‹ L'Épopée homérique expliquée par les monumentsChapitre 49 sur 114 · G L'EPOPEE. HOME BIQ LE · texte numérisé non relu

G L'EPOPEE. HOME BIQ LE

(le son sarcopliage a^ec une barbe au menton à la manière égyptienne, le reste de la figure entièrement rasé (I).

Il n'est donc pas surprenant que l'usage de se raser ainsi ait été introduit en Grèce de très bonne heure. La tête en ai^ilc d'une antique idole trouvée à Tiryntlie (fig. 106), a la barbe des joues et du menton coupée en rond, sans aucune trace de moustaches (2). On voit des hommes sans moustaches, mais avec une longue barbe taillée en pointe sur les monumentsqui

Fis- !>''- — Taureau attaqui; par dcu\ lions (pcinlurc d'UD lécyllic).

rappellent le style des vases du Dipylon, notamment sur les bronzes en relief de provenance béotienne (3) et sur un vase peint dont plusieurs fragments ont été découverts à Mycènes (4). Le même port de la barbe se retrouve sur cette catégorie de vases qui est caractérisée par des zones peintes et par des quadrupèdes (5). C'est celui des bergers et des chasseurs qui volent au secours d'un taureau attaqué par deux lions, sur un lêcythe de cette espèce (fig. 107) (6). Un autre exemplaire est orné de Centaures sans moustaches,

(1) De Longpérier, pi. IC. —Perrot et Chipiez, ^t"«/. de VarL, III, p. 133, n'-SG.

(2| Schliemann, Tiryns. p. 180, n° 93, d'où notre figure 106.

(3) Ann. deW fiul. 1880, Tav. d'agg., II, 1.

(■l) Schliemann, -ifi/kenœ, p. 153 — 158, (n° 213) p. 161, n» 214.

(5) Comp.p. 38,note4;p. '18 et 111. — {G) Arch. Zeilg.XU, 1883, pi. 10, 2, à laquelle est empruntée notre figure 107.

mais avec une longue barbe au menton (1). Ce raffinement tie toilette contraste avec le caractère des Centaures : si néanmoins le peintre les a représentés avec la lèvre supérieure rasée, c'est que ses yeux étaient habitués à la voir telle (2). C'est ainsi qu'Aristonophos (3), probablement polier d'Asie Mineure, a représenté Ulysse (fig. 108) et ses compagnons; c'est ainsi encore qu'est peint Apollon (voy. p. 300, fig. 88) sur un vase antique de Mélos (4). L'examen des monuments de l'époque

fig. 106. -~ Vase d'ArisloDophos. (D'apréB Rayel ei Cotllgnon, C^ramt^uc gncqat, llg. 1A.)

suivante prouve que les divei-ses populations de la Grèce avaient l'habitude de se raser la lèvre supérieure. Nous pouvons le constater sur la frise d'un ancien temple d'Assos, en Éolide (â). Parmi les monuments purement Ioniens appartiennent à cette catégorie un bas-relief de Samotlirace (6) {figures

(1) Arch.Zeilg. XLl, pi. 10, 1.

iSjComp. un Centaure sur un vase primitif de Camiros (Salzmann, jV^erofiole de Camiro», pi. 39).

(3).l/on. deir Intl. VIIII, pi. 4. — Comp. Klein, Eup/ironioi, p. 35, note I; Vaieit mil Meistenignaluren , 2° éd. p. 27, etUolte, De Mon. ad Odys- *tam perlinentibtt» , p. 2-0.

(■1) Conze, Melùtche Thongtfdut, pi. 4.

(5) Mon. detr In»t. 111, pi. 34.

(C) Denkm. der ail. Kvrul I , pi. XI, 39. — Comp. Kirclihoff, Sludien zur Geich. ,1. gr. AtphabeU, 3- éd., p. 31-33.

d'Agamemnon et de Talthybios), un autre de Thasos (un Hermès) (1), enfin la coupe ionienne de Vulci souvent mentionnée avec Phineus, les Boréades, Dionysos et quatre Silènes (2), auxquels s'applique l'observation faite ci-dessus à propos des Centaures. L'Ionien Archiloque fait allusion à cette

9 Rayet cl Colliguon, Céramiqae

mode quand il s'écrie qu'il ne veut point avoir pour chef d'armée un petit-maître paradant avec ses longues boucles et rasé sous le nez (3). Sur les vases de Chalcis (4) connus jusqu'à présent, il n'y pas d'exemples de moustaches. Non seulement des dieux comme Zeus et Typhon (5) et des héros comme

(1) Rev. Arrh. XII, I8(w pi. 24, 25. p. 438-444. — Arck. Zeitg. 1807, pi. 217, p. \'\A. — \'rii\mev, Notice delà iculpiM-e antique, n^'^W, p. 32-41.

(2) Mon. delC InsC. X. pi. 8. — Coirtp. p. 225, note 6.

(3) Voy. p. 308, note 0. — (4) Voy. p. 225, note 7. — Ip] Gerhard, Auser- .esene Vasenb., lU, pi. 237.

Heraklès, lolaos (1), Miuos, Thésée (2), Adraste (3) et Pelée (4), mais encore des Silènes (5) sont représentés avec de la barbe aux joues et au menton seulement. Il en est de miJme des figures d'Égisthe et d'Oreste sur un bas-relief découvert à Ariccia (6) et d'une tête en bronze repoussé trouvée à Capoue, qui sert d'enveloppe à un fdtre ù vin (7), deux monuments qui semblent être l'œuvre de Cyméens de la Campanie. Parmi les sculptures archaïques de l'Attique, on remarque ce port de la barbe sur la statue du jeune homme portant un veau, trouvée sur l'Acropole (8) ainsi que sur une tète- portrait en marbre (9). Il est également le plus commun sur les plus anciens vases attiques(lO); cependant sur cer-

(1) Gerhard I, pi. 'X>, 9C; IV, pi. 323. — (2) Mon. delV Inst. VI, pi. 15.

(3) \*oy. p. 226, note 2. — (4) Gerhard, III, pi. 237. — (5) Itoulez, Choix de votes peints du Mutée de Leyde, pi. 5.

