‹ L'Épopée homérique expliquée par les monumentsChapitre 17 sur 114 · XV1II · texte numérisé non relu

XV1II

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(4) Schliemann, Troja, p. 1-6, 38 et suiv. p. 183-184, p. 216.

(5) Dumont et Chaplain, Les Céramiques de la Grèce propre^ I, p. 9 et 12 ; Schliemann, Troja, p. 458. Les vases d'argile peint manquent dans les couches primitives |//ï'o«, p. 253, 256-257; Troja, p. 152-153). Les fragments avec ornements géométriques peints et sphinx ailés ont été trouvés sous les ruines de Tllion éolienne. {flios^ p. 684; Troja, p. 268; Dumont et Chaplain, Les Céramiques y p. 9, fig. 20, 21.)

(6) Schliemann, Troja, ip. 4\^eiflios, p. 840.

(7) /lios, p. 473-475.

superficiellement Tinfluence de la civilisation qui eut la Chaldée pour point de départ et se propagea de là vers le Nord et vers rOuest. Elles datent sans aucun doute d'une époque antérieure à rétablissement des Eoliens sur la colline de Hissarlik, établissement, qui eut lieu au onzième ou dixième siècle et qui a formé sur les débris des stations primitives une couche facile à reconnaître (1). Les découvertes de Tîle de Théra offrent à cet égard un autre critérium (2).

Sous une couche de pouzzolane rejetée par Téruption d'un volcan aujourd'hui éteint au milieu de Tile, on a découvert les ruines de demeures construites en blocs de lave non dégrossis et là toutes sortes d'ustensiles domestiques, surtout des vases d'argile. Ces derniers, comparés aux antiquités troyennes, révèlent une civilisation beaucoup plus avancée. Les ornements en sont peints de différentes couleurs, parfois très vives. Les motifs géométriques sont déjà bien plus nombreux et plus compliqués et témoignent pour la plupart d'un juste sentiment des proportions et de la symétrie. Outre des ornements géométriques, on y remarque des feuilles, des fleurs et çà et là même des quadrupèdes et des oiseaux (3). En même temps que des vases d'argile, on a trouvé divers objets en pierre, notamment des pointes de flèches, des couteaux, des instruments à gratter, le tout en obsidienne (4) ; preuve certaine que les vestiges de Thera sont également antérieurs à l'époque homérique. Par contre, en fait d'ouvrages en métal, on n'y a trouvé qu'une scie en cuivre et deux petits anneaux d'or ouverts qui ont dû faire partie d'une parure de cou (5). Fouqué suppose que l'éruption volcanique qui a enseveli ces habitations a eu lieu vers l'an 2000 avant Jésus-Christ (6). Cette opinion est partagée par le professeur

(1) Schliemann, Ilios, p. 684-687; Troja^^. 217 et suiv.

(2) Fouqué, Santorin et ses (éruptions, p. 92-131.

(3) Fouqué, pi. XXXIX-XLII p. 106-108, 112-114, 117, 120, 122-127. — Dumont etChaplain, Les Céramiques, I, pi. I, II, p. 19-42.

(4) Fouqué, p. 98, 105, 112, 121, 124, 125, 128.

(5) Fouqué, p. 105, 121. — (6) Fouqué, p. 129.

Fritsch, un savant distingué qui a étudié avec Fouqué la constitution géologique de File de Santorin (1). Si cette hypothèse est exacte, les habitations de Théra et leur contenu dateraient d'avant Fan 2000 et les stations troyennes qui sont de beaucoup antérieures seraient, par conséquent, encore plus anciennes.

