‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 43 sur 66 · La victoire de Verdun : Une bataille de 131 jours · texte numérisé non relu

La victoire de Verdun : Une bataille de 131 jours

\:c LES FACTEURS DE LA VICTOIRE.

service est comme une voie ferrée mobile qui apport* avec elle son personnel, sa force motrice et ses quais d'embarquement et de débarquement.

Dans cette prévision, dès mars 1915, on avait entrepris la réfection et l'élargissement de la grande route de Bar-le-Duc à Verdun, qui avait été portée à une largeur de sept mètres permettant le passage de trois voitures de front. On assurait ainsi la circulation aisée de deux files de voitures marchant en sens contraire.

Avec la ruée allemande la question des transports prend plus encore de gravité. Le 21 février la ligne ferrée à double voie normale Révigny-Sainte-Menehouid- Verdun a été coupée. La gare de Verdun est bombardée. La ligne devient inutilisable et les besoins croissent du simple au quadruple, car de nouveaux corps arrivent exigeant un ravitaillement plus puissant.

La direction de l'armée se met efficacement à l'œuvre. Bientôt le réseau meusien travaille à plein. Une ligne à voie normale court de Sommeilles-Nettancourt sur Dugny, et le ravitaillement des vivres s'effectue. En même temps, le transport des troupes, des munitions et du matériel du génie est assuré par les automobiles dont la circulation sur le circuit réservé atteint en moyenne 1700 camions par jour dans chaque sens, soit environ une voiture toutes les 25 secondes. Le service'routier a pu faire des chemins assez résistants pour non seulement maintenir à tout instant la circulation, mais constituer une chaussée parfaitement propre et douce au roulage. De plus, il a pu faciliter le service si important des relèves.

Entre le l^'" mai et le 15 juillet la voie ferrée normale entre Nettancourt et Dugny s'achève. Les services de transports automobiles peuvent être en partie libérés après avoir fonctionné d'une façon qui mérite Tadmira-

lion de tous les gens compétents. Des voies de 60 centimètres sont construites, notamment dans la forêt de liesse. Le nombre des locomotives et des wagons a été multiplié. Il en est résulté une aisance de plus en plus rapide dans l'organisation des relèves, des ravitaillements et des évacuations.

De perspicaces observateurs sont allés voir de près, presque à Tœuvre, ceux à qui revient la gloire de Verdun sauvé. Lord Northcliffe, le directeur du Times et du Daily Mail, s'est entretenu avec le généralissime, c vaste et puissant caractère », avec le général de Castelnau, « si rapide dans la décision, si prompt dans la pensée ». Il admira le calme avec lequel le général Pétain s'est penché, devant lui, sur une carte, non de Verdun et des environs, mais de la Méditerranée orientale pour discuter avec lui telles ou telles opérations annoncées sur ces secteurs éloignés.

Cette impression de maîtrise de soi chez le général Pétain est partagée par tous ceux qui ont été admis à son état-major, qui « n'est pas une section des agités », a dit un visiteur parisien. Il a d'autres dons à son actif. Le général Donnai, dont il fut l'élève à l'École de Guerre, signale chez lui, dans Vlntransigeanty « une grande obstination, l'esprit de méthode, le goût des

orts, une remarquable vigueur physique et le sens

listique servi par une sensibilité exquise ». Il ajoute:

ce A dire vrai, quand éclata la guerre, il n'avait plus rien à gagner moralement et intellectuellement. Ses qualités de commandement, tant innées qu'acquises, présentaient, dès lors, une valeur telle qu'il était prêt à

rnplir supérieurement les missions les plus hautes, JOLL'VET. — l'Épopée de yerdun. 12

à condition que les circonstances lui en offrissent Toccasion. »

Les combats d'août, la bataille de la Marne, l'Artois et la Champagne ont fait du colonel de juillet 1914, le commandant, deux ans après, d'un groupement d'armées. Il sera peut-être loisible un jour de s'enquérir du point de savoir pourquoi les dirigeants actuels ont dû faire reconquérir tant de temps perdu à cette carrière de soldat. L'essentiel est que la confiance de la France dans l'avenir du général Pétain se marque par l'approbation unanime donnée â la décision conférant à son passé et à son présent militaire la croix de grand officier :

« Pétain, général de division commandant une armée.

(( Officier général de la plus haute valeur. Depuis le début de la campagne, n'a cessé, comme commandant de brigade, de division, de corps d'armée et d'armée, de faire preuve des plus remarquables qualités militaires Grâce à son calme, à sa fermeté et à l'habileté de ses dispositions, a su rétablir une situation délicate et inspirer confiance à tous. A ainsi rendu au pays les plus éminents services. »

Le premier de ses collaborateurs, le général Nivelle, en prenant le commandement du secteur avait dit à ses troupes le 2 avril : « Nous n'avons plus désormais qu'une pensée, qu'un but, le salut de Verdun, la gloire de nos armes dont le triomphe définitif est prochain. »

Aujourd'hui il peut se rendre le témoignage qu'il n'a rien négligé pour ce résultat. Mais l'Académie française épargna cette tâche à sa modestie en lui adressant, lê 6 juillet, un éloquent message.

