XVI
w; 5'3t6 lot/ov dtvTjp ipapT) jTJXivorai X(0'-iaiv oa)|xa7oç O'^TiXoto, ^ia$ divé;xcov dXgefvcov.
pour le thalamos d'Ulysse (1) ; car Tépithète ajoutée aux pierres (ituxvîiaiv XiOaSeaaiv) fait supposer une construction serrée, et si le poète avait pensé aux moellons reliés au moyen du mortier, il n'eût certainement pas manqué de faire allusion à ce mode de jonction. Mais les ruines de certains monuments semblent prouver qu'outre ces pierres, on se servait aussi de briques crues d'argile et de blocaillons joints au moyen du mortier. Nous avons déjà dit plus haut que tous les murs de la citadelle d'Hissarlik étaient en briques non cuites (2). Dans le palais de Tirynthe, ils sont parfois complètement construits en blocaillons calcaires à mortier, parfois seulement à la partie inférieure qui repose sur les fondations. Le mortier se compose d'argile mêlée de paille et de foin. Pour les parties supérieures du mur, on se servait souvent de briques crues d'argile (3). Les constructions en briques comme celles en moellons étaient très répandues en Grèce et en Asie Mineure, même après la conclusion de l'Épopée. Ces deux modes de construction étaient usités jusqu'à la période romaine pour la plupart des maisons d'habitation grecques et même pour beaucoup d'édifices publics. Le choix des matériaux dépendait beaucoup de la constitution géologique du sol : ainsi dans les régions montagneuses, on employait de préférence les moellons, dans les plaines la brique (4). Or, si les deux procédés de construction étaient usités
(1) Od. XXIÏI 193 :
tG 8' (autour de l'oliviep) l-^tù ajjL^tSaXwv OdXa;jLov Wjxov,
dçp' iTéXgaaa, nu/ vTJaiv XiOaOscr9tv, xa\ e\j xaO'j;;spO£v epgtj»a
Le mur de TavXïi d'Eumaios, dit l'Odyssée (XIV 10) est fait, en bas, de ^'jTofai Xdieaai, en haut de buissons d'épines (haies vives) ; il s'agit là évidemment de pierres non taillées, posées les unes sur les autres, comme on les emploie encore dans l'Europe méridionale pour les murs de clôture. Il en est de même des xxTcopu/^éeaai XfOoiaiv mentionnés dans la description de VoSM de Polyphème. {Od, IX 185.)
(2) Voy. plus haut, p. 84-85'
(3) Schliemann, Tiryns, p. 288-294.
(4) Sur les briques voy. plus haut p. 84-86; sur les moellons, Dôrpfeld, Uiêtorische Auftœtze E. Curtius gewidmet, p. 141.
à répoque qui précéda l'Épopée comme pendant celle qui la suivit, on peut admettre qu'il en fut de même à Tépoque homérique. L'Épopée, il est vrai, ne mentionne point de murailles de briques et de moellons. Mais cela se conçoit facilement, puisque ces matériaux n'étaient jamais apparents; ils étaient dissimulés par un badigeon à la chaux, des incrustations en tôles métalliques ou en hyanos (verre bleu) et souvent par un placage en bois.
En ce qui concerne l'enduit de chaux, nous sommes en droit d'en dire ce que nous avons dit des moellons et des briques. Son emploi chez les peuples orientaux remonte à la plus haute antiquité (1). Il s'est étendu de très bonne heure vers l'ouest, comme le prouvent les maisons très anciennes découvertes dans rile de Théra (2). Sur les murs d'une grande salle faisant partie d'une de ces maisons, on a remarqué des traces de chaux mélangée avec des éclats de marbre (3). Dans une autre salle, les murs étaient recouverts d'une couche d'argile enduite de chaux et décorée de peintures (4). On a constaté, dans le palais de Tirynthe (5), exactement le même procédé qui a été trop propagé à l'époque historique pour qu'il soit utile d'y insister longuement à cette place.
Nous ne pouvons nous empêcher de voir là une indication pour expliquer un passage de l'Odyssée qu'on a interprété de très différentes manières. L'Épopée parle souvent de pierres bien polies que l'on posait sur les places publiques devant
(1) En Egypte, on le trouve dès la dix-huitième dynastie (seizième et quinzième siècles). Yoy.Florentiner Muséum^ n° 2470-2472. Comp. Berend, Principaux monuments du Musée de Florence^ p. 3 et suiv. Comp. aussi Semper, Der Stii, I p. 325, 335. — Perrot et Chipiez, Hisl de VarL II, p. 273. — Chez les Hébreux : Leviticus XIV 41. — (2) Voy. plus haut p. 62-63.
