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CHAPITRE X

Le sens de l'adjectif opOoxpaipoç [qui dresse les cornes)^ appliqué indifféremment aux taureaux (1) et aux navires (2), est très clair; dans ce dernier cas, il ne peut désigner que la proue ou la poupe qui se dresse en forme de cornes. De même il est évident que cette épithète, employée pour les navires, n'était juste que lorsque les deux extrémités du navire avaient, comme les cornes du taureau, la même hauteur. Ainsi étaient construites les barques des populations du Nord (3) qui essayèrent, au treizième siècle avant J.-C. d'envahir l'Egypte, mais furent repoussées sur terre comme sur mer par Ramsès III, populations qui semblent avoir eu pour patrie l'Asie Mineure. La proue et la poupe de leurs navires sont également hautes. Elles consistent en une grosse poutre insensiblement penchée au dehors et terminée par un bout recourbé qui a la forme d'un bec d'oiseau (fig. 54) (4). De même les deux extrémités sont

(1) //. VIII, 231; XVIII, 573. Od.XU, 948. Hymne III (à Mercure), 220 : ^i&v ôpOoxpaipfluov. Comp. Ilymn. III (à Mercure) 200 : poua\v âu:'.p«{prjaiv. Eschyle, 5w/>p;., 300: in'eùxpaip<o gof.

(2) //. XVIIÏ, 3; XIX, 344 : nponapoiOs vsGv ôpOoxpaipdtwv. Comp, Grashof dans Touvr. cité p. 17. — Dœderlein, Ilomerisches Glossarium, II, p. 201- 202. — Ebellng, Lexicon Homericum, II, au mot ôpOoVpaipoç.

(3) Rosellini, ifonum. de, VÉgitto, I [mon. reali) pi. CXXXI (d'où notre fig. 54). — Champollion, Mon, de VEgypte, III, pi. CCXXII. — Chabas, Étude sur r antiquité préhistorique, 2« éd. pi. I, p. 309-313.

(4) Le motif en tête d'oiseau semble être la forme primitive du xn^^^^'

égales dans les navires phéniciens sans éperon figurés sur un bas-relief déjà mentionné du palais de Sanherib; seulement ici elles ne se dressent pas perpendiculairement à la surface de Teau, mais forment une courbe élégante qui s'épanouit en haut (voy. p. 98, fig. 22) (1).

Le vaisseau de Tépoque homérique ressemblait-il davantage au premier ou au second de ces deux types? Les adjec-

Fig. 54. ~ Vaisseau égyptien.

tifs xopwviç et â[X(pt^Xi(y(ya répondent à cette question d'une manière très satisfaisante. Le premier (2) est employé chez les auteurs grecs (3) plus récents comme épithète des taureaux et se rapporte évidemment dans ce cas aux cornes recourbées. Em-

(1) Çomp. p. 97-98. — (2) N7)ua\ xopwvfoi (v) : //. I, 170; II, 392; IX, 609; XI, 228; XV, 597; XVIII, 58, 338, 439; XX, 1; XXII, 508; XXIV, 115, 136. NiisMi xopu>v(oi(v) : //. II, 771. Od. XIX, 182, 193; XXII, 465.

(3) Dans VIdyll incerL, IX (Théocr. XXV) ,451 : lia poualxopwvtoi. Archiloque dans VEtym., 530, 27. Etym. gud , p. 339, 31 (fragm. 38 Bergk) : po\iç IotIv ^fjLÎv IpY^iTTjç Iv olxiri xopwvoç. L*épithète EXiÇ appliquée aux bœufs dans l'Épopée paraît signifier aussi aux cornes recourbées {IL IX, 466; XV, 633;

