‹ L'Épopée homérique expliquée par les monumentsChapitre 101 sur 114 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Si nous résumons les pages qui précèdent, nous aurons Timage d'une époque de transition où se rencontrent les tendances les plus variées. On y trouve encore maintes traces de barbarie. La propreté de la maison comme celle du corps laisse à désirer et, par suite, la finesse de Todorat n'est guère développée. De même la nourriture est d'une simplicité primitive; elle se compose généralement de la chair de bestiaux et de pain ; on ne fait mention dans l'Épopée ni de volailles ni de légumes. Le poisson qui, depuis le cinquième siècle, était considéré à Syracuse et bientôt après à Athènes et dans d'autres villes gi-ecques comme un mets très délicat, est dédaigné. Si les compagnons d'Ulysse, retenus dans l'Ile d'Hélios (1) et ceux de Ménélas, arrêtés par une accalmie dans l'île de Pharos (2), se résignent à prolonger leur existence en mangeant du poisson, c'est qu'ils sont terriblement affamés (3). Quant à la manière de fortifier

(1) Od, XII, 329-331. — (2) Od. IV, 368-369.

(3) Si Ton trouve parfois des comparaisons tirées de la pèche {IL V, 487, XVI, 406-409, XXIV, 80-82; Od, X, 124, Xïl, 251-254, XXIÏ, 384-388), c est qae le bas peuple, n'ayant point de bétail, avait déjà commencé à chercher une nourriture facile dans la pèche, tandis que les possesseurs de troupeaux, depuis le roi jusqu'au porcher, tenaient à Tusage traditionnel de se nourrir de viande. Il est possible d'ailleurs que ces allusions, qui contrastent d'une manière si frappante avec les récits de l'Épopée, aient été intercalées plus tard. En tout cas, des données qui dénotent une extension de la pêcherie ne se trouvent que dans un chant récent de l'Odyssée (XÏX, 113) et dans un passage des Kypria (voy. plus haut p. 4, note 5).

les villes, les Grecs des âges homériques ont, à notre avis, rétrogradé à Tétat de barbarie : ils ne protégeaient plus leurs cités par des remparts en pierre, comme c'était Tusage dans leur patrie avant l'irruption des Doriens, mais bien au moyen d'ouvrages en terre, en briques et en bois.

Les raffinements très variés, dus à l'influence de la civilisation supérieure de l'Orient, offrent un contraste frappant avec ces particularités primitives. Le costume, les ornements, la coupe des cheveux et de la barbe ont alors un cachet entièrement oriental. Le principal vêtement des femmes, le péplos, conserve bien encore sa forme antique et traditionnelle, mais on y sent, à bien des points de vue, l'influence des tissus bariolés de l'Asie Mineure. C'est aussi de la partie sud-ouest de cette contrée que provient l'usage de recouvrir les murailles de plaques métalliques, de les incruster d'ivoire et d'émail et probablement aussi le goût immodéré des parfums enivrants. Ce sont les Phéniciens qui introduisent les vêtements et les vases les plus précieux dans les maisons des chefs du peuple, et, dans le domaine des arts, les Grecs marchent généralement sur les traces des Orientaux. Si un lecteur moderne de l'Épopée se trouvait d'un coup de baguette subitement transporté dans le Mégaron d'un roi ionien, au moment où un aède homérique y réciterait un chant nouveau, l'aspect conventionnel des choses et les couleurs éclatantes de l'entourage lui feraient croire qu'il est, non pas devant une assemblée de Grecs, mais plutôt à Ninive, à la cour de Sennachérib, ou à Tyr, dans le palais du roi Hiram.

L'armement militaire ne se ressent pas moins de l'influence orientale. De même que chez les Égyptiens et chez les peuples de l'Asie Mineure, de même en Grèce les principaux guerriers s'élancent au combat sur des chars ; cet attelage joue un rôle très important dans l'attaque, dans la retraite comme dans la poursuite. Par contre, les Ioniens firent un progrès notable dans la manière de protéger le corps du combattant, et ce par l'adoption d'une armure très rapprochée de celle des hoplites des temps ultérieurs. Cependant cette armure est, autant que

nous le sachions, le seul parmi les produits industriels de ces siècles reculés qui marque une différence tranchée entre les Grecs des temps homériques et les peuples de TOrient.

Le commerce entre individus et en général toutes les formes de la vie sociale sont encore comme comprimées et apprêtées. Même la langue de FÉpopée, dans laquelle les Grecs anciens nous ont transmis le monument le plus magnifique de leur poésie et de leurs aspirations, est conventionnelle. Mais sous cette enveloppe s'agite déjà puissamment le génie propre de la Grèce.

Cette antipathie pour tout ce qui manque de plan, qui est le trait fondamental de l'esprit hellénique ou classique, s'accentue déjà avec netteté et vigueur dans l'Épopée. La conception délicate de la beauté physique et l'enthousiasme ardent qu'elle provoque sont également tout à fait helléniques. Les poètes voient non seulement l'effet d'ensemble de la forme et certaines particularités saillantes, telles que les beaux bras blancs, mais encore des détails qui échappent facilement à l'œil de l'observateur, comme par exemple la finesse des chevilles (1). On chercherait en vain un détail semblable dans la poésie provençale ou chez lesminnesànger dillem^nds. Il n'existe dans la poésie d'aucun autre peuple une figure qui représente, au même degré qu'Hélène, la puissance surnaturelle de la beauté. Et ce sens esthétique ne se bornait pas aux formes épanouies et florissantes de la jeunesse, mais encore à la vieillesse pleine de dignité. Quand Achille admirela belle figuredePriam assisdevant lui (2), il éprouve les mêmes sentiments que les Athéniens, lorsqu'ils ordonnent que les plus beaux vieilards prennent part en qualité de eaX>.o9opoi (c'est-à-dire avec des rameaux d'olivier à la

(1) 'Eôaoupoç^ xaXXi'ff^upoç, TavîSatp'jpoç sont des épithètes fréquemment appliquées aux femmes. Nous avons fait remarquer plus haut (p. 257, notes 4-6. //. IV, 147), les oçupi xoùÂ de Ménélas.

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