‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 53 sur 66 · Maurice Barrés, journal VÊcho de Paris · texte numérisé non relu

Maurice Barrés, journal VÊcho de Paris

viduelle, s'absorber tout entier dans un idéal pacré : le triomphe de la justice par le relèvement de la patrie, et mourir pour l'idéal dont ou a vécu, quel destin plus digne de tenter un grand cœur?

(( Mourir [)Our sa patrie; et pour quelle pairie, et dans quel moment! Dans le moment que la France répare, au prix de son sang, les plus exécrables forfaits contre le droit, contre la foi jurée, contre l'humanité. C'est pour cela, — patrie, honneur, justice, — que Driant est mort, au milieu des héros immortels de Verdun.

« Jamais causes plus saintes ne valurent plus magnifiques trépas. Puissent de tels holocaustes brûler les débris impurs de nos haines! Puisse la Mort éclairer la Vie!

« Cher et noble soldat, la France couvre de ses couleurs la dépouille glorieuse. Tes petits chasseurs, que tu aimais tant, continueront d'entendre ta voix paternelle; ils porteront en leurs âmes ta vaillance. Par eux, tu seras vengé! »

Celte allocution a été écoutée dans le plus grand silence par la Chambre tout entière debout. On a{»plaudit spécialement le passage où il est fait appel à la disparition des discordes intérieures et la péroraison.

Eu l'église Notre-Dame de Paris, le 28 juin 1916, un service a été célébré par les soins de la Ligue des Patriotes, au cours duquel le révérend père Barret, incarnant dans le glorieux mort l'âme française, a parlé de l'idéal qui brûla en lui :

« Tout jeune, au lycée de Reims, il se passionne déjà pour no> gloires militaires ; plus tard au 4^ zouaves, à ce l""" bataillon de chasseurs qu'il aimait tant, à Saint- Cyr surtout, dans un enseignement chaleureux dont

plusieurs ici se souviennent, cet idéal rayonne de lui avec une autorité conquérante; il illumine tant de beaux livres tombés de l'alerte et docte plume de cet homme suroccupé et devient un apostolat auprès de la jeunesse de France.

« Plus tard ce sera le chef qui fait vibrer dans le cœur de ses hommes le fier accent du petit clairon de Déroulède :

En avant!

Tant pis pour qui tombe, La mort n'est rien, vive la tombe, Quand le pays en sort vivant, En avant!

(( Le chef dans toute l'ampleur et la beauté du terme, Il voit tout, il surveille tout, il est partout, mais là, notamment, où ça « chauffe »! Impassible et comme invulnérable sous la grêle des balles, il a le sourire et il a le geste et le mot, il sème l'héroïsme et il le récolte à pleines gerbes. Et quand, la rage au cœur et les larmes aux yeux, il lui faut reculer, pour sauver non soi mais les siens, c'est sur ses talons qu'il le fait. (( Pensez donc, s'écrie-t-il, on dirait que Driant a tourné le dos à l'ennemi! »

« Face à face également aux Allemands sont tombés ce jour-là près de lui, dit le père Barret, les Houllier de Villedieu, les Mouchot, les Madrol, les Petitcollot — celui-ci va héroïquement chercher cette mort là où ne l'appelait pas le devoir — les Brouillard, les Plinois, les Carré, les Poqueyrus, ce» beau soldat, le commandant Renouard — bon sang ne pouvait mentir! — qui partagea jusqu'au bout avec son colonel, moins un chef qu'un ami, les vaillances d'une lutte surhumaine et qui dort avec lui son glorieux sommeil là-bas, sous le petit tertre arrosé de leur sang. »

La France d'aujourd'hui dit déjà avec le poète, en songeant à Driant :

Va, va, nous te ferons de belles funérailles,

mais le jour où cette tombe sera reconquise elle n'aura irarde d'oublier d'autres de ses enfants morts pour f41e, tous dignes d'être pleures. Ceux-ci, par exemple, r Qtre des milliers d'autres :

Le général Largeau. — Le vrai colonial, celui qui n'a. uuère vu la France qu'entre deux combats ou deux explorations, souvent plus dangereuses encore que les combats. Jeune volontaire, il va se battre au Sénégal comme lieutenant, avec Monteil, contre Samory. A quelque temps de là, il manque de se perdre dans le Bahr-El-Gazal, comme membre de la mission Marchand. Son ami Baratier le sauve. Promu officier supérieur, il repousse une agression dans le Tchad, où le colonel Moll vient d'être tué. En 1914, il se rend maître, après un combat, des oasis du Borkou, près du lac Tchad. Appelé dans le Cameroun, il court enlever des postes importants aux Allemands, touche barre en France pour remettre au Musée de l'Armée les étendards pris au Cameroun et se hâte vers le front de Verdun où il est tué par un éclat d'obus.