(3) Fouqué, Sanlorin et ses éruptionSy p. 127.
(4) Fouqué, ibid, p. 110-111. Les parois d'un tombeau découvert à Syra et appartenant à Tépoque des monuments de Théra étaient recouvertes d'une couche quadruple de stuc. Bev. arch, VI, 1862, II p. 225. — MittheiL des Instituts, athen. Abth. XI, 1886, p. 34-35.
(5) Schliemann, Tyrins^ p. 338.
les palais des rois et qui servaient de sièges aux princes ou aux chefs les plus anciens, lorsqu'ils tenaient conseil ou qu'ils rendaient la justice (1). Les sièges de ce genre, placés devant la maison de Nestor, s'appellent dans l'Odyssée Xeuxot iirojtCXSovrsç «XiCçatoç (2). Hehn (3) traduit ceci par : c luisants comme s'ils étaient enduits de graisse ». Mais cette comparaison n'existe pas dans le texte. Dans la première édition de ce livre (4), nous avons proposé de traduire : « polis au point d'êtreluisants^.'AXeiipap signifierait alors cette substance avec laquelle on enduisait la surface de la pierre pour la polir ensuite. Au point de vue linguistique, il n'y a rien à objecter contre cette version ; le mot aXei^ap est d'ailleurs employé par Théocrite (5) pour désigner la poix ou le goudron avec lequel on bouchait les fentes du couvercle des récipients à vin en terre glaise. Aujourd'hui, une autre explication nous paraît plus plausible. Dans le palais de Tirynthe non seulement les murs de briques et de moellons, mais aussi les antes en pierre taillée étaient recouverts d'un enduit de chaux (6). Par conséquent, aXei^ap indique peut-être, dans ce passage, un badigeonnageàlachaux d'un blanc brillant.
Les populations qui ont construit les vieilles habitations de Théra savaient déjà couvrir cet enduit de peintures. Dans la salle mentionnée plus haut (7), la partie inférieure des murs était décorée de bandes horizontales alternativement rouges, jaunes, bleues ou d'un brun noirâtre, le reste de la surface était couvert de fleurs roQges sur fond blanc (8). Les peintres de
(1) Il XVIII 504. Od. III 406, VIII 6. (2)111406:
ir. o'iXOwv xai' àp' t^âi' ski ÇgTcoîfft XfOotatv oT 01 laav 7:po7;dlpoi0e Oupdfcov u<{>7]Xdf(ov X«uxo{ , Â::o9':iX6ov':e( iXe^^aTo;
(3) KuUurpflanzen und Ilauslhiere, 3« éd. p. 90; 4« éd. p. 84. — (4) éd. aliéna, p. 69, note 5. — (5) Id. VII 146.
(6) Schliemann, Tirynsip. 301. — (7) Plus haut p. 24, note 4. (8) Fouqué, Santorin et ses éruptions^ p. 110-111.
Tirynthe semblent s'être tenus, pour la partie inférieure des murs, à la décoration rayée de Tliéra (1). La partie supérieure, au contraire, montre une quantité d'ornements l^s plus divers, des motifs en guise d'écaillés, des spirales, des rosaces, des feuilles, des fleurs, des étoiles de mer; il est difficile, dans une description sommaire, de donner une idée de leurs formes et de leur groupement (2). Il convient de remarquer surtout une frise composée de deux rangs de spirales comprises entre de simples bandes en haut et, en bas, une série de rosaces; c'est donc une décoration semblable à celle du plafond du thalamos d'Orchomène (3). En dehors de ces motifs d'ornements, il y a aussi des figures, notamment des sphinx ailés (4). Sur un fragment, on voit un taureau s'élançant, et à genoux sur lui ou bien (ceci n'est pas certain) à côté de lui un homme courant (5). Bien que cinq couleurs seulement soient employées, le blanc, le noir, le rouge, le bleu et le jaune, on peut se faire une idée de l'impression de richesse que devait produire la décoration des murs de ce palais, quand elle était intacte et que les couleurs fraîches brillaient de tout leur éclat. Si les poètes de l'Épopée avaient connu une décoration murale de cette espèce, ils n'auraient pas manqué d'y faire allusion. Les sphinx multicolores avec leurs ailes largement éployées se prêtaientmerveilleusement à la description épique. L'épithète itotxiXoç (6), si familière aux poètes, eût été tout naturellement employée pour donner une idée des peintures de la décoration murale. Or les termes indiquant les appartements (ôwepwva aifaXot^-ca,) (7) et les murs (iv(.j7ci« TtajxcpavowvTa) (8) sont toujours accompagués, dans l'Épopée, d'épithèies qui font ressortir l'éclat de la surface et s'appliquent
(1) Schliemann, Tiryns, p. 340, 395-396 ri» 141. — (2) Id. pi. VIII-XI, p. 338-350, 395.397.
