SIXIÈME PARTIE
Les Allemands voulaient enlever Verdun en huit jours. Après quoi l'Empereur, annonçait le Kronprinz, « viendra passer une grande revue sur la place de Verdun et la paix sera signée ».
Le 21 juillet, trois mois juste après la date où huit jours suffisaient pour « nous mettre à genoux », nouveau défi, avec la réserve que, cette fois, le délai n'est pas fixé. Le Kronprinz déclare :
« Les Français se figurent maintenant que nous allons desserrer notre étreinte à Verdun parce qu'ils ont enfin commencé leur grande offensive sur la Somme. Au contraire, ils se verront déçus, et nous leur montrerons que cela ne se passera pas ainsi. »
Au lendemain de la prise du fort de Vaux, la Gazelle de Francfort, un des deux ou trois journaux ayant le plus d'autorité de l'autre côté du Rhin, avait écrit :
<( Nous connaissons maintenant le prix attaché aux immenses combats qui se livraient entre Damloup et Douaumont et dont les communiqués allemands et les bulletins français ont fait connaître l'acharnement inouï : des troupes allemandes d'élite — ce sont les mots qu'emploie avec fierté et reconnaissance notre communiqué — ont conquis le fort de Vaux dans
toutes ses parties, ont enlevé — ce qui est plus important — toutes les positions adjacentes, des deux côtés de l'ouvrage et sur la hauieur au sud-ouest de Damloup, et les ont conservées, en dépit des terribles assauts des vaillantes troupes françaises. Depuis cinq jours, le fort est en notre possession; nous avons arrêté toutes les contre-attaques, nous avons constamment élargi et consolidé nos positions sur la hauteur de Vaux: nous pouvons dire, autant qu'il est humainement certain : « Nous avons fermé le poing sur notre conquête; personne ne nous la ravira. »
Enfin la première partie du rapport officiel sur Verdun communiqué à la presse allemande fait sonner non moins haut la victoire. Mieux encore elle la commente, le 29 octobre :
« Verdun est la porte d'attaque de la France contre l'Allemagne du centre. Jusqu'au printemps de 1916, il fut impossible à l'Allemagne de fermer cette porte. La guerre sur deux fronts avait fixé une partie importante des forces allemandes sur les théâtres russe et balkanique. C'est seulement quand ces forces furent libérées par l'arrêt temporaire de la campagne russo-balkanique que la réduction de Verdun put être entreprise.
« Verdun, au cas d'une offensive des Alliés, aurait été une menace contre le centre de notre front occidental et aurait facilité la reprise du bassin minier de Briey, qui nous est si précieux, et aurait menacé par suite la forteresse de Metz, dont la prise permettrait la conquête des régions industrielles et minières de la Lorraine allemande, nous arrachant ainsi la partie la plus vitale de notre industrie de guerre. En un mot, Verdun formait, tant au point de vue stratégique qu'économique, une incomparable base d'opérations. En outre, sa large ceinture de forts en faisait la tête de
pont principale de la ligne de la Meuse. Cétait la porte de sortie de la France contre l'Allemagne moyenne.
« Le but de l'olTensive du printemps 1916 a été d'abord de cadenasser cette porte du côté allemand pour pouvoir dans la suite des opérations de guerre l'enfoncer un jour du côté de la France. »
N'insistons pas sur l'ironie du Destin qui a voulu que le même jour où ces lignes paraissaient, les « cadenas» de l'État-major allemand tombaient sous les coups de notre artillerie lourde, et dégageons de tous les éléments de mortification pour l'orgueil germanique le sens de notre victoire dès les origines de la bataille.
Brisée sur la Marne, sur l'Yser, devant le golfe de Riga, l'Allemagne avait cherché sur le front de Verdun une décision nécessaire. Elle prit une vigoureuse offensive, admirablement préparée, à la fois prudente et hardie qui a failli réussir. « Mais, en quelques heures, PétainetCastelnau rétablissent la bataille. L'ennemi ne se décourage pas. Il mettra des mois à progresser vers son but, enlevant morceau de terre par morceau de terre. Il s'use, mais il prétend nous user. Son offensive est manquéc, écrit le colonel X,.. du Journal, mais il espère que, blessé, il blessera, et que la guerre s'arrêtera par épuisement réciproque. C'est la seconde phase de la bataille. L'ennemi la poursuit, non pour prendre Verdun, mais pour nous empêcher d'attaquer ailleurs : (le là les combats acharnés de mai et de juin. »
Puis c'est la Somme qui peu à peu libère la Meuse avant cette dernière phase, d'octobre, de novembre et
de décembre : Douaumont et Vaux, la côte du Poivre et Bezonvaux.
C'est maintenant nous qui « resserrons Tétreinte )» assez durement pour que la leçon des dix mois de guerre livrés des deux côtés de la Meuse ait été la grande déterminante de la récente mobilisation civile allemande. Puisse le même enseignement décider chez nous un effort correspondant! Puisse-t-il s'imposer aux rares enfants de la France hantés par les suggestions du pessimisme! Ce vœu n'est pas téméraire. Même à un peuple qui n'aurait pas déjà tout notre passé de gloire militaire derrière lui, Verdun est de taille à donner l'indispensable agent de la victoire : la foi en ses destinées.