‹ L'épopée du FezzanChapitre 7 sur 16 · LE GENERAL LECLERC · texte numérisé non relu

LE GENERAL LECLERC

Les opérations de 41 et 42 n'étaient que des bancs d'essai. On étudiait la manière d'en finir dans le désert, avec un ennemi retranché, blindé et motorisé. Des patriotes s'étaient fait tuer, des Français avaient peiné, souffert, pour découvrir la solution de ce difficile problème militaire.

Un homme, un homme jeune, ardent et donc gaulliste, en 1942, tira la leçon de toutes ces expériences et conçut un plan grandiose.

Il le médita, le mit en œuvre, l'appliqua. Il a pris le risque. II a gagné.

Des campagnes de la Révolution Française et de l'Empire ont surgi les Maréchaux de Napoléon Ier. Du coup de tonnerre de Bir-Hakeim a jailli le général Kœnig.

De l'épopée des Français Libres au Fezzan a bondi le nom du général Leclerc.

En une campagne de trente-neuf jours, ce général de 40 ans a conquis la Tripolitaine du sud au nord, tandis que, de l'est à l'ouest, les Alliés s'emparaient successivement de Tobrouk, de Derna, de Benghazi, de Tripoli enfin. Son nom est désormais attaché à la conquête du Fezzan.

Leclerc naît dans une ville du nord de la France, en 1902. En 1924, il sort de l'Ecole de Saint-Cyr. Le voici lieutenant en 1926, capitaine en 1934. Il est blessé pendant la campagne die France et fait prisonnier, mais, avant que les Allemands n'aient le temps de le transférer dans un Oflag, Leclerc s'évade. Il est recueilli par des paysans français qui le soignent et le cachent dans leur ferme. Un soir, du petit poste de T.S.F. caché dans

un coin du grenier, voilà que s'échappe la «Marseillaise». La voix du général de Gaulle retentit.

« La France a perdu une bataille, mais elle n'a pas perdu la guerre ». Instantanément Leclerc se décide : il part. Il franchit les frontières françaises. Il arrive en Angleterre.

Le 4 Août 1940, au micro de Londres, il déclare : « Voici quelques semaines, j'étais prisonnier. Un commandant allemand m'a dit : « Dans peu de jours, la guerre avec la France sera finie. Nous la gagnerons et jamais plus la France ne se relèvera. »

Ce souvenir domine dorénavant son esprit et huit mois, jour pour jour, après cette déclaration, le colonel Leclerc, compagnon de l'Ordre de la Libération, est cité à l'ordre de l'Armée, après sa victoire de Koufra, avec le motif suivant :

« Vient de prouver que l'ennemi n'en a pas fini avec la résistance française ».

Débarquant au Cameroun, en Août 1940, Leclerc s'est trouvé à pied d'ceuvre pour collaborer au ralliement de ce territoire à la France Libre.

Du Cameroun, après la disparition de d'Ornano, Leclerc s'est lancé à la grande chasse aux Italiens. Ce métropolitain, s'improvisant colonial, ce cavalier se transformant en officier des sables, ce jeune capitaine se métamorphosant en général-éclair, comprenant tout, a monté, organisé de A à Z et réussi, la Conquête du Fezzan.

J'ai la dent et la plume assez dures habituellement pour que nul ne me soupçonne de flagornerie quand j'écris ici que, dans l'histoire des conquêtes coloniales françaises, Leclerc s'égale, s'il ne les dépasse, aux Faid'herbe, aux Gouraud, aux Mangin, aux Galliéni.

Un travail effarant

Une campagne, montée contre un ennemi doté d'un armement moderne, dans un bled épouvantable, nécessitait un effort phénoménal.

Il fallait d'abord faire parvenir jusqu'aux frontières septentrionales de l'Afrique Equatoriale Française les troupes, l'approvisionnement et l'armement nécessaires et suffisants pour entrer en opératons.

Plus de deux mille hommes allaient participer aux opérations.

Alors- Alors, les lents et lourds bateaux à aubes chargèrent à longueur de journée sur les quais du Congo, à Brazzaville, des camions, des caisses de munitions, des pièces détachées, des conserves, des armes, de l'essence et combien d'autres choses ! Sur le gigantesque fleuve ils portèrent ces cargaisons, entre deux haies de colosses végétaux, enguirlandés de lianes, jusqu'à Bangui.

