QUATRIEME PARTIE
Tous les jours il s'allonge. Il déborde, dans ce volume, le cadre des récits où tant de vaillance s'est déjà étalée. Il nous impose donc la contrainte d'ailleurs assez douce de lui donner un chapitre à pari. A l'aide de tout ce que la presse, la voix publique signalèrent, à chaque instant, du haut en bas de l'échelle hiérarchique militaire, nous allons reconstituer quelques pages d'une légende d'héroïsme qui a ébloui l'humanité entière, nos ennemis compris.
Aux morts héroïques d'abord.
Le colonel Dînant. — Driant aura été un des plus nobles exemplaires de l'officier de carrière en France. Nous n'avons pas à dire, à cette place, pour quelle cause il brisa son épée après avoir, dès sa sortie de Saint-Cyr, jusqu'à son grade de commandant de bataillon de chasseurs à pied, obtenu de tous ses chefs, les notes les plus flatteuses que puisse ambitionner un soldat. Mais tout le monde convient que, rendu à la vie privée, le citoyen valut le soldat. Ainsi que le constate le témoignage autorisé du président de la Chambre, Driant honora le Parlement avant de trouver la plus
i06 LES PAGES GLORIEUSES.
belle des morts, au bois des Caiires, le lendemain du jour où il adressait à Mme Driaiit ce dernier billet :
« Je ne t'écris (|ue quelques lignes hâtives, car je monte là-haut encourager tout le monde, voir les derniers préparatifs.
« L'ordre du général X..., hier, prouve que Pheure approche. Leur assaut peut avoir lieu cette nuit, comme il peut encore reculer d'un jour ou deux. Le premier choc sera leirible, les Allemands emploieront flammes et gaz; nous le savons par un prisonnier de ce matin. Mes pauvres chasseurs si épargnés jusqu'ici! Mon cœur se serre, mais je suis très calme — je ferai de mon mieux. A la grâce de Dieu! J ai toujours eu une telle chance que j'y crois encore pour cette l'ois. Mais comme on se sent peu de cho>e à ces heures-là!... »
Ses nmis. quand il fut signalé comme disparu, le 24 février, ne purent |)as se faire à l'iiiée de s.» mort. 11 en avait très peu, en tout cas, le pressentimenl.il avait écrit quelques jours avant :
(( Depuis mon arrivée au corps, j'ai vu tomber un assez grand nombre de mes hommes. Pour moi, je m'en suis toujours tiré sans une égratignure. C'est là une chance inespérée, et je commence par croire que j'en reviendrai sain et sauf.... »
Ceux qui ne savaient que par ouï dire quel soldat il était, espérèrent qu'il n'était que prisonnier, mais les siens n'ignorant pas à quel point lui était insupportable la pensée de rendre son épée, ne se llrenl pas cette illu^i^»n.
Du reste, elle dura peu la période de temps où l'espérance se raccrocha, où elle put.
Le roi d'Espagne avait chargé son ambassadeur à
Berlin de demander des renseignements. Il lui fut répondu que la tombe du glorieux soltiat avait été tiouvée I rès de Beanmont, à côlé de celle <lu commau lant Ren« uard, du 59* chasseurs, et de sept hommes.
Le roi d'Espagne communiqua celle ré[)onse à M. William Martin, directeur du prolocole, par le lélégramme ci-des>ous :
a Madrid, 3 avril, 15 h. 10.
« Martin, chef protocole, Paris.
« On mande de Berlin, que [)as loin de Beaumont et de Caures, on a trouvé sépulture colonel Uriant, à côté de celle commandant 59* chasseurs et de sej)L hommes. Amiliés.
« Alfonso, r. 0
Ce télégramme fut transmis à Mme Driaiit par le Président de la Héj uhlique, dans la lettre suivante:
« 13 avril J916. »
t Madame,
« J'ai le profond regret de vous transmettre un télégramme (jue le roi d'Espagne vient d'envoyer au chef du protot'ole, et qui paraît malheureusement nous enlever dé-ormais t<.ut espoir. Je m'étais refusé jusqu ici à admettre la douloureuse vérité, et je n'avais pas voulu vous importuner d'une démarche indiscrète. Mais en présence de ce nouveau renseignement, qui ne semble qne trop certain, je liens à vous exprimer madame, en même temps que ma très vive admiration pour la noble et glorieuse conduite du colonel Driant, ma très respectueuse sympathie dans le deud qui vous all«iint.