Le capitaine de Surian. — Le 9 avril, le bataillon était commandé par un officier de cavalerie qui avait lemandé à passer dans l'infanterie, le capitaine de Surian. L'attaque allemande est si violente et si nombreuse qu'elle déborde le bataillon sur les ailes et parvient à s'infiltrer dans les tranchées. Le capitaine de

Surian ne veut rien céder du terrain qu'il occupe. Il fortifie ses ailes et trouve moyen de faire face à des forces très supérieures. Le rapport qu'il rédij^e, le soir, et qu'il envoie ()ar un agent de liaison, mentionne avec mode>tie l'elTort accompli et les difficultés de la tâche : « On a fait son possible pour tenir, écrit-il. Le moral des hommes qui sentent toute la gravité de la situation reste bon. Ils sont résolus à tenir jusqu'à la mort. »

Qu'on songe aux circonstances dans lesquelles ce rapport est rédigé, si Ton veut en épuiser tout le sens. L'ennemi attaque, les obus pieu veut en arrière faisant barrage, et les grenades en avant. C'est un ouragan de feu et Ton est menacé d'être débordé. Tranquillement, le chef écrit d'une belle écriture ferme, presque a[)pliquée, en tout cas nullement hâtive. Et, dans sa conscience, voulant laisser un témoignage, une sorte de testament, pour le cas où il ne sortirait pas vivant de la tempête, il ajoute : « Je puis assurer que tout le monde a fait entièrement son devoir. » Entièrement, en effet, car, ici, le devoir comporte le don total de la personne et de la vie.

Cependant, la nuit est venue, et le bataillon n'a pas reculé. Bien mieux, on la ravitaillé en munitions et on s'occupe de le relever. Le 10 au matin, le capitaine de Surian, pour se dégager et se donner de Tair, ordonne d'attaquer, et c'est à l'ennemi de reculer. Il a cette joie d'av(jir maintenu sa ligne, quand il est blessé gravement à son poste, à cinq mètres des Allemands. Ses hommes l'enlèvent sous le feu pour le mettre en sûreté.

Et ces autres preux :

Le commandant de Font-Rèaux. — « Le 26 février, vers 2 heures, le bombardement de l'artillerie lourde allemande dans nos lignes était particulièrement intense, tous les deux ou trois mètres il y avait des en-

tonnoirs creusés par l'explosion des marmites. Le sol était complètement raviné par les obas.S)a>; un pareil bombardement, il se trouva (Qu'une liyne fléchit un peu; sans abandonner la position, les hommes reculèrent légèrement et, se couchant i)ar terre, s'abritèrent derrière des mamelons.

« Le commandant de Font-Réaux prit aussitôt un fusil et. seul, sous une pluie de fer et de Feu, il se dirigea lentement vers l'endroit où ses hommes étaient abrités : arrivé auprès des mamelons, il s'arrêta, et, d'une voix vibrante, il cria :

« Debout, mes enfants! »

« Instantanément, les « enfants » du commandant de Font-Réaux sortirent tous de leurs abris et re rangèrent auprès de leur chef. Celui-ci les lit posément com[)ter quatre par quatre ; puis, fusil sur l'épaule, il commanda : En avant, marclie ! Et, sous la rafale de l'éclatement des obus, il ramena ses hommes, fusil sur l'épaule, au pas cadencé, sur la ligne de feu. »

Le lieutenant Picard, — Le capitaine Carré écrit dnns la Revue des Deux Mondes {Mitraitleuses et fils de fer) :

« Sous Verdun, un modeste officier de réserve, le lieutenant L. Picard, un des rares fantassin pour qui le commandement ait laissé fléchir l'implacable consigne de l'anonymat,, demande et obtient la permission de tenter la re|»rise d'une tranchée perdue. Les Allemands y ont installé une mitrailleuse. Pipe à la bouche et canne à la m;iin, le lient» nant s'avance avec la plus magnifique bravoure: « lin avant les gars! s'écrie-t il, etchargenns comme des mousquetaires! » An moment d'aborder la position, il tnmbe Irappé .\ mort de six balles, mais ses hommes sautent sur les mitrailleurs ennemis et les exterminent. La tranchée est reconquise. »