Un court colloque avait été échangé entre les généraux Pétain et Nivelle lorsque le premier fut nommé commandant du groupe des armées du centre :

« Général, avait dit le premier à son remplaçant, mon mot d'ordre au début de la bataille a été : « Ils ne passeront pas ». Je vous le transmets.

— Entendu, général, ils ne passeront pas. »

Ils ne sont pas passés, grâce aussi au général Balfourier, commandant, d'après les termes de sa nomination de commandeur, « un corps d'armée d'élite qui a participé à de nombreuses opérations », grâce au général de division Berlhelot, justifiant le même grade dans la Légion d'honneur pour « s'être distingué d'une façon toute spéciale dans les opérations autour de Verdun » et « avoir su par des attaques très bien préparées prendre l'ascendant sur l'adversaire et lui infliger plusieurs assauts successifs ».

Modestement ces chefs ne veulent pas pour eux seuls tout l'honneur des lauriers remportés. Ils sont fiers de leurs officiers et de leurs soldats.

Parmi les premiers ils confondent, dans une même louange émue, tous les collaborateurs du commandement, aussi bien ceux del'état-major que les héros delà tranchée d'où qu'ils viennent, Saint-Cyriens, Saint- Maixentais, élèves de Saumur, de Fontainebleau, de Versailles, et les derniers de l'annuaire, ceux de l'aviation. C'est que le sentiment vigoureux du devoir a pré- ▼alu dans tout le corps d'officiers, à tous les degrés de la hiérarchit, depuis les jeunes sous-lieutenants qu'un étonnant esprit de sacrifice, reconnu parle chancelier allemand, lança en gants blancs comme à une fétt

mondaine contre Tennemi en rase campagne, au début de la guerre, jusqu'aux retraités depuis vingt ou trente ans, quelquefois plus, jaloux de donner à la patrie leur dernier souffle dans le boyau ou le trou d'obus. C'est qu'aussi le jour où les officiers de carrière se clairsemèrent après les holocaustes des combats d'août 1914 où l'inégalité de l'armement coûta tant de sang généreux, officiers de réserve, territoriaux se modelèrent vite sur ceux dont ils recueillaient l'exemple. Gomme eux ils aimèrent le soldat et se firent aimer de lui sans que la familiarité des rapports communs nuisît jamais au commandement dans la fournaise de la bataille.

Le 9 juin, le général de Maud'huy, commandant le I5« corps sur la rive gauche de la Meuse, après avoir justement glorifié les quatre attaques repoussées ce jour-là, félicitait chaudement « les soldats d'infanterie, les zouaves, tirailleurs, artilleurs, sapeurs, qui ont rivalisé de bravoure, restant inébranlables à leur poste et rejetant l'ennemi dans ses tranchées, partout où il s'est montré ».

Le général s'adressait, en cette énumération, à son 15*^ corps qui, à quelques jours de là, était porté à l'ordre du jour. Il ne pouvait, naturellement, parler que des unités placées sous son commandement. Complétons ce dénombrement en passant une revue rapide de tous les éléments d'héroïsme qui ont fait Verdun.

Ne serait-ce que parce qu'elle a été la plus éprouvée, l'infanterie doit ouvrir la marche. Elle restera l'incontestée « reine des batailles ». L'artillerie qui, opérant plus près d'elle maintenant, la juge à l'œuvre, l'admire de s'être si vite faite à une guerre si peu française, de s'être si noblement résignée, — elle qui aimait médiocrement à remuer la terre, — à creuser les tranchées; elle lui sait gré d'y tenir ferm©j sous les déluges de feu, pour en bondir avec l'exceptionnel élan de notre race, le s'être tout de suite habituée à n'utiliser plus guère -on fusil que pour la baïonnette, de s'être allègrement entraînée à la pratique des engins nouveaux, au lancement des grenades, au maniement du long couteau nettoyeur d'abris.

Et que dire de ces « mis à pied », cuirassiers, dragons, chasseurs, «'accommodant sans murmurer de leur nouveau métier, quitte à soupirer après le jour oti ils pourront remonter en selle, courir à l'ennemi, le sabre au clair ?

En attendant le retour de la guerre de manœuvre et de mort en beauté, fantassins et cavaliers, condamnés à la tranchée, comprennent toute l'étendue de leur devoir ^ Ils sentent qu'il y a autant de mérite à terrasser, à aménager les abris, à créer les pistes nécessaires au ravitaillement, à charrier le formidable matériel propre à la fortification d'une position qu'à faire le coup de feu derrière les créneaux ou à surgir pour la charge.

Il est difficile de concevoir tout ce que l'organisation d'un secteur coûte de méthodique labeur et de sang quand on la poursuit sous les rafales de l'artillerie adverse.

« Quel service, par exemple, que celui des corvées ! Elles partent généralement de nuit. Le matériel expédié par l'arrière ou préparé dans les ateliers du front est d'abord amené dans les magasins et les dépôts improvisés tout près du champ de bataille. Et c'est à partir du moment où l'on entre dans la zone constamment battue par les obus que le transport en devient difficile et cause des pertes. Il faut voir passer ces corvées par petits groupes dans les boyaux — s'il en existe! — ou de trou d'obus en trou d'obus, jusqu'à la ligne de feu. Les hommes vont, trimant, peinant, i'essoufflant, mais avançant tout de môme... Un pro

Page 1