(3) Tinjns, pi. V, p. 34a341. — (4) Ibid. pi. VI, VII, XII, p. 341-343,
(5) Ibid, pi. Xlll, p. 345, 348.
(6) Voy. notre ch. XXX. ~ (7) Od. XVI 449, XVIII 206, XIX 600, XXII 428. — (8) //. VIII 435, XIII 261. Od, IV 42, XX 121.
plutôt à un enduit de chaux monochrome que polychrome. On peut donc en conclure, que la décoration murale à Tépoque la plus florissante de l'Épopée était plus simple que pendant la période antérieure.
Outre Tenduit de chaux, on se servait, pour le revêtement des murs, de matériaux plus précieux : on incrustait les murs, sur toute la surface ou dans quelques parties seulement, de feuilles métalliques, d'ivoire et d'une substance qui s'appelle dans l'Épopée xvavoi;. Dans un passage de l'Iliade, la maison de Poséidon est d'or (1), dans un autre celle d'Hephaistos est de bronze (2) ; les poètes admettaient donc ,que les demeures de ces dieux étaient rehaussées à l'intérieur ou à l'extérieur d'incrustations métalliques. Mais ce n'est là qu'une indication très vague : ces épithètes ne sont, d'ailleurs, employées que pour des habitations de dieux, et chaque fois qu'il est question dans riliade de la demeure de Priam ou d'un autre mortel, il n'est jamais fait mention d'incrustations m'étalliques. Les poètes en parlent donc plutôt par ouï-dire que pour les avoir vues de leurs propres yeux. Il n'en est pas de même de l'Odyssée. Si l'on songe que les revêtements du mur du Megaron d'Alcinotis sont décrits minutieusement et que chaque détail est bien mis en place (3), on reconnaîtra que le poète devait avoir l'occasion
Aiyaç, ?v6a xi oî xX.uià Bcojiaxa ^évOcat Xtjxvr|Ç, yp^a£a [xapjiatpovTac tsieû/aTai, df^Ottoc ahi.
'H^atoTou ôTxavE B6fA0V Bêtiç àç.-^fv^mtioi jf OiTov dfoTspàevta, [LiX9.r,çtnV ùOavàToioiv /dXxEov 5v f'aÙTOç 7:oiii«aTO xuX.Xo7cod{ci>v
(3) Od. VII 86
yàXxzoï (jiv yetp tôt/ oi âXYjXÉoaT* fvOa xa\ cvOa Iç [jL>j)^ov IÇ oùoou, ntçX ^l Op^Y^^^ xuivoto* yyjinon oà Oupai ;7Jxtvbv B6pLov evtb{ ^ep^ov. aTaOji.o\ S^ipifupEot âv yjaXxita ?9Toc9av oùBû, ipYupgov o'êtp' OnepOupiov, /.puaiv} tk xop<uv7)
d'admirer des murs décorés de la sorte. Les murs de cette salle étaient recouverts, dans toute leur longueur, de feuilles de bronze; la frise était en kyanos, les portes avaient des battants dorés, un seuil de bronze et des jambages d'argent. Dans le megaron de Ménélas, Télémaque est ébloui de Téclat de l'airain, de l'or, de V électron et de l'ivoire (1); et c'est sûrement sur les murs qu'il voit briller toutes ces richesses.