ployé substantivement, il désigne, en outre, la ligne courbe par laquelle on indiquait dans les éditions antiques des tragédies grecques la sortie du chœur ou d'un acteur, ainsi que le paragraphe que les écrivains mettaient à la fin d'un livre ou d'un chapitre (1). L'expression vvieç xopcovîJeç doit donc se traduire par navires recourbés. En tout cas, elle est applicable à certaines parties ainsi qu'aux membrures et à la carène du navire. Mais l'allusion à certaines parties seulement du navire serait contraire aux principes adoptés par les poètes de l'Épopée pour le choix des épithètes. Les épithètes homériques traduisent la qualité essentielle de l'objet qu'elles doivent caractériser; elles ne font jamais ressortir les qualités secondaires, mais seulement celles qui frappent vivement les yeux et impriment à l'objet un caractère particulier. Par conséquent il est bien difficile de se ranger à l'opinion de ceux qui voudraient faire rapporter l'adjectif îcopwv{ç à la courbe des membrures ou de la carène (2). La forme des membrures n'était visible que pour les personnes se trouvant dans l'intérieur du navire. Quant à la courbure de la carène, soit que le vaisseau fût en pleine mer ou sur le rivage, elle était certainement loin de produire l'impression que produisait tout le corps du navire avec ses extrémités dressées vers le ciel. Cette épithète ne peut donc représenter que la ligne courbe formée par les contours de toute la masse du navire. Et si cette interprétation est juste, la forme du navire homérique doit se rapprocher beaucoup plus des vaisseaux phéniciens également épanouis à la proue et à la poupe que des navires du Nord où les deux extrémités forment une ligne perpendiculaire à la surface des eaux.

Ce qui nous confirme surtout dans notre hypothèse, c'est lad-

XXÏ, 448; XXIII , 166. Od, 1 , 92, etc). Comp. Hymne III (d Mercure) , 192 :

(1) Comp. Gardthausen, Griechische Palaeograpkie, p. 277. — Birt, Das Antike Buchwesen, p. 102, 444, 468.

(2) Dœderlein (Homerisches Glossarium, II, p. 47) fait rapporter cette épithète à la carène du navire.

jectif âjj!.<pi£Xi<y(ia (1). Cet adjectif, qu'on ne trouve d'ailleurs employé qu'au féminin (2), est dérivé du même radical que le verbe éX{«7<7to; il faut donc le traduire par : contourné ou épanoui des deux côtés (3). Nous n'insisterons pas sur l'explication déjà ancienne, d'après laquelle il signifierait muni d^avirons des deux côtés; en dehors de Dûntzer (4) cette version a été rejetée par tous les plus récents commentateurs (5). De même il est inutile de nous arrêter sur cette hypothèse que l'épithète en question pourrait bien s'appliquer aux membrures ou à la carène du navire (6) : elle est, en effet, réfutée par les raisons qui ont été exposées à propos de l'adjectif xopovi;; de plus , on sait que les mots dérivés du radical sX'.y. ne désignent jamais une courbe simple comme celle des membrures et de la carène, mais bien une ligne recourbée plusieurs fois ou élargie (épanouie) à son extrémité (7). Il en résulte que l'épithète à[ji<pi£Xi«7aa ne peut se rapporter qu'aux extrémités très développées du navire : c'est ce qui a d'ailleurs été admis par presque tous les commentateurs de notre temps; par conséquent, elle s'applique parfaitement à un navire comme le navire phénicien que nous venons de mentionner. Enfin l'hypothèse que le vais-

(1) Nsbç (J{jL?ieX{o77iç : Od, VII 252; X 156; XII 368; XV 283 : XXI 390. Ntjeç (Jfx<piaiaaai : Od, VI 264; IX 64. Nseç djA^iaiwai : //. XIII 174; XV 549. Od. VII 9. Nîjaç aji(ï»..£X{aaaç : II. II 165, 181; 1X683; XVIII 260. Nia; ijiou. Xfwaç //. XVII 612. Od, III 162; X91; XIV 258; XVII 427.

(2) Le masculin eût été ifjL^isXiÇ. Comp. Lobeck, Paralip, gramm, grœca% p. 472-473.

(3) Comp. surtout l'ouvrage cité de Grashof, p. 17, ainsi queMurray dans ses notes sur l'ouvrage de Butclier et Lang : The Odyssey donc into english prose y 2<' éd. p. 413-414, qui cherche à expliquer cette épithète par la comparaison avec les vaisseaux des peuples du Nord.

(4) Neue Jahrhûcher fur Philologie, 69, p. 607.

