‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 46 sur 66 · XXX..., journal Vllluttration · texte numérisé non relu

XXX..., journal Vllluttration

De leur côté, les fantassins sont unanimes à reconnaître que, devant des épreuv^^s inouïes, l'artillerie française a témoigné d'une endurance inlassable et d'une indomptable audace.

« Mises en batterie improvisées, tir continu et furieux exécuté à découvert, absence d'abris pour les hommes et pour les munitions, travail physique écrasant, tension morale torturante, tel fut le régime de nos canonniers et de leurs chefs, sans trêve ni repos, pendant des semaines. Et quand, au moment des relèves, l'infanterie traversait les batteries, un cri s'élevait de toutes les poitrines, cri de remerciement et d'admiration.

« Les pièces sont installées en demi-cercle à contrepente. L'ennemi les a repérées approximativement, parfois même avec une grande précision. Il m cherche » la position et il la trouve. Une averse de 21 et de 15 s'abat sur les canons, tombant en avant, en arrière, dans les intervalles, souvent dessus. Dans des trous de rats rapidement creusés, les hommes sont entassés. Seuls les observateurs sont debout derrière un mur en ruine ou couchés à plat ventre sur la crête.

« Soudain, à 1500 mètres en avant, une fusée monte au ciel... puis une autre. C'est l'infanterie qui demande le barrage. Un appel, un signe, et, de tous les trous, en plein feu, bondit la foule agile des servants. Comme des automates, avec une précision de machines, ils t'ont, chacun, ce qu'ils ont à faire. Deux minutes passent et la batterie bombardée est tout entière en action. Un projectile tombe sur une pièce. Le tube est brisé. Trois morts sont sous les roues. Des blessés râlent. A droite et à gauche, le feu continue, nerveux, rageur, deman- 4lant tu canon son maximum d'effort.

(( Ces hommes ignorent la passion âpre du corps à corps, et cependant chacun de leurs gestes est un geste de combat. On dirait qu'ils font de l'escrime. Ils savent que leur tir sauve des Français et tue des Boches : c'est comme s'ils étaient au parapet, et ils servent leurs pièces à la même allure que le fantassin, par un coup de pointe, enfonce sa baïonnette dans une poitrine allemande. Gela dure une heure, deux heures. Puis l'observateur signale une détente. On s'arrête. On se compte. On couche à l'écart ceux qui jamais plus ne tireront. On abrite, comme on peut, les blessés et on se repose, — jusqu'à une nouvelle fusée.

« La nuit, même régime ; vigilance redoublée; tir souvent ininterrompu : car la nuit l'artillerie attaque les communications de l'ennemi et creuse dans ses relèves les trous effrayants dont nous parle les prisonniers. La nuit, c'est l'heure aussi du ravitaillement. Dans le fracas du canon, le sourd roulement des caissons annonce les projectiles qui montent. Les conducteurs poussent les bêtes qui se cabrent devant les cadavres, tombent dans des trous, se redressent en hennissant.

(( Parfois le barrage allemand oblige à de meurtrières attentes et, tout le long de la piste, s'entassent les sections de munitions. Si le Boche a de la chance et qu'il tape dans le tas, c'est un carnage : toute la route en est marquée. Cadavres de chevaux, cadavres de voitures, on dirait d'un calvaire de mort qu'il faut gravir chaque nuit et qu'on gravit chaque nuit parce qu'il faut le gravir. Pas une fois une batterie n'a manqué de munitions. Pas une fois les caissons ne sont restés en panne : quand les attelages sont tués, on en attelle d'autres, — ponctualité admirable faite d'un dévouement sans limites!* »

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