Le sous-lieutenant Debeugny. — Et aussi ce souslieutenant à 18 ans, François Debeugny, un petit héros du 59« bataillon qui trouva la mort rêvée de lui :

. . . Mourir en luttant pied à pied, c'est cruel ! Mais se donner gai, propre, à ton premier appel. O mort, mourir en plein combat, mourir sans fièvre. Mourir la balle au cœur... le sourire à la lèvre, C'est l'ultime bonheur! Et si telle est ma mort, Ami, qui que tu sois, ne pleure pas mon sort!...

Le pasteur Pinhède. — Il était de service aux postes de secours sous Verdun au moment de l'attaque de nuit du 22 au 23 juin, en même temps que l'aumônier catholique; tous deux continuèrent seuls à relever les blessés au moment où les brancardiers, voyant approcher l'ennemi, hésitaient à courir le risque d'être faits prisonniers. Et ils rapportaient ces blessés sous le feu, lorsque, au dernier soldat sauvé par eux, un obus asphyxiant les renversa, les ensevelit àmoitié et déchira le masque de M. Jules Pinhède. Quarante-huit heures plus tard, malgré les soins qui lui furent prodigués, le pasteur succombait, demandant seulement qu'on apprît à sa femme et à ses enfants qu'il avait fait son devoir jusqu'au bout, en compagnie de l'aumônier catholique.

Au jour des « belles funérailles», l'union sacrée vivra encore. Confondant toutes les castes elle s'inclinera très bas devant les tombes de tel ou tel qui portait un grand nom de la vieille France, mais non moins respectueusement devant la croix de bois dressée en mémoire de tel ou tel obscur enfant du peuple.

Le duc de Rohan. — Le duc de Rohan, député, pouvait, comme plusieurs de ses collègues, se consacrer

exclusivement à l'exercice de son mandat, la Chambre ayant pris une résolution dans ce sens. La guerre à peine déclarée, il partit pour le front.

Blessé au cours de la retraite de Charleroi, il est encore atteint le 27 février dans le fort de Douaumont, qu'avec son bataillon de chasseurs il défend jusqu'au bout. Il n'en conserve pas moins son poste .de combat. Quelques jours après, enseveli sous un éboulement causé par l'explosion d'une marmite, on le déterre, le tympan crevé, perdant le sang par une oreille; il faut bien alors l'évacuer. Soigné à Paris, il n'attend pas sa complète guérison pour repartir pour le front*.

Le sergent Gady. — C'était le type .du sous-officier

plein d'entrain, fertile en expédients, toujours prêt à

payer de sa personne. Son souvenir restera gravé dans

■; la mémoire de tous ses camarades qui ne parlent de

I son héroïsme qu'avec la plus vive émotion. Écoutons

l'officier qui l'avait sous ses ordres :

« Au début de mars, nous entrâmes en secteur entre Douaumont et Vaux-devant-Damloup. Je ne vous dé- 1^ crirai pas les bombardements que nous eûmes à subir. Tout a été dit à ce sujet. Malgré leur intensité, d'ailleurs, ces rafales de gros obus n'arrivaient point à émouvoir les gradés et les soldats qui avaient précéiemment vécu les jours pénibles du plateau de Lorette, le Souchez, du fortin de Givenchy!

« Tout le monde se tenait admirablement et se pré-

larait à recevoir l'attaque qui était fatale après la for-

lidable préparation d'artillerie qui durait depuis deux

jours. Elle se déclencha le 8 à 11 heures.... L'ennemi

léboucha en forces de la lisière sud du bois d'Hardau-

lont.

1. Et se faire tuer héroïquement dans un secteur de Picardie.

« Quand on a été pendant des heures et des heures écrapé sous la mitraille, attendant que le destin vous classe au petit bonheur parmi les morts ou \e^ vivants, on éprouve un réel soulagement à l'idée de saisir l'adversaire à la gorge et à cette pensée que c'en est fini de la pluie d'acier contre laquelle les plus audacieux ne peuvent rien, mais qu'on va enfin régler l'affaire entre hommes.

