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L'ULTIME CAMPAGNE

Et de Faya, de Zouar, de Bardai, ils sont partis, les camarades, vers la conquête.

Au début de Décembre 1942, le général commandant supérieur des troupes de l'Afrique Française Libre ayant sondé son cœur et ses forces, considéra que le moment était venu de donner le grand coup de boutoir. Sur le terrain d'aviation de Fort-Lamy, les appareils du groupe « Bretagne » étaient fin prêts. Le commandant de Saint- Péreuse les commandait; ses équipages, recrutés exclusivement parmi les volontaires des Forces Aériennes du général de Gaulle, s'étaient entraînés à voler dans le désert, à s'y reconnaître, étaient rompus à ce genre de vol exceptionnellement difficile qui consiste à traverser d'immenses étendues désertiques, sans le secours de la radiogoniométrie, et alors qu'aucun filet d'eau, aucune chaîne montagneuse, ne permet de faire le point.

Le général Leclerc, dont l'adjoint est le capitaine de Guillebon, confie au colonel Ingold le commandement de l'ensemble des opérations dont il se réserve la direction supérieure. Le colonel Ingold met ses éléments motorisés à la disposition du lieutenant-colonel Dio. Celui-ci a sous ses ordres directs le capitaine Farret et les capitaines Geoffroy et Sarazac qui commandent, chacun, une compagnie de découverte et de combat et le capitaine Sarajac, commandant le groupe nomade du Tibesti. Les troupes portées sont commandées par le lieutenant-colonel Delange, dont l'adjoint est le capitaine Corlu.

Le 1er Bataillon de Marche (728 hommes) est là, au grand complet. Il est commandé par le chef de bataillon Massu et ses commandants de compagnie, les capitaines Guéna et Soulé-Susbielle, les lieutenants Renaud et Diffre.

L'artillerie est dirigée par le commandant Crépin.

Le moment choisi par le général Leclerc pour entamer sa campagne est particulièrement opportun, car, de Novembre à Février, la température est inférieure d'une dizaine de degrés à celle qui règne habituellement dans ce coin du monde. La fraîcheur, cependant, est toute relative, car il fait encore 38 degrés à l'ombre et plus de 60 au soleil. Pourtant, le sable est plus ferme que durant le reste de l'année.

Départ

C'est le 25 Décembre 1942 qu'un premier communiqué du Quartier Général de Leclerc apprit au monde que ses troupes avaient mis en déroute un détachement motorisé italien au sud-est de Gatroun que l'adversaire occupait en force. Des effectifs français étaient en marche vers Oum-El-Araneb.

Le groupement Delange s'installe, le 28 Décembre, à Uigh-El-Kébir.

Prise d'Oum-El-Araneb

Toute la campagne est menée tambour battant.

Après avoir, le 30 Décembre, bousculé une colonne motorisée ennemie, le colonel Ingold attaque la positionclé d'Oum-El-Araneb. L'affaire est chaude.

Le 4 Janvier, le jour s'est à peine levé que la colonne française se heurte à une compagnie d'élite italienne, qui à l'abri de ses camions renversés et d'un monticule d'équipements, a organisé une manière de fortin. Les ombres dej nos hommes s'allongent, démesurées, devant eux, sur il sable, et trahissent leurs moindres bonds. Un vieux sergent de la coloniale, le sergent Briard, se glisse comme] une couleuvre jusqu'à proximité des engins ennemis. Il lance toutes les grenades qu'il a attachées à son ceintuJ ron. Il est blessé, mais cela ne l'empêche pas de continueij

à avancer. Profitant de la panique causée dans les lignes ennemies, le lieutenant Coullet, du Groupe Nomade du Tibesti, emporte l'obstacle d'assaut.

Dans le courant de la matinée, l'aviation italienne vient bombarder, au centre du dispositif français, le gros des forces de la colonne. Couchés sur le dos, les tirailleurs répondent avec leurs fusils-mitrailleurs et leurs mousquetons, au tir fracassant des appareils ennemis. A 10 h. 50, nos hommes réussissent un carton magnifique et, criblé de balles, un avion italien s'abat en plein sur une dune et explose avec son chargement de bombes.

