André Tardieu, l'Illustration
CONSIDÉRATIONS GÉNÉHALES. 1&3
Elle a cru, à cette date, que, jusqu'à la fin de la guerre, on ne parlerait plus de la Russie. On croit aisément ce qu'on désire. Or, que désirait l'Allemagne? D'abord réaliser son programme oriental, écraser les Serbes, joindre les Bulgares et les Turcs, entraîner la Grèce, intimider la Roumanie, fonder son règne sur l'Orient; puis se retournant vers le bloc franco-anglais, le rompre par une attaque de grand style, ramener ses lignes aux portes de Paris et là, maîtresse de l'Europe, deConstantinople à Noyon, dicter les conditions de « sa » paix.
« Le rêve oriental faillit devenir une réalité. Notre présence à Salonique lui marqua seule une limite. Le rêve occidental, plus lourd à porter, exigeait un effort surhumain. Pçur se préparer à le vivre l'Allemagne négligea tous les fronts. Divisions et canons prirent le chemin de la France.
« Chaque jour, nos avions signalaient de nouveaux emplacements de batteries. Les pièces se touchaient, presque roue à roue. Le Kronprinz drainait, au profit de son ambition et de « sa » victoire, toutes les ressources de l'Empire et ne tolérait qu'à regret l'attaque lu Trentin, satisfaction périlleuse accordée à l'Autriche ^servie et hargneuse.
« Pendant ce temps la Russie travaillait. Par une fabrication de fusils que n'égale celle d'aucun belligérant, elle armait une partie des millions d'hommes dont ses flépôts regorgent. Par Arkhangel, malgré les glaces, au prix de tours de force quotidiens, canons et munitions débarquaient, traînés par les rennes. Les usines fumaient et la production s'organisait. La confiance renaissait et, du coup écrasant de 1915, rien ne restait que la volonté de le venger.
« Le 4 juin 1916, l'heure sonna et l'attaque se précipita. Ce qu'elle fut, on s'en souvient. Plus de 300 000 prisonniers en témoignèrent. Une prompte
riposte pouvait peut-être la contenir. Mais Verdun tenait toujours et le Kronprinz attendait, haletant, la chute de Souville, où ses avant-gardes, en juillet, devaient pousser une pointe audacieuse, — pour n'en plus ressortir vivantes.
« Abandonner la partie, si près du but, il s'y refusa. Et Broussiloff avança toujours. '
Gadorna aussi, par action réflexe. L'avance de Broussiloff ayant dégarni de troupes autrichiennes le front qui regarde l'Italie, l'admirable poussée sur Gorizia put s'opérer sans coûter un trop grand sacrifice d'hommes.
Pendant le même temps, les Serbes transportés en Algérie ont pu, d'abord restaurer leurs forces, ensuite s'entraîner avec ardeur pour la revanche de leurs infortunes militaires de 1915.
Troisième conséquence :
Une victoire remportée sur le terrain diplomatique, ainsi que l'observe dans le Petit Journal M. Pichon, l'ancien ministre des Affaires étrangères :
« L'opinion des pays neutres évolue, les États-Unis laissent apercevoir leur impatience, l'accord entre les puissances de la Quadruple-Entente se resserre, et des fissures commencent à se produire dans la coalition nouée sous l'effort dominateur et persévérant parti de BerHn. »