« Tous nos poilus étaient frémissants et il n'y avait pas besoin d'exalter leur moral. Mais Gady, toujours en verve, monta sur le parapet et s'écria : » A la bonne heure, les Boches, c'est maintenant baïonnette contre baïonnette qu'on va se mesurer! »

« L'attaque allemande cependant ne parvint pas jusqu'à nous. Pris de flanc par les pièces de la compagnie de mitrailleuses G..., de Iront par deux sections de la compagnie de miitrai lieuses R... et par les feux du ...^ bataillon, les partis ennemis s'arrêtèrent, tournoyèrent un instant, puis retournèrent à toute vitesse vers le bois, semant le terrain de leurs morts dans ce repli désordonné.

« Un moment après, grâce à des jets de liquides enflammés, les Allemands jetèrent le désarroi dans une de nos compagnies qui reflua vers nous. Le sergent Gady se porta résolument en avant, organisa un barrage et se mit à préparer la défense du boyau par lequel l'ennemi essayait de se glisser. Il se multipliait pour parer aux éventualités, allant et venant à découvert sans se soucier du danger, comme s'il exécutait la plus |)acilique des besognes. Tout à coup, les Boches se présentèrent et la lutte commença. Elle tournait nettement à notre avantage lorsque, sou lain, le sergent Gady s'alfaissa frappé de deux balles en pleine poitrine. Je me précipitai vers lui : « Ça n'est rien, mon lieutenant, me dit-il. Je suis perdu, mais je suis bien heureux

d'avoir vu leur échec. On les aura! Continuez.... Vive la France ! »

Encore vivnnt«, grâce à Dieu, ces deux humbles également, glorieux réformés tous les deux :

L*adjudant Charles Dertier, — Blessé à Verdun, amputé de la jambe gauche, à la suite de ses blessures et qui a été décoré à son hôpital, l'adjudant Brrlier était le garçon de buieau du commissaire de police du quartier Sainl-Germai .-l'Auxerrois. Déjà tituhiire de la médaille militaire.

Le soldnt Guillaume. — Et ce héros du bois des Corbeaux. Guillaume. Ouvrier à ta manufacture d'armes de Saint-Etienne, il ne tenait qn à Ini d'y rester lf»rs du renvoi des ouvriers aux usines; mais il a refusé de quitter le régiment, alléguant qu'il n'était pas marié et que sa place était au combat. Laissons-lui la parole.

« C'est le 8 mars qu'on est rentré dans le bois. Ça a été très beau : on a marché par trois lignes, tranquillement. Avr.nt de partir, le colonel a allumé son cigare. 11 avait l'air si content que chacun se sentait gaillard. J'étais avec la première ligne: on a commencé de courir un peu avant d'airiver à la lisière. J'étais parmi les premiers; à la lisière, personne: je traverse tout le bois et voilà qu'au bout on voit des Boches. On fonce dessus, ils se sauvent. Ça nous emmène un peu trop loin, et voilà qu'il en arrive d'antres qui nous lancent des grenades et font demi-tour après les avoir lancées. Je ne pouvais pas les poursuivre, j'avais la jambe droite toute broyée. Me voilà par terre et bientôt personne autour de moi. Rien que des. morts. Alors je

m'installe pour attendre. Je défais mon sac et je le mets sous ma tête après en avoir retiré un morceau de biscuit qui me restait. Mais j'avais mangé avant de partir, comme doit faire tout bon soldat, et je réserve mes provisions pour plus tard.

« La journée passe et personne ne vient. La fusillade s'était calmée: on n'entendait plus rien dans le bois, mais le bruit des gros canons roulait toujours comme un orage. La nuit vient et il faisait très froid. Je n'ai jamais eu si froid : c'est que je ne pouvais pas bouger, vous comprenez.

(( Toute la journée du lendemain défile à son tour, lentement, et le soir, c'est pire. Voilà qu'il arrive du monde; j'ai un instant d'espoir, je vais crier; heureusement j'attends pour être sûr que ce sont des nôtres, et pas du tout, ce sont des Boches qui attaquent. Ils arrivent, ils me passent dessus. Ils me piétinaient les jambes: ma jambe droite ne sentait rien naturellement, elle était broyée, mais pourquoi la gauche pouvait-elle être écrasée sans que j'en éprouvasse la moindre douleur? Je devinai qu'elle était gelée. Ils m'ont aussi piétiné le corps et la tête: la tête a moins souffert parce qu'ils ont marché sur mon sac, croyant que c'était ma figure, à cause de la nuit. Et moi je me tenais pour ne pas crier. Je pensais: je mourrai, mais je ne crierai pas ; je ne veux pas qu'ils m'emmènent, ou qu'ils m'achèvent.

