‹ L'Épopée de Verdun, 1916Chapitre 7 sur 66 · Le Bulletin des Armées · texte numérisé non relu

Le Bulletin des Armées

LA RUEE. 7

L'attaque. — « A 7 h. 15, le 21 février, les Allemands ouvrent le feu et arrosent notre secteur avec des projectiles de tous calibres, ainsi qu'avec des obus lacrymogènes et suffocants. Au bout d'une heure de cet intense bombardement les communications téléphoniques sont coupées et les liaisons doivent se faire par coureurs. Nos abris commencent à céder. Aux bois des Caures et de la Ville, on signale de graves accidents. Des groupes de soldats sont écrasés et ensevelis sous les décombres.

« Cependant notre artillerie réplique. Elle prend comme objectifs les batteries ennemies révélées par les avions, canonnant surtout la forêt de Spincourt et les bois voisins, où le nombre des pièces adverses est formidable. Les aviateurs qui survolent les positions ennemies, le 21, s'accordent à dire que cette région est le centre « d'un véritable feu d'artifice ». Le petit bois de Gremilly, au nord de la Jumelle, accuse une telle densité d'ouverture de feu, que les observateurs en avion renoncent à pointer sur leurs cartes les batteries qu'ils voient en action. Il y en a partout. A 16 heures, c'est le grand jeu! Les tirs allemands atteignent le maximum de leur violence. Six « drachen » planent audessus des lignes ennemies.

« Sous cette avalanche d'obus, nos premières lignes sont nivelées. Mais les garnisons se cramponnent partout où elles peuvent. Le moral se maintient très ferme. Les Allemands n'arrivent guère qu'à s'infiltrer dans nos éléments avancés. Les contre-attaques sont vivement organisées, et quand l'offensive ne réussit pas, la défense reprend avec méthode et opiniâtreté.

« Au bois d'Haumont, le terrain n'est cédé que pied à pied. Au boia des Caures, les chasseurs du lieutenantcolonel Driant reprennent toute la partie méridionale du bois et s'y établissent.

(( Enfin, dans la région de Soumazannes, du bois de Ville, de THerbebois, nous résistons sur la ligne de soutien. Du côté de la Woëvre, l'ennemi n'a pas bougé. Il s'est contenté de bombarder les Huules-Charrières, Braux, Fromezey et de lancer en plusieurs endroits des obus suffocants et lacrymogènes.

«Somme toute, cette i)rcmière journée n'a pas donné de gains considérables à l'eunemi. Il a seulement pris pied dans les tranchées de première ligne et parfois dans les tranchées de soutien, en payant cette avance assez chèrement.

« Mais ce n'est là qu'un début. La pression va s'accentuant d'une manière plus impérieuse et avec une préparation d'artillerie plus formidable encore.

« La tactique allemande consiste en effet à écraser avec les canons lourds cha(!un de nos centres de résistance et à créer autour d'eux une zone de mort par des tirs de barrage. Puis, une fois que la destruction voulue semble opérée, un parti s'avance pour reconnaître les effets du tir.

« Chaque groupe d'éclaireurs est composé d'une quinzaine d'hommes. Derrière eux marchent les grenadiers et les pionniers et ensuite la première vague d'infanterie. L'artillerie conquiert la place, l'infanterie n'a plus qu'à 1 occuper.

« De son côté, notre artillerie s'efforce d'isoler les partis ennemis qui s'infiltrent partout. Nos garnisons de défense luttent jusqu'à la mort et nos contreattaques enrayent à chaque occasion la marche de l'adversaire.

« Le 22, malheureusement, notre retour offensif sur le bois d'Haumont échoue. Au bois des Caures, la lutte reprend. Dans la partie occidentale du secteur, les Allemands attaquent, vers 7 h. 30, le bois de Consenvoye avec des jets de liquide enflammés et, grâce aux services que

leur rendent ces f flammenwerfer id, ils se glissent jusqu'au fond du ravin.

« Du côlé de l'Herbeboîs, ils tiennent la corne nordest sans pouvoir pénétrer plus loin. L\, nos troupes, comme au bois de Ville, font des |)rodiges pour endiguer le flot des assaillants et elles y réussissent.

f Les feux de rarlillerie allemande redoublent : Haumont, Anglemont. la ferme de Mormunt, la Wavrille subissent des rafales effroyables. Le village d'Haumont est particulièrement é[)rouvé. Pourtant, ies défenseurs groupés autour de leur colonel luttent jusqu'à la dernière minute et ce n'est que vers 18 heures que les ennemis peuvent s'avancer parmi les ruines. La défense d'Haumont restera parmi les pages les plus émouvantes de riiéroïsme militaire.

t En fin de journée, nous avons perdu le bois de Ville, mais nous occupons touj(»urs la plus grande partie de l'Herbibois et la Wavrille. Notre ligne passe à la cote 240, la ferme de Mormont. la position intermédiaire de contre-pente Samogneux-Brabant.