(0| Overbeck, Gai. pi 28, n- 8. — Arch Zeitg. 1849, pi. 1. — Comp. von Dulin, Ann. delC Inil. 1879, p. IdG, note 1, et les procès- verbaux de la 30° assemblée des Philologues de Trêves, p. 150.

(7) Ann. deW Intl. 1880, Tav. d'a^. V, I, p. 232 et Buiv.

(8) /IrcA.Zet/j. 18G4,pl, 187 — Overbeck, GmcAi- pig, „o guerrier chie der griech. PCastik I', p. 146, flg. *£i. Ce per- spaniate sans mousiasonnage est représenté de la même manière sur dea tiies. vasespeints. Voy.ci après note 10 et p. suiv. n. I et 3.

(9) Mon. grecs publiét par l'Atsocialion pour l'encouragemenl des éludes grecques, 1878, pi. I. — Rayet, Monuments de l'art antique, 1, livr. 3, pi. 111.

(10) Ai-ch. Zeilg. XL, 1882, pi. 9. (C'est peut-être le plus ancien vase attique décoré de figures que l'on connaisse) : Persée. Mon. deW Iiisl. Vllll, pi. 55 : Zeus, Hermès, Hephaistos, Dionysos. — Benndorf, Griech. und. ticil, Va$enbilder, pi. XI, 5 i Poséidon. — Geriiard, Elrusk. und camp YasenbUrfer.pl. 10; ^«H. </««■/««/. I879,p. 227, 228: cliasseursdeCalydon.— Gerhard, Elrusk. und camp. VasenO. pi. 13 : Ulysse etMénélas. — Roulez, Votes de Leyde, pL 10 : Thésée, llermcs, Astydamas, Minos. — Bull. delV Insl. 1881, p. 103, 104 : guerriers, vieillards, un cavalier, deux juges de combat.

tains exemplaires, comme le vase François (I) et sur la coupe d'Archiklès et de Glaukytès (2), on voit côte à côte des personnages sans moustaches et avec moustaclies (3).

En ce qui concerne les Doriens, il est certain que les Spartiates, c'est-à-dire les Doriens les plus conservateurs y les plus respectueux des anciens usages, avaient l'habitude de se raser la lèvre supérieure. Les éphores, en entrant en fonctions, ordonnent aux citoyens de se raser les moustaches et d'obéir aux lois (4). Ce fait est confirmé par deux monuments archaïques de Sparte; un bas-relief d'argile (5) et une figurine de bronze (fig. 1 10) (6) , qui représentent des guerriers avec toute

(1) Voy. p. 226, note 3. Sont représentés sans moustaches : les chasseurs de Calydon, Pelée, Diomède, Ajax, les matelots de Thésée et peut-être Dionysos ; avec moustaches : Zeus, Hermès, Hephaîstos, les Silènes et des Centaures.

(2) Mon, delC InsL\\\ pi. 59.— Gerhard, /Ims^Wm. Vasenb. III, pi, 235-236.

(3) Cela se voit aussi sur certains vases plus récents à figures noires : Voy. Gerhard, Griech, und elrusk, Trinkschalen, pi. 2, 3, 4, 5. — Élite céram. I, pl.62. — Mon. delV Inst, X , pi. 48. — Gerhard, Etrusk und camp. Vasetib., pi. 3. — Salzmann, Nécropole de Camiros, pi. 57, 2. — Hermès est souvent représenté de cette façon (Gerhard, Aiiserles. Vasenb. I, pi. 10, 13, 17, 55, 66. — Airh. Zeitg 1868, pi. 9, 10). — Au contraire, sur les vases à figures rouges, la lèvre supérieure est rarement rasée (voy. Eurytion sur une coupe d*Euphronios dans les Monum. inéd. publiés par la Section française de VInst. arrhéol. pi. 16, 17. Comp. Klein, Euphronios^ p. 8, n® 1; 2« éd., p. 11, n» 1, p. 53-58. — Voy. aussi Pluton (?) dans les Auserles. Vasenb., de Gerhard, I, pi. 46).

(4) Plutarque, Cléomênes, iX : Biô xai rpoexTÎpuTiov oî sçopoi totç jroXfTaiç ci; iTjV ipy.ïjv £Îai6vT£ç , wç 'ApiaroTs^Tjç çr,a{ , xstpsaOai tov {xuaraxa xai rpoasy eiv toîç v6;jLoiç, Tva (jltj y.a^£7:o\ waiv au-ot;. Cf. Plutarque, De sera num. vindicta, IV, p. 550. — Proclus ad Hesiod. opp. 722, p. 323 Gaisf. — Rose, Aristot. pseudepifjr. p. 492.

(5) Le Bas, Voyage archéol. en Grèce, pi. 105. — Mit f h. des deutsch. arch. ItisL in Athen, H, 1877, p. 318 ri« 19.

(6) Mitth. des arch. Inst. in Athen, IH, 1878, pi. 1,2 p. 16-18. Les vers d'Antiphanès qui décrivent la vie Spartiate (Athen. IV, 143 A; fragm. com. gr. éd. Meineke III, p. 22) sont altérés :

(jLfj xaTaspôvsi , {xr^o' ?Tcp' ini!^7|T£i xaXâ , Iv Toîç ô'£xs(vu)V sOsaiv laO' ip/,*Vx6;.

leur barbe, mais sans moustaches. Tel est aussi un bas-relief archaïque en bronze trouvé dans Tlle de Crète (1). Sur les vases corinthiens, tous ceux qui semblent avoir un caractère archaïque (2) ont des figures d'hommes dont la lèvre supérieure est nue; la moustache n'apparaît que sur des exemplaires qui appartiennent à une époque plus récente (3). Quant aux vases de fabrication dorienne dont le spécimen le plus célèbre est la coupe d'Arcésilas (1), il y a partout absence complète de moustaches (5). Il en est de même pour les plus anciens produits de Fart

Les mots ne méprise pas les moiistaches n'ont certainement pas de sens ici. Comme les Athéniens de ce temps-là laissaient pousser leurs moustaches, Antiphanès ne pouvait signaler celles-ci comme une particularité propre aux Spartiates. De plus , les témoignages relatifs aux cinquième et quatrième siècles, ne disent point que les Spartiates portaient des moustaches , mais font ressortir la longueur de leur barbe (Aristoph. Vesp. 476 , Lysistr, 1073; Platon dans Meineke, fragm. corn. 112, p. 656, n° II; Plut. Lysandre I, Agésilas 30). Il semble donc que les Spartiates aient conservé rhabitude de se raser la lèvre supérieure jusqu'à Fépoque d*Antiphanès , et il est probable qu'après ^u(TTaxa( a disparu un vers où il était fait allusion à cet usage et où le poète faisait ressortir un autre désagrément que ne devait point mépriser (jit) xaTatppdveO, c'est-à-dire dont devait s'accommoder toute personne vivant à la manière Spartiate.