(5) Comp. Grashof, loc, cit. p. 17. — (6) Tel est l'avis de Dœderlein, Hom. Glossarium, II, p. 41. Ahrens {Zeitschr. fur Alterthumswissenschaft , 1836, p. 820 , n« 7) pense que «(xçiéXKjaai , comme Itaai et fotxs vient du même radical FXtx et qu'il faut, par suite, le traduire par ajustables aux deux côtés ou pouvant convenir aux deux côtés,

(7) Comp. Curtius, Grundzùge der griech. Etymologie, 4^ édit. , p. 361, n« 527.

seau homérique ressemblait aux vaisseaux phéniciens plutôt qu'à ceux sur lesquels les peuplades du Nord partaient en guerre contre l'Egypte concorde beaucoup mieux avec les données chronologiques; car la floraison de l'Épopée coïncide plutôt avec l'époque de Sanherib, à laquelle appartiennent les représentations figurées d'exécution phénicienne, qu'avec le treizième siècle av. J.-C. où les peuplades du nord menaçaient l'Egypte. Ce fait confirme l'hypothèse que nous avons émise dans notre chapitre V et d'après laquelle le vaisseau homérique n'aurait

Fig. K». — Vaisseau gravé sur un diadème trouve en Béotie.

pas eu d'éperon. Il est évident, en effet, qu'il était inutile de placer une pointe sous une pièce courbe pour attaquer un navire ennemi ; en cas d'abordage les parties saillantes auraient été forcément endommagées. Les populations maritimes du bassin de la Méditerranée ont compris cette difficulté et ont cherché à la vaincre de différentes manières en construisant leurs vaisseaux à éperon. Les constructeurs phéniciens qui travaillaient sous le règne de Sanherib fermaient le devant des navires par une paroi lisse et perpendiculaire (page 97, fig. 21). On remarque un genre de construction non moins pratique dans les vaisseaux à éperon représentés sur les vases du Dipylon (fig. 19 et 20) et autres semblables (fig. 55) (1) ; ici la proue descend en ligne légèrement concave jusqu'à la surface des eaux.

(1) Ce vaisseau est gravé sur un diadème trouvé en Béotie près de Thèbes, diadème dont les figures et les ornements rappellent le style des vases du Dipylon : Ann. delV Inst., 1880, Tav. d'agg. G. 1-3, p. 124 et suiv. Compnotre chap. XXX.

Dans Tune et l'autre construction Téperon avait un jeu absolument libre; la proue, en cas d'attaque, ne pouvait être endommagée.

La forme du vaisseau homérique ajoute un trait caractéristique au fond du tableau de Flliade. Supposons le lecteur au sommet du mont Ida et contemplant de là le rivage troyen tel qu'il se présentait à l'imagination des poètes : son regard serait d'abord frappé par le panorama du camp achéen où se meuvent tant de formes variées, où brillent tant de couleurs. La campagne tout au loin est couverte de cabanes en bois (1), dont les toits jaunes couverts de paille ou de joncs font un contraste singulier avec les poutres des murs grises et desséchées par la chaleur. Çà et là la garniture métallique d'un char de combat (2) appuyé avec le timon contre un mur brille sous les rayons ardents du soleil. Sur les routes qui coupent le camp vont et viennent, vêtus de mille couleurs, les Achéens vaquant à leurs occupations guerrières ou pacifiques. Plus près du rivage la scène devient plus calme. Les dunes s'étendent au loin et sur leur sable blanc sont rangés les vaisseaux en longues files innombrables. Les proues et les poupes se dressent hardiment; leurs tons sombres se détachent sur la ceinture bleu sombre de la mer (3) et sur l'azur lumineux et transparent du ciel de l'Asie Mineure.

Nous voudrions maintenant montrer l'homme qui animait ce paysage.

(1) IL XXIV 448-456. — (2) //. VIII 435. Od, IV 42.

(3) Les vaisseaux avaient en général une teinte noire qui était faite probablement avec de la poix liquide. D'où les épithètes [i£Xa{v7) et xuavoicptupoç ou xuavoTipcipsioç; xuavo; indique évidemment ici la même couleur que fjiXa;. (Comp. notamment Od. XIV, 308 et 311, où le même vaisseau est appelé [xsXafvT] et aussitôt après xuav6;;p(i>po;). Les côt^s de la proue étaient au contraire peints en rouge (//. II, 637. Od. IX, 125 : véaç ptiXioTiapTioi. Orf. XI, 124, XXIII, 271 : véaççoivixoTtapijouç). Les deux extrémités ayant la même forme, il pouvait être utile, dans certains cas, que Tune d'elles fût marquée d'une couleur différente.

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