Il est difficile de se prononcer sur un groupe de tombeaux (2) découverts à lalysos, dansTlle de Rhodes, tant que la relation de cette découverte n*aura pas été publiée. Nous ne sommes guère renseignés que sur les vases d'argile et les parures en pâte vitreuse (3). En ce qui concerne les vases, ils ont quelque analogie avec ceux de Tliéra et sont presque identiques à ceux de la citadelle de Mycènes. Chose importante à noter : dans la nécropole de Rliodes on a mis au jour deux vases, une jarre à anse (4) et une coupe-polype (5) qui manquent encore dans la couche la plus ancienne de Mycènes, formée par les tombeaux en puits et n'apparaissent que dans la couche suivante (6). Il semble en résulter que la nécropole de lalysos, au moins en partie appartient à une phase contemporaine de celle de Mycènes qui est plus récente. Un fait qui en détermine Tépoque, c'est qu'on y a trouvé un scarabée avec le nom du roi Amenophis III (7) qui régnait au seizième siècle avant Jésus-Christ. Mais le meilleur point de départ chronologique, ce sont les tombeaux en puits de Mycènes dont les antiquités se rapprochent de celles de la nécropole de Rhodes, mais sont plus riches et mieux connues (8) .

(1) Lettre de F. Dûmmler.

(2) Arch. Zeit. 1873, p. 104-105; Newton, Essays on Arl^ p. 284 et suiv. ; Gaz, Arch. V (1870) pi. 26, 27, p. 202; Lenormant, Les antiquités de la Troade, II p. 34; Duinont et Chaplain, Les Céramiques^ pi. III, p. 43-4<), p. 60-61, fig. 36. — (3) Les Céramiques, pi. III, p. 43-46, 52-54, 60-^1.

(4) Les Céramiques, pi. 111, 9. — (5) Ibid. pi. III, 1. — (6) Le tombeau à coupole de Menidi édité par l'Institut arch. allem. d'Athènes, p. 48.

(7) Newton, Essays on Art, p. 294; Gaz, Arch., V. 1879, p. 201-202.

(H) A Knossos, dans Tîle de Crète, on a trouvé également des vases qui appartiennent à cette période. Mais ils sont en trop petit nombre pour

G4 L^EPOPEE HOMERIQUE.

Pourtant avant d'aborder les fouilles du continent grec, nous avons encore à signaler une découverte importante faite à Caniiros, dans Tlle de Rhodes (1). On y a trouvé deux cavités creusées dans le rocher de la citadelle et remplies d'antiquités qui, autant qu'on en peut juger par la relation des fouilles, portent Tempreinte évidente d'un art mixte oriento-égyptien et proviennent sûrement en grande partie de fabriques phéniciennes. On est là sans doute en présence d'offrandes endommagées ou insignifiantes qu'on avait enlevées des sanctuaires pour faire place à d'autres plus belles et plus précieuses. Il est impossible de reconnaître dans aucune de ces pièces un produit grec; ces deux dépôts doivent donc dater d'une époque où les Phéniciens occupaient l'Ile de Rhodes. Leur domination prend fin dans la première moitié du huitième siècle à la suite de la colonisation dorienne (2). Par conséquent Lôschcke a raison d'admettre que toutes ces antiquités sont antérieures à cet événement.

Mais les tombeaux découverts par Schliemann dans la citadelle de Mycènes sont plus importants au point de vue de notre étude que tout ce que nous avons mentionné jusqu'à présent (3). Tous les savants qui ont vu par eux-mêmes ces tombeaux et leur contenu sont unanimes pour reconnaître qu'ils remontent à une époque préhomérique. Nous renonçons à réfuter l'opinion de Stephani (4) qui essaie de démontrer que les tombeaux de Mycènes doivent leur origine aux peuples septentrionaux, aux Hérules peut-être qui envahirent la Grèce au troisième siècle après Jésus-Christ. Il est évident que cet archéologue qui joint

qu'on puisse déterminer leurs rapports avec des groupes plus importants. Bull, de cotT. hellen, IV p. 124-127; Rev. Arch. 1880, pi. XXIIl, p. 359-361 ; Les Céramiques, p. 64-66.

(1) Comp. l-ôschcke, Mittheiltingen des deutschen InstUules in Atlien, VI. p. 1-9.