Vers 15 heures, ,des chiffons blancs apparaissent audessus de la ligne ennemie, dont se détache un sousofficier porteur d'un pli à l'adresse du colonel Ingoïd. L'adversaire se rend sans conditions : 10 officiers, 50 Italiens, 200 Askaris, 10 canons, 20 mitrailleuses tombent entre nos mains.

Prise d'El-Gcrtroun

Pendant que ces événements se déroulaient, le premier bataillon de marche, qui avait été dirigé sur El-Gatroun, était parvenu à pied d'œuvre. Mais, constatant que les forces nécessaires à la prise de cette position ne nécessitaient pas l'emploi de nos bataillons français tout entiers, le commandant Massu avait pris la décision de progresser vers le nord et plus particulièrement vers Sehba, laissant à la compagnie méhariste du capitaine Sarazac le soin d'en finir avec El-Gatroun,

Le capitaine Sarazac est un vieux méhariste qui a appartenu pendant neuf ans au groupe nomade d'Arouane, près de Tombouctou. De petite taille, râblé, patiné par le soleil au point qu'on le prendrait pour un homme du vrai Midi, ce Gascon de bonne souche ne s'attarde pas en gestes inutiles. Ses goumiers viennent de parcourir des centaines de kilomètres dans le désert. 11 attaque dès qu'il est en vue d'El-Gatroun, qui capitule

le 6 Janvier, laissant entre ses mains 177 officiers et hommes de troupe, ainsi qu'un énorme matériel.

Le même jour, beaucoup plus au nord, le groupe d'aviation « Bretagne » bombarde l'aérodrome de Sehba, détruit ses ateliers et ses hangars. C'est le lieutenant Chameroy qui dirige le raid.

Tempête de Sable

Le 5 Janvier, une tempête de sable empêche tout le monde de repartir. Les hommes se couchent sous les véhicules et s'abritent derrière les chameaux qui Matèrent. Les blancs et les indigènes attendent que l'ouragan passe, pelotonnés sur ^ux-mêmes, les pans de leur djélabahs et de leurs bournous ramenés autour de leurs membres et le cheich baissé devant la ligure. La musique sinistre du vent de sable mène le bal. Haletante, assoiffée, la colonne attend la saute de vent qui lui permettra de repartir pour un bond en avant. A la nuit, la tempête se calme pour reprendre de plus belle le lendemain aux approches du jour.

Nos combattants ont alors tout loisir de songer aux circonstances bizarres qui les clouent pour quelques heures sur le sol tripolitain.

Il y a là de vieux coloniaux qui ont quitté la France voici quatre ou cinq ans, quelques-uns six à sept ans. Le médecin-capitaine Goupigny, par exemple, se trouvait déjà au Tibesti, à Faya, en 1936. Depuis lors, jamais ni lui, ni les meilleurs de ses camarades n'ont revu la France, leur père, leur mère, leur famille. Ils ont accepté, pour continuer la lutte, de se priver de toutes les douceurs du foyer, mais ils conservent dans une petite poche de la chemisette, sur le cœur, une photo écornée et jaunie qu'ils regardent furtivement quelquefois.

Il y a là, des petits gars arrivés d'Angleterre,! qui ont bravé des dangers invraisemblables pour venir se battre dans ce coin déshérité du globe ; rien ne]

les préparait aux combats coloniaux, mais, en un éclair, ils ont appris à vaincre aussi bien que les anciens la soif, i'insomnie et la fièvre. Certains, alors que les médecins militaires organisaient l?opération à Fort-Lamy et à Faya, ont cru duper leur « toubib » en dissimulant leurs malaises et leurs frissons. On en a connu dont] le cœur battait la chamade, qui avaient la soixantaine bien sonnée, mais qui, dans leur désir de se battre, soutenaient audacieusement qu'ils étaient parfaitement dispos.

Le 6 Janvier, les conditions atmosphériques s'étant améliorées, les troupes françaises combattantes reprennent leur progression.

Des colonnes motorisées ennemies se replient vers le nord.

L'aviation italienne faisait preuve, de son côté, d'une activité grande et les chasseurs se montraient entreprenants et audacieux. Nos équipages rendaient coup pour coup. Sur l'ordre du commandant de Sainte-Péreuse, ils bombardèrent Sébah. L'opération réussit parfaitement ; ! plusieurs appareils furent détruits au sol et le principal hangar mis en flammes. Après cette opération, les appareils ennemis disparurent pratiquement du ciel.

