CLASSIQUE
Ce qu'il y a de caractéristique dans le costume de la période florissante de Tart grec que Ton appelle classique, c'est que Tétofle librement plissée s'adapte aux formes du corps, produisant ainsi un effet harmonieux de proportions , de symétrie et de lignes. C'est là un principe conforme aux tendances générales de l'esprit qui se manifestent dès les guerres persiques, pour pénétrer ensuite dans toute la vie des Grecs. Nous pouvons donc admettre que le costume classique est issu de ce mouvement intellectuel et que, par suite, il diffère complètement du costume de la période homérique. C'est un fait qu'il est facile de démontrer.
Si nous considérons tout d'abord la différence qui existe entre les chilones d'hommes des deux époques , nous remarquons que le chiton homérique était en toile (1), tandis que celui de l'époque classique était en laine de brebis. Les étoffes de laine devaient être plus conformes au goût de cette dernière époque, parce qu'elles se prêtaient mieux au jeu libre et charmant des draperies. La toile, il est vrai, forme aussi des plis; mais ses plis n'ont point la beauté ni la variété des étoffes de laine. Veut-on savoir d'après quel principe était traité le chiton de lin de l'époque homérique, qu'on se reporte à l'hypothèse, émise plus haut, que l'usage de plisser artificiellement la toile remonte précisément à cette époque (2). Si le chiton de cetemps-
(1) Voy. plus haut, p. 218,
(2) Voy. plus haut, p. 235-238.
COSTUME HOMERIQUE. 287
là était plissé artificiellement, on comprend qu'il offre un contraste frappant avec le style libre et dégagé qui distingue le costume classique. Ici c'était la ceinture qui imprimait surtout à l'étoffe le mouvement si gracieux des plis. Le chiton homérique était privé de ce charme, puisque dans la vie journalière on le portait généralement sans ceinture. Si donc il n'était pas apprêté selon une' règle conventionnelle , c'est-à-dire artificiellement plissé, il faudrait supposer que c'était un vêtement dépourvu de tout style, qui pendait le long du corps comme un sac , un vêtement qui eût semblé absolument barbare à un Athénien du temps de Périclès.
Môme différence entre les manteaux des deux époques. Il résulte, comme nous l'avons dit plus haut (1), des données de rÉpopée, que le port du manteau était sxjmétrique^ c'est-àdire que les deux bouts supérieurs de la pièce d'étoffe carrée, passant sur les épaules , étaient tirés sur le devant , en sorte que toute la masse de l'étoffe pendait dans le dos. A l'époque classique, au contraire, le Grec, quand il se disposait à sortir, jetait d'abord son manteau sur l'épaule gauche , puis le tirait le long du dos jusque sur ou sous le bras droit et le rejetait enfin sur l'épaule gauche ou sur le bras gauche (2). Il est clair que dans le premier, surtout si le manteau n'était pas très large, le jeu des plis ne pouvait être aussi riche que dans le second. Pour se rendre compte de l'admirable effet artistique de cette draperie, il suffit de se rappeler la statue de Sophocle (3). Nous allons plus loin : nous croyons que les Grecs de l'époque homérique , en tirant les deux bouts de l'étoffe , supprimaient les plis autant que possible. C'est une hypothèse qui se trouve d'ailleurs confirmée par les monuments archaïques. La diplax d'Hélène (4), ornée de scènes de combats, en est une preuve, entre beaucoup d'autres : il était évident, en
(1) Voy. plus haut, p. 238-239.
(2) Becker, Charikles IIP, p. 171. — (3) Benndopf und Scbône, Die antîken Bildwerke des lateranischen Muséums, n» 237.
(4) IL III 125-128 (voy. p. 101, note 1).
effet, qu'il eût été impossible de faire valoir cette décoration si le vêtement n'avait pas été bien tiré [et bien appliqué sur le corps, de manière à tomber droit dans le dos.
En ce qui concerne le costume de femme homérique, le peplos ou le heanos avait, il est vrai, conservé la forme transmise dès la plus haute antiquité (1), et Studniczka a raison de soutenir qu'il n'y a point de différence fondalementale entre ce vêtement et le chiton dorien de l'époque classique (2). Néanmoins ici encore il faut noter une nuance sensible dans le jeu des draperies. Et pour s'en convaincre, il est inutile de prendre à témoin les monuments archaïques ; il suffît de se rendre compte de l'effet que devait forcément produire sur la tenue de l'étoffe la manière dont les femmes du temps d'Homère agrafaient et serraient leurs vêtements autour de la taille. A Tépoque classique, le chiton dorien était attaché sur les deux épaules et retombait librement sur la poitrine et dans le dos. Au contraire, la femme des temps homériques tirait les deux bords supérieurs du peplos par-dessus les épaules vers les seins et les attachait sur la poitrine (3). L'étoffe s'aplatissait ainsi sur le dos, et les extrémités trop tendues sur le devant détruisaient l'effet plastique des épaules et de la poitrine. De plus, nous n'avons, à l'époque classique, aucun témoignage qui attribue une importance exceptionnelle à la taille élancée. Dans tous les monuments de la péri ode florissante, la ceinture est loin de serrer la taille, en sorte que l'étoffe peut ici se développer en toute liberté. Au contraire , l'épithète paOu^ovoç (4) de l'Épopée prouve qu'à l'époque homérique une taille svelte était un signe de beauté , par conséquent les femmes se serraient fortement la taille, comme nous le prouvent d'ailleurs les monuments archaïques. Le vêtement bien appliqué contre le dos et contre la taille ne produisait guère de plis qu'à la partie inférieure, et si l'art archaïque est très sobre de plis, c'est que les artistes de ce temps n'y voyaient qu'un motif de décora-
(1) Voy. p. 251 et suiv. — (2) Beitrage, p. 12, 114-117.
(3) Voy. plus haut, p. 251 et suiv. — (4) Voy. plus haut, p. 264-265.