Pour bien comprendre ces descriptions, il faut que nous sachions au juste ce qu'il faut entendre par le kyanos du megaron d'AlcinoUs et ce que peut être cette autre substance désignée par le génitif i^jXsxTpou dans le discours de Télémaque. Comme Lepsius (2) a déjà donné une explication très exacte du mot xuïvoç, il suffira de résumer ici les recherches de ce savant sur cette question; nous nous bornerons à y ajouter quelques observations que réclame le caractère spécial de notre livre.
Kyanos est pris généralement dans le sens de l'acier bleu, et, tout récemment encore, Evans (3) a vivement soutenu cette manière de voir. Cependant cette traduction est contredite par ce fait que, dans le grec moins ancien, ce mot a toujours eu un autre sens. Il indique premièrement le lapis-lazuliy appelé aussi aàffcpEipoç, deuxièmement le bleu d'outre-mer que l'on obtient par la pulvérisation du lapis-lazuli, troisièmement les minéraux dont on se sert pour imiter la pierre et le véritable bleu d'outre-mer. Il y a sur ce sujet un passage classique dans le Traité des pierres de Théophraste (§ 55). Cet écrivain distingue d'abord le kyanos qui s'est formé spontanément (xuavoç «ùtoo^uiiç) , c'est-à-dire le kyanos naturel, du kyanos artificiel ((jx£uaffT(5<). La première expression indique sans aucun doute le lapis-lazuli, comme le
(1) Od. IV, 71 :
.... opdÇso...
yaXxou T£ (ïTEpOKTjv xotB Bcuuara TjyjfjzvTa y puaoO t' ^XixTpou te xa\ àp^upou Tj^'e'XésavToç
(2) Die Metalle in den œgyptischen Inschriften (Comptes rendus de l'Acad. de Berlin, 1871), p. 53-79, 117-118, 129-143.
(3) Vùge du bronze^ p. 14 et suiv.
démontre un autre passage du même traité (§ 39), où est signalée cette particularité du kyanos naturel qu'il est parsemé de poussière d'or, ce qui est une marque distinctive de la lazulite. Après avoir établi la différence entre le kyanos naturel et artificiel, Théophraste s'exprime ainsi : c II y a trois espèces de kyanoSj l'égyptien, le scythique et le cypriote. Pour les teintes foncées l'égyptien est préférable ; le scythique pour les teintes claires. Le kyanos égyptien se prépare artificiellement. Ceux qui ont écrit sur les rois dirent quel roi a, le premier, fait préparer le kyanos fondu (x. x^roç) pour imiter le kyanos naturel ; ils ajoutent que certains peuples, même les Phéniciens, payaient un tribut de kyanos^ en partie non brûlé et en partie passé au
feu (tou |jl2v diirupou, tou Zï ircTrupcofii^vou) ».
L'interprétation des inscriptions et des peintures égyptiennes et l'analyse chimique à laquelle il a fait soumettre les objets d'art égyptiens ont conduit Lepsius à déterminer exactement toutes les variétés de kyanos citées par l'écrivain grec. Les diverses substances, que les Grecs désignaient par le mot kyanos j sont indiquées dans les inscriptions égyptiennes par le mot ^ifishet. La lazulite et le bleu d'outremer, que l'on en tire, s'appellent fesbet-may c'est-à-dire vrai yesbet , quelquefois « bon jesbet deBabylone » ou « bon x'^sbet de Tefrer (Teflel) ». C'est surtout en Tartarie, notamment dans le Badaschkan actuel que se trouve la lazulite. De là, cette précieuse pierre était transportée, à travers la Médie et le pays des Parthes, jusqu'à Babylone, puis jusqu'aux rivages de la Méditerranée. Tefrer ou Teflel n'était sans doute pas le gisement central, mais une des stations intermédiaires que la lazulite trouvait sur son chemin, avant d'arriver en Egypte. Or, les écrivains grecs postérieurs à Hérodote placent en Scythie le Badaschkan actuel où se trouve principalement la lazulite. Il semble donc certain qu'en parlant du kyanos scythique, Théophraste a voulu désigner la lazulite et le véritable bleu d'outremer que l'on en tire.