(1) Ann. deir Inst. 1880, Tav. d'agg. T. — Milchhœfer, Die Anfœnge der Kimst in Griechenland ^ p. 169.

(2) Mon, Ann. Bull. delV Inst. 1855, pi. 20. Mon, VI pi. 14; X pi. 52, I. — Arch, Zeilg. 1873, pi. 175. - Micali, Storia, pi. LXXIlI, 2. — Gaz. arch, VI, 1880, p. 104. — Comp. Furtwœngler, Berliner Vasemamml, n*> 764. — Deux types très anciens , une divinité terminée en serpent (Élite céram, III , pi. 31, 32 B. — Salzmann, Nécropole de Camiros^ pi. 31, Comp. Bull. delV Inst. 1874, p. 59, note I) et une figure-harpye (de Longpérier, Musée Napoléon III, pi. 64) sont toujours représentés sans moustaches sur les vases corinthiens.

(3) Mon. deir Inst, VI, pi. 33. — De Longpérier, Musée Napoléon III ^ III, pi. 71, 72. — Mon. delV Inst, X, pi. 4, 5.

(4) Voy. p. 230, note I.

(5) Sont représentés sans moustaches : Arcésilas et deux de ses ouvriers (Welcker, Alte Denkmœler, III, pi. 34), Atlas [Denkm. der ait. Kiinst, 11, pi. LXIV, 825), Zeus {Arch, Zeitg. 1881, pi. 12, 3. Comp. plus haut p. 230, note 3), Heraklès, les Centaures et deux buveurs (Arch. Zeitg. 1881, pi. 12, 1), Ulysse et Polyphème (Overbeck, Gai, pi. XXXI , 4. Mon. delP Inst, X, p. 53, 2. Comp. Boite, Démon, ad Odysseampertinentibus,p.^-l), un homme

ÉI>OI'ÉS IIOMÉRIQLB. 21

étrusque qui nous soient connus (1) (fig. 111). L'usage du rasoir dans la péninsule des Apennins remonte toutefois à une époque beaucoup plus ancienne, car le couteau en forme de croissant se rencontre déjà dans des couches qui ne renferment aucune trace d'influences d'outre-mer (2). Mais, faute de représentations figurées, nous ne sommes pas en état d'affirmer si les Italiotes et les Étrusques s'en servaient déjà, comme plus tard, pour raser la lèvre supérieure ou bien une autre partie de la figure. D'ailleurs l'Épopée semble elle-même témoigner que les héros avaient la lèvre supérieure nue. Nous n'attachons aucune importance à ce fait que la langue homérique n'a pas de terme particulier pour la moustache, et n'emploie que les mots yEvetx; et uTr/fvT, (3), dont Tétymologie indique les poils poussant sur le menton. De même il n'y a, croyons-nous, aucun argument décisif à tirer de cette circonstance que , lorsqu'il s'agit de caractériser les vieillards (4), les poètes ne font res-

vêtu d'un long costume (Arch. Zeitg, 1881, pi. 13, 5), un cavalier (Micali, Storia^ t. LXXXVII, 2), un chasseur (Micali, Mon ined. pi. LXII, 1).

(1) Sarcophage d'argile polychrome de Caeré : Mon. defv Inst., VI, pi. jO: De Longpérier, Musée Napoléon III, pi. 90, notre fig. 111. — Plaques de briques polychromes de Caeré : Mo7i. delV Inst. VI, pi. 30. — De Longpérier, pi. 83. Comp. Micali, Storia, pi. 22, 28, 31 , 51. — Mon, ined, pi. %. Appartiennent à une époque encore plus ancienne les portraits- masques en bronze battu qui sont attachés aux urnes funéraires des plus anciennes tombe a ziro de la nécropole de Chiusi (voy. p. 30, note 3), ainsi que les canapés y c'est-à-dire les urnes funéraires en argile ou en bronze dont le couvercle a l'aspect d'un portrait et qui se rencontrent dans les tombe a ziro plus récentes. Ces masques (Museo italiano di antichità classica I^ pi. X, 1, p. 293) comme les couvercles-portraits des canopes {Mus, ilai I pi. IXa, 1, p. 311, pi. XI, 3, p. 301, pi. XI, 4, p. 313. Daremberg et Saglio. Dictionnaire des antiquités, p. 668, fig. 784; Mus, ital, I, p. 334) ont souvent la lèvre supérieure rasée. — (2) Voy. p. 103-108, 311, not« 2.

(3) Od. XVI , 176 : -/.udvEai o'Iysvovto ^eveiàûs; è.\xo\ ^evEiov. C'est la version d'Aristarque. D'autres lisaient iOcipciSÊç au lieu de YevstdSsç. Comp. Lehrs, De Arist, stud, hom., 2« éd., p. 115. — //. XXIV 347. Od. X, 278 : r.pwTov Onr^viÎTT..

èXV 5ts ot) -oXi6v Te xdlpTS :;oXi6v ii yavEiov, diôw t' ato^ûvioai xuvsç xxatJLSvoio ^spo^TOç. JiXlV, 516 : oîxTsfpwv TiaXiov T£ jcdtpr^ 7:oXt(5v Ts Y^''Êio^.

sortir que leur tête grise et leur menton gris. Nous n'en dirons pas autant du vers où Athèna rend sa figure primitive à Ulysse transformé en mendiant (1). Touché de la baguette d or de la déesse, le héros reprend son teint foncé plein de santé, ses joues se remplissent, une barbe d'un bleu noir se développe sur son menton :

7L\ihit%\ 5'syÊvovTO yeveia^g^ ajjiçl yEveiov,

Si Ton réfléchit à la précision ordinaire de la description épique, on est surpris que le poète ne parle que de la barbe au menton et ne dit rien de la moustache qui cependant accentue beaucoup mieux le type d'une figure. Mais on reconnaîtra que cette caractéristique est très exacte si Ton suppose que le poète s'est figuré tout simplement Ulysse tel que le représentaient le potier d'Asie Mineure Aristonophos (2) et les peintres de vases doriens (3).

