LES OPERATIONS DU PRINTEMPS
L'occupation permanente de Koufra par nos troupes ne présentait d'intérêt militaire qu'à la condition que l'oasis puisse être ravitaillée et approvisionnée en munitions par nous d'une façon permanente et en abondance.
Or,; à la fin de 1941," que l'on se souvienne que les Britanniques ne tenaient encore qu'une faible partie de la côte méditerranéenne. Le ravitaillement par le nord était donc impossible. Par le sud il était très périlleux. On le tenta pourtant.
Le groupe nomade du Tibesti reçut des instructions pour se mettlre en liaison avec la garnison de Koufra. Parallèlement furent lancées au Fezzan une patrouille de dix voitures en direction de Sehba, commandée par le lieutenant Geoffroy, deux patrouilles de vingt voitures avec le commandant de Guillebon en direction de Tebessa et de Zuila ; une patrouille de dix voitures commandée par le capitaine Massu en direction de Oum-El- Araneb. Ces quatre patrouilles avaient pour mission de provoquer une impression d'insécurité chez les Italiens.
Elles étaient appuyées par une réserve qui se composait :
1° Du G. N. T.;
2° De dix voitures dirigées par le capitaine Dubut, dont le but était Gatroum;
3° Du détachement) Dio-Politi, lequel piquait vers Tadjérré.
Quels furent les résultats de cette équipée? Geoffroy a baroudé contre une compagnie saharienne italienne.
Guillebon a pris Tebessa et Oum-el-Kébir.
Quant à Massu, il s'est expliqué avec l'ennemi devant Oum-el-Araneb, subissant des attaques opiniâtres de l'aviation italienne.
Dubut a pris Gatroum.
Dio et Politi ont pris Tadjerré et baroudé aux limites du poste contre des méharistes italiens. Ils ont fait prisonnier le capitaine Bracchoti, grièvement blessé au bras.
L'officier français qui servait personnellement la pièce de 75 qui mit hors de combat le capitaine Bracchoti, n'était autre que le lieutenant Ceccaldi, un des gaillards de Bir-Hakeim.
Les méharistes du Tibesti, gonflés à bloc, ont secondé avec efficacité l'action des troupes motorisées, commandées par Leclerc.
Que ces héros me pardonnent de faire violence à leur modestie.
D'Ouig-el-Kébir à Gatroum, le premier détachement avançait sur le reg, un grand plateau nu comme la main, sans un abri; il assumait une mission de protection. Sous la conduite de trois guides, soixante-dix noirs sarahs et adjaraïs encadrés de coloniaux français cuits et recuits au grand soleil africain, avançaient rapidement. Ils venaient de traverser 100 kiomètres de désert lorsqu'en vue de la petite palmeraie de Merouza, à 25 kilomètres de Gatroum, ils furent découverts par une patrouille aérienne italienne. Elle les survola quelque temps sans tirer, puis repartit.
— Nous sommes repérés, dit House au lieutenant Dubut, et d'ici que l'on reçoive un coup dur dans le flanc il n'y a pas loin.
Le sable flambait. Les Français avaient des gueules de bandits. La plupart avaient depuis longtemps mis pied à terre pour ménager leurs montures. La mince semelle de la samara, cette sandale que trois lanières
retiennent au pied nu, s'amenuisait. Dans la musette kaki 5 kilogs de dattes par homme pesaient encore. Dans la gourde, deux litres d'eau. Chemise et short, sales à répugner, tenaient debout tout seul.
Ils firent baraquer les chameaux supplémentaires, porteurs du pâturage. En rond, les dromadaires bouffaient, ruminaient, se mordaient. Odeurs...
Alors ces hommes virent venir vers eux un Fezzanais, qu'accompagnaient deux serviteurs, porteurs de calebasses pleines d'eau. Il était coiffé d'un turban rouge vif. Sa djélaba de pure laine découvrait une chemise de lin. Son pas était noble. C'était le « moudir », le chef du village.
« Salaam alekoum » (La paix soit avec vous).
— Alekoum salaam », répondirent les Français.
Bien qu'il risquât sa vie — ce n'est rien, Allah est si grand — ses biens et ceux de toute sa famille à nous renseigner, le moudir de Medrouza apprit au commandant que Gatroum n'était occupé que par un seul Italien et trente Askaris.
Aussitôt décision fut prise d'aller y camper.