€ Raymond Poincaré. »
M. Maurice Barrés, qui a voulu faire sur place une douloureuse enquête, a reconstitué en ces termes cette belle mort :
« A 1 heure de l'après-midi, les Allemands déclenchèrent un tir formidable d'artillerie. C'est une masse d'obus qui progresse en écrasant tout. Derrière cette meule, les fantassins s'avancent, et de si près, que plusieurs durent être atteints par leurs marmites. Cette manœuvre leur permet de déboucher brusquement. Ils se jettent sur ce qui subsiste de nos tranchées. Driant commande au lieutenant Undenstock d'exécuter une contre-attaque à la baïonnette. Cet officier, en recevant Tordre, tenait sa main sanglante derrière son dos ; il venait d'avoir un doigt enlevé et craignait que son chef, le voyant blessé, ne lui retirât cette mission. Enveloppant son moignon dans son mouchoir, il marche à l'assaut au milieu des cris de ses hommes : (( En avant ! A bas les Boches ! » Une balle le jette à terre ; le lieutenant Belgny le remplace, et tombe la gorge traversée. Tant d'héroïsme obtient un effet. L'ennemi s'arrête.
« Il s'arrête de face, mais continue son mouvement de conversion. Il vient faire la pince derrière le bois des Caures et même sous bois, par Haumont et Ville. « Les balles sifflaient dans les branches, dit un témoin, les mitrailleuses crépitaient et des rafales de" mitraille s'abattaient dans les taillis. Nos tirailleurs n'avaient plus pour abri que des pare-balles faits de pierres entassées à la hâte et des trous d'obus ». A 3 heures, le colonel s'aperçut que ses hommes recevaient des coups de fusil dans le dos. Le bois des Caures était en partie tourné. De plus, les munitions manquaient.
(( Il rassemble ses officiers, tous ces hommes admirables, le commandant Renouard, le capitaine Vincent,
le capîtaîne Hamel. « La gravité de sonénerorique visMge me frappa », a dit plus tard le capitaine Hamel. Il expose en (jnelqnes mots que chacun a fait son devoir honorablement jusqu'au bout et que rien ne peut plus arrêter Tennemi :
« Mes bons amis, dit il, encore quelques moments, il faudra mourir ou nous serons prisonniers.
« — Mais, dit le capitaine Hamel, pourquoi ne pas essayer de mener hors du bois quelques-uns de ces braves gens? Ce seront autant de combattants pour demain. »
€ Le colonel Driant consulte du regard ses deux chefs de batail on.
( C'est dur, je préférerais mourir », dit le capitaine Vincent.
« Des larmes coulaient sur ses joues et tous les chasseurs présents pleuiaient.
« Le commandant Renouard approuva l'opinion du ( .ipitaine Hamel. Tous étaient d'accord. Le commandant Renouard s'assura qu'il ne restait plus rien dans l'abri dont l'ennemi pût tirer parti, et l'ordre fut donné de battre en retraite sur le village de Beaumont.
f On constitue en quatre colonnes ce qui reste des bataillons. A la tête de chacune d'elles se mettent le colonel Driant, le commandant Renouard, le capitaine Vincent et le capitaine Hamel. La colonne que commande ce dernier parviendra seule à s'échapper presque intacte.
f Driant va essayer de franchir la croupe en arrière du bois de Ville. A la lisière, il s'est arrêté. Il fait passer toute sa colonne devant lui pour s'assurer qu'il n'y a pas de tr. înards et à la manie^re d'un capitaine qui quitte son vaisseau le dernier. 11 avait son manteau sur le bras et sa canne à la main. Dès que les chasseurs débouchent, ils sont mitraillés.
G. JOLUVET. — l'KPOPÉB DE VEHDUN. 14
(( Les coups partaient de Joli-Cœur, des abris en mine que Driant lui-même avait creusés dans le plateau pour y abriter ses réserves et que les Allemands venaient de saisir.
« La colonne qui s'avançait par paquets se sépare, s'émiette encore; ce n'est plus une troupe en marche, ce sont de petits éléments qui essayent de s'infiltrer, en laissant à chaque bond des morts sur le terrain. La progression se faisait de trou d'obus en trou d'obus. Pour donner une idée du terrain, disons que sur un point voisin, le capitaine Berweiler, dans son mouvement de repli, occupa un cratère d'obus avec 70 de ses hommes.