Si les hommes à l'époque homérique se servaient du rasoir, les femmes faisaient déjà usage du fard. Cela pourra paraître extraordinaire. Dans un poème relativement récent (4), Eurynome engage Pénélope, qui a manifesté le désir de se montrer aux prétendants, à se laver et à mettre du fard sur ses joues (5). Pénélope refuse; mais elle s'endort aussitôt après, et, pendant son sommeil, Athèna la pare de tous les artifices de beauté qu'emploie Aphrodite lorsqu'elle rejoint le chœur char-

Hymn. IV (m \ener>i 2?8 :

auT^tp ït,ù. rpôîiai 7toXia\ xaié/uvio sOEipat

(1) Oc?. XVI, 175, 176. Voy. aussi Od. XI, 319-320, où il n'est fait mention que du duvet qui pousse au menton.

(2) P. 315, fig. 108, note 0. — (3) Voy. p. 308, note 3. — (4) Od. XVIfl. 158-303. Ck)mp. plus haut, p. 2-3.

(5) Les expressions J;:r/ pi'oaaa rapeiaç [Od, XVllI, 172) et ânixptsaOai iXowT^ 179) font allusion au fard et non aux parfums (voy. Wilamowitz-MœllendorlT, Homerische Unlersuchimjjen, p. 32).

mant des Grâces (1). Parmi ces artifices se trouvait probablement le fard blanc (Atpîôwv, cerussa, blanc de céruse), car Pénélope a alors un teint plus blanc que de la sciure d'ivoire (2). Les peuples de TOrient se servaient du fard dès la plus haute antiquité (3) ; nous le rencontrons chez les Étrusques, dès le sixième siècle (4); il n'est donc pas étonnant qu'on le constate chez les Ioniennes vers la fin du huitième ou au commencement du septième siècle (5), époque à laquelle on vit naître probablement ce poème. Cette mode ne disparut point à Tépoque classique. Nous savons, au contraire, que les femmes d'Athènes et d'autres grandes villes de la Grèce avaient coutume, même pendant les périodes les plus brillantes de la civilisation classique, de rajeunir leur teint au moyen du fard (6).

Mais à l'époque homérique les soins de propreté domestique et corporelle étaient beaucoup moins développés qu'à l'époque classique, aussi bien en ce qui concerne la maison que le corps lui-môme (7). Le bain est dans l'Épopée un luxe qu'on ne s'offre qu'à la suite de grandes fatigues, après des combats (8) ou après de longs voyages (9). Lorsque Héra, avant de se rendre sur le

di;x6po9{(i>, oTb> zip iO^Ti^avo; KoOspsix ypfîTat, cUT* 5v Tij Xapdwv yopbv ijAspéîVTa.

X£ux07ip7}v 8'àpa {Aiv Oîjxs -piafo3 IXisavroç

(3) Schenkel, Bibel-Lexicon V, p. 234.

(4) Les petites spatules en ivoire ou en os qui ont été trouvées dans un tombeau de Caeré du sixième siècle (BulL delV In$t,, 1831, p. 161, n"» 6, 7) et dans d*autres tombeaux étrusques (^m^/. 1883, p. 42) ne peuvent avoir servi qu'à prendre du fard.

(3) Wilamowitz-Mœllendorff, p. 34. — (6) Becker, Chariklês P, p. 297- ^- — Marquardt, Privatleben der Borner, 11», p. 788.

0) Voy .p. 148-149. — (8) //. V 905, X 574, XIV 6, XXII 442-444 , XXIII ^^ 44. Od. IV 252, XXIII 131, 142, 154.

(9) Od. III 464, IV 48, VI 219 et suiv. X 360-365, 450, XVII 88. On se baigne généralement pour se préparer au voyage {Od, V, 264, VIII 449-456).

mont Ida auprès de Zeus, fait minutieusement sa toilette, elle commence par purifier entièrement son corps avec de Tambroisie (1). En plein épanouissement de la civilisation hellénique, lorsque le bain journalier était de rigueur, un poète n'aurait jamais eu Tidée de signaler ce détail au milieu d^uue description de ce genre. Ce n'est que dans le récit idéalisé de la vie des Phéaciens (2) et dans quelques chants plus récents de rÉpopée (3) qu'on rencontre des expressions relatives au bain qui dénotent un rapprochement de la manière classique. Par un contraste singulier, si les soins de propreté étaient plus qu'insuffisants, on aimait beaucoup les parfums très forts. Héra se frotte avec une huile dont l'odeur pénètre le ciel et la terre (4). Les Grâces parfument Héra, dans l'île de Chypre, avec l'huile immortelle dont les dieux éternels sont imprégnés (5). L'huile odoriférante faisait partie, avec l'or, le bronze, les vêtements et les vins généreux, des provisions de toute grande maison bien tenue (6). On s'en frottait après s'être baigné ou simplement lavé (7). Lorsque Nausicaa se rend sur le rivage, elle reçoit de sa mère un lécythe d'or rempli d'huile;

Le bain est considéra surtout comme un fortifiant, ainsi qu'il résulte de VOd. X , 300 : eç *p' àaa|jLivOov faaaa X6' Ix Tpijroôoç {lE^àXoio

2^pa (JLOi l'A 7:dc;iaTov OuaosOdpov eTXsto yMltyy,

i;i.6coa(r; {xèv Ttpôjtov im /,pobc ([i£p6svT0( XûaaTa navra xâOr.psv, àXf l'iaxo ôc Xijz^ IXa{o>, (î{ji6po7{(ii loav(T) 7(S pa oi TeOv>(ii|j.cvov ijev T&u %a\ xiv'j;jiévo'.o Aibç xarà /aXxoCaTst ocô ï[L7Vrti iç yaràv T£ xa\ oùpavbv Tx£t' iuTjxij.

(2) Od. VIII, 249. — (3) Od. X[X, 320-322, XXIV, 254-255.