Dans les inscriptions égyptiennes, on distingue du vrai Xesbei le x^sbet-iri-ty c'est-à-dire le kyanos artificiel qui cor-
ÉPOPÉB HOMÉRIQUE. 9
respond au xuavoc axsua(rro<; de Théophraste. Le kyanos artificiel était une pâte vitreuse colorée en bleu avec du minerai de cuivre^ ou parfois avec du cobalt qui imitait la lazulite. Avec cette matière, les Égyptiens fabriquaient, soit en la moulant, soit en la ciselant, des figurines, des amulettes, par exemple des scarabées, des parures pour orner le cou et la poitrine. De plus, on broyait ce verre et Ton se servait de sa poudre bleue pour remplacer le véritable outremer, procédé déjà employé au temps des antiques dynasties de Memphis, Enfin des objets plus ou moins gros en argile et en pierre furent recouverts, en guise de faïence, avec du jesbet bleu ou verdâtre et Ton a constaté que ces objets étaient faits complètement avec du yesbet. Mais ce qui a un rapport plus direct avec Tobjet de notre étude, c'est remploi de briques émaillées de cette manière pour couvrir en partie les murs. Ces briques étaient déjà usitées au temps des rois de Memphis, comme le prouve la grande pyramide de Sakkarah, où l'entrée d'une chambre est encadrée de plusieurs couches de briques à émail bleu (1).
On donnait ordinairement la forme des briques à la pâte vitreuse qui servait à fabriquer le bleu d'outremer. Sur les monuments égyptiens, les briques de cette sorte sont représentées entassées par assises horizontales, et Ton en voit qui sont conservées dans les trésors à côté du yesbet naturel. Comme le verre, pour s'assimiler la matière colorante, devait être fondu, Théophraste qualifie ce genre de kyanos de yyviç ou weirupoijAcvoç, et «Iyw^tioç du nom du pays où il a été inventé. Mais certains indices tendent à prouver que l'invention égyptienne avait été introduite de très bonne heure dans les contrées avoisinantes de l'Asie. Dans le butin conquis par Thoutmès III, lors de sa campagne en Mésopotamie, se trouvait une certaine quantité de yesbet naturel et 24 ten (poids égyptien) de yesbet artificiel. Sur les parois d'un tombeau thébain déjà mentionné et appartenant à l'époque du même roi, nous voyons les Kefa, c'est-à-dire les
(1) Perrot et Chipiez, Histoire de T Art, I, p. 822-826.
Phéniciens apportant comme tribut du -^esbet naturel (1) et de grands vases peints en bleu qui étaient sans doute en jesbet artificiel : c'est un fait qui confirme l'assertion de Théophraste sur le tribut phénicien en kyanos. Les Phéniciens ont d'ailleurs travaillé artistement même le kyanos artificiel : cela ressort non seulement des vases représentés dans le tombeau ci-dessus mentionné, mais encore d'un grand nombre d'autres antiquités phéniciennes conservées à ce jour, parmi lesquelles nous citerons notamment les figurines de divinités, les scarabées et les flacons à parfums en smalt, qui se rencontrent surtout dans les îles de Chypre et de Sardaigne. De même, l'on trouve en Chaldée et en Assyrie des traces de l'habitude qu'on avait dans ces deux pays d*orner certaines parties des murs de briques émaillées de bleu (2).
Enfin le kyanos de Théophraste non soumis à l'action du feu (airup<K) était évidemment la matière colorante qui était mélangée au verre, c'est-à-dire le carbonate bleu de cuivre ou l'ocre bleue. Cette matière se rencontre en cristaux ou sous une forme plus terreuse dans le voisinage des gisements de cuivre, et l'on en tire une poudre bleue, qui cependant change légèrement de ton sous l'action de l'air, inconvénient auquel les Égyptiens cherchaient déjà à remédier en mélangeant le carbonate bleu de cuivre avec la pâte de verre, puis en pulvérisant le tout pour en faire une matière colorante. Le principal gisement de cuivre de la région sud-est de la Méditerranée se trouve à Chypre. Or, comme les Phéniciens ont été pendant longtemps les maîtres absolus de cette île, il est très vraisemblable que le kyanos non soumis à l'action du feu, celui que, suivant Théophraste, les Phéniciens fournissaient aux Pharaons, était le carbonate bleu de cuivre recueilli dans les mines de Chypre.
(1) Voy. plus haut p. 32, note 2. Lepsius nous a assuré que sur une corbeille remplie de substance bleue se détachait jadis nettement Finscription y^esbet,
(2) Perrot et Chipiez, Hisi. de rArt, II, p. 296-309. Briques émaillées avec divers ornements sur fond bleu : de Longpérier, Musée Napoléon Illy pi. IV. Frises et socles en briques émaillées bleues dans les édifices du roi Sargon : Place, Ninive, pi. 14-21, 24, 26-31.