Brach et Mourzouk furent également bombardés.

Prise de Mourzouk

Le colonel Ingold décida de faire tomber d'abord la place de Sébah pour faciliter à sa colonne l'occupation de Mourzouk. Le colonel Delange et ses troupes portées avancèrent donc rapidement en direction de Sebah dont ils s'emparèrent. Et le 12 Janvier, ses forces, drapeaux déployés et clairons sonnants, firent leur entlrée à Mourzouk. Le capitaine Guéna marchait en tête.

Le Colonel Ingold

1 Le destin accordait au colonel Ingold la plus belle des revanches. Deux de ses fils avaient brillamment fait la

campagne de France. La terrible nouvelle de la mort de Fun d'eux, aviateur et pi'ote de chasse, tombé en plein ciel de gloire, lui était parvenue au moment même où la campagne du Fezzan commençait.

Charles Ingold avait rejoint le général de Gaulle dès Juin 40. Volontaire pour toutes missions périlleuses, ce magnifique soldat a donné son sang pour la libération.

Le colonel Ingold a vengé son fils.

Le colonel Ingold, depuis des années, galvanisait les patriotes français du Tchad. Il incarnait pour eux le rigide officier, celui qui ne compose pas, pour qui le devoir s'écrit avec un grand D.

C'était l'entraîneur qu'il fallait à telle équipe.

Le Quartier Général du général Leclerc annonçait dans les termes que voici, le 12 Janvier, l'occupation de Mourzouk par les troupes du colonel Ingold :

« Communiqué n° 15. Quartier Général du général Leclerc :

« La conquête du Fezzan est maintenant terminée. Les troupes du colonel Ingold ont occupé Mourzouk, capitale religieuse, et Sebah, principal centre militaire ; les garnisons ont été presque entièrement faites prisonnières; nos éléments avancés ont largement progressé vers le nord où un engagement a eu lieu avec un détachement motorisé ennemi. Après un vif combat, l'ennemi s'est replié, laissant entre nos mains une voiture de combat et un important matériel de guerre ».

Et, le 14 Janvier, le communiqué n° 16 précisait : « En moins de trois semaines, les troupes de la France Combattante ont conquis tout le territoire du Fezzan. Le bilan de cette campagne se chiffre déjà par plus de 700 prisonniers, 40 canons, 18 chars de combat, ainsi qu'un nombre important d'armes et de véhicules capturés par les Français. Trois nouveaux "drapeaux viennent s'ajouter aux quatre qui ornent déjà la salle d'honneur du Régiment de Tirailleurs Sénégalais du Tchad. »

Le 17 Janvier,, le général de Gaulle télégraphiait au général Leclerc :

« La victoire française du Fezzan est une étape importante vers la libération et la vengeance de la Patrie.

« Général Leclerc! sous votre commandement habile et audacieux, les troupes et l'aviation du Tchad ont su préparer méthodiquement et exécuter hardiment une des opérations offensives les plus difficiles de cette guerre. Les trésors d'ardeur, de discipline et de courage qu'elles ont dépensés, constituent pour les Français soumis à l'oppression de l'ennemi, un puissant réconfort, et pour le monde une preuve nouvelle de ce que valent nos armes quand elles sont confiées à des chefs dignes de la France.

« Demain, soyez-en certain, les Forces Françaises, inspirées par l'exemple et animées par l'esprit des troupes que vous commandez, seront rassemblées pour les grandes victoires. »

Une Singulière Opération

Or, une petite colonne italienne, forte d'environ 150 hommes, essayait de s'échapper de Brach pour monter vers Ghadamès. Un de nos avions de reconnaissance l'aperçut. Il était piloté par le lieutenant Mahé. Il se mit à décrire de grands cercles au-dessus d'elle et, constatant qu'on ne le mitraillait pas de terre, envoya un message lesté. Il imagina de se porter sur le sol à quelques dizaines de mètres des Italiens. Il braqua sur eux ses mitrailleuses, et, en sabir franco-italien, il leur expliqua que, s'ils ne voulaient pas se rendre, il allait les anéantir. Il leur donna quelques minutes pour j réfléchir et reprit son vol. Quelques instants plus tard, il eut l'agréable surprise de voir les Italiens disposer leurs manteaux blancs en croix sur le sol. Il ne lui resta plus qu'à signaler la présence de ses doux prisonniers volontaires à une patrouille française qui s'empressa de venir les cueillir.