(4) //. XIV, 171-174. — (5) (II. VIII, 364-305 répétés dans rhymnelV(m Vctier,) 01-02. — (0) Od. II, ;i39.

(7) //. X, 577. Od. III 400, IV 49, 252, VIII 454, X 304, 450, XVII 88, XIX 320, 505, XXIII 154, XXIV 300. — Les observations qu'on faisait à propos des bains expliquent ce passage de 17/. H 754, où il est dit que les eaux du Titaresios , qui se jette dans le Pénée, ne se mêlent pas avec celuici, mais surnagent comme de Thuile (^jt' fiXatov).

elle s'en frictionne avec ses compagnes, après avoir pris un bain; puis elle passe le flacon d'huile à Ulysse qui est heureux de pouvoir s'en servir après en avoir été privé pendant si longtemps (1). L'usage de frotter les morts avec de l'huile est attesta bien des fois (2). Patrocle avait l'habitude d'humecter avec de l'huile la crinière des chevaux immortels du fils de Pelée (3). Dans ces conditions, on comprend que les appartements (4) et les habits (5) fussent, comme en témoignent plusieurs épithètes, imprégnés de parfums. Cette particularité avait son bon côté : elle préservait les vêtements des mites et des souris (6) et neutralisait en même temps les mauvaises odeurs que dégageaient les vapeurs de graisse et le fumier de la maison homérique (7). L'influence de l'Orient est visible dans le goût qu'avaient les Grecs de ce temps- là pour les huiles et les onguents odoriférants. Les livres de l'Ancien Testament témoignent que les peuples de l'Asie Antérieure poussaient jusqu'au luxe le plus raffiné l'usage de ces articles, et qu'ils les employaient dans les mêmes conditions que les Ioniens du temps d'Homère (8).

(1) Od. VI, 79, 96, 219, 227. — (2) IL XVI, 670, 680. XVIII, 350, XXIII, 186, XXIV, 582, 587. — Orf. XXIV, 45.

(3) //.XXIII,1281. —(4) II, 382 : OaXcéîxw eùciSeî xr,c(>6VTi. Hymn. III {in Mercnr.) 65 : cj<iÔEo; ix asydcpoio. — Od, III, 121 : OoX^fxoio OutiSsos. — Comp. Hymn. V (in Cerer.)\u, 288. — //. VI, 288. Od. XV, 99 : h edlXafiov xTjticvta, XXIV, 191 : 2ç ôa^ajjLov xTjtisvTa xfôpivov. Ici répithète parfumé se rapporte peut-être au bois de cèdre dont l'appartement était fait ou plaqué.

(5) Od. V, 264 : ETjiaTa ^yj^ioL. Hymn II {in ApolL Pyth.) 6 : <£jjL6?0Ta tTu.«T' c/cov -EOucofuva. Hymn. V {in Cerer.) 231 : BuciÔeV xtSX^rui. //. VI, 483 : xTjtoôsï xoXnw. — Hym. V (in Cerer,) 211 : <58{jtï) ô' t,a8p6tjaa ÔurjgvTcuv diicb ninXtuv axiôva- To. — Hymn. III (in Mercur.) 237 : anapf*^' eaw xaTfôuvc OutJevt' Les Charités et les Heures plongent les vêtements d*Âphrodite dans des parfums de fleurs : Athen. XV, 682 e, Xenophanès dans Athen. XII, 526 6, désigne les < olophonions comme àoxrjorç ôSjxt.v ypi;/aji 8êu6jji£voi.

(6) Batrachomyom, 182. — (7) Voy. p. 148-149.

|8) Voy. notamment: ^jec/ite/, 16, 9. Judith^ 10,3. Psaumes 133, 2. L'absence de parfums était un signe de deuil : II Sam, 14, 2. Daniel,, 10, 3). Psaumes 45, 8. Prov. deSalom. 7, 16. — Voy. sur ce sujet Schenkel, Bihel- Lexicon^ V, p. 674-675. En Egypte, on se parfumait les jours de fête (Brugsch , Geschichte jEgyptens,^. 308 148-149).

Il est donc possible que les huiles précieuses qui inspiraient les poètes n'aient pas été fabriquées dans les villes ioniennes , mais importées par les Phéniciens (1). Les parfumeries phéniciennes ont conservé leur réputation pendant toute l'antiquité, et leurs produits s'exportaient en grande quantité même chez les peuples primitifs (2).

Faisons enfin remarquer ici que le style conventionnel du costume homérique était en parfaite harmonie avec toutes les autres particularités de la civilisation de l'époque. Comme une étude approfondie de cette question nous écarterait beaucoup trop du sujet que nous avons à traiter, nous nous bornerons à faire ressortir quelques faits saillants qui frapperont tout lecteur attentif d'Homère et qui, par suite, n'auront pas besoin d'autres explications.

Nous avons démontré plus haut que la langue épique, où le génie des Grecs de ce temp&-là se manifeste dans tout son éclat , était un produit conventionnel (3). Le langage de la conversation n'était pas non plus tout à fait naturel^ exempt de certaines formes. La facilité d'élocution était très prisée, et c'était chez un homme une qualité essentielle que de se distinguer sous ce rapport soit dans les Assemblées populaires , soit dans les délibérations publiques, soit dans un simple entretien (4); aussi exerçait-on déjà à ce moment les jeunes gens à l'usage de la parole, comme au maniement des armes (5). Malheureusement le mode de cet enseignement nous est inconnu; mais les discours et les dialogues de l'Épopée nous donnent une idée approximative de ses résultats. Nous y voyons que le

(1) Hehn, Kulturpflanzen und Hausthiere, 3° éd. p. 40, 4® éd. p. 84-85.

(2) Voy. p. 34, notes 1 et 2. L'échelle des impôts de Palmyre (Hermès XIX, 1884, p. 506-507, 514) prouve la grande importance qu'avait encore sous l'empire romain le commerce de la parfumerie en Orient.

(3) Voy. p. 1-2.

(4) //. 1X443, XX 248-250. Od. III 124125, VIII 1Ô8-175, XI 367-368, 511- 512, XIII, 298, XIV 419-420.