(2) Comp. Movers, Die Phônizier, II, 2, p. 256.

(3) Schliemann, Mykenœ, p. 175 et suiv. — Comp. Milchhœfer, Die Museen Athens. p. 86-98. Là est décrit aussi le tombeau découvert par la Société archéologique grecque après les fouilles de Schliemann.

(4) Compte-rendu 1877, p. 31-52.

la sagacité à une science profonde a été induit là en erreur faute d'analyse. Nous n'avons pas l'intention non plus de faire ici une revue générale des objets si nombreux et si variés contenus dans ces tombeaux, ni de rechercher quels sont ceux qui viennent du Péloponèse, quels sont ceux de fabrication étrangère, et parmi ces derniers quels sont les produits phéniciens, babyloniens, phrygiens, lydiens ou cariens. Nous nous bornerons à comparer la civilisation en général qui nous est révélée par ces tombeaux à celle décrite par les poètes épiques. Cela sufGra pour répondre victorieusement à tous ceux qui, sur la foi d'un examen superficiel, contestent l'origine préhomérique de ces tombeaux.

Si nous considérons d'abord le rite funéraire de Mycènes, nous verrons qu'il diffère de celui qui était en usage à l'époque d'Homère. Selon l'Épopée (1) les corps sont brûlés sur un bûcher, les ossements restants sont recueillis et renfermés dans un vase de métal. Ce vase est enterré et par-dessus on fait un tumulus. Il n'en est pas de même à Mycènes : les tombeaux consistent ici en tranchées oblongues perpendiculaires contenant des squelettes entiers. Sur un de ces squelettes (2) quelques morceaux de chair et de muscles se sont même conservés â la tête surtout, et le type du visage efet encore très distinct. De la cendre est répandue sur le sol et parfois sur les squelettes; on aperçoit, en outre, des traces de feu et de fumée sur les parois des tombeaux. Schliemann (3) et Stamatakis (4) en concluent que les cadavres étaient soumis

(1) Voy. notamment//., VI, 418-419, XXIII 139etsuiv. 253-257, XXI V, 787- 801. Od. XXI V 65-84. D'après la petite Iliade {Epicor. grœcor, fragm. èdit. Kinkel, I,p.40), Agamemnon, furieux, n'aurait pas fait brûler le corps d'Ajax, mais Taurait fait mettre en bière. Donc refuser Tîncinération à un mort était considéré comme un déshonneur. Comp. Welcker. Kleine Schri^ ten, II, p. 291-292, p. 504.

(2) Schliemann, Mykenœ, p. 341.

(3) Schliemann, p. 181, 192, 247,334 338. Comp. aussi Gladstone dans la Préface, p. XLl.

(4) Mitth. des deuisch, arch. Inst. in Athen, 111 p. 277,

m L'EPOPEE HOMERIQUE.

dans les tombeaux à un feu doux. Stamatakis (1) suppose le même procédé dans un tombeau à coupole découvert près de THéraion d'Argos, où Ton remarque les mêmes particularités. Mais nous ne voyons pas comment les objets faits de feuilles de métal très mince qui entourent le corps aient pu rester absolument intacts, quand on sait qu'une chaleur très modérée suffit pour les fondre. Dans ces conditions, il est bien permis de mettre en doute lopinion de Schliemann et de supposer que ces traces de feu proviennent de sacrifices. Dans les tombeaux de Nauplie, semblables par leur contenu à ceux de Mycènes, on a trouvé à côté des squelettes, des poteries où il est facile de constater Faction du feu, ainsi que des ossements de brebis et de chèvres à demi calcinés (2). Lollingy reconnaît, avec raison, des débris de victimes et Kôhler (3) se demande s'il ne convient pas d'expliquer de la même manière les mêmes particularités observées dans le tombeau de Menidi qui appartient à la même phase de civilisation. L'usage de sacrifices funéraires est démontré pour l'époque homérique. Achille, avant d'allumer le bûcher de Patrocle. abat tout à côté des taureaux et des brebis (4), couvre le défunt avec la graisse des animaux et entasse tout autour leurs corps dépecés. Construisait-on un cénotaphe, on faisait aussitôt un tumulus , et tout près de là on abattait des victimes (5). On a donc, ce me semble, le droit d'émettre l'hypothèse que les Mycéniens, après avoir enterré leurs morts, brûlaient des victimes expiatoires dans les tombeaux mêmes et répandaient de la cendre encore chaude sur les cadavres avant de les recouvrir de pierres et de terre. Cela explique tout naturellement l'état dans lequel on a trouvé ces tombeaux. L'hypothèse de l'inhumation des corps est

