L'EFFET PRODUIT SUR LE MORAL DES ALLEMANDS
Le 3 octobre, le Times de New- York a publié le récit d'une longue entrevue du prince héritier allemand avec le journaliste américain William Bayard Haie, représentant en Allemagne de M. Hearst, le directeur de plusieurs journaux américains :
« M. Haie a rendu visite dimanche dernier au Kronprinz qui, au lieu de glorifier la guerre comme avant les hostilités, parla d'un ton très mélancolique.
« En avez-vous assez vu, demanda-t-il, de cette affreuse affaire, des douleurs qui sont descendues sur cette triste région de la terre? Quel dommage que toute cette terrible destruction de vies humaines et des espérances de la jeunesse!
€ De tous les généraux, de tous les soldats que vous voyez sur ce front, il n'y en a pas un seul qui ne déplore les terribles nécessités auxquelles nous sommes forcés par cette lutte. Vous avez vu hier les terribles instruments de destruction que nous employons : gros obus, shrapnells, bombes, feux liquides, gaz, baïonnettes. Chaque général, chaque officier, chaque soldat préférerait de beaucoup voir tout ce travail, cette adresse, cette éducation, ces ressources intellectuelles, ces prouesses consacrés à prolonger la vie, à vaincre les ennemis communs de l'homme, les maladies et les
». JOLLIVIT. — L'éPOPÉE DE VEBDUN. 11
obstacles au progrès humain, au lieu d'être employés à la destruction d'autres hommes. »
L'héritier de la couronne allemande a beau, au cours de l'entrevue, affirmer sa pleine confiance dans le succès final, les paroles que nous venons de citer ont dans sa bouche une particulière gravité. Le maréchal Ganrobert, parlant à celui qui écrit ces lignes de la guerre « à l'allemande », dont toute chevalerie a disparu, a dit « qu'elle n'est plus amusante ». Elle l'était pleinement aux yeux du Kronprinz avant Verdun.
« Le prince de la Couronne est le Hohenzollern pur sang. Tout enfant, il demanda à sa mère une gronderie pour son institutrice anglaise qui n'avait pas su distinguer un uniforme d'un autre. Jeune homme, il ne rêva, il ne parla que guerre. Il saluait en elle une chose belle en soi. Il manifestait publiquement l'espoir de la voir éclater. Prenant congé des hussards de Dantzig, il leur disait : « Lorsque le roi appellera et lorsque le signal Marche! Marche! retentira, pensez à celui dont le désir le plus ardent a toujours été de pouvoir vivre avec vous ce moment de félicité suprême pour le soldat! » Il voyait avec inquiétude les « intérêts commerciaux » devenir prépondérants en Allemagne et dénonçait le danger d'une Prusse, État traditionnellement militaire, devenant un État « mercantile ». Dans une préface dont il ornait un livre pangermaniste, il écrivait : « Jusqu'à la fin du monde, l'épée sera et restera toujours le suprême facteur, le facteur décisif. »
(( Quand l'affaire marocaine se termina par l'accord du 4 novembre 1911, qu'élaborèrent au lendemain d'Agadir, MM. de Kiderlen-Waechter et Jules Gambon, qui donc présida aux attaques furieuses dont ce traité fut l'objet de la part des pangermanistes? L'héritier de la couronne lui-même. On se rappelle le bruit que fit en
Europe et les inquiétudes que souleva Tattitude du Kronprinz à la séance du Reichstag où M. de Heydebrand attaqua si violemment la politique marocaine du gouvernement impérial. Les diatribes furibondes de l'orateur frappaient en pleine poitrine M. de Bethmannll.-liweg et M. de Kiderlen-Wsechter. Elles s'adressaient même plus haut, puisque tout le monde sait que le seul homme, responsable en fin de compte de la politique étrangère de l'empire allemand, c'est l'Empereur. L'indignation du Kronprinz était toutefois si forte qu'il ne put s'empêcher, passant outre aux usages reçus, d'applaudir violemment et avec ostentation la philippique prononcée par le chef des conservateurs.* ))
L'héritier du trône passait avant 1914 — et sans doute avec raison — pour le chef du parti de la guerre.
Un jour, au député anglais Malcolm, remarquant devant lui que personne ne désirait un conflit sanglant, il répondit vivement : « Je vous demande pardon. Je veux la guerre. Je veux administrer une gifle à ces .... de Français (nous passons l'épithète dont il précéda l'énoncé de notre nationalité), le plus tôt que je pourrai. » Bref, aucun homme ne connut, plus intense que lui, la joie qu'éveille dans une âme de soldat l'appel iux armes.
Si Verdun, dans l'ensemble, doit être un des noms qui sonnent le moins allègrement à son oreille ce n'est pas qu'il ait été pour nous un adversaire négligeable. Son armée, au commencement de la campagne, avait 3onnu des fortunes diverses, mais repoussée vigoureusement au cours de la bataille de la Marne elle obtint