(5) //. IX 442 : ToiSvExi (jls ::poir,xs oioaaxé(JL£vat TdtSz ndlvra,

(xijOwv T€ pTjTfJp' E;jL£vat 7:py,xTÎjpdl ts epytuv.

langage parlé est soumis à certaines règles bien déterminées qui varient suivant les situations. Tout d'abord en ce qui concerne la manière dont on s'adressait à son interlocuteur, il faut distinguer trois cas. Dans la conversation familière, lorsque les circonstances exigent qu'on soit aussi bref que possible, les héros causent simplement entre eux à la seconde personne, en ajoutant quelquefois le nom personnel ou le nom d'origine (patronymique) de leur interlocuteur. Un personnage de distinction parle généralement aussi à la seconde personne (1) aux gens de condition inférieure ou les nomme par leur nom; de même dans les rapports de supérieurs à inférieurs. Quant aux héros séparés par une certaine distance sociale ou obligés à une certaine déférence, ils ajoutent d'ordinaire les épithètes : divin y égal aux dieux y issu de Zeusi nourrisson de Z eus y magnifique , illustre ou héros. Enfin quand

Âîoç, ôeoeixeXoç, fJtoyevr'; , (ïiorpeç'/îç, f ai^ifjioç, àYa5t>.C7fç, vjpw; (2).

il s'agit de produire un effet extraordinaire ou que la situation est exceptionnellement grave, le discours est précédé d'un hexamètre qui énumère pompeusement les principaux titres de gloire de la personne à laquelle il est adressé. Presque pour tous les personnages importants de l'Épopée, il y a un vers semblable qui est employé d'une façon typique, si les circonstances l'exigent. Les poètes ultérieurs ont, il est vrai, abusé parfois de ces vers dont la superbe ampleur et la belle sonorité imposaient aux auditeurs; quelques-uns d'entre eux ont été mal intercalés, même dans les anciennes parties de TÉpopée. Cepen dant, les endroits où ces vers semblent être tout à fait à leur place sont encore assez nombreux pour qu'on puisse reconnaître les conditions dans lesquelles on s'en servait primitivement. Quelques exemples nous le feront mieux comprendre. Pour des raisons faciles à saisir, on rencontre souvent des

(1) //. I, 85, 322. Od,\\\, 180, XVI, 09, XVII, 345, 393,576, XVIII, 164, 178, etc.

(2) Voy. à ce mot les nombreux passages dansEbeling, Lexicon homericum.

330 L'KPOPEE HOMERIQUE.

introdudions de ce genre là où il s'agit de se concilier la faveur de quelqu'un. Lorsque Héra veut pousser Hypnos à Tacte dangereux d'endormir Zeus, elle l'interpelle en ces termes :

Vzve, xva$ rxvTOJV Tc Ôswv -xvtojv t* àvOptorwv (1)!

Ulysse, s'adressant a Alcinoûs, de la faveur de qui dépend son sort, fait largement usage de l'apostrophe suivante :

'A/aivoe /tosîbv, -îtxvtwv àpiJet>t£Te Xacov (2) !

Lorsque le môme, déguisé en mendiant, appelle plusieurs fois Pénélope

tô -^^tivai at^otvî AaepTix^eco '0<îu<7*/;o; (3) !

il est parfaitement dans son rôle.

Des apostrophes semblables sont encore employées dans le même but quand il s'agit de refuser quelque chose à quelqu'un, de lui faire une proposition désagréable ou de lui infliger un blâme. C'est ainsi que Hypnos, dans le passage cité tout à l'heure, commence son refus par ces paroles :

"Hpv), TCpEGoa fleâ, Ouyarep [tCYa>.oio Kpdvoio (4)!

Euphorbes, lorsqu'il a Timpudcnce de demander à Ménélas de lui livrer le corps de Patrocle, l'appelle :

ATpetSvi ^\viCkoLi , ^lOTpeçèç , oùyjx.*j.t Xaàiv (5) !

Lorsque Patrocle se dispose à reprocher à Achille sa dureté à l'égard des Achéens accablés par l'infortune, il lui dit :

Dans tous ces cas V introduction flatteuse doit atténuer dans une certaine mesure la communication désagréable qui suit. Dans d'autres cas, elle a pour objet de se réconcilier avec une personne que l'on aura blâmée précédemment. Agamemnoii a injurié Ulysse, parce que ses hommes ne sont pas assez tôt prêts au combat; Ulysse a repoussé cette accusation. Alors le

(1) //. XIV, 233. —(2) Od. VÏII, 382, 401. IX, 2. XI, 355, 378. XIII, 38.-

(3) Od. XIX, 165, 2G2, 330, 583.

roi des hommes commence en ces mots le discours où il retire son blâme :

Les (lualificatifs élogieux servent fréquemment à fortifier les louanges qu'on décerne à quelqu'un. Ainsi Agamenmon louant Teucros de sa vaillance, l'appelle :

TsOxoe, (ptXr, jtsçaWi, Ts'Xajxwvu, xoCpave >.aci>v (2)!

Hector, avant son combat singulier, s'écrie :

Atav ^loygvèç Tê'Xai/.wvie, y^oipave >.aûv (3) !

Ces paroles s'expliquent par la solennité du moment et le respect que lui inspire son adversaire.

Parfois une apostrophe élogieuse rappelle le héros, auquel elle s'adresse, au sentiment de ses devoirs. Athèna, s'adressant à Ulysse, emploie le vers qui le caractérise, lorsqu'elle l'engage à mettre un terme à la fuite honteuse des Achéens (4) ; de même Diomède quand il cherche à arrêter les héros fuyant devant les Troyens (5).

Enfin ces apostrophes se trouvent partout où la situation a pour ainsi dire un caractère officiel et où, par conséquent, les orateurs se sentent obligés de rendre à leurs interlocuteurs les honneurs qui leur sont dus. C'est ainsi que Nestor, en engajreant Agamemnon à donner l'ordre de marcher en avant, ''ommence en ces termes :

*ATp£t«îr, /t'J^tcTe, ava$ àvfîpàîv 'Aya[i.£[JLVwv (6) !

Il feut surtout remarquer à ce point de vue les parties de rihade qui montrent comment les rois des Achéens délibèrtait sur la délégation à envoyer à Achille (7) , comment les délégués négocient avec Achille (8), et comment ils réconcili(înt solennellement les deux héros (9). Les discours prononcés

(1) //. IV, :r)8. — (2) //. vin, 2H\. — (3) //. vu, 234.