L'Organisation du Pays Conquis

Aussitôt entré à Mourzouk, le général Leclerc organise I le pays conquis. Il donne au lieutenant-colonel Delange < le commandement militaire du territoire du Fezzan.

Le colonel Delange est l'officier qui s'est emparé de 1 Brazzaville le 28 Août 1940, avec le médecin-général * Sicé. Il est célèbre dans toutes les Forces Françaises Libres par son intrépidité. Quand, aux confins du Tibesti et du Fezzan, il montait la garde française, le respect l'entourait. Il a parcouru en tous sens ces régions pendant des années. Tous les chefs indigènes se sont trouvés en contact avec lui. Tous l'aiment.

De grandes fêtes célèbrent l'arrivée des Français au cœur du pays senou&site. Des bœufs entiers rôtissent à la broche sur les feux de braise, des moutons cuisent. On fait griller des bananes. Les dattes, cachées aux Italiens depuis plusieurs mois, sortent des sacs. Les femmes pétrissent des galettes de dourah qui serviront à la fois d'assiettes et de pain. Les outres débordent de mérissé. Dans les casemates italiennes, les soldats français, qui viennent de traverser près de deux mille kilomètres sans boire autre chose que l'eau parfumée au suin, ont découvert des bouteilles de Chianti et d'Asti-spumante.

C'est la grande fête ! Les guerriers indigènes de la palmeraie, sautant sur leurs nerveux petits chevaux racés, caracolent le long du front des troupes. Une sorte de fantasia éperdue les emporte au triple galop. Ils poussent des clameurs extravagantes, jettent en l'air leurs fusils qu'ils rattrapent au vol.

Assis à la turque autour du colonel Delange, les grands chefs fezzanais, dans leurs costumes de velours vert, cramoisi, framboise ou citron, contemplent en souriant ce |

déchaînement de la joie populaire. Derrière chacun d'eux se tient le vizir, les mains jointes et appuyées sur le pommeau du lourd et grand sabre, insigne de leur fonction. Des serviteurs abritent du soleil les uns et les autres avec de grands parasols rouge et or et chassent les mouches avec des éventails en plumes d'autruche colorées. Le thé à la menthe et au sucre candi mijote sur de minuscules, foyers.

Le cadre est digne de la fête.

ce

MIRAGES ET FEERIES

Autour de Mourzouk, c'est le grand désert. Du sable, rien que du sable. Pas un épineux, pas un insecte, pas un oiseau. Le ciel est d'une pureté implacable, d'un bleu irréel. Des mirages, vers l'Est le plus souvent, font croire à la présence proche d'un grand lac. On distingue des palmiers sur ces rivages illusoires, des huttes et même des pirogues qui semblent glisser sur de calmes eaux.

Aucun bruit que le crissement du sable sous la patte du chameau ou sous la large sandale, la samara blanche* que l'on pose sur le sol comme une raquette sur de la neige. L'air est tellement sec que des bulles soulèvent la peau, que les ongles tournent à la corne, que les narines se tapissent de croûtes sanguinolentes. Les yeux pleurent à cause de la lumière trop crue et du vent. Au ras de la terre, court un nuage de sable qui cingle les jambes.

Parfois, après des jours et des jours de marche, un palais immense et merveilleux, tel que n'en imaginent que les enfants, se dessine à l'horizon. On approche. On franchit un portique scintillant de cristaux, on entre dans une demeure où règne une lumière d'aquarium : c'est qu'un village a été taillé dans d'énormes blocs de sel et planté dans la nature.

Dans les rues de Mourzouk

Les murs de « pisé » de Mourzouk sont incrustés de ces frustes diamants. La vieille citadelle, fondée en 1310, est en ruines, mais ses restes sont encore imposants et les créneaux des hautes murailles ocres, réparées par les Turcs au début de ce siècle, se découpent en ombre chinoise sur le panorama bistre de la ville.

Dans les ruelles encaissées que bordent de hautes cases cubiques à terrasses, d'un pas toujours lent, vont les Fezzanais. Ce sont des Touareg, des Berbères et des Arabes du Nord. Leur peau s'éclaircit parfois jusqu'au café au lait le plus pâle.