Tels sont les principaux résultats des recherches de Lepsius : nous n'y ferons qu'une seule objection, c'est que Lepsiufi ne donne pas au kyanos de Chypre un sens assez large. Nous avons vu que les Phéniciens avaient appris de très bonne heure à mêler le carbonate bleu de cuivre avec le verre et qu'ils savaient donner des formes artistiques très variées à la matière bleue obtenue par ce procédé. Si, comparé au kyanos égyptien, ce produit avait certaines particularités bien distinctes, il était tout naturel qu'on le considérât comme une espèce à part et qu'on le qualifiât de cypriote; en effet, la matière colorante provenait de Chypre où existaient des fours qui permettaient de la mélanger immédiatement avec le verre. Ceci est une hypothèse d'autant plus vraisemblable que le carbonate bleu de cuivre, laissé longtemps à l'état naturel et transporté ainsi par mer, pouvait facilement changer de couleur. Mais la question se trouve résolue par la manière dont Pline s'exprime sur la matière dite kyanos (l); il nous fait savoir, en effet, que le meilleur kyanos est le scythique, ensuite vient le cypriote, en dernier lieu l'égyptien. D'après ce qui vient d'être dit, le kyanos scythique serait la lazulite naturelle; quant aux deux autres, ce ne serait qu'une pâte vitreuse bleue dont se servaient les Égyptiens et les Phéniciens pour imiter cette pierre. Pline pouvait se tromper lorsqu'il rangea les imitations dans la même catégorie que le minéral ; il résulte néanmoins de ses paroles que le kyanos de Chypre désigne non seulement le carbonate bleu de cuivre, mais encore une certaine espèce de verre coloré avec ce minéral. Cette espèce ne pouvait être autre que celle qui provenait de fabriques phéniciennes.
Reste maintenant à voir quel genre de kyanos était employé dans le megaron d'Alcinous. Comme la lazulite ne se trouve qu'en petits morceaux, on n'a guère pu se servir de cette coûteuse matière pour en couvrir de larges surfaces murales. Quelques savants semblent supposer que cette frise était composée
(1) IlisLNat,, XXXVII, 119.
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de petits morceaux de lazulite liés par le mortier. Mais comme la lazulite était dans l'antiquité une matière rare et coûteuse, il est peu probable qu'on ait pu réunir une assez grande quantité de morceaux pour constituer une vaste décoration murale. Il ne saurait être question non plus de peintures au bleu d'outremer ni d'une couleur semblable ; car le poète n'aurait pas dit clairement que la frise était en kyanos. Reste donc le verre bleu ou le smalt. Les fouilles de Mycènes et autres analogues ont prouvé que déjà à l'époque préhOtoérique les objets fabriqués avec cette matière étaient en usage chez les Grecs (1). A cette catégorie appartiennent de petites plaques carrées, rondes ou oblongues, en smalt bleuâtre ou verdâtre, décorées des ornements caractéristiques de cette époque (2). Comme, d'autre part, la plupart de ces plaques sont pourvues de trous et de douilles et que souvent le même tombeau renferme de nombreuses pièces décorées de la même manière (3), nous pouvons admettre que ces plaques, fixées sur un fond quelconque, formaient une sorte de frise. En tout cas, il est douteux qu'une frise composée de cette manière ait jamais orné les parois des tombeaux. Les dimensions relativement petites de ces plaques indiquent plutôt qu'elles étaient appliquées sur des sarcophages ou des caisses en bois. Mais, dans ce cas même, ces frises sont importantes pour nous, car il n'était pas besoin d'une bien grande imagination pour les transporter des sarcophages ou des caisses sur les murs. L'idée a bien pu en venir aux Grecs de ce temps-là, surtout lorsqu'ils eurent
(1) Dans un des tombeaux en puits, on a trouvé des cylindres en verre d'un bleu de cobalt (Schliemann, Mykenae^ p. 183-184), dans deux autres des objets en smalt bleuâtre (p. 278, n"» 350-351, p. 279-336).
(2) Un exemplaire provenant du tombeau à coupole de Menidi est représenté p. 94, fîg. 18.