(4) //. n , 173. — {[j) IL VIIl, 93. — {()) II. II , 434.

(7) //. IX, 89-181. Voy. notamment les vers 96 et 103.

(8) //. IX, •21>3-r)55. Voy. notamment les vers 229, 308, 434, 007, 024, 644.

(9) //. XIX, r)r)-27:) et notamment 78 , 146, 15:), 199,216.

à cette occasion sont remplis de qualificatifs élogieux et débutent presque tous par des vers qui font ressortir l'importance du personnage auquel ils s'adressent.

Ainsi donc la manière d'adresser la parole à son interlocuteur varie systématiquement dans l'Épopée, suivant les personnages; il est présumable que ces règles systématiques ont pénétré également dans les relations de la vie privée. Tout Grec bien élevé de l'époque homérique devait savoir forcément dans quel cas il devait interpeller une personne seulement par son nom ou par son nom patronymique, dans quel autre il devait y ajouter une épithète flatteuse ou bien faire précéder ses paroles d'une série de titres ronflants. L'Épopée nous fournit d'ailleurs une preuve indiscutable que, dans certaines circonstances , les Grecs se servaient de ce dernier procédé en parfaite connaissance de cause. Quand il s'agit, par exemple, de réunir les chefs des Achéens pour une délibération nocturne, Agamemnon dit à Ménélas :

(pfléyyeo (ï'*ij xev ïvicôa , xal syprlyopBat àvwyOi, TraTfdÔsv £x yeve/iç ovojjtdcî^wv àv&px e>taçTOV,

Évidemment le poète fait allusion ici à ces brillantes apostrophes que nous venons de mentionner. Agamemnon luimême prêche d'exemple; il s'adresse à Nestor en ces termes :

Il est incontestable que les apostrophes de ce genre forment un contraste frappant avec la simplicité naturelle de l'époque classique; cela est tellement vrai que les Grecs se sont plu, dans la suite, à les parodier. Elles rappellent plutôt les titres pompeux qu'on donnait aux Pharaons et aux rois d'Assyrie que la façon pleine d'abandon et d'un charme si naturel dont un citoyen d'Athènes ou un métèque conver-

sait avec le grand Périclès (1). On songe involontairement que les Grecs des temps homériques ont dû subir en cela rinfluence du langage fleuri qu'employaient les marchands phéniciens et les chefs des caravanes, arrivant du fond de l'Asie antérieure sur la côte, pour se recommander aux bonnes grâces des rois éoliens et ioniens.

Les introductions que nous venons de voir déterminent aussi très fréquemment le diapason des discours prononcés dans les grandes Assemblées. Les héros, dans ces occasionslà, aiment à se glorifier mutuellement; le ton de leur langage monte alors et devient en quelque sorte pathétique. Il suffit de rappeler les paroles que Nestor adresse à Agamemnon au début de la séance, que tiennent les rois achéens en vue d'apaiser la colère d'Achille :

'ArpeCâvi x'J^ktte , ava^ àvSpôv 'AyaiAetAvov,

SV Gol |J!.iv Xti'^CO, (760 ^'ap$OU.ai, OSVSXX 770>.>.ÛV,

"Xawv écal àvaÇ, îwtl toi Zsuç vffjiÙjJivi

GX'^XTfdv t' ii^ï ôepLiçTaç, tva gçiçi pou>.s'j'/iG6a (2).

Parfois il s'y glisse quelques exagérations, comme, par exemple, lorsque Agamemnon dit à Nestor que, s'il avait dans l'armée achéenne dix conseillers comme lui, la ville de Priam tomberait bientôt au pouvoir des Grecs (3).

Dans la conversation courante ces habitudes de langage prennent la forme d'une politesse de convention, qui rappelle, suivant l'observation judicieuse de Wilamowitz (4), la courtoisie qui régnait dans la société chevaleresque du moyen âge. Télémaque, le modèle d'un prince bien élevé, dit à son hôte Ménélas, lorsque celui-ci l'engage à rester plus longtemps chez lui :

(1) Il est vrai que Nikias, lorsqu'il s'agit de rompre le blocus des Syracusains , interpella chacun des triérarques sous ses ordres par son nom ainsi que par le nom de son père et de la phylè (Thucydide, VII, 69, 2) ; mais entre ceci et les apostrophes pompeuses de TEpopée, il y a une très grande différence. — (2) //. IX, 96. — (3) //.H, 370-374. — (4) Jlomerische Untersuchungen, p. 91, note 3.

Je resterais chez toi, même une année entière^ sans avoir le désir de revoir ma maison et mes parents; car je suis heureux au fond de mon âme découler tes discours et tes récits

Mais le présent que tu m'offres, je le garderai comme un joyau (1).

En général, il était de bon ton de dire des choses aimables aux personnes qu'on fréquentait (2). La façon dont Ulysse, parlant à Calypso, justifie son mal du pays y frise presque ce que nous appelons la galanterie :

Ne te fâche pas^ ô déesse. Je sais bien qu'en comparaison avec toi, les formes et la taille de la sage Pénélope me paraissent insignifiantes; car cest une mortelle j tamiis que toi, tu brilles d'une éternelle jeunesse (3).

La société ionienne de ce temps-là prisait beaucoup les compliments faits à propos et bien tournés; en effet, les personnages de l'Épopée les reçoivent toujours avec un vif plaisir (4).

En somme, ce style conventionnel du discours n était qu'un vernis. Les hommes comme les femmes de TÉpopée le quittent dès qu'ils causent avec familiarité ou avec passion, et ils expriment alors, sans la moindre réserve, leurs idées et leurs sentiments. Toutefois, c'est une chose curieuse pour ce tempslà qu'il ait fallu certaines circonstances spéciales pour mettre en relief avec une entière liberté tout ce qu'il y a d'humain dans l'homme. Le progrès de la civilisation qui débarrassa les Grecs du style de convention en littérature comme dans tout le reste, ne parvint à son apogée qu'au cinquième siècle.

Une étiquette rigoureuse dans les relations sociales était intimement liée avec les faits que nous venons de signaler.