(1) MiUh. des arch, Inst., III, p. 277.

(2) Mitth.des arch. Inst. in Athen, V, p. 154-155.

(3) Dos Kuppelgrab von Menidi, édité par Plnst. arch. ail. d'Athènes, p. 55.

(4) //. XXIII, 166-169. Comp. Od. XXIV 66.

(5) Od. i, 291; 11,222.

d'ailleurs confirmée par les données que nous avons sur d'autres tombes analogues. Lolling, dans sa relation sur le tombeau a coupole de Menidi (1), ne dit mot de la crémation et se prononce, au contraire, catégoriquement pour Tinhumation dans sa description de la nécropole de Nauplie (2). Milchhœfer est du même avis en ce qui concerne les tombeaux de Spata (3). Ces opinions ont d'autant plus de valeur qu'elles ont été émises après les fouilles de Mycènes, lorsque l'attention était éveillée par b manière étrange dont Schliemann et Stamatakis avaient compris le rite funéraire mycénien. Enfin il importe de remarquer que, plus tard, les Grecs admettaient l'inhumation à l'époque préhomérique. Ils reconnurent les restes de Pelops (4), de Thésée (5) et d'Ariane (6) dans des squelettes que le feu n'avait point touchés (7). Apollonius de Rhodes dit aussi que les Argonautes enterraient leurs morts (8). «

Le squelette mentionné plus haut sur lequel on a remarqué des morceaux de chair et de muscles (9) mérite une attention toute particulière. Plusieurs naturalistes que nous avons interrogés à ce sujet nous ont affirmé que, pour un cadavre qui a séjourné à peu près 3000 ans sous une couche de pierres et de terre, ce fait ne peut s'expliquer que par une conservation artificielle. Schliemann (lO)compare avec raison l'air qu'a ce cadavre à celui d'une momie égyptienne. Il n'est nullement démontré qu'on ait eu l'usage dans l'antiquité, hors l'empire des Pharaons, d'embaumer précisément les corps. Mais nous savons que, dès les temps les plus reculés, on connaissait en Asie des pratiques au moins analogues destinées à conserver les cadavres. Les

(1) Dos Kuppelgrab Mi Menidi, p. 1-14. — (2) Mitth. V., p. 153-154, p. 156, note I, p. 157, IG2.

(3) Mitth,, III, p. 263.

(4) Pausan., V, 13,4. — (5) Plutarque, Thés, 36. — (6) Pausan., II, 23, 8, dOreste (Her. I, 68).

(7) Il en est de même pour les corps de Protesilaos (Hérod. XI, 120).

(8) Arg. IV, 480, 1530-1534.

(9) Voy. p. 51, note 2.

