XXX..., journal ïllluttration
autant que solides et si profondément accessibles aux appels du devoir. Je ne connais pas de régiment qui ne soit fier d'être allé à Verdun : « On a eu besoin de nous » . Ils disent cela, parce que c'est ainsi, pas pour se vanter, mais parce que, dès lors qu'il y avait un coup de chien, il était juste qu'ils en fussent, eux qui « la connaissent ». Notre vie ne nous forme pas à noter des nuances de psychologie et c'est grand dommage, parce que c'est tout de même nous seuls, leurs chefs et leurs compagnons de tout instant, qui connaissons bien nos hommes et que, de loin, de grands écrivains donnent au pays une image très noble, mais très factice, de ceux qui meurent pour lui. On vous a décrit — combien de fois! — le soldat qui sort en criant de sa tranchée, qui brûle d'en découdre. Mais non! On fait cela parce qu'il faut le faire, parce que c'est le métier, mais sans cris, sans gestes, la grenade d'une main, la baïonnette de l'autre. On tue sans parler. On « progresse », comme dit le communiqué, parce qu'on est là pour cela et que c'est la loi commune des travaux et des jours. Et c'est beaucoup plus beau qu'une charge à la Détaille !
« Notez que cet effort, cette lutte d'homme à homme, avec tout ce qu'elle exige d'énergie physique et morale, on la demande, par suite des nécessités de la bataille, à des troupes qui souvent sont au feu, et quel feu! depuis quatre ou cinq jours et autant de nuits. Représentez-vous le croisement continu des projectiles sur les têtes, le grondement inlassable des pièces, le fracas des « arrivées » et le déchirement des « départs ». Peu ou même pas d'abris; la crainte, si l'on y descend, d'y être muré et de mourir étouffé ; la nécessité de rester là en se livrant à sa chance et d'attendre que ça change, sans croire que cela doive changer. Tension des oreilles, tension des muscles, tension des nerfs, saut brusque à droite pour éviter le coup qui vient à
LES HOMMES. ISt)
gauche, camarades de vingt mois décapités près de vous, sensation d*être l'otage aux mains de la Mort : voilà la vie, telle qu'elle fut à Verdun, du 21 février au 20 avril. Et toujours, quand il a fallu, ces hommes ont été prêts au combat, prêts à la défense, prêts à l'attaque, maîtres de leurs corps et de leurs âmes. Ditesvous que nous avons vu cela et concevez ce que nous avons envie de répondre aux stratèges de cabinet, qui nous demandent avec condescendance si le moral n'est pas trop mauvais.
« Dans cet enfer, la solidarité, sous sa forme la plus haute, se manifeste à tout instant. Pour transporter un blessé, chacun est prêt à risquer la mort. Pour aller chercher un tué qu'on aime, il y a des volontaires qui, chaque nuit, rampent en avant des lignes. C'est long, c'est dur, mais il y a les relèves. Le commandement les multiplie le plus possible pour ménager les unités. A une heure indéterminée, quand les remplaçants auront pu franchir les barrages et gagner le secteur, on se mettra en route, bien las, bien lourds, content tout de même et déjà reposé d'avoir prononcé ce mot : le repos. Les guides sont partis pour montrer la route aux nouveaux venus. On les guette. Ils arrivent. On passe les consignes et, par section, en avant! Comme pour venir, c'est le coup de veine : on passera ou on ne passera pas. Peut-être un quart d'heure, peut-être une demi-heure, peut-être plus, il faudra « se planquer », se coucher, se tapir, et puis on repartira. Voilà la côte redoutable oij l'ennemi, sans arrêt, cherche nos batteries. Il est rare qu'on échappe à son feu : question de plus ou de moins. Si, la zone dangereuse passée, tout le monde est là, quelques-uns blessés, mais pas de morts, on est content et, d'un pas plus relevé, on descend vers Verdun, — Verdun, cité d'horreur pour les imaginations de l'arrière, Verdun, ville
de rêve pour les combattants de l'avant. Les « gros » y tombent, c'est entendu. Mais il y a des répits. Il y a des caves. Il y a des abris. Il y a l'idée d'être hors d'affaire pour cinq, six jours peut-être et d'avoir, cette fois encore, « tiré sa peau ». Les cuisines sont là où on les a laissées. Le jus du matin a été soigné de main de maître. A peine au cantonnement, on s'effondre et l'on dort, — on dort jusqu'à épuisement de fatigue, on dort comme dorment les enfants qui ne savent pas ce que c'est que la guerre.
(( Parfois, le réveil est dur. Un avion passe et laisse tomber une bombe sur le pavé. Nous avons vu cela l'autre jour. Une compagnie était rassemblée sous les arbres pour le rapport. Elle a été décimée. Une popote d'officiers était réunie dans une salle basse : trois morts, atteints par les éclats. Mais ces accidents sont rares, et l'on a tôt fait de n'y plus songer. Le repos est court. Dans quelques jours, dans quelques heures, peutêtre, il faudra remonter « là-haut ». Alors, pourquoi (( s'en faire »? Les hommes se lavent. Les capotes sèchent. Des torses nus se savonnent au soleil. Des manilles se prolongent à l'ombre. Rien n'existe hors du moment présent, divine philosophie du soldat qui, à la mort près, imprime à la vie de guerre, une si parfaite sérénité. Les officiers, pareils aux hommes, sont moins libres qu'eux : car le papier ne chôme pas. Ils s'occupent des renforts, des propositions, des revues d'armes. Mais tout cela est devenu si habituel, si naturel, si instinctif, qu'on n'en souffre pas, qu'on ne s'en inquiète pas. La fonction a créé l'organe et l'organe fonctionne sans heurt, presque sans pensée, avec la régularité d'un corps sain et bien équilibré.* »