(1) Od. IV, 505-598, GOO :

(2) IL XXIII, 792, 890-891. XXIV 376-377. Orf. IV, 03, 100, 204-20C. VI. 150-169. VIII, 382-384. XI, 307-309. XIII, 297-298, 232. XVll, 410. XIX, \^ et suiv. — (3) Od, V, 215. — (4) //. XXIII, 795. Od, VIII, 387.]

L'Ionien des temps homériques était très jaloux de sa dignité (1). Les personnages de distinction ou âgés marchaient (2) et buvaient (3) avant ceux d'un rang inférieur ou plus jeunes. Si un hôte distingué entrait, pendant que les convives étaient réunis, dans le megaron, la bienséance voulait qu'on se levât, qu'on allât au devant de lui et qu'on lui offrît la coupe (4). Le maître de la maison ou son représentant prenait l'hôte par la main et le conduisait jusqu'au siège qui lui était destiné (5). La maîtresse de la maison faisait de la même façon les honneurs quand elle recevait la visite d'une femme (6). Si l'hôte était un étranger inconnu, il était de bon ton de lui donner d'abord à manger et de ne lui demander qui il était, d'où il venait et ce qu'il voulait que lorsqu'il avait apaisé sa faim (7). Télémaque et Pisistrate, allant reposer dans la maison de Ménélas, sont conduits avec cérémonie par un héraut dans leurs appartements à coucher (8). Alcinoiis fait donner un héraut à Ulysse lorsque celui-ci se rend sur le rivage , afin de s'embarquer sur le navire qui doit le reconduire dans sa patrie (9).

(1) Voy. notamment //. XVII. 567-568, XXIII, 647-650. Od, III, 53. A noter la satisfaction avec laquelle Nausicaa se laisse reconnaître comme fille du roi des Pliéaciens et décrit la demeure et la vie de ses parents : O^/.VI, 196-197, 300-309.

(2) //. IX, 192, 657. XIV, 134. XIX, 248. Od. III, 386. VIII, 46, 421.

(3) Od. m, 49-50. — (4) //. I. 533-5:^. IX, 193-200, 670-671. XI, 777-778. XXIII, 203. Comp. aussi //. XVIII, 382-384. Od. XIV, 48. XV, 285-280, XVI, 42. Si les dieux ne se lèvent pas à l'entrée de Thétis dans TOlympe, (//. XXIV, 98-102), c'est que Thétis, en sa qualité de Néréide, n'occupait qu'un rang inférieur.

(5) //. IX, 200. XI, 778. Od. 1, 130. III, 37, 416. Le liéraut de Priam n'étant qu'un personnage de second ordre, ce n'est pas Achille lui-même, mais Automédon et Alcinoiis qui lui rendent les honneurs (//. XIX 577- 578).

(6) //. XVIII, 389. XXIV, 101. — (7) Od. III, 67 et suiv. IV, 60-62. Jobates ne demande qu'au bout de dix jours à Bellérophon quel est l'objet de son voyage (//. VI, 175). Les Celtes avaient aussi cette politesse (Diod. V, 28). Le brutal Polyphème s'en dispense naturellement {Od. IX, 251 et suiv.).

(8) Od. IV, 301. — (9) Od. XIII, 64.

330 I/EPOPEE HOMERIQUE.

L'ébriété était considérée comme une inconvenance (1). Le poète du IIP chant de TOdyssée raconte (2) avec une sorte d'horreur que les Achéens arrivèrent ivres à F Assemblée convoquée par les Atrides après la prise de Troie. De nos jours, on trouverait tout naturel que des troupes qui ont longtemps et vaillamment combattu bussent, après la victoire, un peu plus qu'il ne faut pour étancher leur soif.

La femme mariée avait une situation dans la société. Elle se tenait dans la salle des hommes lorsque son mari recevait des amis (3) ou des étrangers (4); elle assistait aux sacrifices que les siens célébraient en dehors de la maison (5). Mais elle aussi, elle était esclave d'une étiquette compliquée. Les femmes d'un haut rang ne pouvaient se montrer en public qu'accompagnées de leurs servantes (6). Andromaque, saisie d'une frayeur mortelle quand elle court vers les murailles de la ville pour chercher Hector, n'oublie pas de dire à deux de ses servantes de l'accompagner (7). Même dans sa propre maison, Pénélope se rendant au megaron des hommes, auprès des prétendants, est toujours suivie de deux servantes (8). Elle tient alors son voile devant sa joue (9), détail d'étiquette de cette époque et dont nous avons parlé plus haut (10). Hélène en entrant dans la salle des hommes où son mari reçoit Télémaque et Pisistrate, est suivie de trois servantes dont l'une lui porte un siège, l'autre le tapis servant à le couvrir, la troisième le métier à tisser (11). Deux servantes dorment la nuit auprès de la jeune Nausicaa (12). Bien qu'elle soit accompagnée de nombreuses compagnes, celle-ci prie Ulysse de ne pas entrer en même temps qu'elle dans la ville, car on lui fe-

(1) Od. XIV, 463-466. XXI, 293-204. Oîvo6apilç est une injure (//. I. 225).

(2) Od. Ilf, 139.

(3) Od. VI, 305. XI, 335. — (4) Od, IV, 121. — (5) Od, III, 450-451. (6) //. III, 143. — (7) //. XXII, 450.

(8) Od, J, 331. XVI, 413, XVIII, 198, 207, 211, XXI, 61, 66.

(9) Od, I, 3:34. XVI, 416. XVIII, 210. XXI, 65. —(10) Voy. plus haut p. 273-274.

(11) Od, IV, 123-125. — (12) Od, VI, 18.

rait observer que c'est mal de se montrer en public avec un homme étranger (1).

Il nous serait facile de multiplier les exemples de ce genre. Mais ceux que nous avons rapportés suffisent pour indiquer à quel point la vie grecque d'alors était soumise à des règles conventionnelles. Il est tout naturel que cette convention ait réagi sur le costume; le costume, en effet, suit toujours plus ou moins certaines règles qui donnent le ton à la civilisation.

Et maintenant il faut jeter un coup d'oeil sur les parures qui étaient en usage et qui imprimaient à la physionomie des femmes de ce temps-là un caractère tout autre que celui de l'époque classique.

(1) Od. VI, 273 et suiv.

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