En vue de Gatroum, les voitures s'ensablèrent; les chameaux, sentant du pâturage vert et des chamelles, se mirent à faire un potin d'enfer. Dubut, ne prenant avec lui que cinq tirailleurs, courut à la caserne des carabiniers. Il écarta d'un geste la sentinelle ébahie et se trouva soudain plongé dans l'obscurité d'une pièce basse où fonctionnait, derrière sa table, un officier italien.
Au mur, un calendrier : Premier Mars... Jour de la ; paye. L'Italien réglait les soldes. Trente-cinq mille lires sur sa table. Ah! Ah!
Sans lever la tête, le payeur italien grommela contre l'intrus, qu'il croyait être l'un de ses soldats, de vagues injures.
Un éclat de rire lui révéla son erreur.
Sa paperasse flamba.
— , « Oh ! Muse, prête-moi tes lires... ! »
Dans la nuit du 1er Mars, des lumières apparurent sur la piste. C'étaient celles des camions du colonel Leclerc et du capitaine Le Trohadec. Ils exposèrent au commandant House que Dio et Poletti venaient d'occuper Tedjéré. De Tedjéré, des fuyards italiens se dispersaient dans la nature. Essayer de les capturer était l'ordre, ordre que Corring et sa patrouille cherchèrent aussitôt à exécuter.
A l'aurore du 2, les avions italiens attaquaient Gatroum avec sifflets, sirènes, parfaite imitation du style tristement célèbre des stukas. Nos radios interceptaient à la même minute les instructions données aux compagnies sahariennes italiennes de cerner Gatroum. Leclerc donna donc l'ordre de se replier sur Uigh-el-Kébir. A Uigh-el- (Kébir, le capitaine Massu se cramponna pendant 48 heures, perdant neuf voitures, incendiées par les Caperonni 42, pour couvrir la retraite de notre groupe nomade, qui parcourut, sans pause, plus de 100 kilomètres dans les sables, traînant les chameaux par le licol, sans même s'arrêter pour boire à l'aurore une tasse de thé chaud.
Le capitaine Geoffroy, de la 2me D. C. Saharienne, pour détourner l'attention de l'ennemi, a eu l'audace, au même moment, de foncer de Bardaï sur Brach — je dis Brach, un petit raid de 600 kilomètres à vol d'oiseau !
D'un rapport de l'Etat-Ma j or de Leclerc j'extrais ces lignes :
« Le 27 Février, nos éclaireurs prirent contact avec l'ennemi et un avant-poste italien fut surpris et entièrement capturé. Le 3 Mars, un autre poste italien fut pris, après un violent combat, malgré l'intervention violente mais infructueuse d'avions allemands et italiens. Nous infligeâmes à l'ennemi des pertes sérieuses et fîmes un grand nombre de prisonniers, dont deux officiers, tout en nous emparant d'un matériel de guerre considérable.
« Nos pertes sont minimes.
« Le 2 Mars, une de nos colonnes blindées légères â capturé et détruit un troisième poste italien. L'ennemi subit des pertles et de très graves dégâts lui furent infligés.
« Finalement, le 4 Mars, un quatrième poste italien, encore plus important, fut pris par surprise par un de nos détachements mobiles.
« L'escadrille « Bretagne » a coopéré admirablement à toutes ces opérations, en liaison parfaite avec les colonnes mobiles.
« Mourzouk a été bombardé le 3 Mars. La radio italienne elle-même mentionne la violence de ce bombardement.
« Les équipages de deux avions, qui durent faire un atterrissage forcé dans le désert par suite d'une violente tempête de sable, sont sains et saufs. Un de ces avions a d'éj à été retrouvé.
« Le 5 Mars, notre aviation exécuta, sans subir de pertes, des opérations étendues de reconnassance au-dessus du territoire ennemi. Les opérations continuent. »
Un supplément au communiqué annonce :
« Les opérations ont continué très favorablement pour nos hommes, malgré la région très difficile, complètement isolée et aride, sablonneuse et rocheuse, et malgré des tempêtes de sable et l'absence de points d'eau.
« Le second avion mentionné dans le communiqué a été retrouvé intact et tout l'équipage est sain et sauf.
« Le 10 Mars, nos avions ont exécuM un bombardement du poste de Zouila.