« Bientôt ils s'éloignent, et je comprends que ça va mal pour eux. J'en ai du plaisir; c'est bien fait, et les nôtres vont arriver. Mais les nôtres n'arrivent pas. C'est seulement deux jours plus tard — comment j'ai vécu, je n'en sais rien — qu'une patrouille de chez nous est venue par là. J'allais justement mourir, bien que je fusse décidé à résister tant que je pourrai.

« Mais j'étais au bout de mon rouleau. Je pouvais à

peine appeler. Il y en a un qui s'est penché sur moi : j'ai ouvert la bouche, j'ai pu parler. Alors il a fait signe à un camarade. A deux ils m'ont pris et porté. L'endroit n'était pas bon, et ils risquaient leur peau pour m'emmener, mais, n'est-ce pas, on est des frères. Après je ne me souviens plus très bien ; je me suis retrouvé ici bien soigné, bien charcuté, bien vivant. Ils ont eu mes jambes, mais pas le reste. On peut faire autre chose que de trotter. Et tout le monde ne peut pas être facteur. »

Un brancardier. — C'est un adjudant. Il a reçu de son médecin en chef l'ordre de chercher cinq mitrailleurs grièvement blessés dans un fortin démoli, en avant de notre première ligne. Quand il arrive dans une première tranchée, avec ses dix brancardiers, l'officier commandant lui déclare que sa mission est impossible, que la fusillade fait rage. Il ne l'écoute pas, escalade le parapet et court avec ses hommes, vers le fortin, pendant que l'officier allemand d'en face leur crie : « Votre audace est idiote ; vous n'en réchapperez pas!... » En deux voyages, il ramène dans nos lignes non seulement les cinq mitrailleurs, mais les corps de deux de ses brancardiers, tués pendant cette héroïque équipée.

On n'a pas dit encore le nom de cet adjudant; on sait seulement que c'est un territorial de Tarn-et-Garonne, père de quatre enfants....

Et cet autre dont parle le général Zurlinden, l'ancien Ministre de la Guerre, d'après les Derniers jours Ih fort de Vaux, du capitaine Henry Bordeaux, le bran- ' urdier Vanier,qui brave la mort cent fois pour relever

des blessés, ou pour chercher de l'eau sous le feu de l'ennemi :

(( Il est courageux tout naturellement. Il le dit luimême : « Dans le danger, Je ne me connais plus. Il laut que j'y aille. » Mais aussi, il a toujours sur lui une lettre de sa mère, que M. Henry Bordeaux a reproduite avec « son orthographe hésitante ». En voici quelques extraits :

« ... Mon sang bouillone de rester là, quand il y a

« tant à faire iVbas à ramasser tous ses malheureux

(( Remplace los mères, toi, mon chéri, fait tout même « l'iuipossble pour faire du bien, oui beaucoup de « bien.... Courage, courage, je sais que c'est le début de « la Cm qui sert plu>* belle pour tous ceux qui auront « combattu la Juste cause.... »

« Ces mères françaises, ajoute le capitaine Henry Bordeaux, ne sont-elles pas au front avec chacun de leurs enfants, saignant de toutes leurs blessures, mais les poussant en avant vers le devoir, pour le pays? »

« Et elles continueront, malgré les petites misères de l'hiver. Et elles contribueront largement à assurer victorieusement la fin de cette terrible lutte, d'oîi vont sortir le relèvement, la grandeur, la gloire de la patrie.* »

Et les aviateurs !

L'adjudant G... se voit attribuer la Légion d'honneur pour un combat prodigieux livré à six avions opérant deux par deux. Il se précipite sur le premier groupe. L'un des avions coupe, pique, s'enfuit, l'hélice en croix. Il est touché. L'autre, pris de frayeur, n'insiste pas.

] . Journal Le Gauloù.