(3) Une pièce de ce genre a été trouvée à Mycènes, non pas dans un tombeau en puits, mais sous les décombres. Voy. Mykenae^^. 123, n® 166. Dos Kuppelgrabvon}fenidi,?l\U, 12, 13. PI. IV, 3, 12, 13, 15, 17, 19. PI. V,32, 43, 45. A Spata (voy. p. 87) : BulL decorresp. hellénique, II, 1878, p. 192-204. A lalysos (p. 63-64) : Dumont et Chaplain, Les Céramiques de la Grèce propre,!, p. 61, fig. 36.
appris que les Égyptiens, les Chaldéens et les Assyriens avaient rhabitude d'orner de briques émaillées certaines parties de leurs murs. Pourtant le principal monument à ce point de vue est la frise découverte dans le palais de Tirynthe (1) et dont les ornements consistent en partie en incrustations de pâte vitreuse bleue (p. 91, fig. 16). Cette frise appartient à l'époque qui précède immédiatement la formation de TÉpopée; elle était posée à l'endroit où le poète place les incrustations de kyafios dans le mégaron d'Alcinotis et est faite, en partie tout au moins, avec la matière que les anciens appelaient xuavoç. De tout ce qui vient d'être dit, nous sommes en droit de conclure que le kyanos des bandes supérieures de cette salle , kyanos dont parle le poète , n'était autre chose que du verre bleu ou du smalt.
Lepsius a donné une explication tout aussi satisfaisante du génitif ^Xftxtpou qui figure dans le discours de Télémaque (2). Il fait observer à ce propos que l'ancienne langue grecque avait établi une distinction entre le substantif ô îjXexTpoc qui signifie l'alliage bien connu d'or et d'argent, et to ^Âexrpov qui indique l'ambre. Lequel de ces deux substantifs est-il employé dans l'Odyssée? Les incrustations murales d'or et d'argent sont parfaitement admissibles. Quant à l'ambre, comme on ne le trouve qu'en morceaux relativement petits, il n'est guère probable qu'on ait couvert avec cette matière de larges surfaces murales. Mais Télémaque admire simplement l'éclat du mégaron de Ménélas, sans dire comment ni à quelle place du mur étaient appliqués les différents matériaux précieux ; il est donc possible que le poète ait supposé dans son imagination l'ambre non pas appliqué directement sur le mur, mais posé en petits morceaux sur les incrustations métallique^. Au point de vue archéologique et esthétique, il n'y a rien à dire contre ce genre de décoration qui est confirmée par un pectoral trouvé dans un tombeau très ancien de Préneste (3). Il se compose d'une plaque d'or pâle,
(l)Voy. Ch. V, p.88-92.
(2) Sur les métaux dans les inscriptions égyptiennes , voy . p. 129 et suiv.
(3) Archaeologia,4\ , I (Londres, 1867), pi. XIII, 1 .Voy. plus haut,p.31 , note 5.
rehaussée d'ornements géométriques et de morceaux d'ambre ronds et triangulaires; il y a là un heureux contraste de couleurs entre le ton brun foncé de Tambre et le doux éclat du métal. Nous sommes donc obligés' de laisser sans solution la question de savoir si par le mot i^Xsxrpou le poète a voulu indiquer des incrustations faites avec un alliage d'or et d'argent, ou une décoration d'ambre appliquée sur des feuilles métalliques.
Le système d'incrustation dont il est question dans l'Épopée provient, autant que nos connaissances nous permettent de l'affirmer, de la vieille contrée civilisée comprise entre le Tigre et TEuphrate, et de là il s'est propagé peu à peu vers l'ouest. Le revêtement de bronze du tombeau à coupole de Mycènes, connu sous le nom de trésor d'Atrée, et celui de la construction d'Orchomène, connue sous le nom de trésor de Minyas, prouvent que cette décoration était usitée dans la partie orientale de la Grèce tournée vers l'Asie, déjà avant la migration dorienne : c'est un fait qui est d'ailleurs établi par certains mythes et les données de quelques écrivains. Mais, comme l'examen de cette question nous entraînerait ici trop loin, nous l'avons placé dans les additions, à la fin de ce volume. Il demeure acquis que, d'une part, les ancêtres des Grecs d'Asie Mineure couvraient de plaques métalliques les murs de leurs palais, et que , d'autre part, ce genre de décoration était à peine connu des poètes de l'Iliade, nouvelle preuve de ce mouvement rétrograde provoqué dans le bien-être et l'industrie des Grecs par l'invasion dorienne et par les difficultés de la colonisation sur un sol étranger ( 1 ). A l'époque des chants les plus récents de l'Odyssée, les circonstances sont déjà plus favorables et les poètes semblent avoir déjà l'occasion de s'inspirer de la vue des salles royales richement incrustées.