(10) Mykenœ, p. 340.

procédés d'inhumation des Phéniciens semblent directement inspirés des Égyptiens. Dans les sarcophages de pierre et d'argile des Phéniciens orientaux et occidentaux on remarque souvent des formes qui correspondent aux cercueils en bois des momies ou qui en sont dérivées (1). Dans certains de ces sarcophages, on a trouvé des traces de toile et de cordes qui permettent de soupçonner des procédés semblables à ceux de Tembaumement (2). Le roi de Judée, Asa (944-904 avant J.-C.) paraît avoir été enterré de la même manière (3). Nous savons, en outre, que les Babyloniens avaient Thabitude de plonger leurs morts dans le miel (4) — c'est ainsi d'ailleurs qu'a été enterré Alexandre le Grand, mort à Babylone (5) — et que les Perses enduisaient les cadavres d'une couche de cire (6). Dans l'un et l'autre cas on se proposait évidemment de conserver les corps. Il est évident qu'un enduit de cire empêche la pénétration de l'air qui est un agent de décomposition. Toutefois le bain de miel devait être plus efficace, car non seulement les molécules de cire qu'il contient éloignent l'air, mais encore le sucre absorbe l'eau des tissus et dessèche le corps. Si les Scythes enduisaient de cire la dépouille de leurs rois (7), il est très probable qu'ils avaient emprunté cet usage à l'Asie. Certains témoignages écrits prouvent que les Grecs aussi employaient en pareil cas le miel et la cire. Lorsque le roi de Sparte, Agesipolis, succomba en 380, à la fièvre, dans la Chalcidique, il fut plongé dans le miel et ramené ainsi à Sparte (8). Il y a deux versions différentes sur la manière dont le roi Agésilas fut transporté d'Egypte à

(1) Perpot et Chipiez, HUL de l'Art, III, p. 138, 177-19L

(2) De Longpérier, Musée Napoléon III, texte de la pi. XVII. — Renan, Mission de Phénicie^ p. 421.

(3) II, Chron. 16, 14. — (4) Hérod. I, 198. — Strabon, XVI, p. 746. - Lucrèce, De sérum nat., III, 889. — Comp. Roscher, Nektar und Ambrosia , p. 56-58.

(5) Statius, Silv, III, 2, 118. — Comp. Curtius, Alex, X, 10.

(6) Hérod. 1 , 40. — Strabon XV, p. 735. — Cic. Tusculan,, I, 45.

(7) Hérodote IV, 71.

(8) Xenoph. HelL V, 3, 19.

Sparte. Selon Tune il aurait été immergé dans le miel (1) ; d'après l'autre il aurait été, faute de miel, garni d'une couche de cire (2). Ces données ont, il est vrai, peu de valeur, dans une étude qui a pour objet la haute antiquité grecque ; car il n'est pas certain si cet emploi du miel et de la cire était une vieille tradition du Péloponèse, ou s'il n'a été inventé que plus tard par les Grecs ou emprunté à l'Asie (3). A ce point de vue le mythe * de Glaukos, jBls de Minos et de Pasiphas a une grande importance (4). Le jeune Glaukos tombe en jouant dans un pot de miel. Preller (5) fait justement remarquer que cette expression est dérivée de la coutume qu'on avait de déposer les cadavres dans le miel, et désigne simplement la mort. Il en résulte que les Cretois connaissaient, dès la plus haute antiquité, cet emploi funéraire du miel. Hérodote fait à ce propos un récit qu'il faut retenir (6). Le Perse Artayktes, combattant dans l'armée de • Xerxès contre la Grèce, dévasta en 479, à Elaeus, le tombeau et le bois sacré de Protesilaos, et fut fait prisonnier près de Sestos, par les Athéniens. Pendant que les soldats chargés de le garder faisaient frire du poisson salé ou fumé (xapr/ouç), il se produisit un miracle. Le poisson posé sur le feu se mit à frétiller comme si l'on venait de le prendre. Alors Artayktes dit à l'homme chargé de la friture : « Ne crains pas ce miracle, car il ne s'adresse pas à toi; il m'annonce qua Protesilaos couché à Elapua, quoique mort et bien salé (tapixo; eoiv), tient des dieux le pouvoir de nuire à son offenseur. » Le mot rapixoç appliqué à Protesilaos indique que son corps était conservé dans de la saumure ou dans tout autre liquide analogue. Le cadavre

(1) Diodore, XV, 93. Les Romains de l'époque impériale employaient également le miel comme antiseptique. Plin. VII, 35, XXX, 115. — Colum. XII, 10.