Elle atteint pour certains le noir d'ébène.

En langue arabe, ou en Kanoisi, ou en Bornu, les promeneurs s'interpellent. Des chameaux lippus, chargés de couffins de dattes, d'outrés rebondies, suivent le chamelier haillonneux qui les tire au bout d'une corde par un anneau passé dans les narines.

Accroupies autour des plateaux en raffîa, les femmes aux cheveux gras de beurre de karité et tressés en toutes petites nattes très serrées font tinter leurs bracelets d'argent et les livres turques en or de leurs colliers.

Parfois un Cavalier...

Parfois, un cavalier fend la foule. Très droit en selle, il ne jette qu'un dédaigneux regard sur le petit peuple qui s'écarte. La selle est si profonde qu'il se trouve encastré entre l'arçon en crucifix et l'étançon en dos de chaise. Les pieds, chaussés de bottes en « filali » rouge, rehaussées de broderies d'or et d'argent, s'appuient sur de larges étriers. Les brides rouges, vertes, violettes, laissent flotter leurs franges sur le cou de la monture. L'homme a le sabre au côté, le fusil à crosse nacrée en bandoulière. De sa face voilée par le « litham » bleu, on n'aperçoit guère que les yeux, des yeux que le kheul et l'antimoine allongent et font semblables à ceux des gazelles. Mais la douceur en est exclue.

La Mer aux Vers

Nos soldats explorent joyeusement le pays conquis, achètent de petits pavés de savon, des aiguilles à coudre émoussées et sans châs, des mains de Fatma qu'ils

enverront (Dieu sait quand et comment!) à leur fiancée ou à leur épouse lointaines, tandis que des patrouilles battent l'estrade.

L'une d'elles découvre « La Mer aux Vers ».

C'est un curieux coin.

Au centre d'une cuvette, un étang. Au sud, quelques misérables cases en torchis. Une maigre tribu vit là depuis des antiquités reculées. Elle est famélique. Elle est méprisée. Elle pêche dans le lac des crustacés singuliers qui tiennent de la crevette, du crabe et du charge-bois. On extirpe de la frêle carapace une chose molle comme un ver que l'on pétrit avec de la patte de dattes. C'est un met peu ragoûtant, cela pue. On compterait facilement sur les doigts d'une main les Européens qui en ont goûté.

Un peu plus loin, près d'Oubari, au pied de la Hamada, cet immense plateau rocheux qui s'arrête net, en falaise est-ouest, au bord de la piste Sehba-Mourzouk, se dresse un petit mausolée, celui de Gœcilia Poppéa, fille d'un gouverneur romain. Il n'est pas étonnant qu'on meure dans un endroit pareil. Quelle aridité! Quelle chaleur! De rares vestiges de villas romaines subsistent à proximité.

Le Camp d'auto-concentration

Une autre patrouille fait une autre surprenante trouvaille. Elle rencontre dans une palmeraie une vingtaine d'Italiens qui se sont eux-mêmes prudemment entourés de fils de fer barbelés. Il n'est aucunement besoin de les menacer. Ce n'est que contre eux qu'ils ont pris cette petite précaution, car il leur déplairait que l'un d'eux, saisi d'un caprice bizarre, tente contre nous une action qui risquerait d'attirer des représailles. Et ceci démontre une fois de plus que la peur du gendarme est le commencement de la sagesse.

Il faut avouer que nous avons, auprès des Italiens,

nous Français Libres, une mauvaise réputation. Pris un par un, ces messieurs veulent bien convenir que leur Duce nous a joué un très mauvais et très lâche tour en plantant son stylet dans le dos de France, alors que les troupes allemandes déferlaient à travers nos campagnes. Les sujets de Vittorio-Emmanuele se répandent en protestations d'amitié envers nous; ils ne trouvent pour la plupart aucun mot assez dur pour qualifier Signor Mussolini. Mais, au petit éclat qu'ils rencontrent au coin de nos yeux, ils s'aperçoivent que nous sommes partagés à leur égard entre la colère et le mépris. Ils tremblent assez légitimement pour leur peau. Ils ne savent quels gages nous donner de leur entière, totale, parfaite et complété soumission.

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