« Le colonel n'a pas dû bien s'y prendre, me dit un chasseur. Il n'était pas fort pour se cacher. » Au moment de sauter dans un trou d'obus, Driant fut touché à la tempe, fit un quart de tour sur lui-même en disant : « Oh! là, mon Dieu! » et s'abattit face à l'ennemi. C'est la déposition du sergent Paul Coisne, du 56« ; elle est, mot pour mot, confirmée par le sergent Jules Hacquin, du 59% qui dit : « Me trouvant dans un trou d'obus, j'entendis le cri : « Oh ! là, mon Dieu ! » Je sortis la tête pour me rendre compte et j'aperçus le colonel Driant au moment où il s'abattait face à l'ennemi, aux abords du trou. »
<( Dans cette extrémité, le colonel Driant ne fut pas abandonné de ses hommes. Coisne sauta auprès de Hacquin et les deux sergents s'occupèrent à dégager les abords du trou de manière à tirer auprès d'eux le colonel qu'ils espéraient n'être que blessé, mais ils aperçurent qu'il avait le hoquet et que le sang lui sortait de la bouche. Deux, trois minutes après, les Allemands arrivaient et saisissaient les deux sergents. Le colonel ne paraissait plus donner signe de vie. Pourtant les deux prisonniers voulaient le prendre sur leurs épaules. Les Allemands s'y opposèrent.
« Il était 4 ou 5 heures de Taprès-midi. Le lieutenantcolonel Driant, député de Nancy, demeura allongé sur la terre lorraine, baignée de son sang.
,! Cependant des chasseurs de sa colonne rejoignaient un groupe du 59^ qui les précédait de trente mètres et criaient que le colonel venait d'être touché. Ils poursuivirent leur marche. Un instant après le commandant Renouard fut tué, le capitaine Vincent blessé. L'ennemi talonnait de si près nos hommes, que ceux-ci purent voir le lieutenant Crampel, fait prisonnier, leur adresser des gestes désespérés d'adieu. Le capitaine Hamel, jeune officier de 28 ans, seul survivant de ces nobles chefs, commandait maintenant les deux bataillons. Il rentra à Beaumont avec sa colonne, dernier reste de ces héros.
« Nous avons voulu espérer jusqu'à la dernière minute, parce que c'est l'instinct de l'amitié et du patriotisme d'avoir l'espérance chevillée dans le cœur et que nul, après tout, ne pouvait assurer que le colonel Driant ne s'était pas ranimé : mais voici la lettre allemande qui clôt la vie du grand Français :
f A Madame Driant, née Boulanger,
« Chasseurs à pied 57/59 — France.
16 mars 1916, Wiesbaden.
K Madame,
« Mon fils, lieutenant d'artillerie qui a combattu "Vis-à-vis de Monsieur votre mari, me dit de vous écrire et de vous assurer que Monsieur Dînant a été enterré avec tout respect, tous soins, et que ses camarades ennemis lui ont creusé et orné un beau tombeau. Je me hâte de joindre Vassurance de ma profonde condoléance à celle de mon fils. Mon fils vous fait dire qu'on a trouvé chez Monsieur Driant un médaillon de trois
petits cœurs quHl portail au cou. On le tient à votre disposition. Si vous voulez je pourrai vous le faire parvenir par Madayne la baronne de Glûtz-Ruclde à Soleure, qui va avoir la bonté de vous envoyer ces lignes. Sur l'une des pièces de la chaîne est inscrit sur un fond d'or (la médaille est de l'or) « Sourenir de première communion de Marie-Thérèse, \kjain 1902 ».
« Monsieur Driant a été enterré tout près du commandant Etienne Renouard, du même bataillon 57/59 chasseurs à pied, à la lisière de la forêt de Caures, entre Deaumont et Flabas.
« On va soigner le tomoeau de sorte que vous le trouverez aux jours de paix.
(( Acceptez, Madame, Vassurance de ma considération distinguée.
« Baronne Sciirotter. * »
Les adieux au député de Nancy ont eu, nous l'avons dit, pour porte-parole à la Chambre le président, M. Paul Deschanel.
« Nous devons renoncer à nos espoirs : il ne paraît plus douteux que Driant a été tué.
« Une famille en pleurs cherche au loin la chère image de l'époux, du père disparu. Nous le pleurons avec elle.
« Mais lui, voudrait-il être plaint? Voudrait-il être pleuré?
« Non : il n'avait vécu que pour cette heure suprême. Toutes ses pensées, toutes ses passions, toutes ses généreuses colères, — que sa mort explique e i ennoblit, — n'avaient qu'un objet ; la grandeur de h\ France, la réparation de ses revers.
« Vivre d'une vie collective, supérieure à la vie indi