(2) Corn. Nep., XVII AgesU. 7. Plutarque, Agesil. 40.

(3) Cependant il convient de noter ici tout particulièrement l'observation d'Hérodote (VI, 58) d'après laquelle les pratiques usitées pour l'enterrement des rois îacédémoniens concordaient avec celles usitées chez les Barbares d\\sie. — (4) Hygin, Fab. 136. — Apollod. Bibl IIL 3.

(5) Grierhische MythoL, II, p. 475. — (6) IX, 120.

trouvé dans le tombeau en puits de Mycènes se range tout naturellement dans cette catégorie.

Il est très probable que différents peuples eurent, indépendamment les uns des autres, Tidée d'employer certains procédés de conservation pour les corps de personnages de distinction, qui restaient longtemps exposés et dont les funérailles se faisaient avec une pompe toute particulière. Nous savons d'ailleurs que cette coutume existait chez les Guanches des îles Canaries, chez les Mexicains, les Péruviens, les habitants de Tahiti, de Formosa, du Tonkin et autres peuples (1) qui ne pouvaient avoir aucun rapport avec la civilisation du bassin méditerranéen. Cependant tout porte à croire que les Grecs des temps préhistoriques avaient emprunté aux peuples de l'Asie antérieure l'usage de conserver les cadavres. Nous en avons pour preuve les contrées où nous avons constaté cet usage. L'Argolide d'où provient le cadavre de Mycènes a subi, ce n'est pas douteux, diverses influences orientales. Elaeus, où l'on vénérait la momie de Protesilaos, était situé sur l'Hellespont, tout près de l'Asie Mineure. L'île de Crète, où le souvenir de l'ancien rite était resté vivace dans le mythe de Glaukos, jouait un rôle très important dans les rapports entre l'Asie antérieure et l'Ouest. En tout cas, le mot xap/ueiv qui revient trois fois dans l'Épopée est une preuve irréfutable que les Grecs d'avant Homère connaissaient l'usage de conserver les cadavres (2).

(I) Zœga, De origine et wiu obeliscorum, p. 2G8-269. — (2) II, V, 85 :

8(ppa i iap'/u9(i>9t xapY]xo{x6cJt)VT£ç 'A/^aio(

Il XVI, 450,674:

fvOa £ Tap/^u<Jouoi xaafyvrjTof -zz Irai te tufjiSro te OTiîXyj il' to yip yepaç ivii Oavôvrwv

Le même mot revient dans ÏAnth, pal., VII, I7G et 537, ainsi que dans les Epigramm. grœca ex lapidibus collecta, éd. Kaibel, n. 549, 685 et 1083. Dans rinscription du cénotaphe de VA7ith. poL, VU, 537; le verbe xap/aeiv semble y avoir sa signification primitive. L'expression ojvojia lapy^utaç (V. 3) a beaucoup plus de sens si on le traduit non par : « enterrant le nom », mais bien par « conservant le nom grâce à l'enterrement » .

Ce verbe signifie enteii^er et est évidemment synonyme de T«pi/eueiv, usité plus tard dans la langue et qui a le sens de saler y préserver^ sécher et embaumer (1). Si cette dernière signification est, comme c'est très vraisemblable, la signification primitive, il en résulte que les Grecs de Tépoque préhomérique, qui ne brûlaient point mais inhumaient les cadavres, leur faisaient subir une sorte de momification. Avec le temps, le mot indiquant la plus importante opération de lenterrement fut appliqué à l'enterrement lui-même et conserva ce sens même après que la crémation eut remplacé Tinhumation.