LE LIVRE D'Oll. 22u

Aux deux suivants; malgré ses virtuosités, G... est atteint. Son appareil est transpercé : le fuselage a sa toile arrachée, en loques, une aile est criblée, mais le pilote tient bon et n'abandonne pas la place. Ce sont les deux Allemands qui se retirent, leurs munitions épuisées. Le moteur tourne encore ! G... continue son travail et le voilà piquant sur le cinquième avion, qu'il rejoint. Il tire à bout portant, mais Tautre est prêt et riposte : le capot est déchiré, l'hélice cassée, une balle enlève le protège-oreilles du bonnet de cuir du Français. Survient de flanc le sixième Boche, qui envoie une bordée lormidable: le fuselage devient écumoire, les commandes de direction sont coupées. Et c'est alors la chute, une chute effroyable. G... n'a pas eu le temps de couper son moteur, qui tourne à toute allure avec des secousses terribles, l'hélice étant brisée, c'est la vrille sur le nez à. plus de 200 à l'heure. De 2 300 à 1 000 mètres la descente est si rapide que le pilote n'a le temps de rien faire : il tombe comme une pierre. Enfin il peut couper: il arrête les gaz et l'essence, se cramponne à son levier: la profondeur obéit un peu, les ailerons sont sans effet. Le bolide ralentit sa chute, mais vrille toujours. Le sol approche. Voici une forêt. Un dernier effort. A 50 mètres au-dessus des arbres, l'appareil semble se redresser et, au lieu d'entrer en I)ointe dans les bois, rencontre les branches par le I oin, pivote, s'écrase sur une aile. G... bondit hors des débris. Il n'a pas une égratignure. Il a échappe par miracle à, une mort qui semblait certaine. On retrouve 1 1 7 traces de balles dans les restes de son appareil !

Après les faits d'armes isolés, les prouesses accomplies en commun :

u. Oc,;.i\tr. — Ltrortii di-; vtnuuN. !..

Tli^ LES PAGES GLORIEUSES.

Le 16^ bataillon et le 151« régiment d*infauterie, dans le combat du 9 avril autour du Mort-Homme, se sont montrés dignes du bataillon de Sidi-Brahim.

Au plus fort de la bataille, alors que le ...^ régiment d'infanterie tenait tête, à l'ouest du Mort-Homme, à une brigade poméranienne, le commandant du 3" bataillon disparut. Officier de haute valeur, entraîneur d'hommes remarquable, le chef de bataillon de L... était adoré de ses soldats et de ses camarades. H y eut dans leur rang de la stupeur. Était-il tué? Personne ne l'avait vu tomber. Prisonnier? On n'y songe pas, car le commandant de L..., un brave parmi les braves, se serait fait hacher cent fois plutôt que de se rendre.

Les minutes passèrent cruelles, angoissantes. La bataille continuait, acharnée. Soudain, une voix que tous connaissaient bien, retentit, joyeuse et sonore : « Hardi, les petits î Courage ! Et en avant! » Et le commandant de L..., surgit, en loques, les cheveux en broussaiile, l'épaule gauche fracassée.

Isolé du reste du bataillon, avec une poignée d'hommes, il s'était battu comme un lion, résistant à des ennemis se renouvelant sans cesse, jusqu'à ce qu'un terrible coup de crosse, lui brisant les os, l'ait étendu à terre sans connaissance. Lorsqu'il était revenu à lui, il s'était traîné pendant 1500 mètres, se dissimulant ù chaque pas sous les cadavres amoncelés, se barbouillant la figure de sang, pour compléter aux yeux de ses adversaires méfiants Tillusion de la mort. Et voici que venant à bout de toutes les difficultés, triomphant de tous les obstacles, il revenait prendre la tête de son bataillon, sans souci de sa blessure, le sourire aux lèvres, la blague à la bouche.

A la vue de leur chef, qui les encourageait du geste et de la voix, nos soldats bondirent sur l'ennemi. Leur élan fut irrésistible; ils culbutèrent les Allemands

désemparés. Hélas! au cours de cette charge victorieuse, le commandant de L... reçut une seconde et large blessure à la poitrine. Le vaillant officier ne perdit pas une seconde son calme et sa gaieté, et tandis qu'à l'ambulance voisine on pansait ses plaies, il chantait la Marseillaise.

Quelques minutes plus tard, le général X.., accourait en automobile, ouvrait ses bras au vaillant commandant de L... et, aux applaudissements des assistants, le décorait de sa propre croix.

Dans une des affaires de la fin d'avril, également autour du Mort-Homme, on cite ce trait, entre vingt autres. Pour poser un cheval de frise en avant de nos lignes un homme sort de la tranchée: il est tué; un second, un troisième subissent le même sort; un quatrième réussit enfin à mettre la défense en place. Aucun n'avait hésité à prendre la place du mort.

