de nos munitions, elle s'est manifestée d'une éclatante façon: 1. Un Témoin, journal V Illustration.
G. JOLLivgT. — l'Épopée de vebdun. 10
« Dès avant la préparation directe de l'opération du 24 octobre, notre artillerie empêcha l'ennemi de s'installer sur le terrain bouleversé par les combats de juillet et d'août : ainsi l'ennemi ne disposait-il que de rares boyaux pour gagner sa première ligne. On se rend compte des difficultés du problème qui consiste à disposer sur le terrain les batteries nécessaires, souvent sur plusieurs lignes successives, dans tous les emplacements favorables, à les dissimuler aux vues aériennes, à préparer les moyens de transport pour les innombrables tonnes de munitions qu'exige la consommation de l'artillerie moderne, a abriter pièces, servants et munitions pour les préserver des vues et de l'artillerie ennemies. Il faut, en outre, étudier minutieusement les objectifs à battre, par les moyens les plus scientifiques : photographies, instruments d'optique perfectionnés, etc., installer les communications sûres qui permettent aux observateurs et aux cadres de l'artillerie d'opérer en tous temps, malgré les bombardements ennemis les plus violents, suivre au fur et à mesure des destructions obtenues l'état des travaux de l'ennemi, surveiller les réfections ou les ouvrages nouveaux qu'il improvise, repérer les batteries qu'il renforce ou qu'il déplace, afin de pouvoir les contre-battre efficacement. Le travail de l'artillerie réclame, en effet, une précision mathématique. L'accumulation des moyens matériels ne vaut que par la rigueur de l'organisation qui les met en œuvre. Cette organisation, dans la bataille de Douaumont-Vaux, atteignit par son agencement et sa régularité la perfection.* »
Pour n'avoir pas été, grâce à cette savante préparation, chèrement acheté, le mérite du rôle de notre