Il y a d'ailleurs dans l'Épopée comme des réminiscences de procédés usités chez les ancêtres pour la conservation des corps : Hector, chose étonnante, n'est brûlé que vingt-deux jours après sa mort (2) ; la dépouille mortelle d'Achille est exposée pendant dix-sept jours (3). Et lorsque Thétis, pour conserver le corps de Patrocle dans toute sa fraîcheur, lui verse du nectar et de l'ambroisie par le nez (4), cette description ne fait point l'impression d'une fiction poétique, mais elle semble inspirée par l'idée vague qu'a le poète d'un procédé usité de son temps ou bien autrefois. Enfin il est deux passages de l'Épopée très significatifs à ce point de vue : ce sont ceux (5) où il est dit que le corps, une fois placé sur le bûcher, est entouré de vases remplis de miel. Le miel n'était guère à cette époque un article de consommation courante, ni un comestible favori; il ne possède d'ailleurs pas la vertu d'accélérer la combustion du cadavre. On peut donc se demander, à bon droit, si les Grecs ne posaient pas ces vases sur le bûcher tout simplement parce qu'ils avaient un vague souvenir du rôle important que le miel jouait dans les funérailles des temps préhomériques. Ce n'est pas le lieu ici de nous arrêter aux fonctions du poUinctor ro-

(1) Çomp. Curtius, Gr. Etym., p. 711). Roscher, Nektar und Ambrosia^ p. 59.

(2) //. XXIV, 31, 413, 664, 784. — (3) Od, XXIV, 63. — (4) //. XIX, 38-:W. (5) //. XXIll, 170. Od, XXIV, 68.

72 I/EPOPEE HOMERIQUE.

main qui consistaient à oindre les cadavres , à les envelopper de bandelettes, en un mot à les préparer pour la collocatio (1); cela nous mènerait trop loin. Mais nous ne pouvons nous empêcher de rappeler une observation qui, si elle venait à être confirmée, prouverait qu'un des procédés de conservation usités dans les pays orientaux du bassin méditerranéen, fut également introduit dans l'ancien Latium. Sur le versant nord-est du mo^is Albanus {monte Cavo) s'étend une nécropole d'où des pluies fréquentes font rouler des objets manufacturés jusque dans les campi (ÏAnnibale situés en contre-bas. Après les pluies de printemps de Tannée 1885, on y a trouvé trois bibelots égyptiens. Sur deux d'entre eux, un symbole Ded et une figurine du démon Amset, en smalt bleu, Erman (2) a reconnu des restes de bandelettes analogues à celles des momies égyptiennes. Il en a conclu que si ces objets, comme c'est vraisemblable, proviennent de la nécropole située au pied du mons Albanus, les cadavres de cette dernière ont dû être enterrés à la manière égyptienne. Cette nécropole n'a pu subir directement l'influence de la vallée du Nil, cela va de soi. Mais il est possible que les Phéniciens d'Est ou d'Ouest, dont le rite funéraire ressemblait à celui des Égyptiens (3), aient introduit ces usages en Italie. Autant que nos connaissances nous permettent de l'affirmer, des antiquités égyptiennes ou égyptisantes de ce genre se rencontrent surtout dans les tombeaux italiques appartenant au sixième siècle avant Jésus-Christ (4). Or c'est précisément à ce moment qu'a lieu ce commerce fréquent entre les Phéniciens et les Latins, dont il a été question dans le chapitre II de ce livre. Il n'est donc pas impossible que par ce commerce un rite funéraire égyptien ait été à cette époque introduit dans le LaUum.

(1) Salmasius, Vopiscus^ note 3. — Divus Àurelianus, cap. 4. — Hildebrand, ApuL fragm,^ 9, II, p. 637.

(2) Bull, deir Imt,, 1885, p. 182-183.

(3) Voy. plus haut, p.67-68. — (4)vlnn. delV Inst., 1831, p. 119-120, 1879, p. 240-245. Bull 1860, p. 179-180; 1886, p. 31-32.