« Nous travaillons pres(^ue partout à découvert, les ouvrages de quelque résistance ;iyant été broyés par les obus, les boyaux de communication détruits, les tranchées de repli — là où elles existaient — bouleversées.

f C'est la guerre en rase campagne. L'artillerie, bien dirigée, sème la mort dans les rangs adverses et brise l'élan de l'infanterie allemande.

« Tous les sacrifices sont consentis afin d'organiser à 1 arrière de nouvelles lignes de résistance.

« Dans la nuit du 22 au 23. nous évacuons Brabant : Samogneux, dans cette matinée du 23, est soumis à un tel bombardement que les contre-attaques que nous prépanons de ce côté n'ont pas lieu. Nous demeurons sur la défensive.

a Plus à l'Est, au contraire, notre ligne de résistance

a été améliorée par notre contre-attaque. Les Allemands se sont déployés dans le ravin du bois d'Haiimont, à 800 mètres de la ferme d'Anglemont et ils bombardent avec des 305 et des 380 les fermes d'Anglemont et de Mormont. Il faut toute l'énergie des chefs, la volonté de tous les soldats pour se maintenir là.

« Dans le secteur de la Wavrille, le combat reprend acharné dès le matin. Pendant la nuit, nos hommes avaient travaillé à raccorder les lignes pouvant les relier à rilerbebois, malgré l'arrosage incessant de l'artillerie ennemie.

(( Il importait de ne pas laisser les Allemands s'emparer du bois de la Wavrille et de la cote 351, positions qui leur eussent permis de prendre en enfilade la ligne de défense 344-Beaumont.

« Une attaque allemande sur la Wavrille est d'abord repoussée à 6 heures. Un autre mouvement offensif sur l'Herbebois, à 11 h. 30, provoque un combat qui dure iusqu'à 16 h. 30.

(( Pendant ce temps, l'ennemi renouvelle son effort contre la Wavrille, et, continuellement soutenu par de nouvelles réserves, finit par déborder.

« Cette manœuvre oblige les éléments français qui n'avaient pas lâché pied dans l'Herbebois à battre en retraite au cours de la soirée.

(( Néanmoins, l'ennemi ne parvient pas à déboucher de la Wavrille. Notre barrage d'artillerie lui interdit tout progrès supplémentaire.

« C'est sur la route Vacherauville-Samogneux que les Allemands vont concentrer toutes leurs énergies. Ils cherchent à sortir de Samogneux. Mais, à plusieurs reprises, ils sont écrasés par notre artillerie, par le tir de nos mitrailleuses, par notre fusillade. Ils perdent un monde fou au cours de ces actions. Ils devront revenir plusieurs fois à la charge pour obtenir le résultat sou-

haité, et ce n'est que dans la nuit du 24 au 25, après avoir laissé des quantités de cadavres sur le terrain, qu'ils s'agripperont à la cote 334.

« Vers 13 heures, ils arrivent aussi à dépasser un peu la lisière sud du bois des Caures et à s'insinuer du côté d'Anglemont. Ils ne glissent que très lentement dans le pays raviné. Nous tenons la côte du Talou et nous repoussons une attaque sur Ghampneuville.

« Les Allemands sont plus mordants du côté du bois des Fosses. Après avoir, pendant la matinée, bombardé nos positions avec des obus de gros calibre et des obus lacrymogènes, ils rassemblent des contingents importants à l'est du bois de Rappe et au nord du bois de la Wavrille.

(( Deux de nos bataillons marchent immédiatement à l'attaque en prenant pour objectif la corne nord-ouest de la Wavrille et en cheminant par le ravin sud-est de Beaumont. Nous enlevons la lisière sud-ouest et une partie du bois, mais le tir des mitrailleuses ennemies limite notre avance.

« L'ennemi, alors, redouble le bombardement du bois des Fosses et de Beaumont. Les obus suffocants et les obus lacrymogènes tombent par rafales en même temps que les 280 et les 305.

« A 13 heures, les Allemands exécutent un retour offensif, qui les remet en possession de la lisière du sud du bois de la Wavrille, où nos zouaves et nos tirailleurs étaient accrochés. Ils poussent leur avantage, et ils débordent Beaumont par l'Ouest, le bois des Fosses par l'Est.