Parmi les épisodes de la bataille de Verdun, M. René Uazin avait cité dansl'iTc/io de Paris le cas du capitaine d'une batterie de 105 ayant communiqué aux sousofficiers l'ordre, qu'il venait de recevoir, de se porter sur une position découverte; les sous- officiers, après s'être oncertés, sollicitèrent « l'honneur de servir eux-mêmes

urs pièces ». Ce cas a de nombreux précédents.

M. Bazin reçut cette lettre le lendemain : « Pour les pointeurs, il vous suffira de consulter le Livre d'or de l'armée, et vous pourrez vous rendre compte, par les citations, que les pointeurs sont toujours prêts à remplacer les sous-officiers chefs de pièces, tués, blessés ou .ibsents. D'ailleurs, si vous avez approché l'armée d'un j»ou près, vous devez savoir qu'un canon est au pointeur et aux canonniers ce qu'un cheval est au cavaficr, et jp plaindrais le capitaine d'une batterie dont les poin-

228 LES IMAGES GLOIUEUSES.

leurs se depsaipiraient de leur fonction, fût-ce entre les mains des sous-oifîciers. Tout le monde sait pourquoi on se bat, et, gradés ou non, paysans ou ouvriers, pauvres ou fortunés, sont toujours prêts à remplir leur devoir, quel qu'il soit. Nous avons fait d'avance le sacrifice de notre vie. »

Le 20^ corps. — Au début d'une représentation donnée à la Comédie-Française pour les réfugiés Lorrains, M. Maurice Barrés s'est exprimé ainsi :

« Il est un corps dans l'armée française qu'entourent la gratitude et le respect, un corps d'élite dont tous les hommes, officiers et soldats, portent les aiguillettes aux couleurs de la Croix de guerre, verte et rouge, et des blessures et, dans le cœur, des deuils innombrables. C'est le 20° corps, formé de Lorrains qui transmettent, quand ils meurent, à ceux qui les remplacent, l'âme héroïque de la frontière. De tous temps, les Parisiens furent nombreux au 20^" corps et maintenant quand il revient, sanglant et décimé de la bataille, toutes les provinces de France sont appelées à l'honneur de remplir ses vides, mais où qu'il fasse ses recrues, son esprit, c'est toujours l'esprit des marches de Lorraine, qui repose dans ses formations et qu'il épanouit au combat. Je ne vous dirai pas son histoire ; vous sauriez tous la raconter.

« Le 24 février dernier, la bataille depuis trois jours était engagée sous Verdun ; disputant bois par bois et motte de terre par motte de terre le terrain à l'ennemi. Douaumont venait d'être occupé. C'est alors qu'on signala en vue les premiers camions amenant une division du 20« corps. Elle débarqua le 25 à Verdun. Très fatiguées par le transport rapide, littéralement glacées de froid, ces troupes semblaient, au dire des rapports, presque incapables de marcher au feu incontinent.

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Elles le tirent pourtant. Dès le 26, elles entraient en ligne, puis immédiatement attaquaient à l'ouest du fort de Douaumont et dans le village. Leur audace stupéfia l'ennemi ; elles brisèrent cet océan qui jusque-là semblait emporter, morceau par morceau, nos barrières. L'arrivée du 20-^ corps marque le point d'arrêt, rétablit la bataille, présage la victoire. »

La retraite d* H aumont. — Jamais les troupes françaises n'ont été plus admirables dans le combat que lors de leur farouche retraite du boisd'Haumont, du bois des Caures et de l'Herbebois à la côte du Poivre et à Douaumont. II? luttaient pour gagner du temps, et sacrifiaient avec joie leurs existences pour ce but. Deux divisions ont arrêté deux corps d'armée allemands pendant plusieurs heures. Chaque mètre de terrain gagné par l'ennemi était payé par lui au centuple.

Il y a là un sergent qui, comme son colonel, certifie qu'il a abattu 60 Allemands à coups de fusil : c'était le meilleur tireur de son bataillon, et, comme l'ennemi s'avançait, il était sorti de la tranchée et était resté complètement exposé à l'ouragan de balles et d'obus, pendant que ses camarades lui passaient par-dessus le parapet un fusil chargé après l'autre. Par miracle, il n'a pas été touché, et, après avoir compté ses soixante Allemands, il a été renvoyé avec son bataillon en seconde ligne et proposé pour la Croix de guerre.