Nous n'avons pas à nous étendre ici sur la conservation des cadavres aux époques ultérieures : il nous suffira de citer ici un exemple de cette espèce. Tacite (1) raconte que Poppœa, femme de Néron, ne fut pas brûlée selon le mode romain, mais que son corps fut, suivant Tusage, adopté pour les rois étrangers (regum externorum consuetudine)^ remplie d'abord de substances odoriférantes et déposé ensuite dans le tombeau des Julii. Par rois étranget^Sy il faut comprendre surtout les monarques des royaumes hellénistiques. Si les corps de ceux-ci étaient conservés par un procédé artificiel, ce fut probablement à rimitation du procédé adopté par les Babyloniens pour l'inhumation d'Alexandre le Grand (2). Mais, après cette digression, revenons à la comparaison entre la civilisation qui nous est révélée par les tombeaux de Mycènes et celle qui ressort de l'Épopée.

Il n'est nullement question dans l'Épopée de l'habitude qu'avaient les Mycéniens de recouvrir le visage des morts de masques en tôle d'or (3). Cet usage dénote encore des influences orientales. Les visages des momies égyptiennes sont souvent recouverts de masques en or repoussé, particularité dont les plus anciens exemples remontent jusqu'à la dix-huitième dynastie (4). On a remarqué dans les tombeaux phéniciens et carthaginois la présence de masques d'or et d'argile (5).

En général, l'industrie de Mycènes, autant qu'on en peut juger par les tombeaux, semble beaucoup plus riche et luxu-

(1) Ann.,X\Uù.

(2) V. plus haut, p. 53. — (3) Schliemann, Mykenœ, p. 220, 253-257, 332. — Overbeck, Genchichte der griech, Plastik^ p. 34, fig. 4, p. 381. — Comp. Benndorf, p. 66.

(4) Benndorf, p. 66. — (5) Perrotet Chipiez, Hht, de l'Art. III, p. 464-465, 899-900. Dans la collection d'antiquités sardes appartenant au juge Spano, mort il y a quelques années à Oristano, nous avons pris la note suivante : t masque avec barbe de satyre (haut. 0",20, larg. 0,15) en terre jaune rougeâtre avec traces de couleur, trouvé, dit l'étiquette, dans un tombeau de Tharros sur le visage d'un cadavre ; il a un nez camus, sur la partie supérieure du front un diadème bas et le long du visage une série de trous qui servaient à passer des fils t.

74 I/EPOPEE HOMERIQUE.

euse que celle de Tépoque homérique. L'Épopée ne parle point des ornements en feuilles d'or qui brillaient sur les vêtements des Mycéniens. Tout au plus peut-on reconnaître une allusion à cette toilette dans la curieuse expression où il est dit que Zeus et Poséidon se revêtent d'or (1). Aucune mention n'est faite non plus dans TÉpopée de ces plaques d'or qui ornaient la poitrine de trois cadavres de Mycènes (2). Cette parure est évidemment d'origine orientale. On a trouvé de ces pectoraux d or incrustés de pierres précieuses dans les tombeaux égyptiens (3). Une parure semblable était également un des insignes distinctifs du grand prêtre juif (4). Dans le tombeau découvert à Cœré (5), par Regulini et Galassi, on en a trouvé un spécimen avec figures et ornements repoussés, qui parait être un travail phénicien ou carthaginois (voy. p. 49-50.). L'état actuel de nos connaissances nous permet d'affirmer que cet ancien accessoire oriental ne se rencontre pas plus tard dans le costume grec, à moins qu'on veuille reconnaître un de ses dérivés dans l'égide qui couvre la poitrine de Pallas. Précisément les objets les plus somptueux des tombeaux mycéniens n'ofl'rent aucune analogie avec les descriptions de l'Épopée. Rappelons-nous les lames d'épée et de poignard en bronze rehaussées de riches ornements figurés (6) ainsi que la poignée en forme de dragon dont les yeux et les écailles sont faits de morceaux de cristal de roche bien ciselés et incrus-

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