Déchargement. Rechargement sur des camions, et, oh! hisse ! par la route, roulent les munitions, les pièces de rechange, les tentes, les godillots, les caisses die quinine vers Fort-Lamy. En 1939, il était impossible ou presque de circuler entre Bangui et Lamy, parce qu'un fleuve intérieur, le Chari, qui va se jeter dans le lac Tchad, débordait tous les ans en inondant la vaste plaine. On fit donc une route en surélévation, une espèce de jetée, inaccessible aux eaux. Où .cela fut impossible, on lança des ponts. En des points où j'ai passé naguère avec de l'eau jusqu'aux épaules, en d'autres où les pirogues s'imposaient jadis, dix mille hommes créèrent une espèce de rail en pierre, de 12 mètres de large, avec virages surélevés.

Il y a quinze cents kilomètres de Bangui à Lamy. Treize cents restent à faire pour atteindre Faya.

Sur la carte, rien de plus simple.

Sur le terrain, autre histoire.

A mi-chemin, à Korotoro, on installa une escale, un dépôt d'essence et de vivres, un atelier de réparation.

Qu'on sache que Korotoro c'est un fortin, deux puits, deux minces liserés de cases, qu'il y fait en moyenne 40 degrés à l'ombre,, et qu'on essaye de se représenter la chose.

Se regroupant à Korotoro, les convois attaquaient le desertl du Djourab, une langue de sable, ouest-est, molle comme de la crème. J'ai vu des camions s'y enliser jusqu'au toit. Pour Fenjamber, bien qu'il ne soit épais que d'environ 100 kilomètres, certains convois ont mis un mois. Les veinards passèrent en huit jours. Mais quelle bonne humeur! Quelle camaraderie! Au risque de s'ensabler, chaque chauffeur s'arrêtait pour tenter de secourir son frère de malheur. Quand venait la nuit1, les voitures sauvées se serraient sur une dune, autour de la Dodge-capitaine. Les soi-disant cuisiniers éventraient les boîtes de singe, de fayots; du pain dur, un coup d'eau tiède. Les ordonnances dressaient les lits-Picot!. Les tirailleurs raflaient dans la nature — fichtre pas verte — des rameaux d'épineux, allumaient des feux, se groupaient autour, cuisaient le mil, le bouffaient à poignée en mastiquant avec bruit, puis s'endormaient, sous les étoiles, roulés dans leurs couvertures.

Clairon du réveil à 5 heures et l'on remet ça. On haie, on tire, on pousse, on gueule, on sue, on s'énerve, on rigole. Ah! qui n'a pas vécu ce terriblement dur, cet extravagant boulot, ne sait pas ce que c'est que de monter en ligne dans la joie. Car La récompense est proche : c'est la bagarre. Il faut passer. On passera.

Passer.

C'est accéder aux faveurs d'une femme difficile à conquérir .

Passer, c'est être amoureux, donc fou.

Et les gars de Leclerc étaient des mâles, je vous le jure. On s'étonne parfois maintenant de l'orgueilleuse fraternité des « Gaullistes ». Ceux qui s'en étonnent ont raté l'Aventure ; ils en sont confusément j aloux. C'est parce que nous avons intensément voulu, tous ensemble, accomplir l'impossible et que nous l'avons accompli, que . nous nous clignons de l'œil quand nous nous retrouvons.

Les poètes rares, selon nous, sont les meilleurs : Hérédia, Rimbaud, Valéry, Noailles — pardon mon cher et | doux Verlaine — sont les meilleurs.

L'armée De Gaulle, l'armée Leclerc, comme l'armée |Kœnig, c'est l'armée des poètes.

Tu étais un poète, sacré bougre de bamba Matori, géant noir enfantin, tes gris-gris en chapelet sur ta large poitrine. Tu était un poètle Jochez, tes mains, ta gueule noire de cambouis, quand sous le soleil vertical, tu t'affairais sur des moteurs bouillants. Tu étais un poète, toi qui captais la radio, toi qui répartissais les maigres vivres. Vous étiez un poète, ami Bazelaire, commandants Politti, Massu, vous tous, les acharnés. Vous n'appeliez pas cela de la résistance. Ce n'est pas pour une décoration, une place, un « job » que vous trimiez mais pour l'Idée.

Et le général Leclerc, l'Animateur, haut, maigre et tendu, entraînait vers la victoire une équipe de diables qui chantaient :

« On montre au monde comment la France, la vraie, la pure, bombe le torse.

« A nous, le Fezzan pour commencer ! »

Planté sur un rocher au milieu de l'immensité déserte, voici le fort de sehba.

Planche III

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