S'il n'est pas absolument certain que les poètes de l'Iliade aient vu de leurs propres yeux des murs à revêtement métallique, on avait sûrement l'habitude, de leur temps, de revêtir ainsi les montants et le seuil des portes; car l'Iliade place dans
(1) Ck)mp. plus haut, p. 70 et suiv.
le Tartare une porte de fer et un seuil d'airain (1). Les portes et les seuils qui ont servi de modèles aux poètes n'étaient probablement pas en métal massif, mais bien en bois et en pierre, garnis de plaques de fer et de bronze. Dans le tombeau souvent mentionné d'Orchomène, le seuil en pierre du thalamos, voisin de la coupole, présente des creux qui ont dû être primitivement comblés avec des plaques de bronze (2). Il faut à ce propos remarquer Tépithète '/aXxo6aTr,« qui, dans Tlliade, est appliquée quatre fois à la demeure de Zeus (3), dans l'Odyssée une fois à celle d'Hephaistos (4) et à celle d'Alcinoils (5). Si cet adjectif est formé, comme on Ta supposé (6), avec le substantif pdxo^ qui signifierait seuil^ il indiquerait un seuil garni de plaques de bronze. Or, on traduit ordinairement ce mot par c posé sur l'airain » : si cette traduction est exacte, il faudrait admettre un plancher tapissé de plaques de bronze. C'est une question que nous examinerons plus loin. Déjà à l'époque de la formation des poèmes de l'Iliade, on avait l'habitude de garnir de feuilles métalliques des objets de bois et de cuir; c'est un fait connu. Nous nous occuperons dans les chapitres IX et XXIII, des garnitures métalliques des chars de combat et des boucliers. L'Épopée parle de bâtons (7), de sceptres (8), de fuseaux (9), de bo-
IvOa oiBiJpsiaf te 7;uXat xa\ yiXxtoç où§6(.
Dans un passage plus récent de la Théogonie (811), il est question de (lap- [lÀptoLl T6 TTjXat xa\ ynihiioç où66(. De même un yuiXxtoç o\àt6ç dans la maison d'Alcinoùs : Od. VII,83, 89. (V. plus haut p. 127 note 3).
(2) Schliemann, Orchomenos p. 29 fig. 7. — (3) //. 1 426. XIV 173. XXI 438, 505. — (4) Od. VIII 321. — (5) Od, XIII 4. — (6) Dùntzer dans /rd/V?rs Zeitschrift II (1^0) p. 108 et dans Kuhns Zeitschrift fur vergl, Sprachforschung XII (1863) p. 3. — (7) Od, XVI, 172 :
?[ xai yjp^Bifi jbd^Sôo) gjrejJiiocjax' *AOiîvr,.
XXIV 2 (Hermès) : ..... f/.e il j^<£65ov pLcià x^patv xaX^v, y^puaeiT^v.
De là Tépithète /^puaôppaTiiç donnée à Hermès :
Od.VSl, X 277, 331. Hymn. III (Mercure) 539, IV 117, 121. V335, XX1X8.
(8) //. I 14. II 268. Od, XIX 91 569. — (9) Od. IV 131 : xpjîiTjv t' ^Xaxirr^v (d'Hélène). xp»^^<^)(>^o( est une épîthète appliquée à Artémis : //. XVI 183. XX 70. Od, \\ 122. Hymn. IV 16, 118. XXVII 1.
LES MAISONS D'HABITATIOxN. 137
bines (1), de paniers à nourriture (2) et de sièges en or (3); le coffre dans lequel Hephaïstos conserve ses outils (4), la corbeille à tapisserie d'Hélène (5), et les tables de Circé (6) sont en argent. Dans la réalité tous ces objets n'étaient sans doute pas pour la
(1) Od, V 62 (Circé) : xp^aeifl xepxfô' u^aivêv.
(2) Od. V 355 : xp^^Jeia xdJvgta. Dans la tente de Nestor, il y a une corbeille de bronze (x<iXxEiov xavEov) : //.XI 630.