« Malgré l'énergique résistance de nos fantassins et de nos mitrailleuses, le bois des Fosses est enlevé à 13 h. 30. Beaumont est disputé pied à pied avant d'être envahi. Le bois de la Chaume est également pris par l'ennemi.

« Dès lors, la situntion s'aggrave, à 14 h. 20, des forces ennefuies imposantes débouchent entre Louvemont et la co»e 347.

« Toutes les forces françaises disponibles essayent de refouler l'envahisseur. L'ennemi a les Chambretles, le bois des Fosses, Beaumont. le bois des Caurières. Il tente un coup de main sur Ornes, qui est attaqué de trois côLAs à la fois. La garnison, en état d'infériorité manifeste, bat en retraite et se retire en bon ordre à la faveur de l'obscurité sur Bezonveaux. * »

Un duel épique. — Rôcit d'un officier d'artillerie. — « Le 21, lorsque les Allemands commencèrent la préparation de l'attaque, avec la fureur que l'on sait, nous comprîmes qu'un combat décisif allait s'engager.

« Noire groupe se trouvait alors en position au sudest du bois d'Haiimont. Une batterie était répartie en pièces de flanquement sur trois positions ; une à l'est du bois d'Haumont, une au sud, et une troisième au nord de Samogneux. Les deux autres batteries se tenaient au sud du col 312 (à l'est de la cote 344) ; nous étions aussi appuyés par une batterie de 6 pièces de 90.

« rsaturellement, nous répondîmes immédiatement à l'attaque allemande par un tir de barrage pour empêcher autant que possible l'infanterie ennemie de se frayer un chemin dans nos lignes. Une de nos sections se porta même en position avancée dans le ravin des Caures et ouvrit le feu.

« Mais les Allemands, malgré d'énormes sacrifices d'hommes, commencèrent à déborder de toutes parts. Ils arrivèrent sur le bois des Caures par les crêtes qui

i . Le Bulletin ies Armées.

courent entre le bois d'Haiimont et le bois des Caures et ils envahirent progressivement ces positions. La section qui essayait de les contenir raccourcissait son tir au fur et à mesure de leur avance, fauchant des rangs entiers; de nouvelles vagues remplaçaient celles qui mouraient et la section tirait toujours, épuisant ses munitions.

« Elle était en plein travail, quand des groupes ennemis, qui avaient tout de même réussi à s'infiltrer dans le bois d'Haumont, arrivèrent jusqu'auprès des artilleurs en arrière des pièces. Quoique tournés, nos artilleurs ne perdirent [)as leur sang-froid. Ils firent sauter les pièces et battirent en retraite emportant un maréchal des logis blessé.

c Une batterie de 90, établie sur la croupe de Haumont, bien que prise sous un feu infernal, exécute vaillamment sa consigne. Les 305 pleuvaient littéralement en cet endroit. En moins d'une minute, il en tomba treize autour de nos canons. La batterie de 90, après avoir anéanti bon nombre d'ennemis, fut obligée d'interrompre son tir. En ce moment, un adjudant d'une batterie de 58, Pierrard,du ...^d'artillerie de campagne, se présenta au commandant du groupe : « Mon commandant, dit-il, ma batterie de 58 n'existe plus ; employez-moi à autre chose ». « Très bien, répondit le commandant ; allez vous mettre à la disposition de la batterie de 90 ».

« Pierrard recrute des camarades, rejoint la batterie et fait ouvrir le feu à nouveau et avec quelle vigueur! 11 servit ainsi les pièces pendant 48 heures. Il ne cessait de communiquer avec le commandant, réclamant des munitions pour son duel, un duel véritablement épique avec les Boches. Il était par malheur impossible de le ravitailler : « Consommez tout ce que vous avez de munitions, lui prescrivit le commandant, et faites ensuite

sauter les pièces ». Les ennemis approchaient; leur premier rang parvint si près des pièces que Pierrard et ses compagnons durent se défendre avec leurs mousquetons; puis ils recommencèrent à tirer avec les canons. A la fin, leur situation devint intenable. Ils firent sauter les pièces et se retirèrent; hélas! il est probable que durant ce mouvement de repli, le brave Pierrard, brave entre les braves, a été tué. Il a disparu depuis cet instant et il n'est pas le seul à s'être magnifiquement dévoué à la patrie.