« Une de nos reconnaissances a effectué un raid audacieux vers une route importante qui relie la région de Mourzouk avec l'arrière ennemi. Nos pertes sont minimes. »
L'Aviation
L'aviation du groupe « Bretagne » ne se montra pas moins hardie que les « rampants », si Ton peut appeler ainsi des colonnes qui menaient dans le désert une sorte de guerre éclair. A deux reprises, des pilotes, aveuglés par la tempête, durent courir le risque de se poser en plein milieu des dunes tourmentées du désert. Un jeune lieutenant, pris en chasse par plusieurs appareils italiens modernes et très rapides, croit que son réservoir d'essence vient d'être crevé par une balle. Il se pose. Tandis que les chasseurs ennemis tournoient au-dessus de lui, il approche une allumette du liquide qui coule des tôles. Il s'aperçoit alors que ce n'est pas son réservoir d'essence, mais son radiateur qui a été percé par les balles. Aussitôt, et sans prendre le temps de couvrir le moteur de son carter, il décolle et réussit à rejoindre sa base, à la barbe des Italiens.
Mourzouk fut bombardé le 3 Mars, avec une violence et une efficacité soulignées par la radio italienne ellemême. Le 5 Mars, l'aviation exécuta, sans subir de pertes, des opérations étendues de reconnaissance au-dessus du territoire ennemi. Le 10 Mars, nos avions exécutèrent un petit bombardement du poste de Zouila.
Hommage de l'Ennemi
Ces audacieuses opérations de harcèlement furent conduites avec une telle maîtrise que le journal de l'armée allemande « Die Wehrmacht » ne put s'empêcher, le 13 mai 1942, de rendre hommage aux Français dans un article dont voici le passage essentiel :
« En utilisant adroitement les conditions atmosphériques défavorables pour nous, de grosses tempêtes de sable, les Gaullistes ont surpris les garnisons des petits forts de Tegéré et de El-Gatroum, ainsi que la petite forteresse de Uigh-El-Kébir. Ces oasis sont les avant-
postes du Sud. Ils sont situés sur la vieille route des caravanes qui va du Tibesti à Mourzouk. Tegéré et El- Gatroum, tenus par un petit nombre de méharistes indigènes, ressemblent à des tentacules, ou plutôt à des tampons situés sur une frontière qui ne peut pas être comparée à une frontière dans le sens européen. L'espace se mesure ici sur une autre échelle ; sa défense et la conduite des opérations militaires y sont différentes...
« L'entreprise du général Leclerc, ordonnée par le général de Gaulle, a été soigneusement préparée. Le général Leclerc, qui conduisait l'expédition, connaît bien le Sahara. Il a participé, l'année dernière, à l'attaque motorisée du Major et savant britannique Glayton, attaque partie de Koufra et dirigée vers le Fezzan, ayant également Mourzouk pour objectif militaire. Cette entreprise s'est terminée prématurément, car le Major Clayton, au bout de quelques jours, a été fait prisonnier par les Italiens. Mais elle était, du point de vue technique, si bien préparée et organisée, qu'elle a servi de modèle au général Leclerc. Après avoir assemblé les véhicules et ; les équipages, la colonne « automatique » a été dirigée vers les points d'appui situés à l'extrême nord du territoire contrôlé par de Gaulle, aux abords du massif montagneux du Tibesti. Elle devait y attendre le moment favorable pour une attaque sur le Fezzan.
« L'attaque de Leclerc est partie d'un camp dont l'emplacement a été judicieusement choisi, en bordure d'un massif montagneux, et où l'on a vu apparaître plus tard quelques avions. Ce camp devait être bientôt découvert par l'aviation de reconnaissance italienne et allemande, et attaqué à plusieurs reprises avec succès. Mais avant l'amélioration du temps et l'intervention de la chasse italienne, il s'est joué dans cette région une véritable partie de cache-cache. Les hommes de de Gaulle ne s'exposaient au combat que dans des cas très rares, et, chaque fois que cela était possible — dans ces vastes pays, c'est tou-
jours possible — ils s'esquivaient avec leurs véhicules rapides, pour reparaître quelques heures plus tard, ou dans la nuit, sur un point éloigné d'une centaine de kilomètres. Le jeu est devenu dangereux au moment où les Italiens ont transféré les bases de leur aviation de chasse des grands forts vers le désert : l'automobile laisse des traces qui permettent à un aviateur, connaissant le Sahara, de découvrir l'ennemi et de l'attaquer. »