L'endurance des troupes françaises pendant cette bataille est au-dessus de tout éloge. Après deux jours tdeux nuits de combats continuels, ils ont gardé leur moral inébranlable.

< Nous allons tenir ici, disait un de ces poilus à un

j;;(i LES PAGES GLUllIEESES.

officier d'état-major, jusqu'à ce que nous soyons tués et de cette façon nous sommes sûrs que les réserves pourront arriver à temps. »

On parlait à un blessé qui revenait de la ligne de feu; il avait perdu la main droite, et comme on le consolait de son malheur : « Ce n'est rien, répondit-il gaiement, j'ai offert ma vie pour la France et elle ne m'a pris que ma main, j'ai gagné. »

Dans l'extrême fatigue du troisième jour, quand sous l'ouragan des obus allemands les convois étaient rares et n'arrivaient que difficilement aux positions avancées, les hommes ont continué à combattre avec ténacité sans boire ni manger.

Un capitaine d'artillerie a raconté ceci sur sa batterie. C'était au plus fort de l'assaut et leurs canons tiraient coup après coup en toute vitesse. Après sept ou huit cents coups, les 75 étaient si chauds qu'il était impossible de continuer le tir avant que les pièces fussent refroidies. Il n'y avait pas d'eau excepté dans les bidons des hommes : les hommes mouraient de faim et de soif, ils refusaient à boire une seule goutte, réservant toute leur provision d'eau pour refroidir les pièces.

Témoigyiages de Vennemi sur nos chefs et nos soldats, (Du journal Les Dernières Nouvelles de Leipzig). — « Deux bataillons allemands qui progressaient dans la partie occidentale du bois des Caures se trouvèrent arrêtés soudain devant la deuxième ligne de défense par un brave officier français qui seul, enfermé dans un blockhaus avec une mitrailleuse, fît feu sans interruption sur les fantassins allemands. Comme ceux-ci même avec leurs grenades à la main ne parvenaient pas à maîtriser ce combattant obstiné, il fallut recou-

rir à une projection de flammes pour forcer le mitrailleur héroïque à arrêter son feu qui tenait en respect deux bataillons entiers. «

De la Gazette de Voss :

« Avec l'héroïsme du désespoir et une énergie à laquelle on doit payer le tribut de la plus haute admiration, les Français se sont défendus jour par jour. Ils criblaient les corridors d'entrée de la casemate d'un feu terrible de mitrailleuses. Ils lançaient par les ouvertures étroites des grenades à main sur les assaillants, toujours dans l'espoir qu'une violente attaque des camarades les délivrerait. Le bombardement ayant détruit les communications téléphoniques avec le fort, les Français ont essayé et probablement réussi à communiquer avec le commandement français au moyen de pigeons voyageurs.

« De leur côté, les troupes françaises retranchées dans leurs positions au sud du fort faisaient continuellement des efforts vigoureux pour libérer la garnison.

(( J'ai pu observer le cours de cette bataille terrible. Les Français faisaient tomber sur les quatre points d'entrée du fort un feu d'enfer d'artillerie. Le petit fort était comme entouré d'une haute barrière de flammes et de fumée. Ils bombardaient aussi avec une extraordinaire violence le fort, sachant que leurs obus ne pouvaient pénétrer dans la formidable casemate.

(( Pendant la nuit, les assauts des Français se succédaient, toujours plus nombreux et plus impétueux; la lutte corps à corps continua pendant tout ce temps avec une extraordinaire ténacité à la ceinture du fort. La petite garnison française se battit héroïquement et, il faut l'avouer, magnifiquement, mais elle n'était pas en condition de résister plus longuement aux assauts des Allemands qui se battaient, eux aussi, dans des condi-

tions noa moins terribles. Après quatre jours, la résistance française était enfin brisée. »

Le correspondant spécial du Berlhier Tagehlatt confirme dans une longue dépêche et avec à peu près les mêmes expressions la défense opiniâtre des Français. Le journaliste a eu ensuite l'occasion de causer avec les prisonniers français pris dans le bois de la Caillette, et il relate ainsi sa conversation avec Tun d*eux :

« J'ai dit : Le fort de Vaux est entre nos mains. Et le Français, tranquillement: «Bien»! Puis avec un sourire plein d'ironie, il ajouta : « Vous avez peut-être Souville aussi?» Cet optimisme extraordinsLire des Français est vrai7ne7it desespérant. »

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