« Voici une autre preuve de Taudace tranquille qui anime nos artilleurs. Une batterie subissait un effroyable marmitage. Un obus de 305 tue, en éclatant, le capitaine, l'adjudant, un maréchal des logis et cinq canonniers. Croyez-vous que les autres s'arrêtèrent ? Pas du tout. Ils enlèvent leur veste pour mieux travailler et, en bras de chemise, ils redoublent d'efforts pour intensifier le barrage et mieux venger leur chef et leurs camarades.

« Au cours de la journée du 22, nous reçûmes un nombre incalculable de 305 sur la ferme de Mormont et les alentours. Notre situation était très difficile en raison des difficultés que nous avions à nourrir nos canons; c'est tout juste si un caisson de munitions sur trois arrivait. La route de Ville à Vacherauville était balayée par une pluie d'enfer.

« La pièce qui était détachée à Samogneux, soumise à un bombardement de tous les calibres, opérait sans relâche son œuvre de destruction contre l'ennemi. Par quatre fois, pour l'empêcher de chauffer et pour prévenir les accidents, les servants la lavèrent soigneusement. Pressés par l'ennemi, ils enlevèrent les clavettes et se replièrent. Cependant, désespérés de n'avoir pu traîner la pièce avec eux, ils revinrent à la nuit pour tenter son enlèvement à bras. Le chef de pièces fut

blessé au cours de l'entreprise qui échoua. Les artilleurs alors, décidés à ne pas laisser leur canon aux mains de l'ennemi, revinrent une fois de plus à la charge pour le faire sauter avec des pétards ; ils le trouvèrent détruit, un obus de 210 l'avait frappé dans l'intervalle.

(( Des scènes semblables se répétèrent le 23. Nos hommes rivalisaient de courage et de dévouement. Au soir, après des bombardements réciproques d'une violence inouïe, nos batteries reçoivent la mission de se porter sur la côte du Poivre, où elles parvinrent miraculeusement sans pertes. Le lendemain 24, ce fut un grand jour. Quel massacre de Boches ! C'est alors que les troupes françaises et allemandes se disputèrent la cote 344. Nous tapions datis. les masses allemandes à qui mieux mieux; l'infanterie ennemie avançait et reculait tour à tour et nous la suivions parfaitement. Nous allongions et raccourcissions le tir suivant ses mouvements. Combien avons-nous fait de victimes? Je ne saurais préciser : des tas et des tas, voilà ce que je puis affirmer.

€ Un régiment sortant du bois d'Haumont et un autre sortant de Samogneux, vers les Côtelettes, furent pris sous notre feu et littéralement écharpés. Je vous assure que ceux que nous avons laissés sur le terrain ont été bien vengés.

€ Nous n'attendons qu'une chose : voir renaître de semblables occasions pour reprendre la marche en avant.

« Notre artillerie de campagne, au cours de ces journées de Verdun, a montré qu'elle soutenait admirablement sa réputation dans la guerre de mouvement : elle saura parler comme il convient quand des heures plus décisives encore sonneront. );

Le 24 février au soir, nous tenons encore Champneuville, la côte du Talou, les crêtes et le village de Louvemont et, comme seconde position, la côte du Poivre. Le matin du 25, la 37® division est atlaquée à la Ibis par des troupes débouchant de Samogneux sur la côte du Talou et du bois des Fosses sur Louvomont.

L'attaque venant de Samogneux est détruite par nos feux de la rive gauche; celle qui vient des Fosses parvient dans ra|)rès-midi jusqu'au village de Louvemont, où elle installe des mitrailleuses. La garnison résiste toute la nuit dans le village*.

Dans le même temps l'ennemi s'est avancé jusqu'au plateau de Douaumont. On peut croire, vers 17 heures, que le village va être encerclé. Mais une contre-attaque de nos tirailleurs vers le Nord et une vigoureuse manœuvre des zouaves dans le thalweg, à Test de la ferme d'Haudremont, le dégage. En fin de journée, nous étions installés dans le village et sur les crêtes à l'Est, entourant plus qu'aux deux tiers la masse dominante du fort.

Cependant au cours de l'après-midi, un parti de Brandebourgeois avait réussi, par surprise, à pénétrer dans le fort à la faveur des combats violents qui se livraient sur les ailes. L'attaque brusquée qui lut tentée par nous le lendemain, pour le reprendre, échoua.

Vu au verre grossissant par l'ennemi, ce succès fut annoncé par lui en ces termes :

« Le fort cuirassé de Douaumont, le pilier angulaire nord-est de la ligne principale des fortifications permanentes de la forteresse de Verdun, a été pris d'astaut

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